RDA : Mobilisation populaire et luttes d'appareils

Lutte de Classe n°27 - novembre 1989 [1]

 

Ce que Gorbatchev a déclenché en décidant d'abandonner à leur cours les anciens États satellites de l'URSS en Europe centrale, n'en finit pas de rebondir. En RDA en particulier, les hommes politiques, les partis et les prétendues valeurs filent aussi vite que le bas dont une maille a lâché. Sur fond de mobilisation populaire, des hommes, des partis et d'anciennes institutions se défont d'autant plus vite que depuis que la RDA (qui n'est jamais que l'ex- « zone » d'occupation militaire soviétique de l'Allemagne d'après-guerre) est livrée à elle-même, elle tend à renouer tous les fils rompus avec l'actuelle RFA. Du coup, c'est comme l'affolement général, peut-être plus feint que réel, dans les milieux du pouvoir et de l'opposition aux frontières mouvantes, et l'inquiétude semble même régner à l'Ouest, en RFA comme chez les Grands qui se demandent si la situation, davantage contrôlée cependant qu'il n'y paraît, ne pourrait pas vraiment leur échapper.

 

Une avalanche de changements politiques et de coups de théâtre

 

A la tête du Parti et de l'État qui jusqu'à présent se superposaient, l'ancienne équipe dirigeante du vieil Honecker est tombée, puis celle de son successeur Krenz qui n' a pas tenu 50 jours. L'ancien parti communiste de RDA, le SED, semble s'écrouler comme un château de cartes et tente dans un congrès extraordinaire une nouvelle métamorphose. Un « jeune homme » de 41 ans (dit la télé française !), l'avocat Gregor Gysi remplace Krenz à la tête du Parti. Le parti lui-même renouvelle presque tous ses délégués et cadres. Ceux de l'armée et de la police (qui étaient obligatoirement membres du SED) s'engagent aussi vite mais prudemment et en commençant par les étages supérieurs, dans l'entreprise générale de rénovation. Le Parti opte pour un prétendu «  socialisme moderne » qui n'aurait plus rien à voir avec le stalinisme, et qui puiserait son inspiration - disent ses nouveaux dirigeants - plutôt du côté de Marx, Engels, Bebel, Bernstein et Kautsky que du côté de Lénine et du bolchevisme.

Le gouvernement de Modrow, un des rares membres de l'appareil rescapé des toutes dernières secousses parce qu'il aurait la réputation d'être « propre », est toujours en place, du moins à l'heure où nous écrivons, et il a convoqué une « table ronde » entre les représentants de l'ancienne coalition au pouvoir et ceux de l'« opposition » (essentiellement Nouveau Forum, le parti social-démocrate SDP, des « Verts », divers groupes « démocratiques » libéraux bourgeois ou plus à gauche... sans oublier les représentants des églises). Cette « table ronde » a proposé la convocation d'élections générales libres et à bulletins secrets pour le 6 mai prochain. Des « élections libres » étaient, avec la possibilité de voyager et circuler, une des revendications premières et essentielles du mouvement.

 

L'actualité est surtout marquée par une spectaculaire campagne d'épuration

 

Une bonne partie de la vieille garde est mise à l'index pour corruption, détournements de fonds publics, privilèges éhontés. Quelques « têtes » sont mises en état d'arrestation ou assignées à résidence.

Mais attention, ces changements de personnel dans les hautes sphères de l'État ne signifient pas la désintégration de l'appareil. La RDA se met à l'heure occidentale en quelque sorte. Ce qui s'y passe a un petit quelque chose du système américain où le départ d'un président entraîne celui de l'armada des hauts fonctionnaires de son propre appareil politique. A la suite d'une élection, certes, mais où les « scandales » étalés dans la presse par le camp adverse jouent aussi leur rôle !

En RDA, une bonne partie des membres de l'appareil du SED est en train de se reconvertir. On pourrait même dire tous, puisque ceux qui ne changent pas de parti, changent - avec le parti - d'étiquette ! Mais cela n'épure rien du tout. Ou pas davantage que l'épuration organisée en France, au lendemain de la guerre par De Gaulle aidé du PCF, qui a surtout permis d'éliminer le petit nombre que les hautes sphères avaient choisi d'éliminer. Sans que la population ait son mot à dire. On lui livrait juste les noms en pâture, et elle était juste tenue d'applaudir comme à un tour de prestidigitation.

Le grand nettoyage entrepris en RDA dans les sommets de l'État et de l'ex-SED est une « épuration » similaire. Si vraiment il s'agissait de se débarrasser des gens corrompus, des arrivistes, de ceux qui ont vécu sur l'État à leur façon, c'est-à-dire sur la plus-value centralisée par l'appareil étatique, il ne resterait probablement plus personne en place. Ce n'est pas le cas. Et l'État demeure ! Nullement « désintégré » comme l'écrivent improprement et hâtivement certains journalistes occidentaux.

La campagne contre la corruption des dirigeants a évidemment recueilli l'approbation populaire. L'État corrompu et policier était probablement ce que les masses populaires supportaient le plus mal. Mais la population n'a pas participé directement au prétendu assainissement du régime.

 

Une campagne contre la corruption déclenchée d'en haut

 

La grande presse ne fait part d'aucune initiative populaire, de rien de spontané. C'est d'en haut qu'ont d'abord été annoncées par Krenz lui-même, les procès contre Honecker et une partie de ses anciens collaborateurs, puis leur spectaculaire incarcération ou assignation à résidence. La Chambre des députés est ensuite devenue l'arène des attaques, des déballages, des révélations sur la corruption, les abus et détournements de fonds publics, les trafics de toutes sortes, d'armes et de devises... Les députés, certains du SED mais plus particulièrement ceux des petits partis de droite de l'ex-coalition ont joué ou tenté de jouer aux procureurs. Et ensuite, les victimes ont été en quelque sorte jetées en pâture au bon peuple. On lui en lâchait un peu chaque jour. Pour alimenter la chronique. Jusqu'à ce que Krenz lui-même et quelques autres sautent à leur tour...Et ce n'est peut-être pas fini.

Il ne s'agit pas de pleurer sur le sort de membres d'un régime cynique et hypocrite, en même temps qu'un des plus répressifs. Le SED était bel et bien le « pays de cocagne » pour quelques-uns, comme l'ont écrit certains journalistes. La Nomenklatura avait ses quartiers réservés et la RDA mérite le sobriquet trouvé par un journaliste d' « État-self-service »...et ce ne sont pas les travailleurs qui se servaient. Ce n'était pas leur État et il n'a jamais été ni ouvrier ni socialiste !

Les chiffres les plus fous et les plus fantaisistes ont été lancés concernant les détournements d'argent. Cela dit, les Honecker ou autres Schalck-Golodowski étaient pourtant loin de vivre dans le même luxe que la moyenne des PDG ou hauts fonctionnaires de la RFA. Wandlitz, le fameux complexe résidentiel spécial de la grande banlieue nord de Berlin-Est n'arrivait pas à la cheville de Baden-Baden et tant d'autres Neuilly. Au moment où les scandales éclataient à l'est, d'autres éclataient d'ailleurs en Allemagne de l'ouest, et c'est probablement ce journaliste d'un quotidien ouest-allemand « alternatif », le Tageszeitung qui trouvait le ton en titrant : «  La corruption unifie la RDA et la RFA » !

Cela dit, la population ne semble avoir eu jusqu'à présent qu'à applaudir à un nettoyage partiel réalisé par une partie de l'appareil lui-même pour se laver autant que faire se peut du discrédit général et persistant. Quels que soient ses initiateurs, membres du SED lui-même qui voudraient garder leurs postes et leurs places et ne le peuvent que si leur parti réussit une transfiguration, ou membres des ex-formations qui ont collaboré 40 ans avec le SED et qui, comme le dit vertement un pasteur protestant, voudraient passer pour des jeunes filles séduites alors qu'elles ne sont que des « putains » , l'opération est l'expression et le résultat d'une bagarre d'appareil. On assiste à des travaux de réfection intérieure, certes mouvementés, du Parti et de l'État.

 

La campagne contre la « Stasi »

 

La campagne contre la Stasi (abréviation de « Staatssicherheit », c'est-à-dire « Sécurité d'État » ) est particulièrement populaire aussi. Cette police politique, qui quadrillait et surveillait toute la population, qui faisait incarcérer voire torturer les opposants était littéralement vomie. Mais même là, la campagne a été organisée par des gens attentifs à ce que les masses s'en mêlent le moins possible.

Le 1e décembre dernier, un quotidien ouest-allemand, le Süddeutsche Zeitung, informait que de nouvelles manifestations en faveur de la démocratisation du régime avaient eu lieu dans différentes villes de RDA. Dix mille personnes dans une petite ville de Thüringe. Quinze mille à Karl-Marx-Stadt... Et il précisait qu'à Francfort-sur-Oder, à l'appel de Nouveau Forum, plusieurs milliers de personnes se seraient retrouvées devant le siège local de l'ex-Stasi où le responsable de cet organisme aurait été convié à se présenter, avant le 10 décembre, devant une commission de Nouveau Forum.

L'offensive contre la Stasi, menée apparemment par la mouvance des militants de Nouveau Forum et des « rénovateurs » du SED, a commencé à la suite de rumeurs non-vérifiées selon lesquelles l'ex-Stasi étaient en train de détruire des archives compromettantes pour elle. Cela semble avoir suscité tout de suite l'émoi général. « Des » manifestants, dit la grande presse ouest-allemande, auraient fait des incursions dans les locaux de l'appareil de répression. Ici ou là, il y aurait eu quelques heurts, quelques blessés, mais la presse relève que les « visites » eurent lieu de façon très « pacifique ». Cela a conduit la direction de l'ancienne Stasi à démissionner, et surtout, les autres forces de police - « police criminelle » et « police populaire » (les fameux « Vopos » ) - à intervenir « à la rescousse » des manifestants, peut-on lire.

Le quotidien ouest-allemand Tageszeitung du 7 décembre rapporte par exemple que le mardi 5 décembre au soir, « plusieurs milliers de citoyens sérieux ont occupé les locaux de la Stasi de Dresde, avec l'aide de la Police Criminelle » . Le journal rapporte aussi que depuis le mercredi 6 décembre au soir, tous les bâtiments de l'ex-Stasi sont surveillés par la Police (Vopos) « afin d'empêcher que des preuves matérielles de corruption soient détruites ou détournées » . L'appareil de la police est tout entier mobilisé, dans toutes ses unités - bureaux, casernes, écoles - et appelé à créer des « comités » qui exerceraient « une pression, une influence non-étatique et démocratique » (écrit toujours le même journal).

La police serait donc le truchement et l'objet, elle aussi, de l'entreprise de rénovation ! Les policiers seraient encouragés par le gouvernement à créer des syndicats ! Et quand ce n'est pas la police qui encadre les manifestants - O pardon ! les « aide » à surveiller que la Stasi ne détruit rien ! - ce sont les militants de Nouveau Forum et de quelques autres groupes dits « démocratiques ». Et quelquefois, en accord avec la police... Ainsi, la presse rapportait que le bâtiment de la Stasi de Leipzig est « sous le contrôle de l'opposition » ... Contrôle un peu spécial puisqu'il s'agit surtout d'éviter ou d'empêcher que des manifestants n'investissent les locaux. Le mardi soir 5 décembre à Leipzig, quand la foule des manifestants en colère est passée à proximité des locaux de la Stasi, les militants de Nouveau Forum ont en effet créé un service d'ordre, et un cordon sanitaire pour protéger la Stasi de la colère populaire. Et c'est probablement à Leipzig que la mobilisation est la plus forte. C'est dans cette ville que, tous les lundis soirs depuis deux mois, quelque 200 000 personnes descendent dans la rue.

Le lundi 4 décembre dans la journée, comme préventivement à tous ces événements, le gouvernement avait accepté la création d'une commission mixte incluant des représentants de partis d'opposition pour s'assurer que toute la lumière serait faite sur les agissements des anciens responsables de l'État.

 

La « rénovation » touche aussi l'armée

 

Là aussi d'en haut. Des manifestants seraient aussi entrés dans des casernes, un peu de la même façon. Si l'on en juge par une scène montrée à la télévision - car l'opération était manifestement très organisée et la télé était sur les lieux - le but était surtout de permettre au plus haut gradé de la caserne de faire un discours « rénovateur » devant des centaines de jeunes militaires qui, eux, ont fait la claque. Toujours devant les caméras de la télévision. On aurait dit un meeting retransmis en temps et en heure pour que toute la population constate bien que l'armée elle aussi s'amendait !

Alors l'appareil d'État n'est vraiment pas en perdition ! Mais il faut changer les équipes. Le SED n'a plus le monopole du pouvoir, et, en conséquence, l'appareil d'État doit subir les transformations et mutations nécessaires. Comme vient de le dire le ministre de la Défense, l'armée n'est pas au service d'un seul parti mais de toute la population, qui est d'ailleurs invitée à venir visiter ! « L'armée populaire est ouverte à tous les citoyens et à leurs différentes organisations » a-t-il dit ! C'est un changement évidemment car jusque-là, dans l'armée comme ailleurs, c'est le SED qui occupait toutes les places. Les bonnes du moins. Pour être gradé, dans les ministères, les administrations, les entreprises ou les casernes de la police et de l'armée, il fallait sa carte du SED.

Maintenant qu'il faut donner l'impression du changement, d'importants mouvements de personnel sont indispensables. Mais des « débordements » sont toujours possibles ; ils sont craints, du moins, car les événements ont lieu sur fond de manifestations et rassemblements de rue nombreux et persistants, d'un mouvement populaire sur lequel les « rénovateurs » du régime se sont appuyés pour leurs intérêts d'appareil, qu'ils contrôlent mais qui les a néanmoins fait courir parfois pour se remettre en tête.

 

L'appareil ne perd pas le contrôle de la situation

 

Des craintes s'expriment en haut lieu. Modrow a fait des mises en garde précises : des citoyens - a-t-il dit en substance - cherchent à inspecter les locaux militaires. Très bien ! On n'a rien à cacher ! Mais il y a une limite à ne pas dépasser ! Les armes doivent rester où elles sont et ne doivent pas « tomber dans de mauvaises mains »  ! Le chef du gouvernement a donc fait savoir qu'il était prêt à travailler de concert avec des « comités de citoyens » (des espèces de forces supplétives et bénévoles de l'appareil d'État qu'il encourage !) pour enquêter, partout où cela est nécessaire, sur les abus de pouvoir et la corruption de l'ancienne administration. Et comme pour faire chorus à Modrow, tous les milieux dits d' « opposition » (de Nouveau Forum aux sociaux-démocrates et autres libéraux et pasteurs) « s'inquiètent des pratiques illégales qui pourraient arriver » - c'est le Tageszeitung du 8 décembre qui le rapporte - et « mettent en garde contre la tentation de faire la justice soi-même » . Un des grands quotidiens bien bourgeois de RFA, le Frankfurter Allgemeine, surenchérit sur la question. Que l'ordre légal soit respecté ! C'est en quelque sorte l'union sacrée entre ceux qui sont du côté du manche dans les deux Allemagnes : il ne faudrait pas que la population fasse justice elle-même !

Nous ne savons pas quel est le degré de conscience et de mobilisation de la population. L'initiative de la rénovation en cours est venue de l'appareil lui-même. Elle n'est pas venue d'en bas, mais tout se passe comme si les dirigeants craignaient la population et prenaient des mesures préventives pour empêcher que la population ne puisse agir par elle-même et pour elle-même. La mesure toute récente de « désarmement des Groupes de combat d'entreprises » (des troupes spéciales formées de prétendus « ouvriers » que le SED entretenait en permanence dans les usines) est bien significative de la méfiance que les dirigeants (et l'opposition qui semble avoir applaudi) nourrissent à l'égard du peuple. Bien significative de la conception qu'ils partagent de la prétendue « lutte contre la corruption ». Une lutte d'appareil.

 

L'affaire bien significative des « groupes de combat d'entreprises »

 

Les fameux groupes de combat viennent donc d'être dissous et sommés de remettre à la police régulière les voitures blindées, grenades, fusils et autres matériels qui étaient à leur disposition. Ce que les dirigeants du régime craignaient le plus n'était probablement pas en la circonstance que ces forces spéciales de répression s'en servent. Ils craignaient vraisemblablement bien davantage que des armes leur soient volées par des travailleurs et, pourquoi pas, que ceux-ci s'en emparent et en menacent ces policiers spéciaux ou quelques autres de la STASI par exemple. Là, dans le contexte général de campagne contre les éléments corrompus ou criminels de l'État, les travailleurs auraient pu « épurer » vraiment, en commençant par ceux qu'ils connaissent. Et ils en connaissent ! En particulier ceux qu'ils ont sous les yeux dans les entreprises et les quartiers. Les travailleurs ont des cibles bien connues - car on peut parier que ces « groupes de combat d'entreprises » n'étaient pas leurs amis ! Les flics omniprésents de la STASI non plus ! La disposition, si ce n'est l'usage des armes, par les travailleurs, aurait pu renforcer une véritable épuration venue d'en bas.

Mais c'est précisément cela que le régime craint. Sa conception de l'« épuration » est toute différente. On indique des « cibles » aux travailleurs et à la population (les flics de la STASI ou des groupes spéciaux d'entreprises), mais on les fait aussitôt disparaître ou protéger par d'autres flics ou par des responsables de l'opposition, ou les deux de concert ! On montre des flics ou cadres corrompus à la vindicte populaire, mais on se donne les moyens que les travailleurs ne puissent pas passer à l'acte ! Alors on ne sait pas si les travailleurs auraient été tentés ou pas de faire leur justice eux-mêmes, dans les usines, contre des chefs ou flics vomis ; dans les locaux de la STASI voisins, avec les armes qu'ils auraient pu « emprunter » ou voler aux « groupes de combat » sur place. Quoi qu'il en soit, Modrow et d'autres ont préféré ne pas prendre le risque d'avoir une réponse à la question. Même « rénové », l'État de RDA, comme tout État bourgeois, craint au plus haut point l'initiative des masses. Bref, si on assiste à de très importants remaniements dans l'appareil d'État, seuls les hommes, leurs étiquettes ou leurs places changent. La population, elle, est conviée à rester spectatrice. Comme à des jeux de cirque. Elle ne sera invitée à dire ce qu'elle pense que par le bulletin de vote, autant qu'il le lui permette, le 6 mai prochain.

Depuis le début des changements en RDA, c'est toujours le même processus. La mobilisation populaire semble davantage la conséquence des transformations en haut lieu que leur cause, et les manifestants apportent leur poids à l'appareil nouveau contre l'ancien, sans chercher apparemment à agir par eux-mêmes. Et s'il était prévisible ou possible que la population bouscule vraiment le jeu et se mêle directement de ce qui se passe, elle aurait devant elle et contre elle le nouveau régime qui se met en place. C'est-à-dire les Modrow et consorts, qui s'inquiètent déjà d'un mauvais usage populaire des armes. Mais elle aurait aussi devant elle et contre elle des militants et groupes de l'« opposition » dite démocratique - sociaux-démocrates du SDP ou militants de Nouveau Forum, et quelques autres - qui nourrissent les mêmes craintes à l'égard de l'initiative et de la spontanéité des masses et font d'ailleurs déjà le service d'ordre pour protéger la STASI, assument déjà des tâches de police alors qu'ils ne sont même pas encore au pouvoir mais seulement dans cette promesse d'antichambre que représente pour eux la « table ronde ».

 

Le jeu politique de Nouveau forum et de quelques autres

 

L'attitude, depuis deux mois, de Nouveau Forum par rapport aux élections libres est bien significative aussi. La revendication d'élections libres, a été une des premières mises en avant par les manifestants. Des centaines de milliers de gens, ceux qui précisément étaient portés vers Nouveau Forum, semblaient y tenir très fort et pour « tout de suite » ... Cela n'a pas empêché Nouveau Forum, ce groupe qui, encore illégal, avait gagné 200 000 adhérents en quelques semaines et dont on pensait qu'il pourrait même avoir les suffrages d'une majorité de la population, de refuser que les élections soient organisées trop tôt ; de proposer même qu'elles n'aient pas lieu avant un an. Les militants de Nouveau Forum invoquaient qu'ils n'étaient pas prêts, qu'ils étaient tout neufs ; qu'ils n'étaient pas des professionnels de la politique et qu'ils n'avaient pas de programme. Beaucoup en effet sont artistes, scientifiques ou écrivains. Comme certaines « personnalités » marquantes de l'appareil rénovateur du SED. Mais pas moins fins politiques ! On sait vite quoi faire et quoi dire, dans les milieux bourgeois ou petits-bourgeois ! On a du flair de classe ! Et les dirigeants de Nouveau Forum en ont... Assez pour s'être dits « Forum » et pas « Parti » et satisfaire ainsi la méfiance des travailleurs à l'égard des organisations trop bien structurées, style SED, dont ils n'ont que trop souffert. Assez pour affirmer n'avoir pas encore vraiment de programme alors qu'il est déjà tout tracé. Assez pour ne pas vouloir que des élections soient organisées trop tôt, c'est-à-dire « à chaud ». Assez pour canaliser les manifestants qui voudraient ou pourraient s'en prendre eux-mêmes à des policiers pourtant vomis. Assez, aussi, pour ne vouloir pas de grève car elles désorganiseraient la production. Et quand des militants de Nouveau Forum de Karl-Marx-Stadt ont appelé de leur propre chef à une grève générale de deux heures il y a quelque temps, la direction a vite démenti et annulé ! Les dirigeants de Nouveau Forum se disent peut-être mal préparés, mais ils savent déjà qu'il ne faut pas jouer avec le feu de la lutte de classe. Ils disent qu'ils ne seraient pas assez structurés, mais ils ne souhaitent probablement pas se donner une base organisée et militante. Comme tous les sociaux-démocrates ou réformistes qui veulent accéder au gouvernement de la bourgeoisie, ils cherchent uniquement, dans les masses, des électeurs - pas des militants - et si leur politique est floue c'est qu'à la fois ils veulent ratisser large et ne pas s'engager auprès de quiconque sur un programme qu'ils n'ont pas l'intention de tenir.

Alors Nouveau Forum a bel et bien une politique. Les courants ou formations qui s'appellent ou qu'on appelle en RDA les « opposants », ceux qui ont milité autour et alentour des Eglises sur des bases démocratiques bourgeoises du temps de la dictature, ont en fait la même politique, à bien peu de choses près, que les réformateurs du SED. Ce sont souvent d'anciens membres du SED puisque depuis l'été, le parti a vu 200 000 de ses membres rendre leur carte et souvent partir ailleurs. Ils disent tous vouloir une « démocratie » plutôt « socialiste ». Ils pensent tous savoir ce qui est bon pour le peuple, à sa place et mieux que lui. Ils mettent en garde la population et en particulier la classe ouvrière contre une réunification des deux Allemagnes, mais ils en sont pourtant partisans. Ils veulent seulement prendre le temps de mettre leur propre appareil de parti ou d'État en place, pour être ensuite dans la meilleure situation pour marchander avec la RFA. Et s'ils défendent jusqu'à nouvel ordre l'idée d'une RDA indépendante, « souveraine » , s'ils parlent tous de « notre pays » qui ne devrait pas être bradé à la RFA ou colonisé par elle, c'est parce qu'ils veulent prendre le temps de consolider d'abord leur propre place dans l'appareil. Pour pouvoir transiger ensuite dans le meilleur rapport de force et au meilleur prix.

Il faut souligner l'hypocrisie et le mépris à l'égard des travailleurs qui règnent chez ces petits-bourgeois du SED ou opposants qui affichent une espèce de nationalisme est-allemand. Ils sont très critiques à l'égard des plus pauvres de RDA qui, dès les frontières ouvertes, se seraient précipités sans retenue à l'ouest pour se laisser séduire par les vitrines, si ce n'est les produits, de la société de consommation ! Ils ironisent sur ces centaines de milliers de gens qui dépensent les quelque 300 à 400 marks-ouest offerts à la famille pour s'acheter tel ou tel appareil ménager ! Et de les exhorter à ne pas se laisser acheter, à ne pas se laisser « BeeRDigen » (le mot signifie « enterrer », avec un jeu de mot sur « BRD » qui sont les initiales de « RFA » en Allemand). Mais quand bien même le lèche-vitrines ne serait pas une arme de classe, beaucoup de ceux qui font aujourd'hui la morale aux travailleurs ont leur part de responsabilité dans le régime antérieur, dans cette odieuse dictature anti-ouvrière qui se réclamait frauduleusement du communisme et du socialisme, et en a dégoûté les travailleurs, au point que la démoralisation fait passer l'occident capitaliste comme présentable à certains.

Et les mêmes qui font la morale aux plus pauvres de RDA qui reviennent, impressionnés, de leurs virées à l'Ouest - mais peut-être pas si peu critiques et peu conscients que certains petits-bourgeois intellectuels veulent bien le croire - ne sont pas, quoi qu'ils en disent actuellement, contre la réunification. Ce sont eux précisément qui la préparent, par leur politique économique « libérale » d'ouverture du marché. Ce sont eux qui négocieront demain - si ce n'est déjà fait - les contrats avec les industriels et banquiers ouest-allemands.

Demain à coup sûr, ce sont les membres de cet appareil rénové, quand ils auront assuré leur place et négocié une forme quelconque de réunification inévitable, qui feront cracher de la plus-value à la population de la RDA, qui feront les contremaîtres pour le service des gros propriétaires capitalistes de l'Ouest. Tous les staliniens, repentis ou pas, ou tous les nationalistes petits-bourgeois des pays pauvres - car ce sont les mêmes - l'ont toujours fait à l'égard des impérialistes des pays riches.

Et si les travailleurs ne comptaient que sur des dirigeants politiques du SED rénové ou de Nouveau Forum, ils seraient en effet bien mal protégés face au grand capital ouest-allemand, auquel ces petits-bourgeois démocratiques et leur appareil d'État s'empresseront d'ouvrir la porte quand ils auront quelques bonnes garanties pour eux-mêmes. Et ce que ces derniers empocheront pour eux-mêmes (ou ce que certains membres de l'appareil empochent déjà), ce ne sont pas 200 ou 300 marks-ouest par an... Les scandales qui s'étalent sont là pour le prouver. Le Parti et l'État sont loin d'être épurés. Ils ne pourraient l'être d'ailleurs que si les travailleurs mobilisés les vidaient jusqu'au dernier...

 

Car leur émancipation ne peut être que leur oeuvre

 

Le mouvement populaire en RDA n'a pas changé de forme depuis deux mois. Ce sont des cortèges, des rassemblements populaires. Ils semblent aussi nombreux, et rassembler toujours autant de monde. Voilà deux mois que Leipzig connaît toutes les semaines son immense manifestation. D'autres villes, moyennes ou plus petites, sont le lieu de manifestations aussi imposantes à leur échelle.

Ce qui a probablement changé en deux mois, c'est le ton de certaines revendications. Depuis l'ouverture des frontières, en fait, la revendication explicite de « réunification » est apparue. Quelquefois sous une forme franchement nationaliste, et il n'est pas impossible que des nationalistes et anti-communistes est-allemands, amis politiques de la droite voire de l'extrême-droite ouest-allemande qui déplacent aussi leurs pions politiques vers l'est, avancent masqués derrière certaines banderoles et drapeaux tricolores.

Ces courants ont applaudi et appuyé les campagnes d'épuration contre la « mafia » présentée comme communiste ! Et ils sont les plus fervents défenseurs d'une réunification qu'ils conçoivent surtout comme un slogan de revanche sur le communisme à qui on reprendrait les territoires qu'il avait annexés. L'extrême-droite ouest-allemande (l'ami Schönhuber de Le Pen) qui pourrait trouver des cadres et des électeurs en RDA, revendique même la récupération par l'Allemagne des territoires cédés à l'URSS et à la Pologne après-guerre.

Pour le commun des mortels pourtant, pour la grande majorité de la population est-allemande, l'idée de réunification contient prosaïquement l'espoir ou l'illusion d'une amélioration des conditions matérielles et morales de vie. Dans le contexte d'un mouvement dont la détermination et la conscience ne semblent pas très élevées et qui ne déborde pas sur des formes d'organisation propre des masses populaires - jusqu'à nouvel ordre et autant qu'on puisse en juger à travers les informations données par la presse ! - on conçoit que la perspective d'une réunification de l'Allemagne, sous une forme ou sous une autre, soit populaire.

Pour le moment, la grande masse de la population, dont la classe ouvrière, semble surtout avoir des aspirations, et probablement des illusions démocratiques. Après 44 ans de dictature de style stalinien, qui ont succédé à plus de 10 ans de dictature hitlérienne, les gens veulent des élections libres. Elles sont promises. Seront-elles vraiment « libres » et le plus démocratiques possible, même selon les critères bourgeois ? L'avenir le dira. Mais les partis politiques de la « table ronde », déjà en campagne électorale, vont s'attacher à nourrir les illusions électoralistes et il est malheureusement peu probable que se présente aux élections un courant ouvrier révolutionnaire qui bousculerait le jeu.

Pourtant, même si la mobilisation populaire est limitée, elle existe, et elle entraîne au moins une partie des travailleurs. Libérés de l'oppression, les gens discutent, se posent des questions, posent des problèmes sur l'avenir. C'est précisément dans des périodes comme cela qu'il serait nécessaire que soit proposée une politique correspondant aux intérêts de la classe ouvrière.

Il n'est guère possible de formuler quelle pourrait être concrètement cette politique. Elle devrait évidemment partir des préoccupations des travailleurs eux-mêmes. Ce sont précisément ces préoccupations qu'il serait hasardeux, d'ici, de saisir, car les informations qui viennent de l'Allemagne de l'Est traversent toutes sortes de filtres. Et il est encore plus difficile de deviner quels sont les moyens que les travailleurs seraient prêts à mettre en oeuvre pour réaliser leurs aspirations.

Mais, sans surestimer le degré de mobilisation des travailleurs, il semble bien que, au moins sur certaines questions, il serait possible pour des militants révolutionnaires prolétariens d'intervenir autrement que par des prises de positions de propagande.

C'est ainsi par exemple qu'ils pourraient probablement prendre le contre-pied de la politique d'épuration menée d'en haut, dans le but en réalité de consolider l'appareil d'État, pour au contraire, en partant de l'aspiration manifeste de la population, y compris ouvrière, à se débarrasser de la corruption et des corrompus, tenter de mettre en place, au moins au niveau local, des embryons de pouvoir démocratique. Ce n'est sûrement pas aux Vopos, même accompagnés de la foule, à vérifier dans des archives déjà faussées, qui parmi les dirigeants se serait enrichi indûment ! Les travailleurs pourraient élire, dans leurs propres rangs, des hommes et des femmes au-dessus de tout soupçon, parce qu'ayant vécu eux-mêmes la vie d'ouvriers, pour contrôler le train de vie passé et présent des bureaucrates, avec le soutien de l'ensemble de leurs camarades de travail. Et en attendant que lumière soit faite, pourquoi donc en passer par les mêmes organismes de direction et d'exécution qui sont pour le moins soupçonnés de complicité ? Des comités élus par et dans la population laborieuse, pourraient assurer le fonctionnement des affaires publiques, au moins au niveau local.

Il y a, sans doute, d'autres domaines où une organisation révolutionnaire prolétarienne, pourrait avancer une politique. A défaut d'avoir assez d'audience pour être suivie dans le contexte d'une mobilisation limitée, elle pourrait au moins dire ce qui serait dans l'intérêt de la classe ouvrière ; ce qui pourrait améliorer les rapports de forces en sa faveur ; ce qui lui permettrait de peser sur l'évolution politique. Car si les seuls qui pèsent sur l'évolution politique de la RDA sont les ci-devant dirigeants de la RDA, même « épurés », et les dirigeants de l'Allemagne Occidentale, ensemble ou concurremment, cette évolution politique ne se fera pas dans le sens des intérêts de la classe ouvrière.

Voici en appendice l'extrait consacré à l'évolution politique de l'Allemagne de l'Est du texte (datant du 13 novembre 1989) portant sur l'évolution des Démocraties Populaires (cf dans le présent numéro de Lutte de Classe).

Des militants se plaçant sur le terrain de la révolution prolétarienne qui militeraient dans le contexte actuel en Allemagne de l'Est n'ont cependant pas à militer pour la réunification. Ils auraient une tout autre politique à défendre.

L'État de la République fédérale allemande est tout autant un instrument d'oppression contre la classe ouvrière que l'est l'État de la RDA, avec cependant, dans le contexte actuel, une puissance, des moyens et une solidité autrement plus grands. Des militants révolutionnaires ne devraient donc pas entretenir des illusions au sein de la classe ouvrière de l'Allemagne de l'Est à l'égard de ce que serait une réunification qui ne ferait que consacrer la prédominance de l'État de l'Allemagne de l'Ouest sur l'ensemble des deux Allemagnes actuelles (et par la même occasion, la prédominance plus directe des Krupp, Thyssen, etc. sur l'ensemble de la population). Des militants révolutionnaires devraient défendre des perspectives politiques permettant éventuellement aux travailleurs est-allemands de se retrouver si possible en situation de force dans la situation actuelle et, au moins, de ne pas se retrouver en situation de faiblesse, livrés pieds et poings liés aux nouveaux dirigeants du pays (voire à certains anciens rebaptisés nouveaux).

Il y a aujourd'hui incontestablement une crise politique en Allemagne de l'Est. Cette crise politique, les classes dirigeantes ont plusieurs moyens de la résoudre. La réunification peut en être un. Mais l'objectif correspondant aux intérêts du prolétariat n'est pas que la crise soit résolue de cette façon mais, au contraire, qu'elle permette au prolétariat de mettre en avant ses propres solutions.

Si nous avions à militer en Allemagne de l'Est, nous proposerions donc aux travailleurs de profiter de ce que la dictature est déconsidérée pour tenter de mettre en place des organes, ou des embryons d'organes de pouvoir démocratique et prolétariens au moins au niveau local.

Nous proposerions aux travailleurs de ne pas attendre que Egon Krenz - ou son éventuel successeur - baptisent « démocratique » l'État, son appareil, son gouvernement, son parlement, ses organismes locaux, mais par exemple de créer si possible des comités, des conseils démocratiques, pour prendre leur place partout où faire se peut. De profiter de ce que l'armée est déconsidérée et que sa hiérarchie est désorientée, pour tenter de dresser les soldats du rang contre cette hiérarchie au service de la dictature. De profiter de ce que les policiers, les Vopos, sont aussi perturbés que vomis pour défendre l'idée que c'est à la population travailleuse de maintenir l'ordre. De profiter de l'évidence de la faillite de l'économie pour défendre l'idée d'un contrôle démocratique des travailleurs sur les décisions économiques, sur la production comme sur la répartition, à tous les niveaux. De mettre en avant, dans tous les aspects de la vie politique, économique et sociale, les solutions allant dans le sens des intérêts des travailleurs ; ce qui ne serait évidemment pas le cas si la classe ouvrière se contentait de laisser passivement les Thyssen, les Krupp, les Daimler et leurs représentants politiques se substituer à Moscou pour gouverner le pays.

Nous ne savons pas, de l'extérieur, dans quelle mesure les travailleurs sont partie prenante dans la crise politique actuelle, et quel y est leur poids numérique. Et nous savons encore moins, même si les travailleurs participent très largement au mouvement de masse actuel, dans quelle mesure la politique que nous proposerions pourrait trouver un écho dans leurs rangs. La façon concrète de proposer cette politique aux travailleurs poserait un certain nombre de problèmes tactiques, qu'il faudrait résoudre d'autant plus vite que la situation actuelle d'ébranlement de l'État est-allemand et de désorientation des serviteurs de son appareil ne durera pas nécessairement longtemps. Et il y a malheureusement lieu de penser que, le poids de quarante ans de stalinisme étant ce qu'il est, nous aurions à militer à contre-courant, car si les travailleurs est-allemands sont mobilisés, ce n'est apparemment pas pour le moment sur un terrain de classe. Mais c'est pourtant sur ce terrain que nous aurions à les éclairer sinon à la mobiliser.

Il est certain que si au moins une fraction de la classe ouvrière trouvait, au travers de la mobilisation actuelle, le chemin de la conscience politique et si elle se donnait des moyens d'intervention politique indépendante, la réunification constituerait un piège ; un moyen de priver la classe ouvrière des résultats de son combat sur le terrain de classe - voire, un moyen de la mater.

La classe ouvrière aurait alors à s'opposer ouvertement à la réunification avec la RFA, tout en tentant de devenir un pôle révolutionnaire pour les travailleurs de l'ensemble des Démocraties Populaires et au-delà.

Une organisation révolutionnaire militant actuellement en Allemagne devrait donc, au sein des événements actuels, se préparer et préparer les travailleurs les plus conscients à cette possibilité.

12 décembre 1989

 


URL: https://mensuel.lutte-ouvriere.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-1986-1993-trilingue/article/rda-mobilisation-populaire-et

Liens
[1] https://mensuel.lutte-ouvriere.org//lutte-de-classe/serie-1986-1993-trilingue/27-novembre-1989