Panama Le général Cocaïne se rebiffe contre le parrain
Le 9 mai, Panama a connu ce qu'on peut à peine appeler une élection présidentielle. Cette élection a surtout été l'occasion d'un nouvel affrontement entre le gouvernement des États-Unis et le dictateur de Panama, Manuel Antonio Noriega. Depuis deux ans en effet, il est manifeste que les États-Unis veulent se débarrasser de Noriega.
Les États-Unis ont tenté d'utiliser cette élection pour faire prévaloir leur choix. La CIA a distribué plus de 10 millions de dollars aux candidats de l'opposition. Le jour du vote, les États-Unis ont affirmé que l'opposition arrivait largement en tête dans tous les résultats. Sans que cela change quoi que ce soit sur place. Noriega a alors été accusé de tous côtés d'avoir truqué l'élection. Il ne s'est même pas donné la peine de répondre aux accusations : il a tout simplement annulé l'élection. Et quand l'opposition est descendue dans la rue pour protester, Noriega a envoyé contre elle ses hommes de main et l'armée. C'est ainsi qu'on a pu voir à la télévision les nervis de Noriega bastonnant un des candidats de l'opposition sous les yeux des soldats qui n'ont pas bougé.
Les États-Unis espéraient peut-être que cette élection pourrait accomplir ce qu'avait accompli aux Philippines l'élection qui avait vu Aquino remplacer Marcos. Mais à Panama, le pouvoir réel n'a pas quitté un seul instant les mains de l'armée que dirige Noriega. Et comme en 1985 et 1988, quand Noriega avait remplacé un président par un autre, il avait le pouvoir bien en main et il s'en est servi.
Le gouvernement américain a semble-t-il été pris au dépourvu et a dû se contenter d'exprimer son mécontentement. Le gouvernement Bush a expédié 2 000 hommes supplémentaires dans la zone du canal sous le prétexte devenu classique « d'assurer la sécurité des citoyens américains ». Mais les troupes sont restées dans la zone du canal. On avait abouti à une nouvelle impasse.
Dans le mois qui a suivi, les États-Unis rameutaient les pays membres de l'OEA (Organisation des États Américains) pour condamner officiellement Noriega et lui demander de se démettre. Par l'intermédiaire de quatre ministres des Affaires étrangères de ces pays, des négociations ont été entreprises. Mais elles sont, elles aussi, dans l'impasse et personne ne voit comment elles pourraient en sortir.
A priori, il s'agit là d'un conflit plutôt curieux : depuis deux ans, les États-Unis essaient de se débarrasser d'un chef d'État très lié aux États-Unis, qui a toujours évité de marcher sur les plates-bandes de l'impérialisme américain et qui a maintenu l'ordre social existant dans une période troublée.
Le nationalisme de l'armee panameenne
Le régime militaire actuel est venu au pouvoir en 1968, à une époque où Panama était le principal sujet de préoccupation des États-Unis en Amérique centrale. Il y a toujours eu un fort courant nationaliste à Panama et périodiquement, cela se traduisait par des émeutes anti-américaines. La plus importante de ces émeutes fut celle de 1964, quelques années avant l'arrivée des militaires au pouvoir.
Les émeutes avaient convaincu l'administration Johnson d'entamer des pourparlers avec Panama pour le renouvellement du Traité sur le canal. Il s'agissait de confier la tâche de maintenir l'ordre dans le pays ainsi que dans la zone du canal à l'armée panaméenne. De nouvelles émeutes anti-américaines confirmèrent les États-Unis dans leur choix d'adopter un profil bas dans la manière d'imposer leur domination au Panama.
L'arrivée au pouvoir d'Omar Torrijos, après le coup d'État militaire de 1968, allait dans ce sens. Son régime était relativement stable et plus populaire que ceux qui l'avaient précédé, grâce à son attitude quelque peu nationaliste. Torrijos interdit tous les partis politiques et ne toléra que très peu d'opposition, mais il mit aussi en oeuvre quelques réformes concernant l'agriculture et le droit du travail. Et il se couvrit « à gauche » en rendant à plusieurs reprises visite à Castro. En 1978, il se payait même le luxe d'envoyer des armes aux Sandinistes qui étaient sur le point de renverser Somoza.
Torrijos restait bien sûr un pur produit de l'Ecole militaire américaine connue sous le nom de School of the Americas et où tout le haut commandement panaméen a subi son entraînement. Il s'est toujours comporté en loyal serviteur des intérêts américains. C'est lui qui a créé ce qui devait devenir la plus importante zone franche de l'hémisphère occidental. C'est son régime qui a modifié les lois bancaires pour permettre aux capitaux de circuler tout à fait librement et sous le sceau du secret. Panama City est devenue le paradis des banques-écrans. Et quand Carter eut besoin d'un endroit où envoyer le shah d'Iran dont aucun pays ne voulait, Torrijos lui offrit l'hospitalité de Panama.
C'est avec Torrijos que Carter devait finalement signer le Traité du canal de Panama, dont le but avoué était de renforcer et d'entraîner l'armée panaméenne pour qu'elle puisse prendre en charge le maintien de l'ordre. Pour les États-Unis, Panama était d'une grande importance commerciale et stratégique, à cause du canal bien sûr, mais aussi à cause de sa situation, à la charnière des deux continents américains. Dans les années qui ont suivi, l'armée panaméenne est passée de 5 000 à 10 000 hommes.
En 1981, Torrijos mourut dans un accident d'avion dont on a dit qu'il avait été provoqué par son bras droit, Noriega. Au terme d'une lutte pour le pouvoir au sein de l'armée qui dura deux années, Noriega se hissait au pouvoir. Noriega était semble-t-il moins soucieux que son prédécesseur d'entretenir une image nationaliste et populiste. Il n'y avait aucun doute que Noriega était l'homme du gouvernement américain. Il était de notoriété publique qu'il avait travaillé pour la CIA à la fin des années 60. A la même époque, sous Torrijos, il dirigeait les services de renseignements panaméens, ce qui faisait de George Bush, qui dirigeait la CIA sous le président Ford, le patron de Noriega.
Dans les années qui ont suivi, la corruption s'est encore amplifiée au sein des forces armées panaméennes. Le trafic de drogue et les rackets n'étaient pas chose nouvelle pour le gouvernement et l'armée du pays. Torrijos et sa famille avaient touché leur part des avantages liés à la conduite des affaires du gouvernement et de l'armée, y compris le jeu et la prostitution, qui sont contrôlés par le gouvernement, ainsi que le trafic d'armes et de drogue. Officiellement, les salaires des membres du gouvernement étaient très bas, mais Torrijos vivait comme un roi. Mais ce n'était encore rien comparé au train de vie de Noriega dont l'arrivée au pouvoir a coïncidé avec une formidable augmentation du trafic international de la drogue. Panama, grâce à sa situation géographique (la Colombie est tout près) et à ses nombreuses banques-écrans, est devenu une plaque tournante pour le trafic de drogue et le blanchiment de l'argent, Noriega et sa clique se servant au passage. L'armée s'est ensuite mise à diversifier, créant ici une banque, là une affaire d'import-export, contrôlant les concessions à l'aéroport international, etc.
Noriega entretenait de bons rapports avec la CIA et la DEA (le service de répression de la drogue) en leur lâchant de temps en temps un tuyau pour sauver les apparences et, à l'occasion, se débarrasser de concurrents. Plusieurs mois après que des hauts fonctionnaires de l'administration Reagan eurent accusé publiquement Noriega de trafic de drogue, celui-ci continuait à recevoir des lettres de recommandation de la DEA et des témoignages d'estime du Procureur général Edwin Meese.
Les usa se retournent contre noriega
Le lâchage de Noriega par le gouvernement américain a sans doute commencé à prendre forme à la fin de 1985, après la visite faite à Noriega par le chef du Conseil de Sûreté de l'État du gouvernement Reagan, l'amiral John Poindexter. D'après les comptes rendus publiés à l'époque, Noriega aurait refusé de permettre aux Contras de s'entraîner à Panama, comme le lui demandait Poindexter.
Jusque-là, Noriega avait accédé à toutes les demandes de l'administration Reagan. En particulier, il avait permis aux États-Unis de violer systématiquement les termes mêmes du Traité du canal de Panama. D'après le Traité, les États-Unis devaient se contenter d'envoyer le nombre de soldats strictement nécessaire à la protection du canal. Mais au cours des années 80, les États-Unis se trouvant confrontés à un nombre croissant de conflits dans la région transformèrent la zone du canal en une de leurs plus importantes bases à l'étranger, par la quantité d'activités de renseignement et par le nombre de soldats qui y étaient concentrés.
Le refus de Noriega de permettre aux Contras de s'entraîner chez lui montrait qu'il n'était pas prêt à tout accepter du gouvernement américain. Pour un certain nombre de dirigeants à Washington, cela signifiait que Noriega devenait trop indépendant. Et l'année suivante, une atmosphère hostile à Noriega se développait à Washington.
1986 vit plusieurs chocs politiques secouer l'administration Reagan. Ce fut d'abord la chute d'un vétéran de la dictature, Duvalier, à Haïti. Un mois plus tôt, Marcos avait été renversé aux Philippines. C'étaient deux exemples, coup sur coup, de renversement d'une dictature corrompue par un soulèvement de masse.
Quelques mois plus tard, le sénateur Jesse Helms, représentant l'extrême-droite du Parti Républicain (il avait conduit, au Sénat, la lutte contre la ratification du Traité en 1977-78), demandait une séance à huis-clos dans le cadre des activités du sous-comité du Sénat aux Affaires extérieures. Lors de cette séance à huis-clos, des experts vinrent expliquer que la même chose risquait de se produire à Panama étant donné la situation économique du pays et la corruption éhontée du régime. Cette séance servit en fait de tribune à ceux qui étaient hostiles à Noriega à l'intérieur du gouvernement américain ainsi que dans la classe dirigeante panaméenne.
En juin, les dirigeants américains qui étaient hostiles à Noriega le firent savoir publiquement. Le New York Times publia deux longues dénonciations du régime de Noriega sous la signature de Seymour Hersh, un journaliste qui s'était fait connaître par ses articles sur le massacre de My Lai et les scandales des Papiers du Pentagone et du Watergate. Dans ces deux articles, des dirigeants du gouvernement américain, pour la plupart non identifiés, accusaient Noriega d'être tout à la fois un trafiquant de drogue, un agent de Castro et un partisan des Sandinistes.
L'administration Reagan prenait donc ses distances. Le Département d'État, dans son rapport annuel, découvrait tout à coup des violations des droits de l'homme à Panama. Une tentative de coup d'État avait alors lieu, dirigée par un lieutenant de Noriega. Que les États-Unis aient ou non trempé dans cette affaire, il n'en demeure pas moins que leurs attaques contre Noriega n'ont pu qu'être un encouragement pour les conspirateurs. Mais la tentative échoua.
A l'automne de 1986 éclatait le scandale des ventes d'armes à l'Iran servant à subventionner les Contras. Noriega se trouvait de nouveau sur la sellette. Le scandale devait révéler que les Contras soutenus par la CIA étaient aussi impliqués dans le trafic de drogue. Le dictateur panaméen, dont l'implication dans le trafic de drogue était déjà connue, devenait un handicap encore plus sévère pour l'administration Reagan.
En juin 1987, l'administration Reagan changeait finalement de politique vis-à-vis de Noriega et demandait ouvertement sa démission. Cet été-là, un émissaire du Département d'État se rendait au Panama pour y négocier les conditions de son départ. Il pouvait sembler de prime abord que ce serait chose facile que d'obtenir le départ de Noriega. D'ailleurs, avait-il vraiment le choix ? Il avait toujours été le fidèle serviteur du gouvernement américain. Sa position, il la devait à ses contacts américains et au soutien qu'ils lui apportaient.
Les usa sous-estiment noriega
Mais Noriega n'était pas prêt à se retirer. Il se mit à présenter les tentatives faites par les Américains pour se débarrasser de lui comme autant d'atteintes à la souveraineté de l'État panaméen. En s'appuyant ainsi sur les sentiments nationalistes d'une partie de la population (ce même été 1987, des manifestants panaméens avaient attaqué l'ambassade américaine), il a sans doute réussi à accroître quelque peu son audience.
Dans les mois qui suivirent, le gouvernement américain fit monter les enchères, d'abord au moyen de pressions économiques. Après avoir suspendu leur aide économique, les États-Unis supprimèrent les quotas sucriers. De nouvelles négociations étaient alors entreprises, mais elles échouaient. Puis le gouvernement Reagan entreprenait de se « couvrir » pour ce qui touchait au trafic de drogue. Un grand jury fédéral de Floride inculpait officiellement Noriega de trafic de drogue - même s'il y avait peu de chances que le FBI puisse l'appréhender là où il était.
Et la farce ne s'arrêtait pas là. En février 1988, le sous-secrétaire d'État aux Affaires latino-américaines, Elliott Abrams, impliqué dans le scandale Iran- Contras, déclarait aux enquêteurs que le pouvoir de Noriega « ne tenait plus qu'à un fil » . Delvalle, le président du Panama, venait justement de rencontrer Abrams à Miami et quelques jours après sa visite, il annonçait qu'il destituait Noriega. Le lendemain, le président Delvalle était désavoué par la Chambre et Noriega nommait un nouveau président. La déclaration d'Abrams était visiblement prématurée.
Après le fiasco Delvalle, l'administration Reagan soutenue par le Congrès s'engagea dans des sanctions économiques plus importantes, dites « d'étranglement monétaires ». La monnaie du Panama étant le dollar US, il était relativement facile aux États-Unis de couper l'approvisionnement en dollars du pays. Les fonds panaméens placés aux États-Unis furent gelés. On ordonna aux sociétés américaines implantées au Panama de ne plus payer d'impôts. Et les sommes dues par les États-Unis au titre de l'utilisation du canal furent mises en consignation. Ces mesures eurent rapidement des conséquences désastreuses pour la petite économie panaméenne.
Mais les différents secteurs de l'économie étaient touchés inégalement, entraînant des réactions différentes dans la population. Le Bâtiment, le Commerce et le secteur productif étaient durement touchés, au fur et à mesure que le manque de crédit et de monnaie se généralisait. La fraction de la bourgeoisie et des classes moyennes dont le sort est lié à ces secteurs d'activités se tournait alors contre Noriega. Elle accueillit favorablement l'idée d'une grève générale contre Noriega lancée par la CIA. Mais la plus importante grève organisée par la bourgeoisie et les classes moyennes n'eut qu'un succès très relatif. Et elle se termina au bout de quatre jours parce que les hommes d'affaires tenaient avant tout à être présents à la foire commerciale annuelle où se traitent un grand nombre d'affaires.
D'autre part, les sanctions américaines n'eurent que peu d'effet sur le trafic de drogue. L'armée, l'appareil d'État et la fraction de la bourgeoisie impliquée dans le trafic de drogue n'étaient donc pas particulièrement touchés. Ils avaient même maintenant de nouvelles raisons d'appuyer Noriega. Car s'il partait, ils n'étaient pas du tout sûrs de pouvoir poursuivre leurs activités aux mêmes conditions. C'est pourquoi, malgré les appels des Américains à renverser Noriega, l'armée n'a connu qu'une seule et timide tentative de coup d'État qui devait échouer très vite.
Les efforts des États-Unis pour se débarrasser de Noriega s'arrêtèrent là. Noriega avait tenu le choc, à la surprise de l'administration Reagan, du Département d'État, du Pentagone et de la CIA qui se mirent à s'accuser les uns les autres d'être responsables de l'échec.
Ils avaient de toute évidence sous-estimé Noriega. Noriega a fait la preuve que même s'il est l'homme lige des États-Unis, il a aussi ses propres intérêts à défendre. Il a aussi montré qu'il pouvait compter sur le soutien de l'appareil militaire qu'il a créé et qui, comme lui, a des intérêts dans le trafic de drogue et autres rackets.
Les puissants États-Unis sont bien sûr embarrassés d'avoir été mis en échec par le dictateur d'un pays « grand comme le tiers de Chicago » (selon les termes de Lyndon Johnson). Mais après tout, Noriega ne menace en rien les intérêts américains ; au contraire même, il les sert, en maintenant le peuple de Panama sous sa botte. Et si Noriega devait un jour faire face à de sérieuses difficultés dans son pays, les États-Unis pourraient toujours dégager leur responsabilité. Ainsi, même si le gouvernement américain a vu ses plans échouer au Panama, il n'a pas grand-chose à perdre à la situation actuelle.
Il y a, bien sûr, une dernière possibilité que le gouvernement américain a jusqu'à présent ignorée et qu'il semble prêt à continuer à ignorer : c'est l'intervention militaire. Panama n'est pas la Grenade. Si les États-Unis intervenaient, ils devraient le faire de façon massive. Ils devraient faire face non seulement à l'armée de Noriega, mais aussi à toute une fraction de la population fortement anti-américaine - même si elle n'est pas nécessairement pro-Noriega. Une intervention militaire implique donc une occupation du pays, ce qui n'irait pas sans causer des problèmes internes aux États-Unis. Sans parler du tort qui serait fait à l'image que veulent donner d'eux-mêmes les États-Unis dans la région, celle d'un pays qui défend la démocratie, avec le risque de réactions en chaîne dans les pays avoisinants et de déstabilisation des régimes plutôt fragiles qui sont liés aux États-Unis. Il est bien sûr difficile de l'affirmer, mais il ne semble pas que les États-Unis soient prêts à prendre de tels risques pour se débarrasser de Noriega.
Mais puisque nous sommes dans le monde de la Mafia, le parrain sera par contre peut-être tenté d'avoir recours aux armes traditionnelles de la Mafia pour se débarrasser d'un chef rebelle : susciter une révolte parmi ses hommes de main, ou... le faire assassiner. Mais pour l'instant, c'est Noriega qui a réussi à imposer un autre scénario typique de la Mafia : le chef rebelle se rebiffe et résiste aux caïds. Jusqu'à ce qu'ils l'éliminent... ou acceptent de passer un nouvel accord avec lui.