Turquie - Le problème kurde après l'arrestation d'Abdullah Ocalan01/03/19991999Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1999/03/41.png.484x700_q85_box-3%2C0%2C562%2C809_crop_detail.png

Turquie - Le problème kurde après l'arrestation d'Abdullah Ocalan

L'enlèvement du leader kurde Abdullah Ocalan au Kenya par des agents des services secrets turcs le 15 février, avant son incarcération en Turquie et un procès probablement rapide et expéditif, permet aux dirigeants politiques d'Ankara de proclamer leur triomphe face à la guérilla menée depuis quinze ans dans la région kurde par le parti d'Ocalan, le PKK, qu'ils ne désignent pas autrement que par les mots de "criminel" ou de "terroriste". Mais, outre le fait que ces qualificatifs s'appliqueraient d'abord à la politique menée par l'armée et les gouvernements turcs au Kurdistan, la capture d'Ocalan est le résultat bien plus de la complicité générale des gouvernements occidentaux avec le régime turc que de l'habileté des services secrets de celui-ci. L'affaire Ocalan ne fait malheureusement qu'illustrer, une fois de plus, comment les intérêts du régime turc et des autres régimes de la région peuvent se conjuguer avec ceux des principales puissances impérialistes, avec pour conséquence de fouler au pied, depuis des décennies, le droit élémentaire d'une population comme la population kurde à avoir sa propre existence nationale.

Quinze ans de guérilla

Si le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) est né en tant que tel à la fin des années soixante-dix, c'est en 1984 qu'il a commencé à mener à une large échelle des opérations armées visant à la "libération nationale" du Kurdistan, dans un contexte marqué en Turquie par le coup d'État militaire de 1980 et la répression violente menée par le régime militaire contre les opposants de gauche et les militants kurdes. On a sans doute assisté par la suite à de rares velléités des dirigeants turcs de trouver une "solution politique" à la question kurde, mais leur seule concession réelle, et combien limitée, a été la décision du président turc Ozal, en 1991, d'autoriser l'usage oral de la langue kurde, jusque-là interdit par le régime. Et en fait la principale réponse de celui-ci a été l'intensification de la répression. Celle-ci s'est traduite par le quadrillage militaire du Kurdistan de Turquie, c'est-à-dire de tout le Sud-Est anatolien jusqu'aux frontières syrienne, irakienne et iranienne, l'évacuation d'une grande partie de la population des campagnes vers les faubourgs des grandes villes, la mise sur pied de milices locales de "gardiens de villages" collaborant avec l'armée sous la coupe de quelques grands féodaux, sans parler des emprisonnements, de la torture et des exécutions sommaires d'opposants, membres ou non du PKK.

Cependant, cette action de l'armée turque a eu pour conséquence de rejeter une partie de la population kurde, et notamment de sa jeunesse, du côté du PKK et de lui fournir des combattants. C'est en partie grâce à ce soutien que le parti d'Ocalan a pu poursuivre pendant des années ses actions de guérilla. Mais c'est aussi parce qu'il bénéficiait du soutien ou de la neutralité des régimes voisins, en particulier de la Syrie qui donnait asile au PKK et à Ocalan et lui permettait de disposer de camps d'entraînement dans la plaine libanaise de la Bekaa, occupée par l'armée syrienne.

La situation créée en 1991 par la guerre du Golfe a, elle aussi, renforcé le PKK. En aboutissant à la création d'une zone kurde autonome au nord de l'Irak, elle ne pouvait que renforcer au sein de la population kurde de Turquie l'idée que l'heure de la reconnaissance de ses droits approchait. Elle donnait aussi de nouveaux moyens au PKK pour mener ses actions contre l'armée turque à partir de l'Irak. Cela devait être cependant de courte durée car, si cette situation était un contrecoup de la guerre du Golfe que les États-Unis n'avaient pas réussi à éviter, ceux-ci ne voulaient surtout pas risquer de déstabiliser la région au nom de la défense des droits d'une minorité nationale kurde qui était le cadet de leurs soucis.

La guerre du Golfe et le Kurdistan

Il faut rappeler en effet que, durant la guerre déclenchée par les États-Unis et leurs alliés contre l'Irak après l'occupation du Koweit par les troupes de Saddam Hussein, les dirigeants américains se sont présentés comme les défenseurs des droits des Kurdes, des chiites et de la population irakienne en général contre le dictateur de Bagdad. La défaite militaire de celui-ci ayant entraîné un début de mouvement insurrectionnel tant dans les régions kurdes du nord de l'Irak que dans les régions chiites du sud, on a vu alors l'armée américaine, contrairement à ses promesses, se contenter d'assister, l'arme au pied, à la répression sanglante exercée par le régime irakien.

Au fond, cette attitude de l'armée des États-Unis ne pouvait surprendre que qui avait pris pour argent comptant les discours des dirigeants américains en faveur du "droit des peuples". Ces discours n'avaient cependant pas d'autre raison que de justifier une action militaire dont le vrai motif était de protéger les intérêts des compagnies pétrolières américaines au Koweit et dans la péninsule arabique. Les dirigeants américains auraient sans doute préféré que Saddam Hussein soit remplacé. Mais face au risque d'une situation révolutionnaire en Irak, ils préféraient encore voir le régime du dictateur irakien se perpétuer et donc lui laisser suffisamment de forces pour maintenir l'ordre contre les populations révoltées. C'est seulement parce que, en avril 1991, l'action de l'armée de Saddam Hussein a déclenché l'exode des Kurdes irakiens en direction de la frontière turque, et suite aux protestations de la Turquie voisine refusant de voir s'installer sur son territoire des réfugiés kurdes d'Irak risquant de nourrir des foyers d'agitation nationaliste, que l'on a vu l'armée américaine décréter le nord de l'Irak "zone d'exclusion aérienne" interdite à l'aviation de Bagdad et contraindre Saddam Hussein à tolérer une autonomie de fait de la région kurde. Encore les dirigeants américains et turcs n'ont-ils accepté cette situation que parce que, dans cette région du nord de l'Irak, le pouvoir de fait était exercé par les milices kurdes irakiennes de deux partis, le PDK et l'UPK, prêts à collaborer avec eux.

Le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani et l'Union Patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani, les deux principales organisations des Kurdes d'Irak, ont en commun d'être des cliques militaires dirigées par des chefs de clan qui, pour s'imposer au régime de Bagdad, ont toujours plus compté sur l'appui de régimes voisins comme l'Iran ou la Syrie, ou même de la Turquie, que sur la mobilisation de leur peuple. Dans la situation de l'après-guerre du Golfe, ils ne pouvaient exercer un pouvoir précaire au Kurdistan d'Irak que dans la mesure où ils se montraient prêts à collaborer avec les États-Unis et avec la Turquie. En 1992 notamment, Talabani et Barzani se rendirent à Ankara, où les dirigeants turcs leur firent comprendre qu'ils ne seraient tolérés qu'au prix de cette collaboration. En particulier, ils devaient s'engager à ne donner aucun encouragement aux revendications d'autonomie des Kurdes de Turquie, en commençant par empêcher eux-mêmes aussi bien l'établissement de camps du PKK en territoire kurde irakien que les infiltrations de combattants du PKK à travers la frontière turco-irakienne. L'armée turque commença d'ailleurs à se livrer à des expéditions massives en s'enfonçant parfois à plus de cinquante kilomètres en territoire irakien, tout à la fois pour pourchasser les milices du PKK et pour faire comprendre à l'UPK et au PDK qu'ils seraient soumis au feu de l'armée turque s'ils ne se montraient pas prêts à collaborer.

C'est ainsi que la marge de manoeuvre, très relative, dont ont pu disposer les organisations kurdes en 1991-1992 s'est très rapidement réduite.

Au Kurdistan d'Irak, L'UPK et le PDK n'ont pu exercer un certain pouvoir que sous le contrôle des États-Unis et de la Turquie et sous la menace du pouvoir irakien, recevant d'ailleurs en retour une certaine aide financière américaine, à laquelle s'ajoutaient les droits de douane prélevés par leurs milices sur les marchandises en transit et sur les divers trafics entraînés par l'embargo commercial auquel était soumis l'Irak. En 1994, le conflit pour le contrôle de leurs zones respectives et pour le prélèvement des droits de douane entraîna des affrontements armés entre les milices de l'UPK et celles du PDK. L'UPK de Talabani, pour se donner un peu d'autonomie, se retourna vers ses soutiens traditionnels : la Syrie et surtout l'Iran. Au mois d'août 1996, le conflit éclata de nouveau entre l'UPK appuyée par l'Iran et le PDK de Barzani appuyé directement par l'armée irakienne. Ceux qui, dans la population du Kurdistan d'Irak, avaient pu placer quelques espoirs dans ce premier pouvoir kurde, ne voyaient que deux cliques militaires s'affrontant pour des bribes de pouvoir et agissant en véritables supplétifs des armées des États voisins.

Quant au PKK, surveillé par les milices de l'UPK et du PDK, il rencontrait de plus en plus de difficultés à utiliser le territoire du Kurdistan d'Irak, et ne pouvait continuer à mener des opérations militaires que grâce à l'aide de la Syrie. En Turquie, l'armée réussissait à marquer des points contre la guérilla grâce à ses coups de boutoir successifs. Aux quelques déclarations de politiciens ou porte-parole de la bourgeoisie en faveur d'une attitude un peu plus souple, les généraux turcs répondaient qu'il n'y avait d'autre voie que l'écrasement définitif du PKK, autour duquel l'étau se resserrait.

L'accord de septembre 1998

C'est en septembre 1998, cependant, que le PKK allait subir un coup décisif en perdant le soutien de la Syrie. Le 17 septembre dernier en effet, on apprenait que les deux factions kurdes irakiennes, le PDK et l'UPK, avaient signé à Washington un accord sous l'égide directe du département d'État. L'accord stipulait que PDK et UPK mettaient fin à leur conflit et se préparaient ensemble à faire élire une Assemblée Nationale du Kurdistan d'Irak. Dans le même temps, les États-Unis assuraient à la Turquie qu'il ne fallait pas voir là le début de l'officialisation d'un État kurde, dont elle ne veut à aucun prix. Mieux, cet accord avec l'UPK et le PDK stipulait, cette fois officiellement, que les dirigeants kurdes irakiens empêcheraient le PKK d'utiliser le Kurdistan d'Irak comme base arrière. Et la pression s'accentua sur la Syrie. Cette fois, elle fut menacée par la Turquie d'une guerre si elle ne cessait pas de donner asile au PKK. Mais il est permis de penser qu'aux pressions turques sur la Syrie s'ajoutèrent celles des États-Unis, apparemment décidés à mettre tout leur poids en jeu pour aider le régime turc à en finir avec le PKK.

Ménager la Turquie, qui est un allié stratégique fondamental des États-Unis aux portes du Proche-Orient et de l'Asie, est une constante de la politique américaine qui explique en grande partie leur attitude et celle de leurs alliés occidentaux. Mais il semble aussi qu'un certain nombre d'enjeux pétroliers incitent les États-Unis à chercher coûte que coûte une normalisation de la situation au Kurdistan par l'élimination du PKK. Les compagnies pétrolières américaines participent désormais à l'exploitation du pétrole d'Azerbaïdjan et leurs projets de construire un oléoduc à travers cette région pour rejoindre la Méditerranée restent au point mort tant qu'y règnent l'insécurité et la guérilla.

Quels arguments furent avancés, au cours de quelles tractations secrètes, quelles promesses furent faites au régime de Damas en échange de la cessation de son soutien au PKK, on ne le sait pas. Toujours est-il que cette pression sur la Syrie fut efficace, qu'un accord syro-turc intervint rapidement et que les dirigeants syriens firent savoir à Abdullah Ocalan, en octobre 1998, que la présence du PKK et de son chef sur leur territoire n'était plus souhaitée.

Ce "lâchage" du PKK par la Syrie, au fond, n'est pas un fait bien nouveau dans l'histoire des luttes kurdes. Les leaders kurdes irakiens en particulier ont bien souvent eu pour toute politique la recherche du soutien des régimes voisins opposés à l'Irak, c'est-à-dire la Syrie et surtout l'Iran. Ce dernier leur a souvent fourni un soutien logistique, et les a tout aussi régulièrement laissé choir : chaque fois qu'un accord intervenait entre l'Iran et l'Irak, l'abandon du soutien aux factions kurdes du pays voisin servait de monnaie d'échange. Cette fois, c'est le PKK, en tant qu'organisation nationaliste des Kurdes de Turquie, qui a fait les frais d'une entente syro-turque. Mais cela montre d'abord que la même politique mène à la même impasse : à faire dépendre la lutte des Kurdes d'aussi faux amis que les régimes syrien, iranien ou autres, on la conduit immanquablement à des catastrophes.

Complicité générale sous l'égide des États-Unis

En tout cas pour Ocalan, ce départ forcé de Syrie devait être le début du périple qui allait le conduire dans une prison turque. Après avoir quitté Damas au début octobre, il chercha d'abord refuge en Russie. Après le refus de la Russie, il se rendit en Italie, en novembre, où il annonça qu'il demandait l'asile politique. Le choix n'était pas dû au hasard puisque quelque temps auparavant une réunion du parlement kurde en exil fondé par le PKK avait pu se tenir au siège du parlement italien. On apprit aussi un peu plus tard que, dans son voyage entre Moscou et Rome, Ocalan avait été accompagné par un député italien du Parti de la Refondation Communiste, le PC italien "maintenu". Le chef du PKK pensait donc sans doute pouvoir disposer en Italie de quelques appuis, ou même comptait peut-être que le nouveau gouvernement italien de l'ex-communiste D'Alema se montrerait un peu sensible à la question du droit des peuples. Mais c'était nourrir des illusions sur ce gouvernement et c'était compter sans les fortes pressions qui allaient s'exercer sur l'Italie.

En Turquie, la nouvelle qu'Ocalan se trouvait en Italie déclencha une violente campagne gouvernementale et même un boycott des sociétés et des produits italiens. Les États-Unis de leur côté firent savoir qu'ils considéraient Ocalan comme un "terroriste" auquel il n'y avait pas lieu d'accorder le droit d'asile. Il est vrai que la justice italienne, saisie d'une demande d'extradition de la Turquie, refusa d'y donner suite, et même que le gouvernement D'Alema s'adressa à ses collègues européens en déclarant qu'il n'appartenait pas à la seule Italie, mais à toute l'Union européenne, de faire face aux conséquences de la guerre au Kurdistan. Mais il n'eut droit en retour qu'à quelques déclarations de solidarité des dirigeants français ou allemands, vaguement critiques sur l'attitude de la Turquie. Il était évident que les uns et les autres se félicitaient, en fait, de voir Ocalan en Italie plutôt qu'en Allemagne ou en France. Ainsi, alors qu'Ocalan fait l'objet de poursuites en Allemagne suite à des meurtres attribués au PKK, ce pays renonça tout simplement à demander son extradition à l'Italie. De toute évidence, à Bonn et à Paris, on préférait qu'un hôte aussi encombrant qu'Ocalan soit à Rome et qu'il y reste, et à tout prendre on préférait aussi que les campagnes de boycott lancées à Ankara visent les produits italiens plutôt que les produits français ou allemands, tout à fait prêts à prendre sur le marché turc la place ainsi laissée libre...

Finalement, après deux mois passés à Rome, le leader du PKK quitta l'Italie le 16 janvier, avant même que sa demande d'asile politique soit jugée par les tribunaux. Officiellement, selon le gouvernement italien, il agissait ainsi de sa propre volonté. Mais là aussi, les pressions internationales n'étaient évidemment pas étrangères à ce départ, à commencer par celles de l'Italie elle-même faisant savoir à Ocalan qu'il devait chercher un autre pays d'accueil. Ces pressions, en particulier américaines, n'étaient sans doute pas non plus étrangères au fait que les différents pays évoqués tour à tour comme asiles possibles on parla à un moment de l'Afrique du Sud se soient dérobés les uns après les autres. Et tandis que la presse turque faisait courir successivement différents bruits sur le nouveau séjour d'Ocalan, celui-ci allait en fait d'un pays à l'autre en n'essuyant que des refus successifs.

Cela devait durer jusqu'à ce 15 février où l'on apprit tout à la fois qu'Ocalan avait été l'hôte de l'ambassade de Grèce à Nairobi, au Kenya, et qu'il venait d'être enlevé par des agents turcs. Si le déroulement de cet enlèvement n'est pas encore tout à fait clair, il apparaît en tout cas déjà qu'il a nécessité la collaboration étroite de la CIA, très présente au Kenya et qui aurait localisé Ocalan et informé les agents turcs de son lieu de séjour. On évoque aussi une participation du Mossad d'Israël, qui entretient des liens étroits avec la Turquie, et la complicité au moins passive des autorités kenyanes, voire même des autorités grecques qui, malgré leurs protestations de solidarité avec la cause kurde, préféraient sans doute ne pas ajouter un nouveau chapitre au contentieux déjà lourd qu'elles entretiennent avec la Turquie. Sans compter que, là aussi, la diplomatie secrète a sans doute fait son oeuvre ; des menaces ont sans doute été brandies dans les coulisses par les dirigeants américains et turcs, mais aussi des promesses de contreparties discrètes pour les États qui se montreraient amicaux avec la Turquie. L'"amitié" en l'occurrence consistait à refuser l'asile à Ocalan et à aider, ne serait-ce que par passivité, les services turcs à s'emparer de sa personne.

En fait, depuis le départ d'Ocalan de Syrie en octobre dernier, une complicité générale s'est manifestée pour empêcher le représentant du PKK de trouver un asile, duquel il aurait pu apparaître comme le représentant en exil de la population kurde, un peu comme Arafat a pu longtemps apparaître comme le représentant en exil du peuple palestinien avant qu'Israël lui concède finalement quelques territoires où installer un embryon d'État et une police.

A la recherche d'un rôle d'interlocuteur

L'acte de piraterie internationale par lequel le régime turc s'est emparé de la personne d'Ocalan, la collaboration de plusieurs États occidentaux à cette capture, le silence complice des autres, le triomphe bruyant de la presse et des gouvernants turcs qui ont montré leur prise menottée et bâillonnée, forcée de poser devant de grands drapeaux turcs, la façon dont on s'apprête à le juger, tout cela est profondément choquant car, au-delà de la personne d'Ocalan, cela illustre le cynisme et le mépris profond du droit des peuples que partagent les dirigeants des États impérialistes et ceux des États qui leur sont liés comme la Turquie. Ce droit des peuples est tout au plus un article de démagogie que les dirigeants impérialistes utilisent lorsque cela va dans le sens de leurs intérêts, mais qu'il piétinent sans vergogne dès qu'il pourrait contrecarrer leurs plans. Et les Kurdes qui ont manifesté à la suite de l'arrestation d'Ocalan, en Turquie même ou dans l'émigration en Europe, ont manifesté au moins autant leur indignation face à ce mépris affiché que leur soutien à la politique du PKK et de son chef, soutien qui n'est nullement unanime.

Et de fait, entre les intérêts et les objectifs défendus par le PKK et ceux des masses kurdes elles-mêmes, il y a une différence. Si le PKK se proclame par son nom le "parti des travailleurs du Kurdistan", et faisait référence, au moins à l'origine, au marxisme et au léninisme, il n'a pourtant jamais cherché, en pratique, à se faire l'expression des intérêts de classe des travailleurs, ni du Kurdistan ni d'ailleurs.

Il existe pourtant un prolétariat kurde, tout d'abord au Kurdistan, même s'il s'agit de régions peu industrielles. Mais ce prolétariat existe encore plus à l'échelle de la Turquie. Les Kurdes forment aujourd'hui le quart de la population de grandes villes comme Istanbul ou Smyrne, et sans doute une proportion encore plus importante du prolétariat. Il faut ajouter qu'en Turquie, l'opposition nationale entre Turcs et Kurdes n'est pas une opposition profonde et marquée, et cela même après plus de dix ans de guerre au Kurdistan. Les deux populations vivent ensemble, et les prolétaires turcs et kurdes vivent dans les mêmes quartiers, travaillent dans les mêmes usines en subissant la même exploitation sans que, à part quelques provocations émanant d'une petite frange turque d'extrême droite, on puisse enregistrer de heurts réels entre Turcs et Kurdes.

Pour une organisation prolétarienne kurde, il était donc, et il reste possible d'agir au sein de ce prolétariat kurde, en le considérant bien sûr comme une part d'un prolétariat plus vaste, en cherchant à ouvrir des perspectives à l'ensemble de ce prolétariat et éventuellement à prendre la tête de ses luttes en cas de mobilisation révolutionnaire. La réussite bien sûr n'est pas garantie. Elle dépend de la situation d'ensemble, de la combativité du prolétariat, de son degré de conscience et de mobilisation face à un adversaire puissant, de la capacité aussi des militants prolétariens. Mais le PKK, malgré son nom de parti des travailleurs, n'a jamais tenté de mener une politique de classe au sein de la classe ouvrière, ni dans les grandes villes turques, ni même au Kurdistan.

De fait, le PKK n'a jamais mené d'autre politique qu'une politique nationaliste bourgeoise. Comme bien d'autres organisations nationalistes du Tiers-Monde, il a fait le choix de lancer une action de guérilla. Il s'agissait de s'imposer à l'État turc d'un côté, à la population kurde de l'autre, pour se faire reconnaître comme le représentant indispensable de cette population, apte à exercer le pouvoir, en fait, dans l'intérêt d'une mince couche de bourgeois et de notables. Il n'y a là rien d'un combat social, rien d'une lutte prolétarienne menée avec les moyens et sur les objectifs de classe du prolétariat. L'étiquette de "parti des travailleurs" avait donc bien plus pour fonction, consciente ou non, de tromper les masses sur les vrais objectifs du PKK que d'indiquer son véritable programme.

Cela fait plusieurs années en tout cas que le PKK et son leader multiplient les efforts pour apparaître comme un interlocuteur possible du gouvernement turc. Pour que son nom et ses références ne puissent constituer un obstacle, les dirigeants du PKK ont déclaré officiellement, il y a quelques années, qu'il n'était plus une organisation marxiste-léniniste. Ils ont proclamé aussi leur reconnaissance des valeurs de l'islam, cherchant à plaire aux notables religieux, mais aussi aux bourgeois, petits-bourgeois et féodaux composant les couches dominantes du pays kurde.

Mais il reste bien d'autres obstacles, et d'abord celui du rapport de forces réel avec l'État turc. A plusieurs reprises, le PKK a proclamé des cessez-le-feu unilatéraux et affirmé sa recherche du dialogue avec le régime. Affirmant qu'il ne recherchait pas l'indépendance mais une simple autonomie de la région kurde ne portant pas atteinte aux frontières de la Turquie et se limitant à la reconnaissance de la langue et de la culture kurdes, Ocalan a cherché à se faire reconnaître comme un interlocuteur raisonnable. Mais ces tentatives se sont heurtées à l'intransigeance du régime, et surtout de l'armée, gardienne du nationalisme turc hérité de Mustafa Kemal et selon lequel il n'y a en Turquie que des Turcs.

Tout au plus certains dirigeants politiques, ou même certains généraux, lorsqu'ils parlent de "solution politique", pensent à quelques concessions comme la reconnaissance d'une certaine autonomie, ou de quelques droits culturels comme l'édition d'une presse ou l'autorisation de médias en langue kurde, en s'appuyant sur une petite couche de bourgeois et de notables du Kurdistan de Turquie. Mais il n'est pas question pour eux de reconnaître un rôle d'interlocuteur à une organisation comme le PKK car cela reviendrait à avouer leur incapacité à l'écraser militairement. L'ensemble des dirigeants turcs se sont donc retrouvés d'accord pour refuser toutes les ouvertures faites par le PKK en vue d'une négociation, d'autant plus d'ailleurs qu'elles étaient aussi l'aveu des difficultés militaires croissantes de celui-ci. Et leur attitude récente face à Ocalan, jusqu'à sa capture au Kenya, a été dans la continuité de cette politique.

En effet, depuis le moment où le chef du PKK a dû quitter la Syrie, il a cherché à transformer ce revers en un succès diplomatique. Il s'agissait pour lui d'essayer d'obtenir une reconnaissance internationale, ne serait-ce que sous la forme du droit d'asile dans tel ou tel pays. Allant encore au-delà de ses déclarations précédentes, il a affirmé cette fois qu'au Kurdistan la lutte armée n'avait pas d'avenir. Désavouant même certains dirigeants du PKK qui, selon lui, avaient le tort de ne pas le comprendre, déclenchant même selon certains bruits une lutte intestine au sein du PKK entre les "durs", partisans de l'action militaire, et les partisans de l'action diplomatique, Ocalan s'est efforcé d'apparaître comme l'homme qui, à condition qu'on veuille bien dialoguer avec lui et lui accorder l'asile, pouvait contribuer à ramener la paix au Kurdistan de Turquie. Mais ces tentatives se sont heurtées à un mur d'indifférence de la part des puissances occidentales, des États-Unis et évidemment de la Turquie. Celles-ci, semble-t-il, ne voulaient à aucun prix qu'un leader kurde, réfugié en Europe ou ailleurs, puisse apparaître comme le représentant officiel en exil des Kurdes de Turquie.

Quel avenir pour le PKK ?

Cette recherche de reconnaissance de la part d'Ocalan s'inspirait sans doute de l'exemple des Palestiniens et de leur leader Yasser Arafat qui a été pendant des années le dirigeant d'une organisation en exil, l'Organisation de Libération de la Palestine, laquelle a eu son siège tour à tour dans différents pays arabes avant de se voir reconnaître le droit à exercer le pouvoir sur une portion de territoire palestinien. Arafat et l'OLP disposaient du soutien, limité mais réel, de la plupart des États arabes. D'un côté, ceux-ci combattaient violemment les mobilisations de la population palestinienne présente sur leur territoire, dans lesquelles ils voyaient un danger social, allant parfois jusqu'au massacre comme celui du "Septembre noir" de 1970 commis par Hussein de Jordanie à l'encontre des Palestiniens. Mais, de l'autre, ils estimaient utile de garder Arafat et l'OLP en réserve afin que cet appareil politique et militaire soit un recours possible un jour, en fonction de l'évolution du conflit israélo-arabe. Arafat le leur rendait bien d'ailleurs, en acceptant par exemple de se "réconcilier" spectaculairement avec Hussein de Jordanie quelques jours après que celui-ci eut bombardé une partie des camps palestiniens.

Arafat n'en a pas moins dû attendre son heure bien longtemps en exil, et finalement les dirigeants israéliens n'ont accepté de lui laisser une place, ô combien limitée, que parce qu'ils se trouvaient confrontés depuis des années à l'"Intifada", cette révolte de la population des territoires occupés qui avait d'ailleurs éclaté sans l'OLP et que les troupes israéliennes ne parvenaient pas à dompter.

Or ni Abdullah Ocalan, ni le PKK, ne sont aujourd'hui dans une position comparable et les dirigeants impérialistes, tout comme les dirigeants turcs, peuvent estimer qu'ils n'ont pas besoin pour l'instant d'une telle organisation comme interlocuteur. Et l'exemple de la Palestine laisse penser que, pour qu'ils soient contraints à reconnaître le PKK, il faudrait sans doute que la situation soit encore bien plus dure, bien plus intenable pour l'armée turque au Kurdistan qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Cela est d'autant plus vrai qu'il n'y a, entre Turcs et Kurdes, rien de comparable au fossé qui sépare en Palestine les Israéliens des Arabes. Le régime turc n'est pas face à la nécessité de rechercher coûte que coûte un interlocuteur destiné à parler au nom de la population kurde. En revanche, c'est son obstination, son refus aveugle de reconnaître à la population kurde un certain nombre de droits élémentaires, qui finira peut-être un jour par créer ce fossé et l'obligation pour le régime de trouver des interlocuteurs, y compris peut-être parmi ceux qui le combattent aujourd'hui les armes à la main. Mais telle n'est pas la situation aujourd'hui.

En fait, pour l'instant, le PKK n'a pas réussi à mettre réellement en difficulté le régime. Le principal inconvénient de la prolongation des opérations militaires, du point de vue de la bourgeoisie turque, est leur coût et l'inflation permanente, à un rythme de 100 % l'an, qu'il engendre. Mais le régime réussit jusqu'à présent à reporter ce coût sur les classes populaires, et cet inconvénient pour la bourgeoisie n'est que limité, d'autant plus qu'il est aussi une source d'enrichissement pour toute une fraction d'entre elle.

Que peuvent espérer, dans ce contexte, le PKK ou les autres organisations nationalistes kurdes ? Au maximum, dans la situation complexe créée par le partage de la population kurde entre plusieurs États plus ou moins dictatoriaux, par la domination de l'impérialisme sur la région, par l'instabilité générale, elles peuvent espérer qu'un jour on finisse par leur confier le pouvoir sur une petite fraction de territoire. C'est ce qui s'est produit en Palestine pour Arafat et l'OLP. C'est ce qui se produit aussi pour le PDK et l'UPK de Barzani et Talabani, à qui faute de mieux l'impérialisme américain laisse exercer le pouvoir dans la zone nord de l'Irak, mais peut-être seulement à titre provisoire et sans qu'il soit question pour lui de proclamer officiellement un État kurde dans cette zone. Il s'agit d'un pouvoir bien limité, dû au fait que l'impérialisme y trouve pour l'instant l'avantage de créer des difficultés au gouvernement irakien de Saddam Hussein. Mais ces difficultés, l'impérialisme ne voudrait surtout pas les créer, en revanche, au régime d'Ankara...

Ce pouvoir du PDK et de l'UPK est aussi tenu de se soumettre aux diktats croisés des États voisins, de la Turquie à l'Irak et de la Syrie à l'Iran. Et de plus il s'agit du pouvoir de petites cliques militaires, organisées autour de quelques chefs de clans. Ceux-ci sans doute y trouvent leur compte, mais ce pouvoir pèse sur la population et représente pour elle non une libération, mais une nouvelle forme d'oppression.

S'il y a aujourd'hui cette petite, toute petite place pour l'OLP en Palestine, ou pour l'UPK et le PDK au nord de l'Irak, il n'y en a pas pour l'instant pour le PKK en Turquie. Alors Ocalan voudrait sans doute au moins, à l'exemple d'un Arafat en son temps, être reconnu comme un recours éventuel, comme l'homme dont on pourrait avoir besoin plus tard, si la dégradation de la situation au Kurdistan imposait de chercher un interlocuteur. C'est peut-être le sens des déclarations faites lors de sa capture, par lesquelles il s'est dit prêt à "servir la Turquie". Mais pour le moment les dirigeants turcs ne semblent nullement envisager cette éventualité. Ils semblent promettre à Ocalan un procès rapide et expéditif. Sera-t-il exécuté ou le garderont-ils en prison comme cela s'est produit pour d'autres leaders nationalistes, comme Mandela en Afrique du Sud qui a attendu plus de trente ans son heure dans une geôle ? L'attitude des dirigeants turcs sur ce point donnera une indication sur leurs intentions à plus long terme.

Un autre élément sera aussi bien sûr l'attitude des dirigeants impérialistes, américains et européens. Ceux-ci peuvent envisager l'avenir à plus long terme, estimer utile de garder la carte Ocalan en réserve, et exercer une pression sur le régime turc pour qu'il ne l'exécute pas. C'est possible sans doute, mais les dirigeants impérialistes le plus souvent ne ménagent de telles solutions que dans la mesure où leurs protégés locaux y sont prêts. Il suffit de voir combien les États-Unis sont peu disposés à faire pression sur Israël en faveur d'un règlement du conflit israélo-arabe, ce qui irait pourtant dans le sens de leurs intérêts bien compris, parce que le gouvernement de Netanyahou, lui-même soumis aux pressions des colons d'extrême droite, reporte toujours à plus tard la moindre concession.

Le gouvernement turc quant à lui est présidé par Bülent Ecevit, vieux politicien social-démocrate mais aussi très nationaliste, responsable en 1974 de l'intervention turque à Chypre. La Turquie est en campagne pour les élections législatives anticipées du mois d'avril et toutes les surenchères nationalistes sont possibles, y compris de la part d'Ecevit qui peut souhaiter démontrer à l'opinion turque qu'il résiste aux pressions occidentales. Tout cela rend difficile d'imaginer qu'il y ait de véritables pressions des dirigeants impérialistes, ceux des États-Unis notamment, pour empêcher une éventuelle exécution d'Ocalan, et encore plus de penser qu'elles pourraient être efficaces.

Non seulement on ne peut dire aujourd'hui si l'impérialisme et le régime turc seront contraints de laisser un jour une place au PKK, avec à sa tête Ocalan ou avec un autre, mais on ne peut même pas dire s'ils garderont cette carte en réserve en fonction d'un futur éventuel. Mais même si le PKK finissait par avoir ce rôle à jouer dans le futur, cela ne serait une perspective que pour une poignée de notables et de combattants qui pourraient se reconvertir pour former les cadres d'un nouveau micro-État. A la population kurde de Turquie, cela n'offrirait guère de perspective de sortir de la situation de misère et d'oppression qui est la sienne.

Or, ce serait l'intérêt commun des prolétaires de tout le Moyen-Orient que de faire voler en éclats cette conjuration des États, des classes dominantes de la région et de l'impérialisme pour faire régner leur ordre sur un prolétariat misérable, morcelé par des frontières héritées d'un partage colonial.

Et chercher à ouvrir la perspective de la révolution prolétarienne au Proche et au Moyen-Orient serait au fond une perspective plus réaliste que celle des différentes organisations nationalistes kurdes réduites à espérer de l'impérialisme qu'il veuille bien un jour leur donner une place. Une révolution prolétarienne de la Turquie à l'Iran, à l'Irak et aux autres pays arabes, pourrait donner naissance à une fédération socialiste des peuples de la région. Elle mettrait fin non seulement à toute forme d'oppression nationale, dont celle que subit aujourd'hui le peuple kurde, mais aussi à toute forme d'exploitation et d'oppression par l'impérialisme et par les classes dirigeantes locales, de quelque nationalité qu'elles soient.

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