Proche-Orient : Israël et le problème libanais01/05/19961996Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1996/05/20.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Proche-Orient : Israël et le problème libanais

Au terme de seize jours de guerre qui ont ensanglanté le Liban, une sorte d'"arrangement" qu'aucun des protagonistes n'ose qualifier d'"accord" a été trouvé entre Israël et les islamistes du Hezbollah. Le bilan des affrontements est, du côté israélien, de soixante blessés et, du côté libanais, de cent soixante quatre morts et près de quatre cents blessés ; sans parler des destructions massives, des villages rasés ou encore des déplacements de populations qui ont dû fuir les zones bombardées. Le conflit ne s'est pas limité au sud du pays, l'aviation et la marine israéliennes ayant lâché bombes et obus sur la capitale, Beyrouth, ainsi que sur l'est du pays.

Sous l'égide des États-Unis, de la France et avec l'implication des gouvernements libanais et syrien, un cessez-le-feu a donc été conclu sans que rien ne soit réglé pour autant. Israël et le Hezbollah se sont simplement engagés à ne pas s'en prendre aux civils mais se réservent tous deux un droit de légitime défense. Autant dire que la guerre peut reprendre à tout moment.

En fait, le dernier "arrangement" ressemble à s'y méprendre à celui qui était intervenu quelques années auparavant, en juillet 1993. Après des bombardements massifs qui avaient fait alors cent trente deux morts, près de cinq cents blessés, contraignant à l'exode plus de quatre cent mille habitants du Sud-Liban, Israël et le Hezbollah en étaient arrivés au même point, les deux parties s'étaient engagées à ne pas s'en prendre aux civils et à limiter les combats à la seule zone occupée par Israël.

Plus de deux semaines de bombardements intensifs pour en arriver au statu quo précédent, le résultat peut paraître bien maigre au regard de la démonstration de force israélienne. D'autant qu'il semble bien que le Hezbollah ait été à peine égratigné par le déluge de feu qui s'est abattu sur le Liban. Mais le travailliste Pérès avait-il réellement pour objectif d'atteindre et de défaire le Hezbollah ? Le pouvait-il seulement sans faire intervenir directement au Liban son armée, son infanterie ? Pérès n'a pas fait ce choix. Par crainte certainement des réactions de sa propre population, dont une fraction n'aurait pas accepté de voir des milliers de soldats israéliens s'enliser dans un bourbier libanais. Son choix a été en tout cas de limiter l'intervention à des bombardements, y compris et surtout d'objectifs civils, prenant en otage la population, la terrorisant, pour faire pression sur le gouvernement libanais afin que celui-ci se désolidarise du Hezbollah, à défaut de pouvoir le mettre au pas. Quant à ses véritables raisons, il est probable qu'elles aient été purement électorales : tenter de couper l'herbe sous le pied de ses adversaires de droite... en reprenant leur politique.

Pour lancer ses bombardiers contre le Liban, Pérès a saisi le prétexte fourni par le Hezbollah qui, depuis plusieurs semaines, envoyait périodiquement des roquettes sur des villes du nord d'Israël proches de la frontière. L'action du Hezbollah était l'expression militaire d'une politique réactionnaire et terroriste visant une population civile pour exercer une pression sur le gouvernement d'Israël, mais la réplique d'Israël a été de la même nature mais avec les moyens bien supérieurs d'un appareil d'État. Ce fut le terrorisme d'État opposé au terrorisme d'une bande armée islamiste.

Sur le plan militaire, l'armée israélienne n'a pratiquement pas nui au Hezbollah, mais sur le plan politique non plus. Politiquement, le Hezbollah est sorti plutôt renforcé de ces seize jours de conflit. Il a conforté son image "d'organisation résistante". En outre, le caractère aveugle des bombardements, le nombre de morts, manifestement des non-combattants dont des enfants, ne pouvaient susciter que des réactions de haine à l'égard d'Israël dans la population libanaise, réactions facilement exploitables par le Hezbollah sur le plan politique.

Du côté d'Israël, c'est aussi la politique de droite qui sort renforcée de l'aventure, même si pour des raisons électorales c'est le prétendu homme de gauche Pérès qui s'en est fait l'instrument.

En fait, la politique réactionnaire des groupes islamistes libanais et palestiniens complète la politique tout aussi réactionnaire de la droite israélienne et la renforce. Car ces deux politiques visent toutes les deux à dresser les peuples les uns contre les autres, chacun brandissant le terrorisme de l'autre pour justifier le sien. Mais, de toute évidence, ce type de politique ne peut mener encore une fois qu'à l'impasse, une impasse dans laquelle leurs dirigeants respectifs ont conduit aussi bien le peuple d'Israël que les peuples palestinien ou libanais.

Le calcul électoral de Pérès comportait pourtant un risque, qu'il ne pouvait mesurer par avance, celui de voir une partie de son électorat de gauche lui reprocher son attitude guerrière susceptible d'entraver et geler les pourparlers engagés avec l'Autorité palestinienne de Yasser Arafat. Au début de l'opération militaire, des voix estimant qu'il fallait limiter les risques d'affrontements au Liban, s'étaient d'ailleurs élevées pour réclamer le départ de l'armée de la zone qu'elle contrôle au sud du pays. Dans son édition du 9 avril le Jerusalem Post posait directement la question : "Et pourquoi ne quitterions- nous pas le Liban-sud ?" Un expert des affaires militaires répondait en substance que l'occupation de 11 % du territoire libanais par l'armée israélienne n'avait plus aucun sens. "Il serait plus sage de se retirer de ce territoire", estimait-il, puisque "l'on peut raisonnablement penser que "la base" de ce groupe (le Hezbollah) serait certainement moins décidée à expulser les Israéliens d'Israël qu'elle ne l'est à essayer de sortir Israël du Liban".

En fait, les craintes que certains auraient pu avoir quant à une possible attitude de solidarité d'Arafat à l'égard de la population libanaise ont vite été levées par Arafat lui-même. Alors que les bombes tombaient sur le Liban, il a décidé suivi par une majorité du Conseil national palestinien réuni à Gaza de supprimer de la Charte palestinienne les articles prônant "l'élimination du sionisme de la Palestine", autrement dit, dans le langage des nationalistes palestiniens, les articles niant le droit à l'existence d'Israël. Certes, il s'agissait là d'un geste purement symbolique puisque, depuis plusieurs années, Arafat avait déclaré "caduque" la partie de la Charte palestinienne niant le droit à l'existence d'Israël justement. Mais le moment choisi pour la suppression officielle de ces articles n'était pas neutre. Si Arafat avait voulu dire aux Israéliens, et aux exploités parmi ceux-ci, qu'il ne les assimilait pas à la politique belliciste de leurs dirigeants, ni ne les tenait responsables de leurs crimes, il aurait pu et aurait dû supprimer bien plus tôt les passages en question de la Charte palestinienne. Le faire précisément au moment où l'armée israélienne bombardait le Liban revenait à signifier que, quelle que soit l'attitude du gouvernement israélien à l'égard d'autres peuples arabes, l'Autorité palestinienne maintiendrait la politique dans laquelle elle s'était engagée vis-à-vis d'Israël. En conséquence de quoi, Pérès pouvait se livrer à une démonstration de force au Liban sans que cela ait la moindre conséquence dans ses relations avec elle.

LE LIBAN, UN REGIME FAIBLE PARMI LES DICTATURES ARABES

En moins de vingt ans, l'armée israélienne est intervenue, massivement, à quatre reprises au Liban. La première fois en 1978, lorsqu'elle s'est emparée d'un territoire situé au sud du pays et baptisé depuis "zone de sécurité" (pour Israël s'entend). La deuxième fois en 1982 quand les troupes de Tsahal (l'armée israélienne) encerclèrent Beyrouth. Enfin, lors des deux dernières opérations, en 1993 et en ce mois d'avril 1996, aucune troupe terrestre n'a dépassé les frontières de la "zone de sécurité" mais la violence des bombardements a été telle qu'aucun bilan chiffré ne peut rendre compte des drames et des souffrances endurés par les populations. A ces quatre opérations, il faut ajouter de multiples bombardements car il ne se passe pas de mois, voire parfois de semaine, sans qu'un village ou un camp de réfugiés censé abriter des terroristes ne soit pris pour cible par l'aviation.

Pourquoi cet acharnement, qui contraste non seulement avec les relations officiellement rétablies avec l'Egypte depuis 1978 et la Jordanie, mais même avec le quatrième pays arabe voisin, la Syrie ?

Il faut, pour le comprendre, se remémorer le contexte créé dans tout le Moyen-Orient par la politique de l'État d'Israël envers la population palestinienne.

En créant Israël en tant qu'État spécifique pour les Juifs, les sionistes ont chassé de leurs terres des centaines de milliers de Palestiniens dont beaucoup, parmi ceux qui fuyaient devant l'avance des armées israéliennes, sont allés s'installer dans les camps de réfugiés de Jordanie et du Liban et dans une moindre mesure en Egypte et en Syrie. Une fraction des Palestiniens, les couches riches évidemment, mais aussi une partie de l'intelligentsia, est parvenue à s'intégrer dans les pays arabes de la région (voire ailleurs, aux États- Unis par exemple). Mais pour la majorité de la population, pour les plus pauvres, ce ne fut pas le cas. Eux ont connu les camps de réfugiés, la pauvreté, la misère, les oppressions et les humiliations de toute sorte, et pour certains d'entre eux depuis des décennies. Au Liban, en Jordanie, ces réfugiés palestiniens ont mêlé leur existence à celle des pauvres de ces pays, avec en plus un sentiment de spoliation nationale et une volonté de changer leur situation qui furent un puissant facteur de mobilisation et d'organisation. Peuple humilié et méprisé, les Palestiniens devinrent un peuple combattant, un ferment révolutionnaire qui aurait pu embraser tout le Moyen-Orient si l'OLP, la principale organisation palestinienne, avait eu une politique en direction des pauvres de la région.

Mais l'OLP n'avait pas pour objectif de libérer les masses pauvres arabes de l'exploitation et de la misère, ni même de l'oppression de leurs propres régimes dictatoriaux. Son seul objectif était la création d'un État national palestinien. Et, pendant longtemps, jusqu'au processus actuel de compromis avec Israël, cet État palestinien devait, selon l'OLP, s'établir sur les ruines et à la place de l'État d'Israël. A la politique de spoliation des masses arabes de l'État d'Israël, l'OLP opposait une politique nationaliste symétrique, qui ne lui permettait pas de toucher la population juive et d'enfoncer un coin entre cette population et ses dirigeants au nom de la cohabitation fraternelle des deux peuples dans un État binational. Mais l'OLP n'avait finalement pas non plus de politique à proposer aux masses pauvres de Jordanie, d'Egypte, de Syrie ou du Liban pour ne parler que des pays voisins dont elle ne demandait que la solidarité avec le combat du peuple palestinien. Pire, tournant le dos à ces masses arabes, l'OLP cherchait surtout le soutien des régimes arabes, y compris les plus réactionnaires.

Une telle politique d'entente avec les dictateurs, les rois et autres sultans n'a même pas été payée de retour. Tous les dirigeants arabes en place avaient, eux, une conscience de classe qui leur faisait percevoir les dangers que représentaient ces milliers de Palestiniens combatifs, motivés et surtout en armes, et qui avaient la sympathie des masses pauvres de leurs propres pays.

En Egypte, en Syrie ou en Irak, les pouvoirs d'État ont été suffisamment puissants pour brider toute velléité d'indépendance des mouvements nationalistes palestiniens, voire pour les canaliser à leur profit. L'OLP première manière fut, par exemple, une organisation sous tutelle égyptienne dirigée par des démagogues se gardant bien d'avoir une politique tant soit peu différente de celle admise par Nasser à l'époque. Il en fut de même en Syrie où la seule organisation palestinienne tolérée, la Saïka, était directement contrôlée par l'armée.

Les choses furent en revanche plus difficiles pour les pouvoirs jordanien et surtout libanais. En Jordanie il fallut une véritable guerre pour que la royauté de Hussein parvienne à se débarrasser des organisations palestiniennes devenues trop encombrantes. Lors du "Septembre noir" en 1970, le roi de Jordanie perpétra un véritable massacre pour briser les milices palestiniennes qui risquaient d'échapper à son contrôle.

LA GUERRE CIVILE AU LIBAN

C'est au Liban que la question s'est posée de la façon la plus cruciale. Le gouvernement israélien a peut-être pensé un temps, en 1975, que la bourgeoisie libanaise, ou plus exactement une fraction de celle-ci, la bourgeoisie chrétienne maronite, allait pouvoir régler le problème palestinien comme il l'avait été quelque temps auparavant en Jordanie.

La présence de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés palestiniens armés, indépendants du pouvoir d'État, ayant leur propre direction, leur administration, leurs milices, posait aux classes dirigeantes libanaises les mêmes problèmes que dans les pays voisins, mais en plus grave. C'est que la société libanaise elle-même, dominée sur le plan politique par la minorité chrétienne maronite, et sur le plan économique par la bourgeoisie de cette communauté, était en fermentation. Les camps palestiniens allaient servir de catalyseur au mécontentement montant dans les masses pauvres. La montée de la gauche libanaise se manifesta aux élections d'avril 1972. Malgré un mode de scrutin qui lui était défavorable (vote majoritaire par confession), l'ensemble des organisations qui se réclamaient de la gauche firent une percée. Elles obtinrent vingt quatre sièges sur quatre-vingt dix neuf, alors qu'elles n'en disposaient que de cinq aux précédentes élections. Les années 1972 à 1975 furent jalonnées de luttes sociales, de mouvements de grève et de manifestations souvent violemment réprimées. Aux balles de l'armée contre les manifestants, la population répondit par la grève générale. Ce fut le cas en novembre 1972, en décembre 1973, en janvier et en août 1974.

En parallèle avec la Résistance palestinienne, les travailleurs libanais développèrent leurs luttes. Pauvres libanais et Palestiniens avaient les mêmes problèmes, subissaient les mêmes conditions de vie. Les paysans des villages du Sud-Liban étaient eux aussi chassés par les bombardements israéliens. Ils allèrent grossir, dans la banlieue de Beyrouth, des camps de réfugiés semblables à ceux des Palestiniens. Le 12 avril 1973, un immense cortège de 250 000 personnes traversa Beyrouth pour l'enterrement de trois leaders palestiniens tués dans la capitale par des commandos israéliens. C'est dire la solidarité qui pouvait exister entre Libanais et Palestiniens.

Pour arrêter ce processus, l'extrême droite libanaise déclencha une guerre civile en avril 1975. Le 13 de ce mois-là, un car de civils palestiniens traversant le sud de Beyrouth fut pris sous le feu des milices chrétiennes, les phalanges. Il y eut plus de trente morts. La droite libanaise avait perpétré son exaction de façon consciente et calculée. Désireuse de briser la montée de la gauche et du mouvement populaire, elle s'en prit d'abord aux Palestiniens qui, par leur autonomie et leur rôle d'entraînement, représentaient potentiellement un des principaux dangers pour la stabilité de l'État libanais. Mais si la droite chrétienne s'attaquait aux Palestiniens, son objectif politique avait évidemment un caractère intérieur libanais. Il fallait restaurer la domination politique de la bourgeoisie chrétienne maronite et, pour ce faire, frapper de terreur toute la population libanaise pauvre. Pour l'exemple, la bourgeoisie libanaise avait besoin d'un massacre, mais d'un massacre qui pouvait créer dans la population chrétienne un réflexe d'union contre ces "non- Libanais" qui osaient s'armer, se défendre.

Inutile de dire que cette offensive se fit avec l'accord et le soutien tacite de l'impérialisme et d'Israël. Les États-Unis, hostiles à toute modification du statu quo dans la région, et surtout à toute irruption des populations dans la vie politique d'un quelconque pays, ne pouvaient que souhaiter une remise en ordre, tout comme la France d'ailleurs, défenseur traditionnel des classes dominantes chrétiennes libanaises. Quant à Israël, il se félicitait de la répression contre les organisations palestiniennes dans le seul pays où elles étaient encore libres de leurs mouvements. Un "Septembre noir" libanais n'aurait pu que satisfaire la bourgeoisie israélienne.

Seulement, les Palestiniens réagirent les armes à la main contre la tentative de coup de force de l'extrême droite, rejoints par des milliers d'opprimés libanais. La puissance de cette réaction surprit même ceux qui, à l'intérieur comme à l'extérieur du Liban, pensaient que les milices phalangistes étaient assez puissantes pour établir leur ordre. Au cours des premiers mois de la guerre civile, les forces du camp que l'on appelait alors "palestino-progressiste" enregistrèrent une série de victoires, une avance sur tous les fronts, parvenant à contrôler la majeure partie du pays, à l'exception d'un "réduit chrétien" au nord de Beyrouth.

L'INTERVENTION SYRIENNE

Soit la droite avait sous-estimé la réaction et la puissance du camp adverse, soit son calcul était, depuis le début du conflit, de provoquer une intervention extérieure de la part de l'impérialisme, comme cela avait été le cas en 1958, lors d'une autre guerre civile. Seulement, cette fois, ce ne furent pas les Marines américains qui débarquèrent. Le sauveur de la droite chrétienne fut un pays arabe voisin : la Syrie.

Tout comme Israël ou les puissances impérialistes occidentales, la Syrie ne voulait pas d'une victoire de la gauche libanaise qui aurait pu donner un sentiment de force aux masses populaires de la région. Après s'être posés pendant un an en médiateurs entre les différents courants politiques libanais, les dirigeants syriens intervinrent au printemps 1976 au côté de la droite chrétienne.

Accepter d'être l'instrument de la mise au pas des masses populaires palestino- libanaises avait en outre, pour les dirigeants syriens, l'avantage de contrôler le Liban au lieu de laisser la place à l'armée israélienne et d'apparaître comme une puissance régionale sans laquelle il n'y avait pas de règlement politique global possible au Moyen-Orient.

La Syrie réprima donc la gauche et les Palestiniens, bombarda leurs camps, désarma leurs milices, les refoula dans le sud du pays et à Beyrouth- Ouest. Seulement, en intervenant au Liban au côté de la droite chrétienne, les dirigeants syriens n'étaient tout de même pas prêts à donner à celle-ci la totalité du pouvoir qu'elle réclamait. Ils se méfiaient en particulier des amitiés que les phalangistes entretenaient avec Israël, de l'appui que ces derniers obtinrent durant la guerre civile de la part de l'État sioniste. D'ailleurs, c'était très ouvertement que l'extrême droite libanaise se posait comme alliée d'Israël. Elle avait même mis sur pied une force militaire, appuyée sur les villages chrétiens du sud, qui protégeait la frontière libano-israélienne. Cette alliance de l'extrême droite avec Israël gênait la Syrie. Lui laisser tout le pouvoir eût été contribuer à créer une sorte de second Israël à ses portes.

Les dirigeants syriens tenant à la neutralité du Liban s'employèrent, dès la fin de l'année 1976, à négocier avec les diverses fractions de la bourgeoisie libanaise. Dans un premier temps ils rencontrèrent des succès, non seulement auprès de la bourgeoisie musulmane sunnite, mais aussi auprès de certains chefs des clans chrétiens du Nord-Liban. Mais au sein de la droite chrétienne, les phalangistes qui avaient déclenché la guerre civile et qui avaient réussi à mobiliser une grande partie de la petite bourgeoisie, ne voulurent pas se laisser entraîner dans un nouveau compromis avec les vieux clans maronites alliés de la Syrie. Entre les milices de ces divers clans, une petite guerre civile se déroula qui ajoutait à la situation déjà passablement embrouillée du Liban. Dès lors, entre les forces phalangistes et l'armée syrienne les incidents se multiplièrent. Beyrouth-Est, fief de l'extrême droite chrétienne, fut une première fois bombardée en juillet 1978, puis en octobre de la même année.

Le gouvernement israélien, lui, ne resta pas inactif. Tant que la Syrie affrontait les pauvres et les déshérités, elle avait le soutien d'Israël et de tous les pays occidentaux. Mais dès qu'elle s'en prit à l'extrême droite chrétienne, la Syrie rencontra la désapprobation de ce même monde impérialiste, aux yeux de qui la Syrie n'avait résolu qu'en partie le problème libanais. Certes, la droite était sauvée et le rapport des forces était désormais défavorable à la gauche et aux Palestiniens. Mais du fait que les dirigeants syriens, tout comme leurs homologues des autres États arabes, étaient partisans d'un compromis entre les fractions dirigeantes des bourgeoisies maronite et musulmane sunnite, le pouvoir politique qui se dessinait à l'ombre de la tutelle syrienne ne pouvait convenir à Israël. Plus petit dénominateur commun entre des forces ayant chacune leur intérêt propre et des moyens militaires pour les faire prévaloir, le nouveau pouvoir central ne pouvait qu'afficher son indécision et ses faiblesses. Il était loin de correspondre aux attentes des gouvernants israéliens, qui auraient préféré qu'à leur frontière nord agisse un État ayant les moyens de désarmer les milices diverses et de contrôler les communautés libanaises.

Dès lors, Israël s'autorisa à intervenir directement au Liban. L'armée israélienne pénétra une première fois au Sud-Liban en mars 1978 et y installa une armée de mercenaires à sa dévotion, chargée de maintenir un ordre hostile aux populations musulmanes, pourtant largement prédominantes. Puis, à de multiples reprises, notamment en janvier 1979, en avril 1980 et en juillet 1981, Israël intervint encore au Liban, soit en envoyant ses commandos, soit en bombardant les camps palestiniens de la banlieue de Beyrouth.

L'INVASION ISRAELIENNE ET SES CONSEQUENCES

Toutes ces actions n'étaient en fait que le prélude à l'intervention israélienne de 1982. Les objectifs immédiats de cette guerre qui se fit sous un gouvernement de droite, celui de Begin, et sous la direction d'un ministre de la Défense, le général Ariel Sharon, connu pour ses idées d'extrême droite, étaient de parachever la tâche entreprise par la Syrie : chasser l'OLP. A cela s'ajoutait, selon les dires de Begin, une volonté de mettre en place au Liban un "État fort et indépendant" qui puisse être un allié privilégié d'Israël et, de préférence, son vassal.

Contre l'OLP, l'objectif fut en grande partie atteint car il correspondait aussi aux souhaits des dirigeants libanais, américains et même syriens. Après avoir tenu tête un certain temps à l'armée israélienne, les troupes de l'OLP furent embarquées pour la Tunisie sous la protection d'une force multinationale. Mais il faut tout de même rappeler la brutalité de l'armée israélienne dans le siège de Beyrouth-Ouest. Pour user la détermination de ses habitants, Israël la soumit à des bombardements de terreur, exécutés avec des bombes à fragmentation ou au phosphore. Les bombardements atteignirent non seulement les centres des organisations palestiniennes, mais aussi des marchés populeux, des convois de ravitaillement, un hôpital au moins. Selon l'UNICEF, il y eut 29 506 morts et blessés, dont 11 840 enfants, 868 femmes ; 2 994 blessés graves étaient atteints de brûlures au phosphore. Les milices libanaises d'extrême droite profitèrent de l'occupation de l'armée israélienne pour compléter l'uvre sanglante de cette dernière et perpétrer un véritable massacre dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila.

Sur le plan politique les choses se compliquèrent, en revanche, pour Israël. L'homme qui fut élu sous la protection des canons israéliens le 23 août 1982, le chef des phalangistes, Bechir Gemayel, marqua tout de même quelques distances avec ceux qui pensaient peut- être pouvoir le mettre sous tutelle. D'emblée, cet homme fort de la droite chrétienne se posa en défenseur de la bourgeoisie libanaise, appelant à une sorte de "réconciliation nationale". C'était là affirmer une certaine conception des intérêts des classes dominantes libanaises qui ont toujours tiré leurs richesses d'une situation privilégiée acquise au Moyen-Orient. Principale place financière de la région, Beyrouth a prospéré grâce à ses banques, aux dépôts provenant du monde arabe, notamment des États pétroliers, et aux importantes transactions commerciales qui se font par leur intermédiaire entre les pays arabes et les pays occidentaux. C'est ce rôle que la bourgeoisie libanaise défend lorsqu'elle revendique son "arabité". Derrière ce terme il y a bien sûr des intérêts bien réels. Après l'assassinat de Bechir Gemayel peut-être attribué à la Syrie son frère Amine marqua des tentatives bien plus nettes pour sauvegarder un minimum d'indépendance à l'égard de l'allié israélien. Les intérêts de la bourgeoisie libanaise ne sont pas identiques à ceux de la bourgeoisie israélienne et les rapports de forces militaires ne pouvaient suffire à vassaliser ni l'État ni l'économie libanaise.

L'invasion du Liban en 1982 avait aussi pour objectif d'ouvrir à la bourgeoisie israélienne le marché libanais. Un des paradoxes du capitalisme israélien est qu'il dispose, avec l'aide de l'impérialisme certes, d'une masse de capitaux disproportionnée relativement à un marché intérieur limité à moins de quatre millions d'habitants. Pour la bourgeoisie israélienne, quelle peut être l'utilité d'avoir l'État militairement le plus puissant de la région si les frontières des pays voisins restent irrémédiablement fermées à ses produits, ses marchandises, ses capitaux ? Pour la bourgeoisie israélienne la tentation existe d'ouvrir par la force les marchés de ses voisins arabes. L'invasion du Liban en 1982 avait aussi cet objectif, et c'est d'ailleurs parce que l'expansionnisme d'Israël revêtait ce caractère économique que des frictions sont d'emblée apparues entre les dirigeants israéliens et les hommes politiques libanais, même ceux qui étaient les plus proches d'Israël et qui lui devaient leur arrivée au pouvoir.

Finalement, hormis l'éloignement de l'OLP, l'invasion du Liban ne se conclut pas par une victoire pour Israël. Les dirigeants impérialistes, ne tenant d'ailleurs pas à se laisser entraîner trop loin dans les aventures guerrières d'un Begin ou d'un Sharon, négocièrent le retrait des troupes israéliennes de Beyrouth et installèrent à leur place un contingent essentiellement américain, français et italien. En Israël même, l'expédition au Liban entraîna une vague de manifestations sans précédent contre la guerre, en particulier après les massacres dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila.

Cette guerre du Liban a été bien différente des précédentes. Jusqu'alors, le régime sioniste avait toujours puisé sa force dans l'acceptation de l'effort militaire, perçu comme nécessaire à la défense d'une communauté entourée d'ennemis. Pour de nombreux Israéliens la guerre de 1982 n'avait pas ce caractère défensif. Les buts de guerre sont apparus pour ce qu'ils étaient : expansionnistes. Au sein même de l'armée, des soldats, des officiers sont allés jusqu'à démissionner, actes qui ne s'étaient jamais vus. Contestés en Israël, les dirigeants sionistes ont donc préféré retirer leur armée, d'autant que celle-ci était de plus en plus harcelée au Liban même. Mais, toujours à la recherche de supplétifs ou de mercenaires qui puissent agir à sa place, l'armée israélienne remit les positions qu'elle quittait dans le centre du pays aux milices druzes. Il s'en suivit de violents affrontements entre Druzes et phalangistes d'une part, et entre Druzes et Palestiniens d'autre part.

Le retrait israélien laissait place libre à la Syrie. Son armée, forte de trente mille hommes, opéra un retour en force. Mais les dirigeants syriens appuyèrent d'autres milices, notamment celles de la communauté musulmane chiite. L'objectif qui leur fut assigné par l'armée de Damas consista à poursuivre l'élimination des combattants palestiniens là où leurs forces étaient encore conséquentes, dans la Bekaa et au nord du pays, à Tripoli. C'est de cette époque d'ailleurs que date l'enracinement du Hezbollah au Liban. D'inspiration iranienne, il est devenu au fil des ans un des atouts de la Syrie. L'armée syrienne étant déployée sur une grande partie du territoire libanais, contrôlant notamment les zones où ce mouvement est implanté, nulle action d'une quelconque envergure ne peut se faire sans l'aval du gouvernement de Damas. Mais le Hezbollah n'est plus seulement un groupe para-militaire. Il est aujourd'hui un des principaux partis libanais, le premier en tout cas dans la communauté chiite puisque sur les vingt sept sièges de députés réservés à cette communauté, il en a gagné huit lors des élections législatives de 1992.

Alors qu'Israël entendait installer au Liban un pouvoir fort qui puisse lui être favorable, la présence syrienne contribua au contraire à affaiblir le pouvoir central. En appuyant successivement, en fonction des circonstances et de ses intérêts, les phalanges chrétiennes puis d'autres clans chrétiens maronites, puis les milices musulmanes chiites, puis certains représentants de la communauté musulmane sunnite, les dirigeants syriens ont parcellisé le pouvoir tout en maintenant un État et un gouvernement central sans trop de puissance. Afin de maintenir sa tutelle, la Syrie jouait ainsi sur les antagonismes entre les diverses communautés tout en préservant un pouvoir affaibli qui ne puisse se retourner contre elle.

Cela ne se fit pas sans mal et occasionna bien des heurts au sein de la communauté chrétienne en particulier. Lorsque fut, par exemple, signé en 1989 l'accord de Taëf, qui limitait les pouvoirs de la communauté chrétienne, cette dernière se divisa entre les clans qui acceptaient la tutelle syrienne et ceux qui la refusaient. De violents affrontements inter-chrétiens eurent lieu à Beyrouth pendant quatre mois, entre les partisans du général Aoun et ceux de son rival, accusé de négocier secrètement avec un gouvernement libanais pro-syrien. L'affaire fut finalement réglée quelque temps plus tard par l'armée syrienne elle-même. Aoun, militairement défait, n'avait plus qu'à s'engager sur le chemin de l'exil... vers la France.

SOUS LA TUTELLE SYRIENNE ET L'EMPRISE DES CLANS

Aujourd'hui, au Liban, les forces en présence se sont notablement modifiées. Le mouvement palestinien tel qu'il existait avant la guerre civile n'est plus. Les revers, les coups conjugués que lui ont portés Israël et la Syrie l'ont fait disparaître. Cette défaite fut le résultat non pas d'une erreur, mais d'un choix politique conscient de la part de la direction palestinienne. C'était un choix de classe, un choix qui conduisit la direction de l'OLP à reculer devant les possibilités qui s'offraient aux combattants et devant les responsabilités qui lui incombaient. En choisissant de placer l'espoir de son peuple, non du côté des masses mais du côté des États arabes, l'OLP tournait le dos aux possibilités révolutionnaires qui s'étaient profilées lors de la guerre civile. L'effervescence dans les masses pauvres libanaises avait été brisée, et les organisations de gauche disloquées, tout à la fois par la défection des faux amis de la direction nationaliste palestinienne, et par les interventions militaires israéliennes ou syriennes.

Le vide politique a été en partie comblé par les courants intégristes musulmans comme le Hezbollah qui, bien qu'affichant un certain radicalisme, cherchent à détourner les sentiments de solidarité des masses arabes au profit d'un pan-islamisme réactionnaire qui n'offre au demeurant aucune perspective d'émancipation aux peuples du Moyen-Orient. Quand il ne s'est pas agi tout simplement de groupes qui défendent les intérêts de quelques seigneurs de guerre locaux.

Lors de la guerre du Golfe, en 1990, la Syrie a resserré son alliance avec l'impérialisme. Le président américain a alors accepté de rencontrer son homologue syrien à Genève. En contrepartie du choix de ce dernier d'accepter de se ranger dans le camp des coalisés contre l'Irak, un champ un peu plus libre lui fut offert pour renforcer son influence au Liban. Dès lors, la vie politique se stabilisa quelque peu. Une partie des milices accepta ou fut contrainte de rendre les armes en échange d'une intégration dans l'armée. Pas toutes d'ailleurs, car la Syrie ne voyait pas forcément d'un mauvais il l'action de certaines d'entre elles contre Israël.

Pour Israël, le Liban reste donc un pays peu fiable où le contrôle du pouvoir central s'exerce insuffisamment, et lorsque le contrôle s'exerce, c'est via la Syrie, qui poursuit là une politique qui lui est propre et qui ne correspond évidemment pas à ce que souhaitent les dirigeants israéliens. Et tant qu'Israël n'acceptera pas de façon explicite de régler les différends qui l'opposent à la Syrie, en acceptant en particulier d'évacuer le Golan, le Liban restera une terre d'affrontements où les intérêts de l'État hébreu et ceux de la Syrie se heurteront. L'agression israélienne d'avril 1996 ne sera alors qu'une parmi d'autres, passées et à venir.

Mais de façon plus générale, toutes les guerres menées par son armée montrent combien Israël fut et reste une puissance oppressive, à l'intérieur comme en dehors de ses frontières. A l'intérieur, car le cheminement vers un mini-État palestinien entouré de barbelés, regroupant une petite fraction seulement de ce peuple, ne met fin ni à son oppression ni à la spoliation dont il continue d'être la victime. En dehors, parce que cet État d'Israël que l'on dit démocratique a en fait besoin d'être entouré de dictatures qui puissent pallier les dégâts occasionnés par sa politique agressive vis-à-vis des populations palestiniennes chassées de leurs terres, contraintes à l'exil dans les pays voisins.

Ce n'est là un paradoxe qu'en apparence. Tout comme une poignée de puissances occidentales privilégiées maintiennent la planète sous leur domination grâce à des dictatures qui dominent les peuples, Israël, pour des raisons qui lui sont propres et dans une aire géographique bien plus limitée, a des volontés identiques à celles du camp impérialiste auquel il est lié et dont il sert bien souvent d'instrument.

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