Libéria - Une guerre ethnique féroce dans la colonie privée de Firestone et de Goodyear01/11/19951995Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1995/11/16.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Libéria - Une guerre ethnique féroce dans la colonie privée de Firestone et de Goodyear

Le Libéria, petit pays de 3 millions d'habitants situé à la frontière occidentale de la Côte d'Ivoire, a l'originalité d'avoir été le premier État indépendant de l'ère moderne en Afrique noire, dès 1847. Mais il n'en est pas moins, comme tous les pays voisins, une création artificielle de l'impérialisme, plus exactement de l'impérialisme américain.

A l'origine de la formation du Libéria se trouva l'idée du retour en Afrique qui se répandit parmi les esclaves noirs affranchis de l'Est américain, dès la fin du 18e siècle. Ceux-ci n'avaient guère les moyens de mettre en pratique un tel projet. Et ce furent les esclavagistes eux-mêmes qui reprirent l'idée à leur compte, et la réalisèrent, dans l'espoir de se débarrasser de ces affranchis, souvent abolitionnistes de surcroît, dont l'existence constituait une menace permanente pour l'esclavagisme.

L'entreprise ne rencontra pas le succès escompté, du fait précisément de l'hostilité des abolitionnistes. Néanmoins une vingtaine de milliers de noirs américains furent transportés sur ce morceau de terre hostile qui devait devenir le Libéria. Privés des ressources qui leur auraient été nécessaires pour commencer à construire une économie viable, en butte aux incursions des expéditions coloniales anglaises et françaises, et de surcroît à l'hostilité des différents groupes ethniques sur les terres desquels ils s'étaient installés, les colons ne tardèrent pas à tomber dans une dépendance totale vis-à-vis de la bourgeoisie américaine qui les avaient prétendument émancipés.

A défaut d'être la colonie d'un État, le Libéria devint en quelque sorte la colonie privée d'un cartel américain du caoutchouc formé par Firestone et Goodyear, situation qui fut formalisée en 1926 par un accord qui donna en concession au cartel 20 000 km2 de terres, soit près d'un cinquième de la superficie du pays, pour une durée de 99 ans. Le cartel ne se contenta d'ailleurs pas des plantations d'hévéas puisque ce fut aussi lui qui exploita la banane, le café et les ressources du sous-sol, riche en minerai de fer et en diamants. Et comme il fallait bien recruter la main d'oeuvre dans la population locale, l'encadrer par la force et protéger les biens des trusts, ce fut la minorité des descendants des anciens esclaves affranchis, qui vivait toujours retranchée dans les rares zones urbanisées du pays, qui fournit les gardes-chiourme dont le cartel avait besoin. L'organisation sociale qui en résulta n'avait rien à envier à l'apartheid sud-africain, à ceci près que la minorité des privilégiés avait la peau noire. Et le Libéria devint cette espèce de monstruosité : un gigantesque camp de travail dont les maîtres vivaient dans des demeures grandioses singeant l'ancienne architecture de la Nouvelle Angleterre ; un pays qui comptait parmi les plus pauvres du monde, mais où la monnaie locale jouissait d'une parité de fait avec le dollar américain et sous le drapeau duquel naviguait la plus grande flotte commerciale du monde, par la grâce d'une fiscalité de complaisance.

La poudrière ainsi mise en place devait éclater un jour ou l'autre. En avril 1980, un coup d'état dirigé par le sergent-chef Samuel Doe mit fin à la pseudo-démocratie depuis toujours réservée aux seuls afro-américains, avec l'assentiment de l'impérialisme américain qui était las de subventionner un régime de moins en moins capable de contenir le mécontentement des pauvres. Doe balaya la dictature des maîtres de l'apartheid libérien en la remplaçant par celle de l'armée. Pour consolider son pouvoir, constamment menacé par des tentatives de coups d'État, Doe usa de plus en plus de la répression tout en attisant les rivalités ethniques. Le régime devint de plus en plus insupportable aux pauvres tout en jetant les ethnies les unes contre les autres.

En décembre 1989, le régime, qui ne tenait plus à rien dans un pays de surcroît menacé de banqueroute par la crise mondiale, s'effondra face à la rébellion du Front National Patriotique de Charles Taylor. En septembre 1990, Doe lui-même fut tué dans la capitale Monrovia qui devint le théâtre d'affrontements entre trois forces rivales luttant pour le pouvoir. Cette situation aboutit à une intervention militaire américaine en juillet 1991 qui parvint tout juste à rétablir un semblant d'ordre dans la capitale, mais pas à remettre sur pied une armée dotée d'un minimum de cohésion face à la demi-douzaine de bandes armées rivales qui se partageaient déjà le pays. Comble d'ironie, c'est le Nigeria, le pays de la guerre du Biafra et des conflits ethniques incessants, que l'impérialisme américain chargea de diriger une force d'interposition, l'ECOMOG, retranchée dans le quartier d'affaires de la capitale, avec pour seul rôle de permettre à l'impérialisme d'être en position d'arbitrer toute tentative d'accord dans l'avenir, et cela au moindre coût politique et économique.

Après l'intervention américaine, la guerre civile a rapidement pris l'allure d'un conflit régional. Des pans entiers de la population libérienne ont reflué vers les pays voisins, chassés par la guerre. Mais les bandes armées elles-mêmes ne respectent plus les frontières. Ainsi les forces de Taylor et celles de l'ULIMO, formées par d'anciens partisans de Samuel Doe, se combattent depuis 1993 sur le territoire de la Sierra Leone. Or, depuis le coup d'état du capitaine Strasser, en 1992, la Sierra Leone est elle-même aux prises avec la guerre civile. D'ailleurs la plupart des seigneurs de guerre libériens se sont constitués des bases arrières dans les trois pays mitoyens (Sierra Leone, Guinée et Côte d'Ivoire), où elles disposent de soutiens ethniques, avec l'appui plus ou moins occulte des régimes en place qui cherchent eux aussi à tirer profit d'un conflit qui pourrait aboutir à une redéfinition des frontières régionales.

Dans ce conflit les puissances impérialistes se sont abstenues de toute intervention ouverte depuis l'échec de l'intervention américaine. Mais chacune intervient au travers de son ou ses agents régionaux, outre l'intervention américano-britannique par l'intermédiaire du Nigeria et du Ghana, qui fournissent aujourd'hui le gros des forces de l'ECOMOG, et, semble-t-il, des armes à l'ULIMO. Il semble néanmoins que ce soit le NPF de Taylor, encore aujourd'hui la plus importante des bandes armées sur le terrain, qui ait obtenu le plus d'aide extérieure. Il faut dire que c'est Taylor qui contrôle la région Nimba, riche en minerai de fer, ainsi que l'essentiel de la production de diamants. C'est par la Côte d'Ivoire que transite le fer et les diamants que Taylor exporte vers l'Europe. Et c'est par là en retour que transiteraient les approvisionnements en armes de ses troupes. Bien que le gouvernement de Côte d'Ivoire se soit abstenu de prendre parti ouvertement dans le conflit, il n'est pas pensable que ce trafic puisse durer depuis quatre ans sans qu'Abidjan et, derrière, Paris lui aient donné son aval. D'ailleurs, fin 1994, la presse d'opposition ghanéenne a dénoncé à plusieurs reprises le soutien logistique offert par l'armée ivoirienne aux troupes de Taylor, en particulier sous la forme d'évacuation aérienne d'unités en difficultés en territoire libérien.

Cette guerre a déjà été entrecoupée de tentatives d'entente entre chefs rivaux. Jusqu'à présent sans succès. La dernière en date des tentatives, faite sous le patronage des États-Unis, semble plus solide... pour le moment.

Au sujet de cette tentative et du prix payé par la population pour une guerre civile aussi féroce que stérile, voici un article extrait du Pouvoir aux Travailleurs publication trotskyste éditée dans la Côte d'Ivoire voisine.

Partager