Les relations entre l'impérialisme français et sa zone d'influence africaine01/12/19971997Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1997/12/31.png.484x700_q85_box-18%2C0%2C576%2C807_crop_detail.png

Les relations entre l'impérialisme français et sa zone d'influence africaine

Ce texte, présenté par la majorité, a recueilli 97 % des voix lors de la Conférence Nationale de Lutte Ouvrière.

L'effondrement du régime de Mobutu et la conquête du pouvoir par l'appareil militaire de Kabila sont pour l'impérialisme français un échec, non seulement au Zaïre redevenu Congo mais, indirectement, dans toute la zone d'influence africaine de la France. Ayant soutenu jusqu'au bout Mobutu, le dictateur zaïrois déconsidéré, contre Kabila qui, de son côté, bénéficiait du soutien plus ou moins discret des États-Unis, de l'Angleterre et de l'appui financier et militaire des serviteurs régionaux de ceux-ci, l'impérialisme français apparaît perdant dans la rivalité qui l'oppose aux puissances anglo-saxonnes dans la région des Grands Lacs africains. Cet échec est le dernier en date d'une succession de reculs qui, depuis plusieurs années, marquent la diminution de l'influence de la France sur cette portion de l'Afrique.

Contraint de décoloniser au début des années soixante, l'impérialisme français alors principale puissance coloniale en Afrique par l'étendue des territoires sous sa coupe a, depuis, tout fait pour préserver les positions économiques dominantes qu'il s'était assurées par le système colonial. Malgré la pauvreté de l'Afrique ex-française, celle-ci représentait un champ d'investissements pour un certain nombre de grands groupes capitalistes français d'autant plus intéressant que les investissements sont garantis, voire en partie financés par l'État français, via de prétendues aides aux États autochtones et à leur développement et un débouché protégé pour leurs marchandises. Pour d'autres groupes capitalistes, ou pour les mêmes, les ex-colonies françaises d'Afrique constituaient une source privilégiée d'approvisionnement en matières premières : le pétrole du Gabon pour Elf ; l'arachide du Sénégal pour Lesieur ; et pendant longtemps, le coton du Tchad pour Boussac ou le fer de Mauritanie pour Usinor. Enfin, le financement de ces activités et, de plus en plus, la gestion de la dette croissante de ces pays génèrent dans les moins pauvres de ces pays une activité bancaire dominée par les grandes banques françaises, principales bénéficiaires des intérêts de ces prêts.

La France, puissance impérialiste de seconde zone, n'est parvenue cependant à prolonger sa mainmise sur l'économie de la plupart de ses ex-colonies qu'en s'accrochant à un système de domination semi-colonial. Ce système repose, sur le plan politique, sur le contrôle étroit des appareils d'État autochtones, assuré par les liens étroits entretenus avec le personnel dirigeant, militaire et politique, sous la protection de troupes françaises toujours présentes dans les endroits stratégiques et, sur le plan économique, sur le maintien d'une "zone CFA" (sigle qui, après avoir signifié Colonies Françaises d'Afrique, a été "décolonisé" en Communauté Financière Africaine). Le protectorat politique implique le soutien garanti aux dirigeants de ces pays, fussent-ils d'infâmes dictateurs, contre leurs propres peuples en contrepartie de la protection des intérêts français face à la concurrence américaine, japonaise, allemande, etc. La préservation d'une "zone CFA", c'est-à-dire d'une monnaie unique convertible à taux fixe en francs français et dont l'émission est entièrement contrôlée par Paris qui s'assure ainsi également le monopole des manipulations monétaires assure aux capitalistes français la libre circulation de leurs capitaux et de leurs profits entre la France et quinze de ses anciennes colonies d'Afrique et constitue en même temps un obstacle devant la circulation de capitaux venus d'ailleurs.

La "politique africaine de la France", poursuivie sans le moindre changement malgré les changements de gouvernements ou de présidents de la République, a coûté cher au budget de l'État. Elle a en même temps beaucoup rapporté aux groupes capitalistes, à ceux qui ont une longue tradition de pillage et d'exploitation en Afrique, comme à de nouveaux venus genre Bouygues ou divers marchands d'armes pour qui c'est précisément l'accession de ces pays à l'existence étatique indépendante, avec les commandes étatiques de leurs dirigeants, qui a ouvert de nouvelles possibilités de profits. Cette politique, faite de secrets, de combines, de dessous de table, de lobbies, a servi accessoirement à arroser la caste politique française et à créer des liens de complicité et d'interdépendance entre cette dernière, les dirigeants des grands trusts opérant là-bas, et les dictateurs en place. Nombre "d'affaires" et de scandales en témoignent.

La faiblesse de l'impérialisme belge et la tolérance des États-Unis, un temps, à l'égard de l'influence française en Afrique ont permis à l'impérialisme français d'utiliser son influence dans cettre région du monde pour s'ériger en puissance protectrice des ex-colonies belges du Rwanda et du Burundi et, surtout, de l'immense Zaïre, avec ses richesses minières potentielles considérables. Les troupes françaises sont intervenues directement à deux reprises au Zaïre (1977-78) pour sauver Mobutu. La France a apporté son soutien au régime rwandais jusqu'à et y compris dans le génocide de la minorité tutsie en 1994. Mais c'est précisément au Rwanda que la "politique africaine" de l'impérialisme français a subi une débâcle avec la victoire et l'accession au pouvoir d'une armée tutsie hostile à la présence française dans la région, préparée et entraînée en Ouganda, zone d'influence anglaise. C'était la première fois qu'un régime soutenu par la France était vaincu militairement, défaite ouvrant la voie à une autre défaite, aux conséquences politiques plus importantes encore, celle de Mobutu.

Cela a sonné comme un avertissement pour tous les dirigeants d'Afrique, clients et protégés de l'impérialisme français. D'autant que les rivalités inter-impérialistes étaient en train d'évoluer du fait de l'intérêt accru des États-Unis pour le continent.

Pendant longtemps, après la décolonisation, les États-Unis se sont fait facilement une raison de la volonté de la France de préserver sa chasse gardée africaine. Au Zaïre, la présence économique américaine, bien plus importante que celle de la France, n'a pas été gênée par la prétention de la France de jouer les gardes du corps de Mobutu bien au contraire. Plus généralement, durant la guerre froide, le fait que la France assume le rôle du gendarme dans un tiers de l'Afrique arrangeait plutôt les affaires du gouvernement américain, même si l'impérialisme français se payait pour ce service en s'y arrogeant une position privilégiée. Une zone de surcroît d'un intérêt économique mineur pour un impérialisme américain qui avait bien d'autres champs et de bien plus intéressants, pour faire du profit.

Mais l'écroulement de l'URSS, entraînant la fin de la guerre froide, ainsi que la stagnation économique prolongée, ont changé les données du problème. La guerre économique qui s'exacerbe entre les puissances impérialistes n'épargne pas l'Afrique. Sans avoir une stratégie vraiment offensive sur ce continent, les États-Unis sont de moins en moins enclins à tolérer les chasses gardées - s'agissant évidemment de celles des autres. Leur pression, directe ou via les organismes financiers mondiaux du genre du FMI, a joué un rôle majeur pour amener la France à dévaluer le franc CFA et continue à s'exercer, sinon nécessairement dans le sens de la disparition d'une zone monétaire unifiée, du moins dans le sens de son détachement de la France. Une lutte sourde entre les USA et la France se déroule, même dans les pays africains traditionnellement subordonnés à Paris, pour le contrôle des appareils et des hommes qui les dirigent. Les institutions économiques internationales constituent en particulier une pépinière où les États-Unis puisent les hommes destinés à prendre la relève de ceux installés ou protégés par la France là où cela peut s'opérer par des élections. Mais l'exemple du Zaïre montre que les États-Unis n'hésitent pas à l'occasion à trouver leurs protégés dans bien d'autres milieux...

La liquidation des chasses gardées de la France en Afrique n'affectera peut-être pas les plus grands groupes français qui se sont déjà déployés dans bien d'autres pays qui ne font pas partie de la zone d'influence traditionnelle de l'impérialisme français (dans les anciennes colonies portugaises notamment). Il en ira sans doute autrement pour les petits profiteurs du système semi-colonial. Ce qui est certain en revanche, c'est que pour les peuples, la fin des chasses gardées ne signifiera nullement la fin de l'exploitation éhontée et du pillage par les trusts qui ont fait de ce continent, un continent pauvre entre tous et qui continue à s'appauvrir.

Mais les guerres représentent directement ou indirectement les rivalités impérialistes, et les pertes en vies humaines qui en découlent, la situation alimentaire et sanitaire de ces millions d'humains qu'on condamne à une misère sans nom, vont immanquablement provoquer des convulsions, des explosions dont le vieux monde impérialiste ne restera pas à l'écart.

La vieille Europe, malgré ses lois répressives, malgré des barbelés à ses frontières, ne pourra se protéger ni de toute la misère du monde, ni même des seuls affamés d'Afrique.

La révolte de ces masses surexploitées peut transformer de fond en comble la société africaine.

Peut-être dans un sens réactionnaire, au travers d'une révolution intégriste s'étendant à partir de l'Algérie à tout le Maghreb, à l'Egypte et, de là, à tout le monde musulman d'Afrique noire.

Dans le cadre du système capitaliste, il n'y a pas d'espoir. Mais pour restreintes que soient les forces du prolétariat moderne de l'industrie, des mines, des transports, du bâtiment ou de la grande agriculture capitaliste il fait partie des immenses masses pauvres. Il pourra reprendre à son compte le programme communiste dont dépend la possibilité d'un autre avenir pour l'Afrique.

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