Le gouvernement de "la gauche plurielle" face au mouvement des chômeurs01/03/19981998Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1998/03/33.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Le gouvernement de "la gauche plurielle" face au mouvement des chômeurs

Le mouvement des chômeurs de décembre-janvier derniers, bien qu'il n'ait pas été massif, a reçu un large écho de sympathie dans l'opinion publique et a marqué l'actualité politique pendant plus d'un mois.

Pour limité qu'il ait été quant au nombre de chômeurs qui ont participé aux occupations de lieux publics ou même aux manifestations, ce mouvement a eu un retentissement important. Il a marqué par sa durée, par la détermination des participants et par leur imagination. La presse écrite, la radio et la télé s'en sont fait largement l'écho et ont donné la parole aux animateurs du mouvement ainsi qu'à des chômeurs du rang qui ont pu ainsi largement faire connaître les conditions dans lesquelles on les force à vivre.

Le mouvement des chômeurs a été populaire, vu avec sympathie par les deux tiers des personnes interrogées par les instituts de sondage. Mais cette sympathie s'est exprimée davantage sur le terrain humanitaire que sur le terrain de la lutte. La lutte des chômeurs n'a pas entraîné les travailleurs sur qui le poids du chômage pèse aussi très fortement, engendrant une dégradation des salaires et des conditions de travail, et surtout une démoralisation quant à leur capacité à changer les choses. Les chômeurs sont donc restés isolés.

Le gouvernement a été surpris par la ténacité du mouvement. Il a cru au départ pouvoir régler rapidement l'affaire, n'ayant que du mépris pour les revendications des chômeurs et pour leurs associations qu'il considérait comme marginales. Il a pensé qu'en leur faisant l'aumône, cela suffirait. Car, de toute façon, il était hors de question pour le gouvernement de dépenser de l'argent pour améliorer la vie des chômeurs, les patrons étant les seuls à qui on ne refuse rien. Le gouvernement de la gauche plurielle a clairement marqué en cette occasion quel était son camp : certainement pas celui des travailleurs et des chômeurs qu'il a traités avec morgue et auxquels il n'a rien cédé.

Le mouvement des chômeurs a d'autant plus touché l'opinion, en particulier l'opinion ouvrière, que le chômage est devenu un fléau de grande ampleur, touchant l'ensemble de la population laborieuse.

Le chômage : une catastrophe majeure

Les dernières statistiques du chômage, celles de décembre, ont beau afficher une légère réduction du nombre des chômeurs, ceux-ci dépassent officiellement les 3 millions. En fait c'est le nouveau mode de calcul utilisé depuis quelques années qui permet d'enregistrer une baisse sur l'année de 1,7 % ; l'ancien mode de calcul, pourtant lui aussi revu et corrigé au fil des années, aurait obligé le gouvernement à reconnaître que le chômage avait progressé de 2,2 % en 1997 et que le nombre total de chômeurs dépassait les 3,5 millions !

D'ailleurs la ministre du Travail a prudemment déclaré que les chiffres de janvier risquaient de ne pas être très bons, la période des fêtes étant passée, tous les emplois précaires créés pour quelques semaines ayant pris fin.

Le nombre officiel de chômeurs, pour important qu'il soit, ne reflète qu'une partie de la réalité du chômage. Car, il y a tous ceux qui n'ont qu'un travail précaire (ils sont un million), tous ceux qui n'ont pu trouver qu'un travail partiel (1,5 million) ou parmi le million de RMIstes, ceux qui ne sont pas comptabilisés comme demandeurs d'emplois. Au point qu'un rapport d'un ancien commissaire général au Plan, Henri Guaino, affirmait que les 3 millions de chômeurs recensés constituaient "le noyau dur d'un vaste phénomène de décomposition de la relation au travail qui touche près de 7 millions de personnes sans compter les familles" !

Une enquête a révélé que 78 % des personnes interrogées ont un chômeur dans leur milieu proche et que la moitié d'entre elles ont déjà aidé matériellement un chômeur.

Le chômage a un caractère d'autant plus dramatique que la durée du chômage s'allonge et que les chômeurs de longue durée (au chômage depuis plus d'un an et parfois depuis cinq ans !), ayant de moins en moins d'espoir de retrouver un travail, sont de plus en plus nombreux et représentent près de 40 % du total.

Le mouvement des chômeurs a révélé à l'opinion publique la détresse de ces hommes et de ces femmes dont 80 % doivent vivre avec moins de 5 000 F par mois. 11 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté fixé à 3 316 F par mois.

Impuissants devant le chômage, les gouvernants s'attaquent aux chômeurs

Face à ce problème majeur, les gouvernements successifs ont prétendu faire de la lutte contre le chômage leur priorité, simple prétexte pour distribuer chaque année des centaines de milliards au patronat, qui non seulement ne crée pas d'emplois pour autant mais qui continue à supprimer des centaines de milliers d'emplois chaque année.

Le gouvernement Jospin, pas plus que ses prédécesseurs, ne se donne les moyens d'inverser le cours des choses. Comme les autres, il a fait des promesses qui, même si elles étaient remplies, ne changeraient pas vraiment la situation. Oh ! certes, il s'est engagé à créer 700 000 emplois-jeunes en trois ans, moitié dans le secteur public, moitié dans le secteur privé. Pour l'instant, seuls quelques services publics ont engagé un total de 40 000 jeunes, ce qui est d'autant plus loin du compte que les services publics continuent parallèlement à supprimer du personnel ! Et du côté du secteur privé, Jospin, qui ne veut exercer aucune contrainte sur le patronat, n'a pas réussi encore à lui faire créer le moindre emploi-jeune.

Quant aux 35 heures que Jospin veut instaurer comme horaire légal à partir de l'année 2000, outre les contreparties que gouvernement et patronat veulent faire accepter aux travailleurs en matière de flexibilité, de salaires, de conditions de travail, elles ne créeront, quoi qu'en dise Jospin, pas d'emplois et risquent même bien d'aider les patrons à se passer des intérimaires et des contrats à durée déterminée dans les périodes de grosses commandes, grâce à la fameuse flexibilité.

Non seulement rien n'est fait contre le chômage, mais, pour pouvoir continuer à distribuer chaque année des fonds considérables au grand patronat, les gouvernements pressurent davantage la population laborieuse, y compris les plus démunis, retraités ou chômeurs !

En décembre 1996, lors du renouvellement de la convention de l'UNEDIC, l'organisme paritaire qui gère l'assurance-chômage, le gouvernement Juppé a ainsi réduit de moitié sa contribution à l'allocation de formation-reclassement (AFR), qui permet aux chômeurs de bénéficier d'une formation tout en gardant leur allocation au même niveau pendant la durée de la formation. La contribution de l'État est passée de 5 milliards à 2,5 milliards et des critères d'attribution, beaucoup plus restrictifs, excluent désormais les chômeurs de longue durée.

De tels gestes, dérisoires en ce qui concerne les économies réalisées, mais dramatiques pour ceux qui sont plus rapidement poussés vers la misère, sont révélateurs de l'absence complète de scrupules des gouvernants vis-à-vis des plus pauvres... tant que ces derniers se laissent faire. Le gouvernement Jospin n'est pas revenu sur cette décision de son prédécesseur. Il a même retardé de six mois le paiement des derniers 500 millions dus à l'AFR pour 1997 et réclamés par l'UNEDIC depuis juillet dernier...

Hold up sur le fonds social de l'UNEDIC

Un ensemble de nouvelles dispositions crapuleuses concernant le fonds social de l'UNEDIC en 1997 est directement à l'origine du mouvement de décembre. Le fonds social de l'UNEDIC permettait aux 52 caisses d'ASSEDIC de distribuer comme elles l'entendaient des aides ponctuelles aux chômeurs les plus en difficulté, à hauteur de 2 % de l'ensemble des allocations versées. Mais comme certaines caisses n'utilisaient pas l'intégralité de leur droit de tirage, et que seuls 60 % de l'argent disponible ont été distribués en 1996, soit 1,2 milliard de francs, l'UNEDIC a décidé de limiter à cette somme le fonds social de 1997, qu'elle a encore ponctionné de 400 millions pour financer une augmentation de 300 F de l'allocation minimum versée aux chômeurs, la portant à 3 168 F. Le fonds social s'est réduit donc comme peau de chagrin.

Sous prétexte de répartir plus égalitairement cette misère, l'UNEDIC a décidé en juillet dernier de réglementer l'utilisation du fonds social. Désormais, la moitié de la somme doit être utilisée pour faciliter la recherche d'emplois (formation, petites annonces, achat d'équipements professionnels, etc.). 45 % seront désormais donnés, non plus directement aux chômeurs, mais à divers organismes avec lesquels des conventions auront été passées avec les ASSEDIC, comme le fonds de solidarité- logement, le fonds des impayés de l'EDF, les organismes de transports ou encore des associations caritatives qui s'engageront à aider les chômeurs. Leurs critères d'attribution des aides sont plus restrictifs, leurs délais de paiement plus longs et une partie de l'argent a même été carrément bloquée car à la fin de 1997, seulement 60 % des conventions prévues avaient été signées avec ces divers organismes.

Seuls 5 % du fonds social sont désormais à la disposition des caisses d'ASSEDIC pour fournir des aides matérielles directes aux chômeurs les plus en difficulté (contre 68 % auparavant).

Depuis la mise en place de ce système, au 1er octobre 1997, la marge de manoeuvre des ASSEDIC pour aider les cas les plus difficiles s'est brutalement réduite, et à la fin de l'année les caisses étaient vides. Les caisses qui versaient aux chômeurs la totalité de ce à quoi elles avaient droit, l'équivalent de 2 % des prestations, se sont trouvées brutalement devant l'impossibilité d'assurer les mêmes aides. Dans les Bouches-du-Rhône, les comités de chômeurs CGT qui avaient réussi à imposer depuis plusieurs années que le reliquat de l'argent soit réparti sous forme de primes en fin d'année, se sont vus opposer en décembre dernier une fin de non-recevoir, alors qu'en 1996, 55 000 chômeurs du département avaient reçu une prime de 1 500 F.

Le mouvement et ses militants

C'est dans les Bouches-du-Rhône que le mouvement a démarré et qu'il a entraîné le plus de chômeurs. Le 11 décembre, plusieurs centaines de chômeurs ont investi huit antennes ASSEDIC pour réclamer une "prime de Noël" de 3 000 F. Quelques jours plus tard, d'autres agences furent occupées par quelques dizaines de chômeurs à Lorient, Arras, le Mans, Bordeaux ; à Paris, 200 chômeurs investissaient la pyramide du Louvre le 17 décembre pendant que 2 000 manifestants défilaient à Marseille.

C'est grâce à l'activité des militants qui s'efforcent depuis des années, avec beaucoup de difficultés, d'organiser les chômeurs que ces actions ont pu avoir lieu. Les comités de chômeurs ou de "privés d'emploi" CGT, qui furent à l'initiative du mouvement à Marseille, avaient réussi, au moins dans cette région, depuis quelques années une réelle implantation parmi les chômeurs qui s'était déjà traduite par une forte participation des chômeurs aux manifestations de novembre-décembre 1995.

Les comités de "privés d'emploi" CGT existent depuis la fin des années soixante-dix, la CGT étant d'ailleurs la seule grande centrale syndicale à avoir essayé d'organiser les chômeurs. Ces comités, qui n'étaient pas très actifs, ont été stimulés par la concurrence des organisations de chômeurs qui se sont créées plus récemment. Ils revendiquaient 7 500 adhérents en 1997.

Trois autres associations ont été les organisatrices du mouvement. L'APEIS, l'Association Pour l'Emploi, l'Information et la Solidarité des chômeurs, créée en 1984 par des fédérations du PCF de l'Ile-de-France, est proche du PCF et surtout présente dans la région parisienne. Le Mouvement National des Chômeurs et des Précaires (MNCP) existe depuis 1987. Et enfin intervient le collectif Agir contre le chômage (AC !), créé en 1993 par des militants syndicaux de la CFDT opposés à la direction de leur confédération, des militants de SUD, par la FSU et un certain nombre d'associations de chômeurs, dont le Mouvement National des Chômeurs et des Précaires (MNCP). Des militants de la LCR jouent un rôle important dans AC !, qui a à son actif la marche des chômeurs de mai 1994 qui a regroupé des milliers de participants à Paris.

Après une période de rivalités et de méfiance au début du mouvement, la CGT a pris l'initiative d'accepter la collaboration avec les associations et à partir du 23 décembre, les comités de chômeurs CGT, l'APEIS, le MNCP et AC ! se sont concertés sur l'organisation du mouvement. Les militants de toutes ces organisations n'ont pas ménagé leurs efforts pour tenter d'entraîner plus de chômeurs dans les actions, sans véritable succès. De même, ils n'ont réussi à mobiliser que très peu de salariés, pas même l'ensemble des militants syndicaux, dans les manifestations communes. Pour avoir une chance de réussir, il fallait essayer, et ils ont le mérite de l'avoir fait. Et la petite minorité de chômeurs qui a effectivement participé au mouvement constitue désormais un noyau qui a pris goût à l'action collective. Ce n'est sans doute pas le moindre des acquis du mouvement.

Moins qu'une aumône

Une semaine après le début des occupations d'ASSEDIC, le 18 décembre, Martine Aubry, ministre de l'Emploi et de la Solidarité, annonça une augmentation de 3 % de l'Allocation de Solidarité Spécifique (l'ASS) versée à 500 000 chômeurs en fin de droits. D'un montant de 74,01 F par jour, inchangé depuis 1994, elle augmentait au 1er janvier de 1,48 F et au 1er juillet 1998 de 0,75 centime, un peu plus de 2 F d'augmentation en deux fois ! Une aumône minable qui a suscité l'indignation des chômeurs. D'autant que Martine Aubry a affirmé avec aplomb que la mesure avait été prise pour "réparer une injustice" et "tenir les promesses de Jospin en matière de revalorisation des minima sociaux" ! Le RMI, lui, fut revalorisé de 1,1 % c'est-à-dire de 1 F au 1er janvier et porté à 2 429 F. La ministre de la Solidarité avait levé le masque.

Les occupations d'ASSEDIC ont donc continué, et se sont multipliées, parfois très temporaires, parfois de longue durée, impliquant à chaque fois quelques dizaines de personnes, militants et chômeurs : 50 personnes à Montbéliard, une centaine à St-Etienne-du-Rouvray. La manifestation appelée par la CGT devant le siège de l'UNEDIC, le 24 décembre, ne rassembla que 150 personnes bien que la CGT ait appelé pour la première fois à la rescousse les associations de chômeurs. Elle tenait à affirmer que "la CGT est partie prenante du mouvement des chômeurs" et "bien décidée à lui donner encore plus de force dans les prochains jours."

A la veille de Noël, Martine Aubry fit un nouveau geste qui ne lui coûtait rien : elle renvoya la balle aux préfets. Refusant la prime de Noël réclamée par les chômeurs, elle affirmait dans sa circulaire aux préfets : "Au-delà de la revendication générale, à laquelle nul n'est en mesure d'apporter une réponse positive, l'existence de cas de détresse sociale nous amène à réagir." Les préfets étaient chargés de réunir les organismes sociaux et les départements, chargés de l'aide sociale, afin de trouver dans les fonds de tiroirs une aide pour quelques cas individuels. Voilà qui avait l'avantage de ne pas coûter un sou à l'État et de faire du cas par cas pour tenter d'émietter le mouvement.

La CGT emboîta le pas en réclamant "la convocation rapide de réunions dans toutes les préfectures". Elle exigeait des préfets des tables rondes entre les organismes sociaux et les syndicats.

Les commentaires de L'Humanité suite à la circulaire Aubry aux préfets étaient respectueusement critiques : "leur mouvement a été écouté, il ne semble pas avoir été totalement entendu. Le gouvernement a pris de premières mesures ; elles ne correspondent pas encore à la véritable dimension du drame social, économique et humain. L'effort, le vrai, reste à faire."

Le même jour, Alain Bocquet, au nom du groupe communiste à l'Assemblée, annonça que les députés communistes allaient déposer à la mi-janvier un projet de loi permettant aux vieux travailleurs ayant cotisé 40 ans à la Sécurité Sociale, mais qui ne bénéficient pas de l'allocation non dégressive versée aux vieux travailleurs par les ASSEDIC jusqu'à l'âge légal de la retraite, d'obtenir une prime de quelque 1 500 F chaque mois qui, ajoutée à l'ASS ou au RMI, leur donnerait 5 000 F par mois jusqu'à la retraite. Cette mesure, qui n'est bien sûr que justice, est extrêmement limitée puisqu'elle ne concerne qu'une vingtaine de milliers de chômeurs. Jospin a d'ailleurs tout de suite fait savoir par lettre à Alain Bocquet qu'il soutiendrait cette proposition. Tout fier de l'approbation de Jospin, Alain Bocquet a fait ce commentaire : "cela témoigne de l'utilité et de l'efficacité des parlementaires communistes". Une efficacité tout de même bien limitée puisque c'est la seule et l'unique proposition concrète que les députés communistes ont soumise au Parlement pendant tout le mouvement.

Dans sa lettre à Bocquet, Jospin annonça aussi qu'"une aide au transport en région parisienne pour un grand nombre de jeunes, de chômeurs et d'allocataires du RMI" allait prochainement être mise en place.

Les associations de chômeurs réclamaient bien autre chose : non seulement la prime de Noël, mais une véritable revalorisation de ce qu'on appelle les minima sociaux, l'ASS, le RMI entre autres, que perçoivent une partie de ceux qui n'ont plus droit aux allocations-chômage, ainsi que la possibilité pour les jeunes de moins de 25 ans de toucher le RMI.

Une troisième semaine d'action commença donc. De nouvelles antennes ASSEDIC furent occupées par des petits groupes de personnes, à Châtellerault, Brive-la-Gaillarde, Montpellier, Champigny dans la banlieue parisienne, à Poissy où les chômeurs occupèrent à une vingtaine.... Au 31 décembre, 14 bureaux d'ASSEDIC étaient occupés dans une dizaine de villes. D'autres opérations ponctuelles, péages gratuits, blocages de voies ferrées, quelques manifestations, furent aussi organisées.

Le 30 décembre, Robert Hue fit une déclaration de soutien à l'action des chômeurs : "Les communistes et leurs élus apportent leur soutien à l'action des chômeurs. Ils entendent être, à tous les niveaux et dans le respect du mouvement, les relais des exigences qu'ils expriment". Le relais consistait à dire au gouvernement qu'il faut "répondre positivement sans tarder" à "la demande d'une prime exceptionnelle de fin d'année". "Pour les chômeurs c'est une question de dignité, pour la gauche, c'est un devoir de solidarité" ajouta-t-il.

Le gouvernement montra à nouveau comment il comprenait son "devoir de solidarité".

Le coup de bluff de Martine Aubry

Le vendredi 2 janvier, Jean-Claude Gayssot, ministre PCF des Transports, reçut les associations de chômeurs pour discuter de l'aide au transport en région parisienne, annoncée par Jospin la semaine précédente. 270 000 personnes, chômeurs, jeunes sans emploi, RMIstes (sur les 800 000 chômeurs que compte l'Ile-de-France) vont se voir généreusement octroyer des chèques voyages d'une valeur totale de 700 F à 1 400 F maximum pour l'année selon les cas, ce qui correspond en moyenne à la moitié de la valeur d'une carte orange deux zones ! L'État ne s'est d'ailleurs engagé que sur la moitié du coût, demandant aux départements, à la région et à l'UNEDIC de payer le reste.

Martine Aubry, pour ne pas être en reste, convoqua une conférence de presse pour annoncer que l'État débloquait 500 millions qui seraient versés à l'UNEDIC pour aider à la formation des chômeurs. L'astuce était grossière car il s'agissait des 500 millions d'arriérés que l'État devait depuis juillet pour la formation-reclassement au titre de l'année 1997, et qui avaient déjà été dépensés ! L'effet d'annonce, c'était évidemment tout ce que recherchait le gouvernement vis-à-vis de l'opinion publique. Car, vis-à-vis des chômeurs, c'était se moquer franchement d'eux. Cette fois, la ministre ne put s'empêcher d'exprimer son mépris pour le mouvement "dont il faut, dit-elle, relativiser l'importance" ajoutant même : "rien ne justifie que ces actions perdurent dans l'illégalité".

Le mouvement en fut relancé et il s'étendit. Même si certaines occupations furent levées dans des villes où les préfets avaient réussi à distribuer quelques aides d'urgence, d'autres villes prirent le relais : Troyes, Dole, Alençon, Metz, etc. Quant à Marseille et Arras elles tenaient bon ainsi que Lille, Fourmies, ou St-Etienne-du-Rouvray. Une trentaine de sites ASSEDIC étaient occupés mais le mouvement restait très minoritaire, puisque à chaque fois seules quelques dizaines de personnes participaient à l'occupation, et qu'il y a en tout 636 antennes ASSEDIC en France. La police intervint dans certains endroits et les occupants se transportèrent ailleurs... ou revinrent ensuite comme à Perpignan.

Marie-George Buffet, la ministre communiste de la Jeunesse et des Sports, invitée par Europe1, jugea "complètement légitime" le mouvement des chômeurs et dit qu'elle "ne demande pas d'évacuer les antennes ASSEDIC". La déclaration était un peu osée, puisque Martine Aubry avait stigmatisé les actions "illégales" des chômeurs et que la police était de plus en plus fréquemment envoyée contre les occupations.

Le mardi 7 janvier, jour de la réunion du conseil d'administration de l'UNEDIC, la CGT, la FSU, SUD et les associations de chômeurs avaient appelé à une manifestation à Paris devant le siège de l'UNEDIC. Elle ne regroupa que 3 000 personnes qui défilèrent jusqu'au ministère des Finances, pour réclamer à l'UNEDIC l'arrêt de la dégressivité des allocations-chômage et au gouvernement la revalorisation de 1 500 F des minima sociaux, le RMI pour les jeunes et bien sûr la prime de 3 000 F. A Marseille, quelques milliers de personnes manifestèrent aussi, et dans une dizaine de villes des manifestations de quelques centaines de personnes eurent également lieu.

Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT et présidente de l'UNEDIC, s'impatientait et, mise en cause dans son rôle de gestionnaire, parla, à propos de la politique de la CGT et des associations de chômeurs, de "la manipulation de la détresse". Elle renvoya la balle au gouvernement en ce qui concernait les chômeurs qui ne sont pas indemnisés par l'UNEDIC (seuls 1,8 million le sont). Le ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement affirma, lui, que "la balle est dans le camp de l'UNEDIC". Cela ne faisait pas l'affaire des chômeurs et le mouvement continua.

Jospin monte au créneau

Le Premier ministre prit alors les choses en main. Il tenta d'amadouer les organisations de chômeurs en les recevant à Matignon le jeudi 8 janvier. Il espérait qu'elles en seraient honorées et reconnaissantes et osa leur demander en échange de bien vouloir évacuer les ASSEDIC et autres lieux publics ! Il leur promit que des mesures allaient être annoncées le lendemain.

Interviewé sur France Inter le 9 janvier, Robert Hue, déclarait : "Ce mouvement, non seulement la gauche ne doit pas le craindre, mais je serai tenté de dire qu'elle doit s'en féliciter". Et il affirma que les communistes ont "complètement joué leur rôle" et "ont rendu un service à la gauche plurielle en étant au coeur du mouvement". La gauche "doit s'appuyer sur le mouvement social pour avancer".

Ce jour-là, la gauche accoucha d'une souris : Jospin annonça le déblocage par l'État d'un milliard de francs pour un fonds d'urgence sociale auquel le Premier ministre demanda aux collectivités locales et aux organismes sociaux de verser eux aussi de l'argent.

Vis-à-vis de l'opinion, Jospin avait l'air de faire un effort avec son milliard de francs. Mais d'aucuns le comparèrent avec les 140 milliards que l'État versera rien que pour le trou du Crédit Lyonnais. Et puis les comptes furent vite faits : le milliard de Jospin, cela fait 330 F par chômeur ! Et puis surtout le gouvernement n'avait toujours pas cédé sur la revalorisation des minima sociaux, inférieurs à 2 500 F, et qui ne permettent pas aux 3,3 millions de personnes (6 millions avec les familles) qui les touchent de vivre décemment.

Le secrétaire général de la CGT, Louis Viannet, envoya cependant un communiqué pour affirmer qu'il y avait "beaucoup de positif dans l'intervention du Premier ministre". Au point que le représentant du comité national des privés d'emploi de la CGT a dû préciser que cela n'impliquait pas une sortie en douceur du mouvement !

Jospin n'ayant pas réussi à obtenir l'évacuation volontaire des ASSEDIC envoya, samedi 10 janvier à l'aube, la police s'en charger. Elle fit évacuer une vingtaine de sites, ASSEDIC, ANPE, centres sociaux.

La CGT déclara alors que "le gouvernement prend la responsabilité de l'extension du mouvement".

Quant aux dirigeants du Parti Communiste, ils se partagèrent les rôles : le ministre communiste Gayssot approuva Jospin : "Bien sûr, les ASSEDIC doivent pouvoir jouer leur rôle et être ouverts aux chômeurs pour les inscriptions et l'aide", déclara-t-il. Les militants de la CGT sur le terrain ont dû apprécier ! Ceux qui ne sont pas ministres, eux, purent critiquer, comme Alain Bocquet qui considèra que c'était "une faute humainement et politiquement". Robert Hue risqua cette boutade : "je préfère la force du dialogue aux forces de l'ordre. Il n'y a pas d'ambiguïté sur cette question pour le PCF". C'était bien vite dit !

De toute façon, les chômeurs ne se laissèrent pas intimider et trouvèrent bien d'autres lieux, publics ou pas, à envahir. Une nouvelle journée de manifestations, le 13 janvier, réunit 5 000 personnes à Paris, 6 000 à Marseille, 1 500 à Lyon, quelques centaines ou quelques dizaines ailleurs, malgré l'appel aux salariés et aux retraités.

Le samedi 17 janvier, les manifestations regroupèrent plus de monde, souvent le double des manifestations précédentes. A Paris, 10 000 personnes, quelques milliers dans les grandes villes mais seulement 1 000 à Marseille où le mouvement avait obtenu du préfet le versement d'une prime de 2 000 F aux chômeurs privés de droits et aux RMistes sans enfant, ainsi qu'une aide de 1 800 F pour les chômeurs âgés démunis.

Une fin de non-recevoir

L'augmentation des minima sociaux était désormais la principale revendication du mouvement. Les services de Jospin laissèrent entendre que la question serait étudiée pour 1999, mais les associations de chômeurs espéraient encore que le gouvernement allait céder une petite augmentation et attendaient son intervention à la télévision prévue pour le mercredi 21 janvier.

Robert Hue insista à nouveau : "Le compte n'y est pas. Des premiers pas ont été franchis mais il faut aller plus loin". Il réclama une hausse substantielle des minima sociaux et ajouta : "je suis confiant dans la capacité d'écoute du Premier ministre". A propos de la participation au gouvernement du PCF, Robert Hue expliqua : "Notre participation s'inscrit dans la durée". "Nous ne poussons pas à gauche, nous nous inscrivons totalement dans la politique de gauche pour laquelle les Français ont voté en juin dernier".

Mais, devant les députés, Jospin expliqua qu'il était impossible d'augmenter de 1 500 F les minima sociaux. Il affirma que cela coûterait trop cher, 70 milliards. Ce n'est jamais que la moitié du fameux trou du Crédit Lyonnais et c'est bien moins que les 100 milliards dont le seul ministère de Martine Aubry dispose cette année pour donner des aides directes au patronat. Mais Jospin préfère donner aux patrons qu'aux chômeurs. Et puis Jospin a avancé un autre argument en déclarant : "En outre, le problème n'est pas que budgétaire(...). Si nous augmentions de 70 % le RMI pour les couples, leur revenu serait supérieur au SMIC que gagne un homme ou une femme qui va au travail chaque matin. Or, le travail est au coeur du lien social. Nous ne voulons pas une société d'assistance, mais une société fondée sur le travail et l'activité productive". Ainsi, pour ne pas relever le SMIC qui en aurait pourtant bien besoin, et ne pas obliger les patrons à augmenter les salaires, il faut obliger les plus démunis à rester dans la misère ! Le gouvernement de Jospin, tout de gauche plurielle qu'il soit, ne saurait être plus méprisant pour les travailleurs.

L'interview télévisée de Jospin ne pouvait être qu'une fin de non-recevoir. Attendre, attendre la loi sur les 35 heures, attendre la loi sur l'exclusion, attendre le rattrapage promis de l'ASS par rapport aux prix, etc., attendre encore, c'est tout ce que Jospin avait à offrir aux chômeurs.

Après le discours de Jospin, qui suscita parfois la colère mais surtout la déception, le mouvement retomba. Mais encore aujourd'hui, plus de deux mois après le début du mouvement, des chômeurs occupent toujours quelques locaux dans des municipalités qui n'ont pas voulu faire appel à la police. Ils font encore ça et là quelques actions ponctuelles pour qu'on ne les oublie pas. Les associations de chômeurs se sont associées à la manifestation syndicale du 29 janvier, jour où la discussion sur le projet de loi sur les 35 heures a commencé à l'Assemblée Nationale et préparent une nouvelle manifestation le 7 mars ainsi que des assises nationales du chômage. La CGT a recentré son agitation sur la loi des 35 heures.

Le PCF rappelé à l'ordre par Jospin

Quant aux dirigeants du PCF, ils ont entendu le rappel à l'ordre que Jospin formula au cours de son interview : "Dans la majorité plurielle, il y a pluriel ; mais il y a aussi majorité. Peut-être qu'aujourd'hui, il faudrait insister un peu plus sur majorité". Si bien qu'ils mirent tous un bémol à leurs critiques pourtant très respectueuses.

Alain Bocquet déclara : "Ce qui est sûr, c'est que j'apprécie les lignes directrices données par le Premier ministre. Même si je pense qu'il aurait été bien qu'on annonce un petit quelque chose tout de suite". "Il manque un peu la cerise sur le gâteau". On se demande bien où il avait vu le gâteau !

Marie-George Buffet tenta de faire oublier son soutien un peu trop marqué aux chômeurs en offrant un soutien appuyé à Jospin : "les déclarations de Jospin montrent un engagement du gouvernement pour répondre aux aspirations et à la souffrance des chômeurs."

Quant à Gayssot, il tenta de convaincre les chômeurs que "la bataille de l'emploi est au centre des préoccupations du gouvernement", que celui-ci avait "conscience" qu'il fallait "de nouvelles avancées" mais qu'il fallait "s'inscrire dans la durée". Soyez patients et tout ira bien.

La politique des dirigeants du Parti Communiste

La direction du Parti Communiste a vu dans ce mouvement une occasion de montrer qu'elle pouvait accompagner le mouvement des chômeurs et soutenir leurs revendications sans s'opposer franchement au gouvernement. Il s'agissait de convaincre que la participation au gouvernement n'empêchait pas le Parti Communiste de défendre les intérêts de la population laborieuse et en l'occurrence des plus pauvres. Le mouvement, populaire mais très minoritaire, ne paraissait pas devoir mettre véritablement en difficulté le gouvernement, et le Parti Communiste a cru pouvoir se permettre de manifester sa différence à cette occasion.

Mais si les dirigeants du Parti Communiste ne se sont pas montrés avares de bonnes paroles, ils se sont contentés d'accompagner le mouvement en prenant garde de ne pas être trop critiques vis-à-vis du gouvernement et les députés se sont bien gardés de faire des propositions trop hardies.

Pourtant le Parti Communiste avait des militants engagés dans le mouvement, en particulier dans les comités de chômeurs CGT ou dans l'APEIS, qui ont joué un rôle déterminant dans le mouvement, tout comme les militants des autres associations de chômeurs. Ils n'ont pas ménagé leurs efforts pour développer le mouvement et faire aboutir ses revendications. Les dirigeants n'ont pas désavoué leurs militants mais n'ont en rien contribué à leur tracer une politique claire, bien au contraire !

Les dirigeants du PCF ont fait le choix fondamental de soutenir la politique du gouvernement, aussi crapuleuse qu'elle fût vis-à-vis des chômeurs, et cela en essayant quand même de ne pas se couper de ces derniers. Ne pas désavouer leurs militants engagés dans le mouvement, tout en ne critiquant pas ouvertement le gouvernement, était certainement un exercice difficile ; et lorsque Jospin les a rappelés à l'ordre, ils ont obtempéré.

Le PCF a-t-il finalement rendu service au gouvernement de la gauche plurielle, comme il le prétend ? Si c'est le cas, c'est en appuyant de son crédit dans la population laborieuse l'idée que le gouvernement va dans le bon sens. Pourtant l'attitude du gouvernement au cours du mouvement est bien révélatrice d'une politique qui ne défend en rien les intérêts des masses populaires. Confronté à ce problème majeur du chômage, il se discréditera et entraînera le discrédit du Parti Communiste qui met son crédit à son service. C'est pourquoi, si Robert Hue a peut-être rendu service au gouvernement, il n'a pas rendu service aux travailleurs qui lui font confiance, à commencer par ses propres militants, ni à son parti.

Au lendemain du discours de Jospin, L'Humanité titrait : "Jospin : à petits pas". Mais les pas sont si petits que le changement est imperceptible. Pire même, la situation de la classe ouvrière continue à se dégrader. On peut tourner le problème comme on veut : si l'on veut combattre le chômage ou même simplement venir en aide aux chômeurs, il faut toucher à la part du budget de l'État qui est distribuée aux patrons. Il faut bien prendre l'argent quelque part. Il n'y a pas de "petits pas" qui tiennent. Il y a deux camps. Le camp de ceux qui sont convaincus qu'il n'y a pas d'autre solution que de s'en prendre à l'argent que l'État distribue au patronat et aux profits de celui-ci pour assurer un niveau de vie correct à tous, et ceux-là sont du côté des travailleurs et des chômeurs ; et il y a le camp de ceux qui sont prêts, au nom de prétendues nécessités économiques, à laisser les gens mourir de misère, et ceux-là sont au service des patrons. Voilà où passe la ligne de démarcation. Jospin est manifestement dans le camp des patrons et les dirigeants du PCF qui essaient de faire croire qu'il va dans le bon sens mentent aux travailleurs et les désarment.

Il faudra bien inverser le cours des choses

Les militants et les chômeurs qui se sont battus pour obtenir quelques améliorations ont eu mille fois raison. Ils l'ont fait dans un contexte difficile, car il n'est pas facile de regrouper les chômeurs dispersés, dont beaucoup déploient toute leur énergie pour survivre au jour le jour et qui sont souvent démoralisés ; dans un contexte aussi de faible combativité, où la sympathie ressentie pour le mouvement dans la classe ouvrière n'a pas entraîné le soutien actif ne serait-ce que d'une fraction des travailleurs. Il est vrai qu'il n'y eut pas non plus d'efforts excessifs de la part des organisations syndicales. Certaines comme la CFDT ou FO sont restées délibérément à l'écart. La CGT, elle, a soutenu le mouvement et ses revendications et a appelé à toutes les manifestations. Mais sa participation réelle a été assez symbolique d'autant qu'elle ne s'est pas battue pour tenter d'entraîner des travailleurs. A l'exception de la manifestation du samedi 17 janvier, les manifestations appelées en pleine journée, en semaine, ne pouvaient même pas permettre de s'y rendre à la minorité de travailleurs et de militants qui l'aurait souhaité. La CGT n'a pas beaucoup aidé ses militants à mobiliser leurs camarades de travail alors que c'était une tâche d'autant plus difficile que la démoralisation et la crainte du chômage pèsent sur les travailleurs qui ne se sentent pas la force d'inverser le cours des choses. C'est significatif d'une absence de politique visant à élargir le mouvement.

Pourtant, ce sont les travailleurs qui détiennent la clé de l'avenir. La situation de la population laborieuse ne pourra changer vraiment que si le mouvement ouvrier reprend confiance en lui et prend en charge la lutte des chômeurs comme de ceux qui sont au travail, car c'est la même lutte. Aujourd'hui, le patronat se sert du chômage pour faire pression sur les salaires et les conditions de travail au point que toute une partie de ceux qui travaillent ne peuvent vivre de leur salaire ! Le patronat ne se sert pas encore des chômeurs contre les travailleurs mais cela pourrait venir, car il trouvera toujours des politiciens prêts à jouer les exécutants pour ce genre de politique.

Alors, il est indispensable et urgent que le mouvement ouvrier se donne des objectifs qui permettent de s'attaquer vraiment au chômage. C'est un combat vital, pas seulement par solidarité avec les chômeurs mais parce que les conditions de vie de toute la population laborieuse en dépendent, et ce n'est que dans une lutte massive, avec la force de ses gros bataillons qui font tourner toute la machine économique, que la classe ouvrière pourra imposer à la bourgeoisie de prendre sur ses profits pour assurer une vie décente à tous.

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