Espagne - Le problème basque aujourd'hui : l'héritage empoisonné du franquisme01/10/19971997Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1997/10/LdC_29.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Espagne - Le problème basque aujourd'hui : l'héritage empoisonné du franquisme

Le 13 juillet dernier, un otage de l'ETA, Miguel Angel Blanco, jeune conseiller municipal du Parti populaire, était assassiné par l'ETA. Et dans les jours qui suivirent à l'appel de l'ensemble des partis de droite et de gauche, ainsi que des syndicats, d'immenses manifestations ont réuni dans l'ensemble du pays des millions de personnes pour demander la fin du terrorisme. Or, malgré ce climat, près de trente mille personnes ont manifesté fin juillet à Saint-Sébastien, au Pays basque, à l'appel des organisations indépendantistes pour réclamer le retour dans les prisons basques des six cents prisonniers de l'ETA actuellement dispersés dans des prisons éloignées des villes où vivent leurs proches, revendication que l'ETA avait mise comme condition à la libération de Miguel Angel Blanco. Depuis, les déclarations du gouvernement se multiplient annonçant l'intention du pouvoir de se montrer intransigeant dans le procès de membres de la direction de Herri Batasuna qui doit s'ouvrir le 6 octobre. Constitué légalement en 1978, Herri Batasuna est un front d'organisations indépendantistes se réclamant du même programme que l'ETA et dont les scores électoraux oscillent entre 12 et 15 %. Ses dirigeants sont accusés de collusion avec le terrorisme pour avoir fait, lors des élections de février 1996, de la propagande en faveur du droit à l'autodétermination.

Ces faits, et l'on pourrait en citer bien d'autres, montrent qu'un peu plus de vingt ans après la mort de Franco, les gouvernements qui se sont succédé n'ont pas été capables de résoudre la question basque. Ils n'ont pas donné de solution aux problèmes que posent l'existence et la persistance dans cette région d'un courant politique nationaliste radical pratiquant le terrorisme, suffisamment important et implanté dans la population pour tenir tête depuis des années au pouvoir central.

La décision des dirigeants de l'ETA d'exécuter le jeune conseiller municipal d'une petite ville du Pays basque, élu du parti de droite actuellement au pouvoir, le Parti populaire, n'est pas justifiable. Le terrorisme individuel même lorsqu'il frappe des responsables de l'appareil d'État, ou des personnalités impliquées dans la répression, n'est pas une forme de combat qui contribue à l'émancipation des opprimés. Mais l'exécution d'otages qui, comme Miguel Angel Blanco, n'occupent pas de poste de responsabilité majeure, est encore moins admissible. Comme le sont les attentats aveugles, les liquidations de militants de partis rivaux... ou d'anciens militants de l'ETA ayant abandonné l'activité, les agressions contre les patrons qui refusent de payer l'impôt dit révolutionnaire. Et la liste est longue des actions terroristes de l'ETA inacceptables tant du point de vue des objectifs que des méthodes. Mais ces faits s'inscrivent dans la logique des affrontements sanglants qui caractérisent depuis des années les rapports entre l'ETA et les forces de l'ordre obéissant à ceux qui détiennent le pouvoir à Madrid. De même qu'on ne peut pas oublier que toute cette violence perdure parce que les responsables de l'État espagnol ont choisi de leur côté d'employer la violence pour contraindre l'opposition indépendantiste basque à se soumettre ou à disparaître.

L'exécution de Miguel Angel Blanco venait après une véritable campagne du gouvernement qui se vantait d'avoir imposé à l'ETA la libération d'un autre otage, Ortega Lara, fonctionnaire de l'administration pénitentiaire. Aznar, le leader du Parti populaire, actuellement chef du gouvernement, se flattait de l'efficacité de son intransigeance. La réponse de l'ETA a été de montrer qu'elle refusait de céder devant l'intransigeance du gouvernement et à la pression de manifestants qui demandaient la libération de Miguel Angel Blanco. Ce dernier aura donc payé de sa vie, pour l'exemple en quelque sorte, le triomphalisme des dirigeants de son propre parti.

L'ETA, l'aile radicale du mouvement nationaliste basque

En apparence la façon dont se déroule aujourd'hui la guerre larvée qui oppose l'ETA au pouvoir central semble bien différente de la politique qui, dans les dix dernières années du franquisme, fit de l'ETA l'un des symboles de la résistance à la dictature.

Lorsqu'en décembre 1970 Franco organisa à Burgos un procès avec l'intention de donner un exemple d'intransigeance et un avertissement à tous les militants basques et à tous les opposants à son régime, l'ETA sut s'adresser à l'opinion non seulement au Pays basque mais aussi dans toute l'Espagne ainsi qu'à l'opinion mondiale. Un commando de l'ETA avait pris en otage le consul d'Allemagne à Saint-Sébastien, mais celui-ci fut relâché. Les accusés devinrent les accusateurs. Le procès des Basques se transforma en procès du franquisme au point que Franco dut reculer et commuer les peines de mort prononcées par le tribunal en peines d'emprisonnement.

Lorsqu'en 1973 l'ETA choisit pour cible l'amiral Carrero Blanco, bras droit de Franco, son exécution en plein Madrid avait rencontré l'assentiment de tous ceux qui en Espagne aspiraient à la fin de la dictature. Et la solidarité de la population vis-à-vis de l'ETA, pas seulement au Pays basque mais dans toute l'Espagne, reposait sur le fait que l'ETA osait s'affronter au pouvoir, démontrant ainsi qu'il était possible de le faire reculer.

Pourtant l'ETA d'aujourd'hui est fondamentalement sur les mêmes bases que l'ETA d'hier. Ses choix, ses actions s'inscrivent dans une politique qui situe cette organisation et ses organisations satellites dans un courant qui, aujourd'hui comme hier, n'a rien à voir avec le mouvement révolutionnaire prolétarien ; rien à voir avec la lutte pour l'émancipation des exploités et des opprimés. Et la logique sanglante de ses actions terroristes d'aujourd'hui découle de ses choix fondamentaux.

L'ETA est depuis ses origines une organisation nationaliste qui vise à conquérir le pouvoir dans un État basque indépendant de l'Espagne. Elle n'inscrit nullement son combat dans la perspective du renversement du capitalisme. Cette organisation nationaliste radicale pratiquant la lutte armée est une des composantes du mouvement nationaliste basque dont la force politique la plus ancienne est le Parti nationaliste basque (le PNV) qui est aujourd'hui encore le courant nationaliste électoralement le plus fort.

Créé à la fin du 19e siècle, le PNV représentait l'aspiration de la bourgeoisie basque à pouvoir profiter librement de ses richesses sans subir la tutelle de l'État espagnol. Il s'est développé sur la base d'idées réactionnaires. Le racisme anti- espagnol, l'exaltation de la race basque, l'intégrisme religieux s'ajoutaient à une hostilité à toute référence à la lutte de classe dans une région où la classe ouvrière était d'ailleurs de plus en plus composée d'immigrés venus d'Andalousie, de Galice ou d'Estrémadure.

Les divisions qui se sont faites ultérieurement au sein du mouvement nationaliste ne remettaient pas en cause les choix nationalistes et anti-ouvriers des fondateurs du PNV. Il y a bien eu des scissions dans les premières décennies du 20e siècle entre les partisans de l'autonomie et ceux de l'indépendance. Il y a bien eu des divisions à propos de l'appréciation de la révolution irlandaise comme plus tard à propos de l'attitude à adopter vis-à-vis du gouvernement républicain entre 1931 et 1936. Mais c'est, lors de la guerre civile, le ralliement du Pays basque composé des provinces basques d'Alava, de Biscaye et de Guipuzcoa au camp républicain, qui a fait du Pays basque le symbole de l'anti-franquisme. Mais l'ensemble du mouvement nationaliste avait en commun, durant toute cette période, une hostilité vis- à-vis du mouvement ouvrier qui s'était déjà manifestée dans sa condamnation de l'insurrection des Asturies en 1934 et dont il ne se départit pas pendant toute la guerre civile.

Franco fit payer au Pays basque d'avoir choisi le camp adverse. La répression fut féroce vis- à-vis de l'ensemble de la population basque. Condamné à la clandestinité, le PNV continua d'exister.

Lorsqu'à partir de 1952, une partie des dirigeants des jeunesses du PNV commencèrent à contester la modération de la politique de ce parti, ils ne remettaient nullement en cause les traditions et les bases politiques du PNV. Ceux qui en 1959 allaient créer l'ETA exprimaient la radicalisation d'une petite bourgeoisie basque face à l'oppression nationale exercée par l'État franquiste. Ils bénéficiaient de la solidarité avec les militants basques qui se manifestait dans toutes les couches de la population face à la répression dont ils étaient victimes.

L'ETA des premières années osait ce que n'osait pas le PNV. En 1961, elle organisa un déraillement de train qui transportait des dignitaires du franquisme. Ce déraillement échoua, la vague de répression fut très dure, mais l'ETA s'en releva. Ses actions spectaculaires lui valurent la sympathie des Basques et de nombreux non basques. Elles firent bientôt d'elle la force d'opposition la plus hardie.

Mais l'ETA conservait ses références politiques. Elle affirmait avoir pour ennemi les Espagnols en tant qu'Espagnols, qu'ils soient de droite ou de gauche. Elle se prononça pour le droit à l'autodétermination du peuple basque. Elle se disait partisan de l'indépendance et de la bascophonie. Elle s'affirmait en même temps pour la lutte armée et se réclamait de l'exemple des nationalistes irlandais et d'Israël. L'ETA s'implanta rapidement dans la jeunesse du Pays basque, attira vers elle des éléments venant de divers horizons politiques. Des militants venus du maoïsme, du castrisme et du trotskysme militèrent dans ses rangs et essayèrent d'influer sur sa politique. L'ETA prit pendant un temps des orientations tiers-mondistes. Sous l'influence des maoïstes et des trotskystes du Secrétariat unifié de la Quatrième internationale, elle adopta un langage plus ouvriériste, voire marxisant. Mais elle continuait pourtant de présenter les fondateurs du PNV comme des progressistes et à refuser toute référence à la lutte de classe jugée par principe "trop réformiste". C'est que, pour les dirigeants de l'ETA, l'ennemi restait l'État espagnol et non la bourgeoisie. Et face à un mouvement ouvrier qui se reconstituait, leur objectif était de tenter d'intégrer la classe ouvrière à la lutte de "libération nationale", mais pas de reprendre à leur compte les intérêts de la classe ouvrière. On parla de "conscience nationale de classe", on inventa la notion de "peuple basque travailleur". C'était là autant de façons de réaffirmer les objectifs nationalistes du mouvement.

L'absence de courants radicaux dans le mouvement ouvrier laissant aux nationalistes de l'ETA le champ libre, le radicalisme de leur politique leur donna du crédit dans l'ensemble de la population ouvrière, y compris parmi les ouvriers non basques qui vivaient au Pays basque et hors du Pays basque. Et il est caractéristique que le courant trotskyste venu de l'ETA, qui a milité au Pays basque, n'ait pas su définir une politique indépendante de celle des nationalistes.

La détermination, le radicalisme et le rayonnement de l'ETA ne changeaient rien au fond du problème et au fait que l'ETA se proposait de mettre en place un pouvoir dont l'appareil militaire, qu'elle constituait dans la lutte armée, était destiné à devenir l'épine dorsale. Elle entendait mettre en place un État basque indépendant. La scission qui se fit à la fin du franquisme entre l'ETA militaire (dite ETA- m) et l'ETA politico-militaire (ETA-pm) reposait sur l'importance plus ou moins grande donnée par certains dirigeants à l'action de masse mais aucune de ces deux branches ne remettait en cause les objectifs nationalistes du mouvement.

Quant au recours au terrorisme, il supposait l'existence de commandos armés clandestins échappant à tout contrôle de la population et capables de tenir tête, voire de s'imposer au pouvoir central et de l'emporter au sein du mouvement nationaliste. Les années qui suivirent allaient montrer en quoi cette politique aboutissait à une impasse.

La logique des affrontements entre le pouvoir et l'État : une impasse sanglante

Parce qu'il avait imposé autoritairement une Espagne "une et grande", parce qu'il avait prétendu bâillonner par une répression féroce toutes les formes d'opposition, le régime franquiste avait en quelque sorte donné aux organisations séparatistes et terroristes ETA-m et ETA-pm la possibilité d'acquérir une audience et un crédit politique bien au-delà du Pays basque.

A la fin de la dictature, les hommes politiques qui dirigèrent le pays dans la période de transition craignaient que celle-ci s'accompagne d'une ébullition sociale. Les événements qui se déroulèrent au même moment au Portugal voisin, après le renversement par l'armé du régime de Caetano, montraient que cette crainte était fondée.

Le problème des "autonomies" régionales fut un remarquable instrument de diversion. Le gouvernement Suarez alla rechercher en France l'ancien chef du gouvernement catalan de 1936-1939, Tarradellos, pour en faire le président d'une "généralité" ressuscitée par un coup de baguette magique. Cette politique visant à créer des entités autonomes ne concerna pas seulement les trois régions "historiques" (la Catalogne, le Pays basque, la Galice) où des statuts d'autonomie avaient existé ou avaient été envisagés dans les années trente, mais tout le pays.

La nouvelle constitution consacra l'existence de l'autonomie de l'Andalousie, de l'Aragon, du pays valencien et de bien d'autres.

Il n'est pas sûr que les populations ainsi concernées aspiraient toutes à l'autonomie (même si le problème catalan était lui aussi susceptible de causer bien des problèmes au niveau du gouvernement). Mais celle politique rencontra, en revanche, l'assentiment de la petite bourgeoisie, de tous les courants politiques de gauche, et même d'extrême gauche. Pour les uns, parce qu'ils y voyaient une source possible de fonctions, de mandats et de sinécures divers, pour les autres, parce qu'ils étaient simplement sensibles aux courants à la mode dans ce milieu.

Toujours est-il que ce dérivatif fonctionna à merveille.

Le problème basque fut l'exception. Mais sur ce terrain les difficultés vinrent des sommets de l'appareil d'État et en particulier des instances dirigeantes de l'État espagnol, des plus hauts dignitaires de l'armée et de la police issus de l'appareil d'État franquiste et qui restaient en place.

Si les sommets dirigeants de l'État espagnol étaient prêts à accepter la libération des prisonniers basques et à discuter d'un statut d'autonomie pour trois des quatre provinces basques, ils se refusaient à toute négociation avec l'ETA tant que celle-ci n'aurait pas déposé les armes, de même qu'ils se refusaient à reconnaître le droit à l'autodétermination du peuple basque.

Le statut d'autonomie dit de Guernica négocié avec le PNV, accordait à un Pays basque composé des trois seules provinces de Biscaye, d'Alava et de Guipuzcoa (à l'exclusion de la Navarre) des droits et une autonomie comparables à ceux qui lui avaient été reconnus en 1936. La mise en place d'une police basque coexistant et collaborant avec la police de l'État central devait se faire progressivement. Mais le refus de reconnaître l'ETA comme un interlocuteur, d'accepter de discuter du rattachement de la Navarre au Pays basque et de reconnaître le droit à l'autodétermination constituait un veto de principe des sommets dirigeants que n'osa enfreindre aucun des gouvernements qui se sont succédé depuis 1976. Du même coup, la question basque se trouvait placée dans une impasse car il ne fut pas question pour les dirigeants de l'ETA de capituler.

L'ensemble de la classe politique reprenait l'idée que dans une Espagne désormais démocratique, la lutte armée n'était plus justifiée. Mais l'ETA, exclue du jeu politique, choisit de défendre son existence en recourant systématiquement aux méthodes terroristes. Elle décidait ses actions indépendamment de ce que pouvait vouloir et revendiquer la population basque dont elle estimait représenter les aspirations. Néanmoins une fraction non négligeable de la population basque continuait incontestablement à se reconnaître dans cette organisation qui, quelques années plus tôt, avait entraîné dans la lutte contre la dictature des dizaines de milliers de jeunes. Car toutes les familles populaires au Pays basque avaient un père, un fils, un voisin, un ami victime de la dictature.

L'ETA, pour s'imposer, multiplia les attentats qui firent 88 morts en 1978, 119 en 1979. Elle pesait dans la vie politique. Le Parti nationaliste basque (le PNV) montra à diverses reprises qu'il était sensible à sa pression, comme par exemple quand il refusa d'approuver la constitution de 1978. Mais cela ne l'empêcha cependant pas, en 1979-1980, de se déclarer favorable à l'adoption du statut d'autonomie proposé par le pouvoir. A partir de cetteépoque, l'ETA-militaire, avec son prolongement légal Herri Batasuna, fit cavalier seul.

Les objectifs de l'ETA restaient la constitution d'un "État indépendant, incluant la Navarre et le Pays basque français". Elle demandait une négociation sur la base des six points, dits de l'alternative KAS (coordination patriote socialiste). S'ajoutaient à la revendication précédente, la libération des prisonniers, la légalisation des partis indépendantistes, le départ des "forces d'occupation" et de toutes les forces militaires et policières de l'État central, l'amélioration des conditions de vie ouvrières, le renforcement immédiat du statut d'autonomie et la reconnaissance du droit à l'autodétermination.

La politique sur le problème basque décidée par les politiciens de droite au pouvoir durant les premières années du post- franquisme ne rencontra pas d'opposition déterminée de la part des dirigeants de la gauche. Ceux-ci se contentaient de critiquer le gouvernement pour son intransigeance. En 1981-1982, Felipe Gonzalez, le dirigeant du Parti socialiste, avait bien promis de régler le problème basque de façon définitive mais, une fois au pouvoir, il ne revint sur aucune des positions des gouvernements précédents. Dès décembre 1982, Felipe Gonzalez déclarait que "l'armée est la colonne vertébrale de l'État". Et ce fut vis- à-vis de l'armée que Felipe Gonzalez choisit de montrer sa fermeté contre l'ETA. Il n'était pas question pour lui de prendre le risque de mécontenter les militaires en accordant aux Basques de nouvelles libertés, en luttant réellement contre l'emploi de la torture, en traitant plus dignement les prisonniers de l'ETA. Il se contenta de préparer un plan pour les "repentis" qui renonçaient à la lutte armée leur promettant une réinsertion sociale. Mais l'ETA est une organisation composée de militants qui ne pliaient pas devant ces pressions.

L'essentiel de la politique de Felipe Gonzalez visait à démanteler coûte que coûte l'ETA militaire. Avec la complicité de la police française furent mis sur pied des "Groupes anti- terroristes de Libération", les GAL, recrutés parmi la pègre française et agissant en accord avec la police espagnole. Des accords avec le gouvernement français aboutirent à l'extradition de dizaines et de dizaines de réfugiés basques qui, livrés au gouvernement espagnol, allaient connaître le sort de centaines d'autres prisonniers. Des mesures anti-terroristes furent prises. Mais en quatorze ans de pouvoir, les socialistes n'ont rien réglé. La répression, la liquidation de nombreux dirigeants de l'ETA n'ont pas empêché la multiplication des attentats, les prises d'otages organisées par les commandos, les représailles contre les gardes civils, les gardiens de prison ou les patrons qui refusent de financer l'ETA.

Lors des élections de 1996, le Parti populaire a fait de la radicalisation de la lutte contre l'ETA un de ses principaux thèmes de campagne, promettant qu'il saurait en finir avec le terrorisme de l'ETA. Mais les faits récents permettent d'en douter.

Devant le regain du terrorisme aveugle de l'ETA, la classe politique a réagi en menant une politique d'union sacrée en quelque sorte. Cette politique est d'ailleurs une sorte de tradition en Espagne, depuis le consensus général sur la constitution (y compris la forme monarchique du régime), en passant par les accords de la Moncloa, qui instauraient quelques mois plus tard une politique d'austérité pour la classe ouvrière avec l'accord de tous les partis politiques, PCE compris. Cette unanimité s'est traduite en 1987 par un pacte d'unité anti-terroriste. Elle se manifeste aussi depuis plusieurs années par l'organisation de manifestations imposantes où l'on voit défiler en tête de cortège, côte à côte, les dirigeants politiques de tous les partis. Cela n'a pas réussi à isoler totalement l'ETA. Herri Batasuna, dont les liens avec l'ETA sont réels, continue de recueillir 12 % des voix. C'est moins qu'il y a dix ans où ses scores atteignaient voire dépassaient les 15 % mais cela veut dire que l'ETA reste une force qui pèse encore au Pays basque et sur l'ensemble de la vie politique espagnole.

Un problème qui tire en arrière toute la société espagnole

Vingt deux ans après la mort de Franco, la question basque pèse encore, de façon majeure, sur la situation politique espagnole. La bourgeoisie espagnole pourrait tout à fait prendre le risque d'accorder aux Basques le droit à l'autodétermination, de permettre à la population navarraise d'être consultée sur son rattachement ou pas au Pays basque et de voir le gouvernement central accepter de traiter ouvertement avec l'ETA. Le choix d'une telle voie ne coûterait sans doute pas plus cher aux classes dirigeantes d'Espagne que la guerre larvée qui perdure. Mais, comme nous l'avons vu, l'appareil d'État espagnol hérité du franquisme se refuse à légitimer une organisation qui le défie depuis plus de quarante ans.

Depuis des années, les gouvernements successifs proclament périodiquement que l'ETA est démantelée, décimée, isolée politiquement, coupée de la population. Et pourtant on la voit régulièrement resurgir et intervenir. Sa base sociale s'est rétrécie, entre autres parce que le statut d'autonomie a satisfait une partie des revendications de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie basques. Mais l'ETA reste encore une force politique importante au Pays basque. Les résultats électoraux de Herri Batasuna le montrent. Comme le montrent les manifestations que l'ETA est capable d'organiser périodiquement. Même si la désapprobation à l'égard des méthodes de l'ETA se manifeste plus ouvertement et plus largement, les militants indépendantistes continuent d'être perçus au Pays basque et dans le reste de l'Espagne comme des combattants et non comme des délinquants ou des mafieux. Et une partie de la population du Pays basque se sent solidaire d'eux face à la répression dont ils sont l'objet, une répression digne de celle que les militants basques subissaient sous la dictature franquiste.

Les lois anti-terroristes de la démocratique Espagne permettent une longue garde à vue dans des commissariats où la torture est monnaie courante. Les prisonniers, souvent condamnés à des peines de plusieurs années, voire de plusieurs dizaines d'années sont, au mépris de la loi d'ailleurs, dispersés dans des prisons aux quatre coins du pays où leurs familles peuvent difficilement venir les voir.

Les dirigeants de l'Espagne soi-disant démocratique n'hésitent pas à violer leur propre légalité en constituant, comme nous l'avons vu, des commandos parallèles qui, avec l'aval des autorités espagnoles et internationales (françaises en particulier), ont le feu vert pour organiser de véritables chasses à l'homme et débusquer, arrêter ou assassiner des présumés terroristes. Et lorsqu'un détenu meurt ou se suicide dans un commissariat ou une prison, il n'est pas rare que les autorités bloquent toute enquête.

Cette violence-là venue d'en haut ne rend pas plus juste la politique de terrorisme de l'ETA, mais elle permet de comprendre pourquoi aujourd'hui encore l'ETA dispose d'appuis dans la population et suscite des réactions de solidarité. Réactions qui s'expliquent aussi par le fait qu'au Pays basque une fraction non négligeable de la population pense que même si l'indépendance n'est pas l'issue souhaitable et qu'il faut en finir avec le terrorisme, il serait juste de reconnaître l'ETA comme un interlocuteur.

Cependant le combat que mène aujourd'hui l'ETA apparaît de plus en plus comme un combat singulier où cette organisation, en tant qu'appareil militaire, défend sa survie sans tenir compte de que veut la population, y compris la population basque.

En ce sens l'ETA ne joue plus le rôle qu'elle a pu jouer dans la société espagnole dans les années soixante-dix où les reculs qu'elle a imposés au pouvoir dictatorial de Franco ont constitué un encouragement pour toutes les forces d'opposition.

La voie dans laquelle l'ETA a continué son combat ne va pas dans le sens de la défense des intérêts des exploités en Espagne. L'ETA continue de développer au Pays basque une propagande nationaliste réactionnaire qui contribue à diviser la classe ouvrière. Elle n'est pas seule à le faire. Les autres partis nationalistes qu'ils soient basques, catalans, andalous, galiciens ou autres concourent eux aussi à mettre les travailleurs à la traîne de la bourgeoisie de chaque région et à les dresser les uns contre les autres en invoquant de ridicules frontières régionales héritées d'un autre âge, voire complètement artificielles. La classe ouvrière d'Espagne, qui depuis des années subit les effets de la politique anti-ouvrière menée par l'ensemble de la bourgeoisie espagnole et par les gouvernements centraux ou régionaux, a tout à perdre à l'exacerbation de ce chauvinisme de région et rien à gagner au développement d'un sentiment anti-basque qui accompagne le rejet du terrorisme.

Et puis dans un contexte de recul des luttes sociales et politiques, les réflexes de crainte et de défense d'une partie de la population peuvent être utilisés comme un facteur d'union de la population derrière le gouvernement. Lors d'un interview au journal Le Monde, Jaime Mayor Oreja, l'actuel ministre de l'Intérieur, déclarait : "la lutte contre le terrorisme est devenue une élément d'unité nationale formidable. L'État nous unit chaque fois davantage". Il faut bien sûr faire la part du triomphalisme de ce politicien qui comme tant d'autres n'en finit pas de se vanter d'avoir réduit l'ETA à l'impuissance pour être démenti quelques jours plus tard par la nouvelle d'un attentat. Mais il est vrai que cette sorte d'union sacrée mise en place par les dirigeants politiques et qui contribue à justifier les restrictions des libertés, à raviver les idées réactionnaires favorables au retour à la peine de mort et au développement d'idées et de comportements conformistes et intolérants, tire la société en arrière.

La classe ouvrière espagnole n'a pas intérêt au développement des idées nationalistes. Le combat de l'ETA n'est pas son combat, les méthodes de l'ETA ne sont pas les siennes. Mais elle ne doit pas se tromper d'ennemi et s'aligner derrière ceux qui prétendent gouverner démocratiquement alors qu'ils refusent de reconnaître le droit à l'autodétermination et recourent dans la lutte contre les militants de l'ETA aux méthodes qu'ils utiliseront demain contre tous ceux qui oseront s'affronter à eux.

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