Afrique du Sud - Tensions et contradictions au sein de l'alliance au pouvoir, dirigée par l'ANC01/09/19991999Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1999/09/45.png.484x700_q85_box-16%2C0%2C577%2C810_crop_detail.png

Afrique du Sud - Tensions et contradictions au sein de l'alliance au pouvoir, dirigée par l'ANC

L'Afrique du Sud est l'un des rares pays au monde à compter un parti communiste puissant qui, jusqu'à présent, continue à arborer la faucille et le marteau et à se revendiquer de sa tradition communiste tradition bien sûr marquée, comme pour tous les partis communistes, par la dégénérescence stalinienne de l'Internationale Communiste. Qui plus est, le Parti Communiste Sud-Africain (SACP) fait partie de la coalition au pouvoir, coalition dirigée par le Congrès National Africain (ANC) dont le troisième pilier est COSATU, la principale confédération syndicale du pays.

Ces particularités de la situation politique en Afrique du Sud ont leurs racines dans le passé récent du pays puisque cette coalition n'est au pouvoir que depuis cinq ans. En 1994, elle succéda au régime de l'apartheid qui, depuis 1948, gouvernait le pays sur la base d'un système complexe de lois ségrégationnistes qui privaient l'écrasante majorité de la population des droits les plus élémentaires au profit des 15 % de la population que constituait la minorité blanche. A partir du début des années soixante-dix, ce système raciste constitua le facteur déclenchant d'une série d'explosions sociales auxquelles participa une fraction importante de la population pauvre, et plus particulièrement la classe ouvrière noire, relativement nombreuse et concentrée en Afrique du Sud. Ce furent ces explosions, et l'incapacité du régime raciste à y mettre fin par la répression, qui conduisirent au démantèlement progressif de l'apartheid sous la pression de l'impérialisme à partir de 1990. Mais la population pauvre n'a pas eu pour autant son mot à dire dans la mise en place de l'après-apartheid. Celle-ci fut négociée pendant quatre ans entre les représentants de la bourgeoisie sud-africaine et ceux des organisations qui s'étaient portées à la tête de la lutte des masses contre l'apartheid c'est-à-dire principalement l'ANC, le SACP et COSATU. Après s'être entendues sur des institutions et un mécanisme de transition politiques destinés à protéger les intérêts des bourgeoisies sud-africaine et impérialistes, les deux parties arrivèrent à un accord qui ouvrit la voie à la première élection multiraciale de l'histoire du pays, le 27 avril 1994. Lors de cette élection, l'ANC présenta sur ses listes plusieurs centaines de candidats membres du SACP et de COSATU, ce qui lui assura une majorité écrasante, grâce au soutien de l'électorat noir, très largement majoritaire dans le pays. A la suite de quoi l'ANC forma le premier gouvernement multiracial du pays dans lequel, conformément à l'accord politique signé, furent inclus des représentants des partis de l'époque de l'apartheid.

Cinq ans après, en juin de cette année, la première élection destinée à renouveler les instances parlementaires élues en 1994 a donné une majorité encore plus écrasante à la coalition dirigée par l'ANC. Son score est passé de 62,6 % à 66,4 % des voix. Les forces politiques héritées de l'époque de l'apartheid se sont montrées incapables d'apparaître comme une opposition crédible. Le parti au pouvoir sous l'apartheid, rebaptisé "Nouveau" Parti National (NNP), n'a recueilli que 6,9 % des voix, contre 20,4 % en 1994. Le Parti Démocratique (DP), le parti des Blancs libéraux sous l'apartheid, n'a pas fait beaucoup mieux. En reprenant à son compte une partie des thèmes réactionnaires du NNP comme le rétablissement de la peine de mort, l'anti-syndicalisme et l'anti-communisme , le DP a sans doute réussi à mordre un peu sur l'électorat du NNP, mais sans parvenir à faire mieux que 9,5 % des voix. En fait, aucun des quinze partis d'opposition n'a réussi à franchir le cap des 10 %.

Pourtant, le succès électoral de la coalition au pouvoir s'est accompagné d'une importante désaffection de la part de l'électorat.

On peut, par exemple, s'interroger sur la chute considérable du nombre d'électeurs inscrits, qui est passé de 23,7 millions en 1994 à 18 millions à peine en 1999. Les difficultés liées au nouveau mode d'inscription (codage des papiers d'identité par code-barre) ne peuvent expliquer à elles seules la "disparition" de près de 6 millions de personnes, soit plus du quart de l'électorat.

La seule conclusion qu'on puisse en tirer, et qui est corroborée par les observations publiées dans la presse avant les élections, c'est que beaucoup d'électeurs potentiels, en particulier parmi les jeunes, n'ont pas vu d'intérêt à s'inscrire sur les listes électorales. Et quand une fraction aussi importante de la population choisit de tourner le dos au bulletin de vote alors que ce n'est que la deuxième fois de son histoire qu'elle a la possibilité de voter, cela ne peut que donner la mesure de sa déception.

Le mécontentement face à la politique de la coalition au pouvoir s'exprime d'ailleurs depuis des années dans les propres rangs de cette coalition. Il n'y a là rien de nouveau en soi. L'alliance a eu ses "dissidents" dans le passé, bien avant qu'elle arrive au pouvoir, en particulier lorsque, dans les années quatre-vingt, bien des militants de COSATU revendiquaient la nécessité pour la classe ouvrière de faire entendre sa propre voix sur le plan politique, indépendamment de la direction nationaliste de l'ANC, voire du SACP dont la politique ne se distinguait guère. Mais ces "dissidents" furent toujours marginalisés (voire éliminés) au nom de l'unité qui, disait-on, devait être maintenue à tout prix face au régime de l'apartheid. Aujourd'hui pourtant, ce prétexte ne peut plus être utilisé pour faire taire l'opposition qui se fait jour dans les rangs de la coalition au pouvoir. La récente réapparition de critiques à l'encontre de la politique gouvernementale à l'intérieur du SACP et du COSATU ne s'est pour l'instant traduite, autant qu'on puisse en juger, que par une série de luttes internes entre les différentes factions. Mais il n'est pas exclu que certains de ces courants cherchent, à un moment ou un autre, à exprimer le mécontentement qui existe dans la population pauvre face à la politique anti-ouvrière menée par la coalition.

Aux origines de l'alliance entre l'ANC et le SACP

Les relations entre l'ANC et le SACP sont très anciennes. Elles remontent au milieu des années vingt, quand la direction stalinienne de la Troisième Internationale enjoignit aux partis communistes des pays colonisés de courtiser les forces nationalistes. En Afrique du Sud, l'un des premiers militants noirs du Parti Communiste fut élu secrétaire général de l'ANC en 1927.

Mais c'est après la Seconde Guerre mondiale que ces relations furent formalisées sur le plan organisationnel. En 1950, deux ans après l'arrivée au pouvoir du Parti National et l'instauration de l'apartheid, la Loi sur l'Eradication du Communisme interdit le Parti Communiste, contraignant celui-ci à la clandestinité. Néanmoins, les militants du SACP poursuivirent une activité légale au sein de l'ANC, qui n'avait pas été interdite, ainsi que dans diverses organisations qui lui étaient liées (Congrès Indien Sud-Africain, Congrès des Peuples Métis, et pour les Blancs, Congrès des Démocrates) ou une activité semi-légale au sein du petit Congrès Sud-Africain des Syndicats (SACTU, dirigé alors par des militants du SACP).

En 1960, ce fut au tour de l'ANC d'être interdite, ce qui amena sa direction à adopter une stratégie plus radicale. En 1961, l'ANC mit sur pied une organisation militaire (Umkhonto weSizwe, "le fer de lance de la nation"), dont le "commandant en chef" devint Nelson Mandela. Son rôle devait être d'organiser des sabotages visant particulièrement les organes administratifs de l'apartheid ou encore des "cibles économiques", tels que des pylônes électriques par exemple. Les militants du SACP jouèrent un rôle décisif dans cette activité. De par leur formation, ils étaient mieux préparés à ce type d'activité clandestine et disposaient d'une organisation disciplinée et bien structurée qui faisait défaut à l'ANC. Et surtout, le SACP bénéficiait, grâce à ses liens avec l'Union Soviétique, de moyens importants en termes de financement, de formation et de contacts avec les mouvements nationalistes des pays voisins.

Le travail illégal renforça les liens entre le SACP et l'ANC. A la fin des années soixante, le SACP jouait un rôle si important dans Umkhonto weSizwe et dans l'appareil de l'ANC en exil dans les pays frontaliers de l'Afrique du Sud qu'il en constituait la véritable colonne vertébrale, au point d'assumer la direction de son aile militaire. Par la suite, c'est grâce au contrôle qu'il exerçait sur les camps d'entraînement de l'ANC dans les pays frontaliers que le SACP put recruter au bénéfice de l'ANC, mais aussi pour son propre compte, parmi les nombreux jeunes qui avaient fui la répression après les émeutes de 1976 à Soweto et dans les autres townships. De sorte que, dans les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, alors que les deux organisations existaient principalement en exil, ce fut le SACP qui fut la force motrice de l'ANC, une force complètement intégrée dans l'ANC et qui tendait à en dominer la direction.

De temps à autre, il y avait bien sûr des réactions anti-communistes et des luttes de tendances à l'intérieur de l'ANC. Mais dans l'ensemble, même sans tenir compte du soutien matériel que l'ANC recevait de l'Union Soviétique grâce au SACP, rien dans la politique de ce dernier ne gênait les nationalistes de l'ANC. Depuis la dégénérescence stalinienne de l'Internationale Communiste, les partis communistes des pays "coloniaux" prônaient la théorie de la révolution "par étapes". En résumé, les partis communistes étaient appelés à soutenir sans réserve la lutte des bourgeoisies nationales contre l'impérialisme pour accomplir la "révolution démocratique nationale" (première étape). C'est seulement une fois que la bourgeoisie nationale d'un pays pauvre s'était emparée du pouvoir et était en mesure de développer l'économie nationale et les institutions démocratiques que le parti communiste pouvait entreprendre la lutte pour le socialisme au nom de la classe ouvrière (deuxième étape). L'Afrique du Sud était présentée comme un cas à part, où l'apartheid représentait "un colonialisme d'un type particulier". La tâche du SACP consistait donc d'abord à vaincre l'apartheid, en laissant de côté tout objectif social. Cette orientation signifiait que le SACP devait unir ses forces à celles des groupes qui combattaient l'apartheid, c'est-à-dire à l'ANC, et subordonner les intérêts de la classe ouvrière à ceux des petits-bourgeois noirs qui aspiraient à devenir ses futurs exploiteurs les nationalistes n'avaient rien à redire à cela.

COSATU et le SACP

COSATU naquit de l'explosion du militantisme ouvrier des années quatre-vingt. Les militants qui dirigèrent les luttes de cette période avaient eux-mêmes été formés par les événements des années soixante-dix, époque où la mobilisation ouvrière avait été pour ainsi dire permanente avec des vagues successives de grèves spontanées et l'émergence de nombreux syndicats dans tous les secteurs de l'économie.

Cette vague militante avait été assez puissante pour qu'en 1979, le régime d'apartheid se sente contraint d'accorder aux syndicats une reconnaissance officielle, bien que limitée. De nombreux syndicats s'unirent alors pour former l'un des précurseurs du COSATU, la fédération des syndicats sud-africains (FOSATU). Ces événements se produisirent hors du contrôle de l'ANC et du SACP qui construisaient alors leur appareil en exil et étaient pratiquement absents de la scène à l'intérieur du pays.

Le militantisme ouvrier des années quatre-vingt fut encore plus déterminé. Les premières années de la décennie virent la constitution du syndicat national des mineurs (NUM) qui dirigea, en 1984, une grève salariale de 45 000 mineurs. Le conflit fut marqué par des batailles rangées avec la police, qui firent neuf morts parmi les grévistes et menèrent le pays au bord de la grève générale. C'est essentiellement grâce à de telles luttes que le régime de l'apartheid (sous la pression des grands groupes miniers) fit d'importantes concessions, y compris l'abolition des lois sur les passeports intérieurs (qui limitaient considérablement la liberté de circulation de la population noire à l'intérieur du pays). C'est au plus fort de cette nouvelle vague de mobilisation, en 1985, que COSATU fut formé par les grands syndicats qui venaient de se créer (dont le puissant NUM) et des syndicats indépendants plus petits qui constituaient précédemment FOSATU.

Après l'impressionnante démonstration de force que venait de faire la classe ouvrière, les idées syndicalistes se répandirent parmi la nouvelle génération de militants ouvriers. Ces "ouvriéristes", comme on devait les appeler par la suite, avaient pris conscience de la force que représentaient leurs luttes collectives et ne voyaient pas l'utilité d'organisations politiques extérieures au COSATU, d'autant que ces organisations n'avaient joué aucun rôle dans ces luttes. Par ailleurs, ils avaient une conscience de classe très aigüe et estimaient avoir peu de choses en commun avec les "professeurs" en exil qui les abreuvaient de slogans nationalistes et leur proposaient de demander aux gouvernements étrangers ainsi qu'aux Nations Unies d'isoler le régime d'apartheid. Pour ces deux raisons, ils se méfiaient des militants de l'ANC et du SACP qui commençaient à réapparaître sur le terrain. Mais le SACP avait un immense avantage dans l'opération qu'il lança pour gagner de l'influence à l'intérieur de COSATU : il disposait d'une organisation et de nombreux militants formés en exil qu'il pouvait envoyer s'embaucher en usine pour occuper des postes dans les syndicats naissants.

Mais surtout, aucune organisation politique ne se montra capable de proposer une perspective de classe aux militants récemment politisés de COSATU une perspective qui fut une alternative crédible à la perspective nationaliste proposée par l'ANC-SACP. Certains militants tentèrent pourtant de contrer l'influence grandissante des nationalistes. Influencés pour la plupart par la mouvance trotskyste (on les appelait les "internationalistes"), ils étaient peu nombreux et la tâche à laquelle ils étaient confrontés était écrasante par rapport à leurs forces réelles sur le terrain. Mais surtout, au lieu de défendre la nécessité d'un parti ouvrier capable d'entraîner la population pauvre derrière la classe ouvrière dans la lutte pour renverser le régime d'apartheid et transformer les relations sociales, ces militants finirent par rechercher le soutien des "ouvriéristes" sans critiquer leurs idées, ce qui permit à l'ANC et au SACP de monopoliser la lutte contre l'apartheid.

Au milieu des années quatre-vingt, le gouvernement de l'apartheid, confronté à la révolte permanente de la population noire, se mit ouvertement en quête d'une porte de sortie et fit des offres de négociation à l'ANC. Cette seule idée ne pouvait que susciter la méfiance dans les rangs de COSATU. Un courant opposé à toute négociation avec le régime apparut et s'affirma partisan de la prise du pouvoir par les organisations anti-apartheid.

La gauche révolutionnaire, dont la tâche aurait dû être de proposer une perspective à ce courant d'opposition, fit alors la démonstration qu'elle était elle-même pleine d'illusions quant aux nationalistes. En novembre 1989, un magazine proche du mouvement trotskyste publié en exil, Free Azania, écrivait par exemple : "Il ne pourra jamais y avoir en Afrique du Sud de gouvernement de coalition regroupant l'ANC et la bourgeoisie, même si c'est là le plus ardent désir de nombreux dirigeants de l'ANC. Autrement dit, nous ne pouvons imaginer de situation qui permettrait l'établissement d'un gouvernement de l'ANC sur des bases bourgeoises." Ces militants trouvaient toutes sortes de justifications "théoriques" à ces affirmations : par exemple, que l'apartheid était vital pour les profits de la bourgeoisie sud-africaine et donc que la chute de l'apartheid signifierait l'effondrement de la classe capitaliste ni plus ni moins. Evidemment, c'était là faire abstraction des possibilités que le marché mondial pouvait offrir à la grande bourgeoisie d'Afrique du Sud. Mais cela revenait surtout à sous-estimer la capacité des petits-bourgeois nationalistes à transformer leur "nation" en main-d'oeuvre corvéable à merci, à leur profit et au profit de la bourgeoisie sud-africaine et impérialiste.

Néanmoins, il découlait de ce raisonnement que le processus de négociations, s'il s'engageait, ne pouvait que s'effondrer et que la classe ouvrière s'engouffrerait alors dans la brèche. Il n'y avait donc rien d'autre à faire qu'à... attendre. Mais cela revenait à s'abstenir d'offrir une perspective à tous ceux qui se méfiaient des négociations à venir. Et l'absence de toute alternative permit à l'ANC-SACP de garder son contrôle sur les masses au moment où s'engagèrent ces négociations et pendant toute leur durée. Ce fut durant cette période que le SACP parvint à s'emparer de la direction de COSATU et de ses principaux syndicats. Une nouvelle occasion de secouer l'emprise du nationalisme sur la classe ouvrière avait été perdue.

La coalition au pouvoir

Tout au long des interminables négociations qui suivirent, l'ANC abandonna de fait son langage radical, y compris les objectifs très modérés mentionnés par sa "Charte pour la liberté" par exemple, les vagues références aux nationalisations et au "partage de la terre entre ceux qui la travaillent". L'ANC se mit à apparaître comme le parti bourgeois qu'il était réellement. Cela n'empêcha pas l'unité organique entre l'ANC et le SACP de se poursuivre, même si les militants et sympathisants du SACP croyaient encore sans doute que le parti restait fidèle à son objectif de socialisme "pour plus tard". Il y avait en fait une sorte de division du travail entre les deux organisations. Dans les négociations, il était impossible de les distinguer, mais à l'extérieur des salles de réunion, le SACP accentuait son image de parti radical, brandissant le drapeau rouge dans tous les rassemblements de masse, en particulier aux funérailles de ses membres tués lors de massacres dans les townships. Cette apparence de radicalisme lui attira la sympathie des jeunes et des travailleurs qui voyaient avec inquiétude ce qu'ils considéraient comme une "transformation" de l'ANC. Le SACP fournissait ainsi à l'ANC une caution de gauche bien utile, tout en canalisant dans ses rangs l'énergie de ceux qui, autrement, auraient pu chercher une façon de combattre le compromis en préparation avec les anciens dirigeants de l'apartheid. Du coup, le SACP se rendait indispensable à l'ANC en apparaissant comme la seule force capable de contrôler la classe ouvrière et la jeunesse radicalisée.

Dans le "gouvernement d'unité nationale" formé par Mandela après l'élection multiraciale de 1994, la grande majorité des postes (29 sur un total de 39) fut occupée par l'ANC. Mais un subtil équilibre fut maintenu entre les différentes composantes de la coalition. Des dirigeants connus du SACP se virent confier des ministères clés sur le plan politique comme ceux du Logement (Joe Slovo), de la Défense (Ronnie Kasrils, ministre délégué) ou des Travaux Publics (Jeff Radebe). L'ancien secrétaire général du COSATU, Jay Naidoo, fut nommé responsable du nouveau programme économique, ce "Programme de Reconstruction et de Développement" (RDP) qui devait inévitablement provoquer des tensions avec les syndicats. De même, au parlement national, qui comptait 400 sièges, 76 des députés de la coalition étaient des syndicalistes de COSATU, désignés par la centrale pour être candidats sous l'étiquette ANC, et 80 autres des membres du SACP, eux aussi élus sous l'étiquette ANC.

Il n'est pas inutile de rappeler ce qu'était le "Programme de Reconstruction et de Développement", surtout quand, aujourd'hui, les opposants à la politique du gouvernement le présentent comme un programme redistributif, voire socialiste, vers lequel il faudrait revenir.

Le but du "Programme de Reconstruction et de Développement" était de réintégrer l'Afrique du Sud dans le marché mondial, après l'isolement partiel des dernières années de l'apartheid. Des mesures d'austérité, similaires à celles imposées à d'autres pays du tiers-monde par le FMI, étaient censées convaincre le capital international d'investir en Afrique du Sud. Le secteur étatique devait être réduit de 6 % dans un premier temps et un certain nombre de petites entreprises d'État devaient être privatisées, suivies éventuellement par les grandes entreprises publiques. Pourtant, dans un premier temps, Naidoo lui-même s'opposa à ce qu'on aille trop loin dans les dénationalisations, expliquant aux milieux d'affaires qu'il fallait ménager les travailleurs : "Le défi auquel sont confrontés aussi bien les milieux d'affaires que les travailleurs est celui de réintégrer un marché mondial où règne une compétition sans pitié". Ironiquement, deux ans plus tard, Naidoo devait être chargé de la privatisation de la poste.

Il y avait certainement beaucoup d'illusions dans la population quant au contenu social du "Programme de Reconstruction et de Développement". Il y était question de créer des emplois, de construire des maisons, d'amener l'électricité, l'eau courante et le tout-à-l'égout dans les townships et les régions rurales, et d'assurer gratuitement l'éducation et les soins médicaux de base pour une partie de la population. Or il était impossible de réaliser tout cela sans des investissements massifs. Au moment du lancement du programme, le coût estimé des premiers projets était de 70 milliards de francs, alors que le programme ne disposait que d'un budget annuel de 300 millions ! Naidoo n'avait pas les moyens d'accomplir sa tâche et il le savait. COSATU se lança alors dans une campagne promotionnelle de soutien au "Programme de Reconstruction et de Développement", allant jusqu'à demander à certains délégués de son congrès de 1994 de faire des propositions visant à obtenir des syndiqués qu'ils versent une contribution spéciale au budget du "Programme de Reconstruction et de Développement".

En 1995, pendant que les bureaucrates syndicaux demandaient aux travailleurs de nouveaux sacrifices, une loi fut votée, interdisant les grèves dans les services essentiels et, de surcroît, rendant illégale toute grève organisée contre des licenciements. Si le gouvernement en était arrivé là, c'était bien parce que les travailleurs réagissaient face à l'austérité du "Programme de Reconstruction et de Développement". En fait, au cours des deux premières années du gouvernement Mandela, le nombre de grèves augmenta, non seulement contre les effets du "Programme de Reconstruction et de Développement", mais aussi parce que les travailleurs étaient bien décidés à obtenir leur dû maintenant que l'apartheid avait pris fin.

En 1996, il devint clair que les investisseurs étrangers continuaient à considérer l'Afrique du Sud comme un pays à "haut risque". Au lieu de s'y investir, les capitaux fuyaient le pays, d'autant plus facilement que les contrôles sur les mouvements de capitaux existant sous l'apartheid avaient été levés. Un nouveau programme économique fut alors élaboré, le programme dit "pour la croissance, l'emploi et la redistribution" (GEAR).

Le but affirmé du programme "pour la croissance, l'emploi et la redistribution" était d'arriver à une croissance annuelle de 6 % pour l'an 2 000 et la création de 400 000 emplois. Le contenu du nouveau programme ne différait pas de façon très sensible du "Programme de Reconstruction et de Développement", à ceci près qu'il entendait accélérer le processus de privatisation et déréglementer aussi bien le commerce extérieur que la finance et surtout le marché du travail. Mais en plus, "pour la croissance, l'emploi et la redistribution" exigeait une réduction sévère des dépenses publiques, et en particulier du budget déjà bien maigre réservé au programme de développement social. Mandela expliqua bien que "pour la croissance, l'emploi et la redistribution" ne remettait pas en cause les réformes sociales promises par le "Programme de Reconstruction et de Développement", le ministère chargé de leur mise en oeuvre n'en fut pas moins supprimé.

Alors que le budget consacré aux programmes sociaux était ainsi réduit, l'émergence d'une nouvelle génération de capitalistes noirs devenait extrêmement visible. Sans fonds propres, ces aspirants hommes d'affaires s'étaient tournés vers d'autres sources de capitaux, avec le soutien sans réserve du régime et de certaines grandes entreprises du pays. L'une de ces sources était celle offerte par les milliards de francs déposés par les 3,2 millions de syndiqués d'Afrique du Sud dans différentes caisses de retraite et de prévoyance. De nombreux syndicats mirent sur pied leurs propres "fonds d'investissement" et les administrateurs de ces sociétés financières, pour la plupart d'anciens syndicalistes, se mirent à se remplir les poches, dans l'intérêt bien sûr, ou tout au moins c'est ce qu'ils prétendirent, des syndiqués eux-mêmes.

Ce fut ainsi que le NUM, conseillé par Cyril Ramaphosa, son ancien secrétaire général au cours des dernières années de l'apartheid, devenu par la suite millionnaire après 1994, investit 1,5 milliard de francs dans la société Johnnic, une holding du trust minier Anglo American qui offrait une participation de 35 % de son capital aux nouveaux capitalistes noirs. COSATU, pour sa part, entra aussi dans les affaires en créant une société de placement, la Kopano ke Matla ("L'union fait la force"), qui devint rapidement un gros intervenant dans les assurances, la banque et le tourisme.

Ramaphosa résuma très bien la situation en déclarant avec un cynisme qui a dû laisser un goût amer à bien des travailleurs : "C'est le début d'une nouvelle ère pour nous tous. Voilà les syndicats qui se mettent aux affaires pour leur propre compte. (...) Mon syndicat, le NUM, investit et joue un rôle dirigeant dans Johnnic. (...) Je n'ai donc aucun scrupule moral à m'engager sur cette voie nouvelle, parce que j'y travaillerai avec des camarades et que nous nous conformerons à certains principes. Inutile de nous voiler la face : ce faisant, nous allons bien sûr nous enrichir. Mais en même temps, nous dirons que nos syndicats aussi doivent pouvoir s'enrichir. Bientôt, le NUM nagera dans les millions."

Les tours et les détours du SACP

La politique de la direction du SACP a certes consisté à critiquer certains aspects du programme "pour la croissance, l'emploi et la redistribution" mais, en définitive, elle a justifié le développement d'une bourgeoisie noire.

En juin 1997, par exemple, le journal du SACP, The African Communist, discutait la politique du gouvernement favorisant l'émergence d'une bourgeoisie noire de la façon suivante : "Cette bourgeoisie noire ne jouera pas nécessairement un rôle progressiste. En réalité, les hommes d'affaires noirs ont tendance à se montrer paternalistes et sans vergogne à l'encontre des travailleurs (...) ce qui irait à l'encontre des objectifs d'avenir du gouvernement dirigé par l'ANC. Mais ce qui fait de cette bourgeoisie un facteur important dans le contexte actuel, c'est le fait qu'elle ne peut survivre qu'avec le soutien et la protection du gouvernement dirigé par l'ANC. (...) Pour renforcer sa position dans l'économie, et donc son rôle dans la formulation de la politique économique, notre gouvernement doit résoudre le problème du monopole des Blancs en encourageant une diversification de la propriété privée. (...) La "bourgeoisie patriotique" peut être utilisée à cette fin. Ce qui ne signifie pas, comme il est dit plus haut, qu'elle soit nécessairement progressive. Il s'agit là d'une manoeuvre tactique pour donner au gouvernement plus d'autonomie et un meilleur contrôle sur l'économie et sur la formulation de la politique économique."

Le problème est que cette "manoeuvre tactique", pour reprendre les termes de l'article, s'effectue à un coût exorbitant pour la population pauvre. Pour qu'un Ramaphosa puisse faire des millions à la Bourse de Johannesburg, les contrôles sur la circulation des capitaux ont dû être supprimés, et chaque année, 50 milliards de francs, soit l'équivalent de toutes les exportations minières, quittent le pays. Ces milliards manquent dramatiquement pour créer des emplois pour les 38 % de chômeurs du pays (selon le chiffre officiel), pour construire des maisons afin de donner un toit aux quelque trois millions de sans-abri, ou pour donner un coup d'arrêt au développement catastrophique du SIDA. Pour chaque nouveau capitaliste noir qui grimpe dans l'échelle sociale, des centaines de pauvres s'enfoncent encore plus dans la misère.

Et puis, qui est vraiment aux commandes ? Cette nouvelle bourgeoisie parasite noire ou les vieux monopoles capitalistes qui dominaient et continuent à dominer l'économie de l'Afrique du Sud ? Ramaphosa est peut-être le patron de Johnnic (grâce à Anglo American), mais Anglo American possède toujours plus de la moitié des actions de la société ! D'autre part, quels que soient les efforts faits pour encourager la "diversification de la propriété", il faudra bien que les capitaux viennent de quelque part. Et comme les caisses de retraite des travailleurs sud-africains ne peuvent pas tout financer, il faudra bien faire appel à la seule autre source de capital disponible, le marché financier, qui est dominé, en Afrique du Sud comme ailleurs, par un petit nombre de groupes très puissants. Au mieux, les nouveaux capitalistes noirs ne seront que les instruments locaux de ces groupes internationaux (même s'ils se montrent aussi cupides que leurs maîtres). Mais cela ne donnera certainement pas au régime un contrôle accru sur l'économie.

Les contorsions du SACP ne sont pourtant pas du goût de tout le monde à l'intérieur du parti, à en juger par les protestations de Jeremy Cronin, un membre de la direction du parti considéré comme l'un de ses principaux théoriciens : "Au bout du compte, il n'y a aucune garantie qu'une bourgeoisie noire se montre plus patriotique qu'une autre bourgeoisie. De façon générale, la bourgeoisie ne se montre patriotique qu'envers le Royaume du Profit." Ce qui n'empêcha pas Cronin de contredire aussitôt sa critique en ajoutant : "De nombreuses entités, et pas seulement l'État, doivent devenir propriétaires dans le cadre d'une économie socialisée. Nous avons parlé, par exemple, des société para-étatiques, des gouvernements provinciaux, des municipalités, des coopératives, des associations d'habitants de townships et autres collectifs sociaux. Il y a donc, de toute évidence, des possibilités progressistes dans l'achat par les syndicats d'une participation dans Johnnic." Ainsi, un Ramaphosa, qui a empoché des millions de commissions sur des spéculations financières faites avec l'argent des syndicats (dans l'affaire Johnnic, par exemple), aurait toute sa place dans l'idée que se fait Cronin d'une "économie socialisée" ? Bien sûr Cronin n'explique pas ce qu'il y a de socialiste dans ce genre de parasitisme. De même qu'il se garde bien de faire remarquer que c'est justement sous le couvert de syndicats, de municipalités et autres coopératives, qui lui fournissent les fonds, que s'est mise à prospérer cette bourgeoisie noire vis-à-vis de laquelle il dit avoir tant de réserves.

Nouvelles contorsions du SACP

Le virage de l'ANC vers une politique explicitement favorable au marché a cependant conduit le SACP à resserrer ses liens avec COSATU, et réciproquement. C'est ainsi qu'en 1997, lors de son sixième congrès national, COSATU décida de reverser une partie des cotisations de ses membres au SACP. Mais les dirigeants des deux organisations s'empressèrent de souligner qu'il ne s'agissait pas pour eux de former un bloc anti-ANC. Selon Mbuyiselo Ngwenda (dirigeant du deuxième plus grand syndicat de COSATU, celui de la métallurgie), il s'agissait simplement d'unir les forces socialistes à l'intérieur de la coalition pour y définir un programme de transformation sociale, mais pas d'un bloc car, déclara-t-il, "souvenons-nous que l'ANC n'est pas socialiste, mais qu'elle n'est pas anti-socialiste non plus".

En critiquant, les directions du SACP et du COSATU ont déclenché une petite agitation dans leurs organisations qui s'est traduite d'une part par une campagne contre la "gauche" anti-"pour la croissance, l'emploi et la redistribution" et d'autre part par une campagne de cette même "gauche" contre la passivité de leurs organisations face au mesures gouvernementales. Pendant que le gouvernement, dans la plus pure tradition stalinienne, mettait sur pied une commission visant à organiser la chasse aux sorcières contre ses critiques de la "gauche" du SACP (ceux que l'on appelle les "jeunes turcs"), COSATU créait une commission chargée d'examiner les doléances de ses membres à propos de "pour la croissance, l'emploi et la redistribution". Finalement, après avoir admis que le programme "pour la croissance, l'emploi et la redistribution" posait des problèmes du point de vue de la classe ouvrière, la commission de COSATU se contenta d'affirmer la nécessité de renforcer l'influence de la centrale dans la coalition au pouvoir. Evidemment, c'était loin de répondre aux préoccupations des militants anti-"pour la croissance, l'emploi et la redistribution". Ce que beaucoup remettaient en cause, en fait, c'était au contraire la participation du COSATU à la coalition. Et, pour certains d'entre eux en tout cas, la question posée par la situation était, de nouveau, celle de la nécessité d'un parti ouvrier indépendant.

Pourtant, dans la campagne qui a précédé l'élection législative de cette année, toutes ces questions ont été passées sous silence. L'année dernière, le secrétaire général du COSATU avait bien expliqué qu'il ne serait pas juste de se contenter de voter pour l'ANC juste "parce que nous avons le sens de l'histoire", évoquant la possibilité que COSATU présente ses propres candidats face à ceux de l'ANC. Mais lorsqu'est venue, cette année, la période électorale, la direction de COSATU a oublié ces propos pour lever une taxe sur chaque syndiqué afin de remplir les caisses électorales de l'ANC.

Le chemin suivi par le SACP a été tout aussi tortueux. Lors de son congrès de 1998, son secrétaire général, Blade Nzimande, avait critiqué la politique de l'ANC au gouvernement de façon assez sévère. Il avait, par exemple, expliqué que "les avancées de la Révolution Démocratique Nationale en cours ne peuvent être poursuivies tant que l'essentiel de la richesse de l'Afrique du Sud reste entre des mains privées" et que "l'objectif d'une liberté et d'une libération plus grandes ne peut être atteint que dans une société socialiste". Mais peu après, le direction du parti avait répondu aux "jeunes turcs" qui souhaitaient que le SACP rejoigne l'opposition : "L'ANC, en tant que mouvement nationaliste révolutionnaire, reste liée à la population la plus pauvre et aux classes populaires de notre société. Il demeure convaincu du rôle dirigeant que doit jouer la classe ouvrière. Ses traditions anti-impérialistes forment la base d'un programme de transformation radicale de l'État et de la société. On pourrait affirmer qu'il ne peut y avoir de perspective de gauche en Afrique du Sud sans l'ANC." Un peu plus tard, le SACP donna clairement sa position au sujet des élections : "En appelant les travailleurs à voter ANC, le SACP n'oublie pas qu'il y a des domaines où nous sommes mécontents de la politique du gouvernement (comme dans le cas de "pour la croissance, l'emploi et la redistribution") ou de ses résultats concrets. Voter pour l'ANC c'est voter pour que le changement se poursuive en faveur des travailleurs."

Et pour finir, lorsque vinrent les élections, les candidats du SACP, comme d'ailleurs ceux de COSATU, se présentèrent, comme en 1994, sur les listes de l'ANC, privant ainsi l'électorat populaire de toute possibilité d'affirmer son opposition à la politique d'austérité de Mandela, ou même d'ailleurs son soutien à la perspective de transformation sociale dont le SACP continue à parsemer ses discours.

Les contradictions à l'intérieur de l'alliance

Les appareils syndicaux se trouvent dans une situation contradictoire. D'un côté, étant donné les postes qu'ils occupent depuis 1994 dans l'appareil d'État et différents organismes qui lui sont liés, ils sont tributaires de leur maintien dans l'alliance. Et le réseau d'intérêts financiers qu'ils ont construit augmente encore cette dépendance car toutes les combinaisons financières sur lesquelles s'appuient ces intérêts doivent beaucoup à la bienveillance, voire aux subsides du régime. Il y a trop d'intérêts en jeu pour qu'ils reprennent leur liberté et retournent à la situation précaire qui était la leur avant 1990 même s'ils n'auraient plus à craindre la répression systématique qu'ils connurent à l'époque (en tout cas, pour l'instant).

D'un autre côté, maintenant que les élections sont passées, les directions syndicales savent que le gouvernement de l'ANC ne peut qu'aggraver ses mesures d'austérité et ses attaques contre la classe ouvrière. Cela signifie que, s'ils doivent apporter leur caution à la politique gouvernementale, les leaders de COSATU se retrouveront inévitablement en porte-à-faux avec les réactions spontanées de leur base. Certains dirigeants de COSATU sont sans doute prêts à faire face à ce genre de situation, mais cela comporte des risques.

On peut déjà prendre la mesure de ces risques aujourd'hui, à peine plus de trois mois après les élections de juin dernier, au vu des manifestations et mouvements de grèves massifs qui se sont poursuivis depuis le début juillet dans l'ensemble du secteur public face aux mesures d'austérité salariale du nouveau gouvernement de Mbeki (y compris une grève de 500 000 salariés, le 24 août). Or une révolte provoquée à l'intérieur des syndicats par l'inactivité des dirigeants pourrait se révéler impossible à contrôler. Les syndicats sud-africains sont très jeunes si on les compare aux syndicats des vieux pays impérialistes et, contrairement à ces derniers, la période où existait une véritable démocratie dans leurs rangs n'est pas si éloignée. Nombreux sont les travailleurs qui ont rejoint les syndicats à cette époque-là, qui plus est dans une période de radicalisation, et qui pourraient se rappeler, lorsque le besoin s'en fera sentir, comment ils organisaient alors leurs propres luttes.

Quant au SACP, contrairement à ce qui était le cas à l'époque de la clandestinité, il a probablement plus besoin de l'ANC que l'ANC n'a besoin de lui, du moins tant qu'il n'y a pas une nouvelle explosion de militantisme dans le pays. Dans les années quatre-vingt-dix, il affirmait être le parti communiste qui se développait le plus vite au monde et annonçait 80 000 membres. L'an dernier, on estimait que le nombre de ses militants actifs se situait entre 12 000 et 14 000, sans compter les simples adhérents. La plupart de ces militants étaient aussi actifs au sein de l'ANC. Si ces chiffres sont exacts, cela signifie que le SACP représente toujours une force considérable, car c'est un parti de militants dont beaucoup ont été formés par les conditions difficiles de la lutte contre l'apartheid. Quant à savoir si ses membres resteraient membres du parti si celui-ci quittait l'ANC, c'est une autre affaire. Ce qui est certain, c'est que le SACP perdrait tous les postes qu'il occupe dans les assemblées et les gouvernements, au niveau provincial et national, du moins jusqu'aux prochaines élections. Car quitter la coalition signifierait quitter l'ANC et la constitution de 1996 précise bien que tout élu qui quitte le parti qui l'a fait élire sur ses listes doit aussi quitter le poste qu'il occupe. C'est sans doute, aux yeux de la direction du SACP, une des raisons qui justifient les contorsions auxquelles elle se livre pour rester au gouvernement.

D'un autre côté, certains militants du SACP semblent déterminés à trancher les liens qui unissent le parti à l'ANC. Dans les discussions préparatoires au dixième congrès du SACP, l'an dernier, un représentant des "jeunes turcs" expliquait que "plutôt que d'organiser et de mobiliser la classe ouvrière contre GEAR, le COSATU et le SACP tentent vainement d'aboutir à un "gentleman's agreement" avec l'ANC. (...) Le résultat est que le gouvernement de l'ANC ne se sent plus contraint de faire des concessions à la classe ouvrière, car il sait que, quoi qu'il fasse, COSATU et le SACP, malgré leurs protestations, n'ont pas d'autre choix que de lui rester liés. La présence au parlement d'un parti d'opposition noir, bien organisé et cohérent, situé à la gauche de l'ANC, ferait beaucoup pour changer l'actuel rapport de forces dans la société sud-africaine. Si un tel parti défendait une perspective analogue à celle du "Programme de Reconstruction et de Développement" et s'il devenait l'opposition officielle grâce au soutien d'une minorité conséquente de la population noire, l'ANC serait contrainte de réagir à cette menace électorale en adoptant une politique sociale et économique plus favorables aux pauvres."

Il est évidemment difficile de savoir à quoi correspond vraiment cette déclaration d'apprécier, par exemple, la sincérité des préoccupations qui s'y expriment pour le sort de la classe ouvrière ou les forces militantes qu'elle représente à l'intérieur ou à l'extérieur du SACP. En elle-même, cette déclaration revient tout simplement à demander au SACP de se transformer en opposition parlementaire sans modifier le cadre actuel. Rien de plus.

Dans le contexte de l'Afrique du Sud, cela serait déjà un changement considérable. Pour la première fois, le monopole politique de l'ANC sur l'écrasante majorité de la population pauvre du pays serait remis en cause par un parti qui rassemble une fraction importante des militants les plus dévoués de la classe ouvrière.

Même en coupant le cordon ombilical avec l'ANC, le nouveau parti ne serait guère plus, sur la base de la politique actuelle du SACP, qu'un moyen de canaliser les mécontentements, en couvrant l'ANC en quelque sorte sur sa gauche. La véritable question qui vaille pour l'avenir est de savoir si, parmi les militants du SACP qui remettent en cause l'orientation fondamentale, réformiste et nationaliste de leur parti, il s'en trouvera pour retrouver les idées et le programme de la lutte de classe, jusqu'à sa perspective fondamentale : l'expropriation de la bourgeoisie, de quelque couleur qu'elle soit, par le prolétariat.

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