URSS : Gorbatchev au sommet... et au pied du mur01/10/19881988Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1988/10/19_0.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

URSS : Gorbatchev au sommet... et au pied du mur

Gorbatchev a donc accompli sa « révolution d'octobre », révolution de palais s'entend. Avec un sens certain de la mise en scène, il a éliminé Gromyko et quelques autres dinosaures appelés à faire valoir « leurs droits à la retraite », appelés surtout à laisser leur siège à des promus appartenant à la coterie d'un Secrétaire général qui, nommé chef de l'État, cumule désormais tous les pouvoirs. Côté restants, Ligatchev, le rival de Gorbatchev, et Tchebrikov, l'ex-chef du KGB, qui ne passait pas pour un inconditionnel du Secrétaire général, ont vu réduire leurs prérogatives.

Gorbatchev a donc franchi l'étape ultime d'un processus qui, de Staline à aujourd'hui, a vu chaque nouveau secrétaire général concentrer de plus en plus de pouvoirs au fil de son ascension. La bureaucratie, parce qu'elle est une caste parasitaire qui ne repose pas sur la propriété des moyens de production, est bien plus fragile que les classes possédantes occidentales. Pour assurer sa cohésion et ses privilèges, elle se doit non seulement de concentrer le pouvoir dans un appareil d'État comme il en existe peu d'autres, mais aussi de concentrer les pouvoirs de décision au sein de cet appareil entre les mains d'un arbitre suprême. Pour le devenir, Khrouchtchev a dû patienter trois ans après la mort de Staline, le même laps de temps a été nécessaire à Gorbatchev. En effet, pour que le nouvel élu soit reconnu comme chef incontesté, il faut - à travers une série d'épreuves dont la profondeur et la fréquence rythment cette ascension - que la bureaucratie se reconnaisse en un seul homme. Selon ce qu'imposent les conditions concrètes des rapports des forces sociales, le pouvoir de cet arbitre prend ensuite la forme d'une dictature plus ou moins ouverte sur l'ensemble de la société, jusques et y compris parfois sur la bureaucratie elle-même.

L'ascension du nouveau Secrétaire général s'est effectuée, selon ses dires, dans un contexte de crise. Une crise concernant tous les aspects de la société soviétique et appelant, du point de vue des intérêts de la bureaucratie, une restructuration générale (la « péréstroïka » ) de la société et particulièrement de l'économie. Mais une crise qui, parce qu'elle n'avait pas encore provoqué de tensions sociales à caractère explosif, a permis de situer cette péréstroïka sous le signe d'une relative libéralisation.

Gorbatchev a, dès son élection comme Secrétaire général, en 1985, tenu à peu près ce langage : mettons tout à plat, discutons-en, voyons comment remédier à la situation. Le ton était nouveau ? Pas tant que cela. Ce type de politique - en URSS et finalement dans bien des régimes dictatoriaux ou non - est le propre d'une équipe qui se veut nouvelle.

Une discussion bureaucratique mais publique

Depuis 1985, Gorbatchev ne se prive pas d'affirmer qu'il ne peut y avoir de péréstroïka sans « glasnost » (transparence), qu'on ne peut concevoir de remise en ordre de la société sans une certaine dose de liberté d'expression. Quand les dirigeants actuels identifient brejnévisme à « stagnation », ils ne tentent pas seulement de discréditer leurs prédécesseurs : ils décrivent aussi une réalité, celle d'une période où les cercles dirigeants, en bâillonnant la société par des mesures administratives et policières, empêchèrent que ne se révèlent des questions réclamant solution. Depuis trois ans, la nouvelle direction a discuté publiquement ces problèmes, considérant qu'une relative ouverture des vannes de la critique - sous son étroit contrôle - peut non seulement contribuer à secouer l'apathie - préjudiciable à la bureaucratie dans son ensemble - de milliers de petits bureaucrates, mais encore désamorcer certaines tensions sociales.

Les intellectuels, notamment les journalistes, ont joué un rôle décisif dans cette mise en condition de la population, comme prélude à sa mise au travail. Il fallait en effet que la presse se sente autorisée - c'est cela la transparence - à donner un tableau réaliste et donc sombre de la situation, pour avoir une chance de persuader la population que « nous sommes tous dans le même bateau », comme titraient Les Nouvelles de Moscou fin septembre et surtout que cette population doit ramer encore plus fort sous Gorbatchev.

« Le crime organisé : un mal que l'on passait sous silence », titraient à la « Une » Les Nouvelles de Moscou du 25 septembre. « Glasnost » oblige, la presse soviétique a donc « découvert » ces « maux que l'on passait sous silence », de la corruption aux grèves en passant par le manque de qualité des produits, ou encore la morgue des bureaucrates que la population côtoie - les plus petits, bien sûr. La télévision a surpris en interviewant des grévistes polonais, ou en présentant en août dans un des magazines les plus suivis, Vzgliad ( Regard), des jeunes revenant d'Afghanistan qui avaient manifesté dans Moscou, se faisant matraquer au passage par la milice, ce que l'un d'eux prouva en direct en retirant sa chemise pour montrer les traces des coups. Comparé au contenu de la presse brejnévienne, cela paraît inouï. Mais il y aurait quelque naïveté à croire que cette « audace » échapperait à des responsables de presse mis en place, éprouvés et contrôlés par la haute bureaucratie. Par la bouche de Gorbatchev, elle vient d'ailleurs de leur rappeler que la liberté d'informer est « illimitée »... sous réserve de « ne pas orienter les gens vers l'attente d'un miracle » !

De fait, la presse consacre une place énorme à la discussion entamée au sommet de la bureaucratie à la fin de l'ère Brejnev, sur la façon de diriger le pays, d'administrer les choses et surtout les gens. Autonomie financière des entreprises, extension du secteur privé, opportunité d'une augmentation des prix, procédures de licenciement, validité des méthodes capitalistes de direction des entreprises, intérêt d'organiser des élections avec plus d'un candidat, limites de la liberté d'expression... malgré leur diversité, les sujets abordés renvoient à un unique problème : comment tirer plus et à moindre coût de la force de travail de la classe ouvrière.

La presse a servi d'amplificateur à des débats qui, d'habitude, n'atteignent jamais un public qui a ainsi pu assister à l'affrontement de dirigeants et intellectuels « officiels » défendant des positions opposées. La publicité des débats ne gênait pas la haute bureaucratie. C'est elle, au contraire, qui avait souhaité que la discussion sur la façon de remettre en route l'économie déborde des cercles dirigeants vers les cadres subalternes de l'appareil. Au travers de cette tribune de discussion permanente, de haut en bas de la pyramide bureaucratique, s'est ainsi élaborée une opinion, une politique des couches dirigeantes du pays. Cela a également permis à un appareil pléthorique qui ne se renouvelle guère qu'à chaque changement de secrétaire général, de faire apparaître « des têtes nouvelles », comme dit Gorbatchev.

« democratisation » et concentration des pouvoirs

Cette liberté d'expression n'est d'ailleurs en grande part que l'expression du grand nettoyage par lequel Gorbatchev s'est hissé au pouvoir suprême et substitue sa propre clientèle à celle de ses prédécesseurs ou de ses rivaux. On a vu avec quelle habileté il s'était appuyé, lors d'une tournée récente en Sibérie, sur l'expression publique du mécontentement de travailleurs et de consommateurs, pour dégager sa responsabilité de l'affaire et lancer l'attaque contre ceux qu'il appelle les « conservateurs », attaque dont on a appris le résultat lors du plénum d'octobre.

Les tirades de Gorbatchev sur la « bureaucratie envahissante » ont été parfois présentées comme la preuve d'une certaine démocratisation, comme si le chef de la bureaucratie allait s'en prendre... à la bureaucratie ! En fait c'est au nom des intérêts bien compris de cette bureaucratie que Gorbatchev a entrepris de « dégraisser » l'appareil, de le débarrasser de ce qu'y avaient accumulé vingt années de brejnévisme. Qu'à tous les échelons existe un système de double commande parti-administration paralysait la machine, chaque coterie n'ayant rien de plus pressé pour justifier son rôle que de bloquer les décisions de l'autre. La décision prise de supprimer les doubles emplois ne renforce pas plus la « démocratisation » qu'elle n'affaiblit le contrôle du parti au pouvoir. En resserrant (avant qu'ils ne recommencent à croître pour les même raisons qu'avant) les effectifs, c'est d'une certaine façon le contrôle même qui se resserre.

La remise en cause de certains postes et les discussions en cours ont évidemment fait grincer des dents des fonctionnaires de l'appareil peu habitués à voir exposer pareilles choses et moins encore à voir discuter leur autorité. Dans son rôle de pourfendeur des « excès » de la glasnost, Ligatchev apparut comme le porte-parole des « conservateurs » face à une aile dite « libérale » dont le héraut serait Eltsine, l'ancien « patron » du parti à Moscou. Tout se passe pourtant comme si l'affrontement des mois durant, de positions contradictoires au sommet procédait d'un jeu dont les cercles dirigeants de la bureaucratie ont eux-mêmes fixé les règles. Rien n'empêchait de réduire au silence Eltsine après sa rétrogradation. Or il continua à avoir droit à la parole. « Conservateurs » et « libéraux » n'existeraient pas, que Gorbatchev aurait dû les inventer, tant ce qu'il appelle « les extrêmes » présente d'avantages. Cela permet d'avoir des empêcheurs de « restructurer » en rond à désigner comme responsables de la situation. Ensuite de donner le change à la population en lui faisant croire que les intérêts de toutes les couches de la société auraient voix au chapitre. Et puis surtout, ces affrontements réels, mais aux enjeux personnels inavoués, ont permis à Gorbatchev de se présenter en fédérateur de la diversité politique et sociale, situé au-dessus de la mêlée d'intérêts antagonistes. Ce jeu bonapartiste n'est pas nouveau : les prédécesseurs de Gorbatchev s'y sont tous essayés, même si lui renouvelle l'exercice sur un mode qui évoque moins Staline que les « trucs » du parlementarisme occidental.

De l'art d'utiliser l'histoire

A peine arrivé au pouvoir, Gorbatchev déclara qu'il ne croyait pas souhaitable de « rouvrir les plaies du passé » stalinien. Il pouvait sembler à Gorbatchev qu'il suffisait d'abattre les nombreuses statues de Brejnev pour édifier son propre piédestal : sa « déstalinisation », c'était cette péréstroïka présentée comme la négation de la stagnation brejnévienne.

Depuis quelques mois, pourtant, Gorbatchev a choisi de revenir sur le passé. Cela le mettait en posture de paraître répondre à l'attente de bien des Soviétiques, notamment d'intellectuels, mais cela avait surtout un avantage immédiat : celui de justifier sa politique économique, en faisant de la collectivisation forcée des terres et de l'industrialisation staliniennes les principales causes de la terreur passée et du marasme économique présent. Chaque semaine apporte donc désormais sa ration de révélations-confirmations sur le stalinisme.

De là à affirmer, comme la presse, que les « pages blanches » de l'histoire de l'URSS se rempliraient, il y a plus qu'un pas. Il ne s'agit pas de balayer ces mensonges qui depuis plus d'un demi-siècle ont couvert la dictature des bureaucrates, mais d'écrire une nouvelle histoire officielle dont tous les termes sont à peser sur la balance des intérêts des bureaucrates actuels. Les bourreaux et nombre de leurs victimes ont beau avoir disparu - et Gorbatchev qui avait 22 ans à la mort de Staline ne pas avoir de passé stalinien - la tâche n'est pas simple. Il a fallu trois ans pour qu'on réhabilite des dirigeants bolchéviks assassinés sous Staline - Zinoviev, Kaménev, Boukharine notamment. Une décision qui a marqué une étape dans l'ascension de Gorbatchev : il a pu ainsi se doter d'une « légitimité » en sortant de l'enfer stalinien un Boukharine opportunément présenté comme le « vrai » héritier de Lénine et comme le précurseur de la politique dont Gorbatchev se fait le chantre. Ce qui a permis aussi de disqualifier ceux qui, tel Ligatchev, seraient tentés de placer leur coterie sous le drapeau d'une autre politique économique, en les présentant comme staliniens. Dans cette optique, la Pravda vient de « redécouvrir » Trotsky qui, dit-elle, « ne s'est pas courbé comme tant d'autres devant la dictature » de Staline. Elle concède même qu'après Octobre, il était considéré comme le second de Lénine. Cela pour enrober d'une présomption de véracité l'image d'un Trotsky combattant moins le stalinisme que Staline lui-même dans une « lutte pour le pouvoir » personnel.

On veut bien reconnaître le personnage, pour mieux travestir ensuite son combat. Mais après tout, que fait d'autre la bureaucratie depuis plus de 60 ans avec Lénine, dont elle a momifié non seulement le cadavre, mais aussi les idées ? En fait, cette reconnaissance ne gêne guère la bureaucratie, noyée qu'elle se trouve dans une histoire ancienne d'où Gorbatchev ressort pêle-mêle des bolchéviks, des staliniens victimes de Staline, des gardes blancs et même les tsars fondateurs de la Russie chrétienne !

Une effervescence qui descend dans la rue

Les débats historiques, politiques, économiques tournant de plus en plus en un affrontement public, il devenait impensable que ces discussions ne débordent pas de leur cadre initial. Dans une certaine mesure, cela ne gêne pas le pouvoir, au contraire : pour que la population consente des efforts supplémentaires, il fallait bien la mobiliser. L'intelligentsia a joué en cela un rôle de catalyseur : sur bien des lieux de travail, dans les transports parfois, on lit tout ce qui paraît, on commente l'émission télévisée de la veille sur l'Afghanistan ou la grève en Arménie. Dans la rue, des attroupements se forment devant un cinéma où passe enfin tel film que la censure gardait dans ses tiroirs depuis vingt ans. Ou bien parce que des gens font signer une pétition.

Dans les universités, les quartiers, des clubs indépendants ont poussé comme des champignons. On cite le chiffre de plus de 100 000 clubs dits d'initiative sociale, qui comptent entre trois et plusieurs centaines de membres selon une enquête d' Ogoniok. L'objet de ces clubs va de la discussion sur les problèmes économiques au pacifisme ; certains se réclament des socialistes-révolutionnaires russes du début du siècle, du guévarisme ; d'autres s'intitulent « Union pour la défense de la péréstroïka » ou « Paix sociale ». A la faveur de ce bouillonnement, des courants politiques apparurent au grand jour, qui vont de l'extrême-droite russe, tel le groupe Pamiat (La Mémoire), à une aile « radicale » des partisans de la péréstroïka, le Front Populaire, en passant par des organisations au programme démocratique bourgeois, comme l'Union Démocratique qui ne reconnaît pas la révolution d'octobre 1917.

Le pouvoir a essayé non pas de briser ces mouvements apparus indépendamment de lui, mais de les tolérer, voire de se les associer, en fournissant au besoin une aide matérielle à certains clubs. Le Front Populaire où se retrouvent d'anciens dissidents et des membres du parti réputés être des « radicaux » de la péréstroïka, illustre cette démarche. A Moscou, ce sont des imprimeries officielles que sortent les tracts invitant à le rejoindre en formant des groupes de quartier « pour la glasnost, la démocratisation et la réussite de la péréstroïka ». En province, les autorités locales ont parfois pris les devants en créant des associations pour l'érection d'un mémorial aux victimes du stalinisme. Dans les petites républiques baltes, le Front Populaire arrive à rassembler des centaines de milliers de manifestants.

Pour le moment, il s'agit pour Gorbatchev de composer avec ces mouvements en apparaissant comme un « président pour tous ». L'avenir dira quelles limites il entendra tracer - ou il sera obligé de tracer - à cette agitation intellectuelle et politique.

Le jeu de la bureaucratie face aux mouvements nationaux

En huit mois de manifestations et grèves de masse en Transcaucasie, le Kremlin a soufflé alternativement le chaud et le froid, voire même les deux à la fois. Une attitude qui lui a permis de se tirer jusqu'ici d'une contestation d'une ampleur telle que l'URSS n'en avait pas connue depuis plus d'un demi-siècle. Le Kremlin - sans paraître céder à la pression populaire - a réussi jusqu'à présent à éviter que les événements ne prennent un tour explosif.

Face à une flambée de manifestations en septembre, Gorbatchev, s'il envoya la troupe, n'hésita pas à demander au Comité Karabakh - pourtant dissout par les autorités pour son rôle dans la mobilisation arménienne - d'user de son influence pour calmer ses compatriotes, les autorités engageant des pourparlers avec le Comité dès que les grèves cessèrent. On ne peut préjuger de l'évolution de la situation dans le Caucase, mais force est de constater qu'à plusieurs reprises les dirigeants nationalistes ont paru sensibles à la perspective de trouver un terrain commun avec le Kremlin. Il ne serait en tout cas aucunement incompatible avec la nature de la bureaucratie moscovite, ni avec celle des directions nationalistes, de s'entendre au moins pour mettre au pas puis au travail la population. En Arménie ou ailleurs.

Sur la Baltique, le Kremlin a pu devancer les nationalistes sur leur propre terrain. Chaque année en août, des groupements nationalistes marquaient en manifestant l'anniversaire du pacte Hitler-Staline de 1939 qui permit à Moscou d'annexer de force les républiques baltes. Cette année, les autorités, secrétaire du parti communiste estonien en tête, décrétèrent une journée officielle de commémoration, y associant de fait les nationalistes, et annoncèrent que désormais l'estonien serait langue d'État et que l'Estonie aurait pour drapeau officiel celui d'avant l'annexion. Dans la foulée, on accorda le retour au drapeau d'avant 1939 aux deux autres républiques baltes, la Lithuanie et la Lettonie, mesure qu'on étendrait, dit-on, à l'Arménie.

Un drapeau tout neuf, on ne peut pas le mettre dans son assiette, mais il peut cacher, un temps au moins, la devanture de magasins vides... Il est cependant possible que certains ressentent comme une victoire cette reconnaissance limitée de leur identité. Mais dans le cas de l'Estonie où la majorité de la classe ouvrière s'exprime en russe, on peut se demander si, sur le simple terrain de la vie quotidienne, cet « avantage » sera perçu comme tel par les travailleurs. En revanche, ce drapeau peut être utile à la bureaucratie et à la petite bourgeoisie locales pour, au nom de « l'union nationale », empêtrer la conscience des ouvriers dans le nationalisme et faire taire leurs revendications de classe.

Jusqu'à présent, on encensait localement la culture, les traditions des peuples qui composent cette mosaïque ethnique qu'est l'URSS, mais ce folklore ne trompait personne quant au contenu grand-russien du « patriotisme soviétique » imposé à tous en URSS. Staline avait d'ailleurs purement repris à son compte le chauvinisme des fonctionnaires de l'État tsariste, sans même parfois prendre la peine de le travestir d'un uniforme « soviétique », les « grands hommes » de l'État russe - Alexandre Nevski, Ivan le Terrible, Pierre le Grand - entrant ès-qualités dans le panthéon stalinien. Les successeurs de Staline continuèrent sur sa lancée, non sans provoquer, ici ou là, des réactions de masse, comme lorsque Brejnev voulut imposer le russe comme seule langue d'enseignement en Géorgie.

Gorbatchev, qui sait bien que les non-Russes ressentent souvent l'oppression bureaucratique comme un fait national russe, semble prêt à des concessions sur le terrain nationaliste. Précisément parce que lâcher du lest a pour but de faire contre-poids à un mécontentement qui ne s'exprime d'ailleurs pas toujours spontanément sous une forme nationale. Cela ne va pas toutefois jusqu'à modifier la représentation des nationalités au Politburo où sur douze membres tous sont russes sauf un Géorgien et un Ukrainien.

Laisser instiller le poison nationaliste dans la population comme antidote à son mécontentement, constitue un des aspects de la politique actuelle du Kremlin, et bien sûr la population russe n'y échappe pas. On a ainsi vu Gorbatchev célébrer en grande pompe, au coude à coude avec les vieilles barbes de l'église orthodoxe, mille ans de christianisme russe. Un millénaire qui, selon Gorbatchev, réunisse sous la bannière « d'une histoire et d'une patrie communes » l'église orthodoxe, la bureaucratie et les populations russe, ukrainienne et biélorusse, quelle aubaine pour le pouvoir ! Et pour le groupe chauvin et xénophobe Pamiat qui bénéficie de la sympathie active de pans entiers de l'establishment bureaucratique, et ne peut que croître sur un tel terreau.

Dans la mesure où le mécontentement s'exprime, la bureaucratie moscovite préfère que ce ne soit pas sur le terrain social, que les sources de contestation se neutralisent mutuellement, plutôt que de risquer de les voir converger vers le coeur du système bureaucratique. Du coup, la bureaucratie centrale peut espérer apparaître - on l'a vu dans le Caucase - comme un médiateur obligé, seul capable de contenir dans certaines limites des antagonismes qui ressurgissent sous une forme nationale.

Quand bureaucratie et petite bourgeoisie s'epaulent

La haute bureaucratie se soucie beaucoup de la mise en place d'écrans, d' « amortisseurs » sociaux entre elle et le reste de la population. Cette préoccupation, on la retrouve aussi bien dans sa politique vis-à-vis des nationalités que sur le terrain des réformes économiques. Les mesures élargissant le cadre de l'activité individuelle privée, permettant la création de coopératives de droit privé dans presque tous les domaines économiques ou encore autorisant la location des terres de l'État à des fermiers privés, auront sans doute peu d'efficacité économique à l'échelle du pays. Et pas seulement parce que de Khrouchtchev à Brejnev, ce ne serait pas la première fois que la bureaucratie lancerait en fanfare de telles réformes... avec les résultats que l'on sait. Malgré la volonté des autorités de monter les chiffres en épingle, ceux-ci parlent d'eux-mêmes : à Moscou, officiellement, les coopératives privées assurent à peine 1 % des services et emploient 40 000 personnes. Un ordre de grandeur dérisoire. Dans ce pays de près de 300 millions d'habitants, on ne trouverait sans doute pas plus de quelques centaines de milliers de personnes, dans les villes ou les campagnes, dont l'activité et une relative prospérité dépendent désormais de ce qu'on appelle le « socialisme de marché ». En revanche, l'efficacité sociale de ces mesures apparaît mieux. Cette différenciation sociale très limitée pèse en effet indéniablement du côté de la balance qui n'est pas celui de la classe ouvrière. Encouragée par les mesures d'une bureaucratie qui attaque la classe ouvrière et ne jure plus que par l'« économie de marché », c'est la petite bourgeoisie qui donne le ton dans la presse et qui s'exprime par la bouche de milliers de petits cadres, enseignants, économistes, artistes n'hésitant plus à proclamer que les travailleurs gagnent trop et ne produisent pas assez.

L'exemple des « managers » occidentaux

Partant du constat de la gabegie, du retard de l'économie soviétique, Gorbatchev pose le problème en ces termes : ou la « stagnation », ou des injections plus ou moins massives de méthodes qui prévalent à l'Ouest. Presque chaque jour, on trouve des articles de presse qui titrent, comme les Izvestia du 8 septembre : « Profession, manager : qu'apprendre et comment apprendre auprès des dirigeants des grandes sociétés américaines ». Qu'apprendre ? On l'a vu dans nombre d'entreprises où rentabilité signifie licenciements, où efficacité signifie des salaires liés aux résultats commerciaux, du moins à ceux que veulent bien annoncer directeurs et bureaucrates. Les travailleurs commencent aussi à faire leur propre apprentissage : la presse se fait l'écho de la grogne croissante des consommateurs contre la flambée des prix et même si l'information sur les grèves reste parcimonieuse, selon ce qu'en disent les journaux, elles ont presque toutes pour origine la mise en place de normes « occidentales » de calcul de salaire. Un phénomène pas si rare à en croire plusieurs articles publiés cet été et dénonçant le recours aux arrêts de travail. Apparemment sans grande efficacité, puisque le président des syndicats officiels, Chalaïev, a déclaré récemment : « nous ne voulons pas de grèves, mais le droit de grève doit exister ». Un droit dont les travailleurs n'ont pas attendu la légalisation pour le traduire dans les faits !

Un processus fragile

Aujourd'hui, la bureaucratie offre l'image d'une couche dirigeante qui se sent assez sûre d'elle-même pour porter sur la place publique la discussion en son sein et même pour prendre le risque de laisser se développer une certaine effervescence. Elle se sent visiblement assez forte pour tenter des réformes économiques - certes limitées - qui suscitent l'émergence d'une petite bourgeoisie des villes et des campagnes. Gorbatchev ne semble pas craindre non plus, pour le moment au moins, une agitation nationale avec laquelle il tente même de composer.

Alors, il semble bien que la marge de manoeuvre de la bureaucratie soit plus large que par le passé ; que n'étant pas contestée à la tête de la société soviétique elle puisse tolérer une relative liberté d'expression, même si cette libéralisation reste dérisoire quand on voit quelles oppositions a soulevées le fait de savoir si l'on pouvait organiser des élections dans les soviets locaux avec deux candidats !

Ce processus apparaît toutefois bien fragile, car il reste soumis au fait que les conditions qui l'entourent ne se trouvent pas brusquement bouleversées. Or, rien ne garantit par exemple que les mouvements nationaux aujourd'hui utilisés par Gorbatchev ne puissent un jour échapper à son contrôle. Ni même que cet appareil énorme qu'est la bureaucratie ne traîne pas plus les pieds devant les « réformes » engagées. Le fait que Gorbatchev ait conservé à ses côtés un Ligatchev - certes en lui rognant les ailes - qui se fait le porte-parole de la grogne des « petits » bureaucrates, montre que la haute bureaucratie sait devoir composer avec ces millions de fonctionnaires de l'appareil. Le limogeage de Khrouchtchev n'est pas si éloigné qu'un tel risque soit oublié.

Cela explique en partie avec quelle retenue, selon un empirisme fait d'avancées, de reculs, de tâtonnements, l'actuelle direction procède à la mise en route de ce qu'elle appelle ses « réformes ». Mais à cette extrême prudence, il y a aussi une autre raison, qui touche à la nature même de la bureaucratie en ce qui la différencie d'avec la bourgeoisie. Quand dans des pays riches, les classes dominantes s'offrent le luxe d'une certaine démocratie, voire dans certains pays pauvres lorsqu'elles en prennent le risque, elles savent pouvoir compter sur la dictature économique qu'exerce le capital sur la société, sur le fait que la démocratie la plus large trouve toujours une barrière à laquelle s'arrêtent ses « débordements » : celle de la sacro-sainte propriété privée et de ceux qui la défendent. Si la direction de l'URSS a estimé profitable, comme la bourgeoisie dans certains pays pauvres aujourd'hui, d'assouplir la dictature, la bureaucratie sait qu'il n'existe pas en URSS une masse significative de gens violemment attachés à cette propriété et qui soient prêts à constituer une barrière vivante devant les revendications des déshérités de la société.

La classe ouvrière réagira-t-elle collectivement à l'abaissement de son niveau de vie, aux licenciements, à la menace du chômage, ces « nouveautés » économiques qui ont surgi au fil des réformes gorbatchéviennes ? Personne ne peut répondre par avance à cette question. Mais de toute façon, quand sont débattues des politiques dont certaines ne peuvent se réaliser que contre les travailleurs, ceux-ci sont confrontés ne serait-ce qu'à des choix passifs : quelle politique est la plus conforme à leurs intérêts ? Faut-il souhaiter ou redouter les réformes de Gorbatchev ?

Etant donné ce qu'est l'idéologie du régime, les fractions en présence au sein de la bureaucratie en sont venues à s'affronter publiquement sur la question de savoir laquelle d'entre elles peut prétendre représenter le mieux les intérêts ouvriers. Il n'est pas fortuit que ceux qui passent pour les plus conservateurs au sein de l'appareil, s'opposant aux réformes de Gorbatchev sur le terrain d'un chauvinisme grand-russien hostile à tout ce qui porte la marque de l'Occident, invoquent aussi la menace que ces réformes font peser sur la classe ouvrière. De même, par exemple, une lettre à la Sovietskaïa Rossia dans laquelle une certaine Andréïeva se livrait à une défense et illustration de Staline, s'en prenait à la péréstroïka au nom des intérêts menacés des travailleurs.

Des possibilites pour la classe ouvriere

Le risque est réel de voir tenants de la stagnation brejnévienne, nationalistes grands-russiens et partisans d'un retour à un régime qui ne permettrait pas plus de possibilité d'expression et d'organisation que sous Staline, s'adresser aux travailleurs en prétendant être leurs défenseurs. Mais face à cela, il ne s'agit évidemment pas de se demander s'il serait préférable que les travailleurs soutiennent Gorbatchev au nom de la « démocratisation » qu'il promet, alors que toutes les mesures de rentabilité et de compétitivité qu'il envisage ne peuvent que se faire au détriment de la classe ouvrière.

Le problème est tout autre : en URSS, surgira-t-il ou non des hommes et des femmes capables de défendre une politique qui corresponde réellement aux intérêts du prolétariat dans toutes les questions que posent les débats et réformes en cours ; se trouvera-t-il des courants qui ne se contenteront pas de parler au nom des intérêts des ouvriers, mais qui seront à même d'élever la conscience des travailleurs en leur montrant que si les problèmes soulevés par Gorbatchev les concernent tous, leur intérêt serait d'y apporter une réponse de classe. Car ces problèmes exigent des solutions qui, si elles ne viennent pas de la classe ouvrière, seront fournies par d'autres, à la place des travailleurs et contre eux. Spectateurs ou forces d'appoint des « modernistes » ou des « conservateurs », des nationalistes ou des pro-occidentaux, mais toujours victimes ou bien acteurs conscients : les travailleurs n'ont pas d'autre choix. En URSS, comme ailleurs.

En URSS, la situation n'a peut-être jamais été aussi favorable pour que commence à se concrétiser le second volet de cette alternative. Certes, les forces politiques qui apparaissent aujourd'hui sont étrangères, sinon ouvertement hostiles à la classe ouvrière. Mais la situation actuelle, avec cette soif de débattre, de discuter politique, d'examiner le passé à la lumière du présent et avec l'effervescence qui l'accompagne offre bien des possibilités à la classe ouvrière et à des groupes qui voudraient s'adresser à la conscience des dizaines de millions de travailleurs que compte l'Union Soviétique.

Depuis des mois, dans la presse et dans les discours, il est de bon ton de se demander si c'est en 1923, en 1929 ou bien en 1935 que le « socialisme dans un seul pays » aurait dérapé vers la dictature. Mais pourquoi n'y aurait-il pas des militants, des groupes pour affirmer, eux, que c'est d'en revenir au socialisme révolutionnaire qu'il s'agit ? Quand, en haut, on discute doctement sur le fait de savoir si la « démocratisation » gorbatchévienne peut se payer le luxe de généraliser les élections avec... deux candidats officiels, n'y aura-t-il pas, en bas, des voix pour dire que c'est d'un retour à la démocratie des soviets ouvriers, cette démocratie qui a permis l'instauration de l'URSS, dont les travailleurs ont besoin ? Ce qui était possible dans un pays arriéré, saigné par la guerre mondiale, pourquoi ne serait-ce pas plus facile encore dans un pays qui est devenu la deuxième puissance mondiale ? Dans la presse ou les congrès officiels, des fonctionnaires de l'appareil, des académiciens, des généraux décident à quel prix les consommateurs auront le choix entre du saucisson ou de la vodka. Les travailleurs, eux, n'ont pas accès aux magasins « réservés », leurs salaires ne leur permettent pas d'acheter sur le marché « libre » ou « privé », ils sont pourtant les premiers concernés en tant que consommateurs ; c'est à eux de se mêler de ces affaires, d'en discuter entre eux, de dire ce qui est bon et ce qui ne l'est pas pour la classe ouvrière.

Les travailleurs voient bien - comme ne cesse de le dire Gorbatchev - qu'il y a du gâchis, des gaspillages dans l'économie. Mais puisque c'est eux qui payent finalement l'addition - deux fois plutôt qu'une, quand cela se traduit par des salaires en baisse et des prix qui flambent - ils ont intérêt à prendre ces choses-là en mains. Ils sont les mieux placés, de par leur rôle dans la production, les transports, les services d'un bout à l'autre du pays, pour contrôler tout ce qui ne tourne pas rond dans l'économie. Il n'est même pas dit qu'ils ne puissent pas commencer à le faire en utilisant certains cadres officiels. Car aujourd'hui, pour mobiliser la classe ouvrière, pour apprendre aux travailleurs à faire des économies, les bureaucrates sont amenés dans des usines à organiser des réunions syndicales ou « d'activisme social » au cours desquelles, le régime étant ce qu'il est, ce ne sont pas les « cercles de qualité » japonais ou les méthodes d'un Lee Iaccoca que l'on donne en exemple, mais le contrôle ouvrier sur la production tel qu'il s'exerça en 1918-19-20. Et puisque Gorbatchev vient de déclarer que l'heure était aux « travaux pratiques », pourquoi donc les ouvriers d'une usine ne le prendraient-ils pas au mot en commençant par des « travaux pratiques » de contrôle de la production, de la direction, du parasitisme bureaucratique dans leur propre usine ?

Pour discuter de toutes ces questions, et de bien d'autres encore, des intellectuels organisent des clubs, les fédèrent même parfois pour mieux se faire entendre. Alors, pourquoi les ouvriers seraient-ils en reste, pourquoi ne créeraient-ils pas leurs propres clubs pour débattre de tout cela, de leur avenir, de celui de la société ? La société soviétique, dit la Constitution, a été fondée par la classe ouvrière et repose sur le pouvoir exercé par celle-ci. Cette affirmation est évidemment aujourd'hui vide de sens, mais rien ne dit que dans la période actuelle, les travailleurs soviétiques ne puissent pas s'en emparer pour débattre des moyens et des voies de lui redonner signification.

Le problème réside moins dans la combativité ouvrière que dans le fait de savoir s'il y aura en URSS, dans la classe ouvrière, des militants capables de défendre une politique de classe quand les travailleurs entreront en lutte ; des organisations qui sauront trouver dans l'histoire d'Octobre des traditions, une politique qui ont fait la force des ouvriers d'alors, pour que ces idées du communisme révolutionnaire et de la révolution mondiale soient mises au service des luttes que, de toute façon, la classe ouvrière va avoir à mener.

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