Grande-Bretagne : les entristes piégés dans le Parti Travailliste01/02/19871987Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1987/02/7_0.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Grande-Bretagne : les entristes piégés dans le Parti Travailliste

 

Le retour des travaillistes au pouvoir est désormais à l'ordre du jour en Grande-Bretagne. Pour la première fois depuis l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979, les sondages indiquent en effet une majorité travailliste au Parlement pour les prochaines élections générales, qui doivent avoir lieu dans quinze mois au plus tard. Et le futur gouvernement travailliste s'annonce d'ores et déjà comme un gouvernement de crise, résolu à poursuivre la politique de ses prédécesseurs.

Face à cette échéance, la politique des différents groupes trotskystes britanniques va se trouver confrontée à l'épreuve des faits. En particulier celle des huit groupes « entristes », c'est-à-dire ceux qui militent comme tendances dans les rangs du Parti Travailliste.

Compte tenu de la variété des positions de ces groupes - bien que les différences portent en fait plus sur la forme que sur le fond - nous nous limiterons dans cet article à examiner la politique des trois principaux d'entre eux : le groupe du Militant, qui n'a jamais eu d'existence indépendante hors du Parti Travailliste ; et les deux groupes liés au Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, la Socialist League et le groupe International, dont les militants sont entrés au Parti Travailliste au début des années 80, après des années d'existence indépendante.

Tous ces groupes militent dans la perspective d'une scission de gauche du Parti Travailliste dans laquelle les militants révolutionnaires pourraient jouer un rôle, voire en prendre la direction. Ce qui les distingue les uns des autres tient essentiellement à la façon dont cette scission pourrait se produire, et à la façon de s'y préparer.

Par-delà les nuances tactiques qui les séparent, ces trois groupes estiment que leur existence en tant que tendances au sein du Parti Travailliste est une étape indispensable dans la construction du parti révolutionnaire, et le seul moyen à leur portée pour gagner l'influence qui leur fait défaut dans la classe ouvrière.

Justement, la période qui s'ouvre va monter si ces choix politiques - que nous ne partageons pas - permettront à ces camarades de faire face à leurs responsabilités vis-à-vis de la classe ouvrière, et en particulier de l'armer face aux coups que vont lui porter les travaillistes au pouvoir.

 

Les dirigeants travaillistes prêts à prendre la relève de Thatcher

A maintes reprises dans le passé, le Parti Travailliste a démontré qu'il était prêt à aller au gouvernement défendre les intérêts de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. Tout comme il est prêt, lorsqu'il est dans l'opposition, à jouer le rôle de gendarme du mouvement ouvrier pour étouffer tout mouvement social susceptible de dépasser les limites de ce qui est acceptable pour les capitalistes.

Aujourd'hui, le Parti Travailliste ne fait pas mystère de la politique qu'il compte mener au gouvernement.

Les dirigeants des grands syndicats, qui dominent le parti, ont annoncé lors de leur congrès de septembre 1986 qu'ils accepteraient d'un gouvernement travailliste ce qu'ils ont toujours prétendu refuser au gouvernement Thatcher : aussi bien une réglementation autoritaire des droits syndicaux et des conflits sociaux qu'une forme plus ou moins déguisée de contrôle des salaires. Le tout au nom du « nouveau réalisme » qui est devenu le mot-clé de la politique travailliste.

Les actionnaires des grandes sociétés savent d'ores et déjà qu'ils ne risquent pas de perdre leurs fructueux dividendes dans une nationalisation : le Parti Travailliste leur a préparé une version new-look de nationalisation, intitulée « propriété sociale », dans laquelle ils garderont leurs actions tout en bénéficiant des subventions étatiques.

Enfin, les financiers peuvent dormir sur leurs deux oreilles : aucun contrôle des devises ni des mouvements de capitaux ne viendra entraver la libre spéculation entre Londres et les places financières étrangères.

Bref, les capitalistes et l'électorat petit-bourgeois peuvent être rassurés. Non seulement le futur gouvernement travailliste se fait fort de leur assurer la paix sociale que Thatcher a été en partie incapable de préserver, mais, en échange, on ne leur demandera pas le plus petit sacrifice.

Pour la classe ouvrière, c'est une tout autre chanson. Les dirigeants travaillistes se contentent de spéculer sur le rancoeurs accumulées depuis sept ans. Le slogan « Thatcher dehors » résume tout ce que le Parti Travailliste a à offrir aux travailleurs. Non seulement il n'est plus question de faire des promesses électorales aux travailleurs, si modestes soient-elles, mais le leader travailliste Neil Kinnock a tenu à mettre les points sur les i, en déclarant à la veille du congrès travailliste de septembre « il n'y aura ni solution facile, ni répit dû à la chance, ni bonus pétrolier, ni partie gratuite » . Allusion bien sûr aux circonstances économiques favorables dont a bénéficié Thatcher pendant une partie de son règne, mais aussi indication claire adressée aux travailleurs qu'ils ne doivent s'attendre à aucune amélioration rapide de leurs conditions de vie.

Bref, après sept ans de pouvoir conservateur qui comptent parmi les plus durs qu'ait connus la classe ouvrière depuis la guerre, le Parti Travailliste s'apprête à prendre la suite, à continuer la politique anti-ouvrière de Thatcher, avec l'appui supplémentaire de l'appareil syndical. Il ne s'en cache même pas, et sur ce plan au moins, on peut lui faire confiance.

Un grand nombre de travailleurs ont sans doute compris le message de Kinnock. Et rares sont ceux, y compris dans les rangs du Parti Travailliste lui-même, qui attendent de grands changements d'un gouvernement travailliste. Mais l'idée qu'un gouvernement travailliste est quand même, d'une certaine façon, plus favorable aux travailleurs, reste profondément ancrée dans la conscience d'une grande partie de la classe ouvrière.

Or face à la crise actuelle, surtout si elle continue à s'approfondir, les dirigeants travaillistes joueront loyalement leu rôle de gérants des intérêts de la bourgeoisie. Et très rapidement, cela peut amener Kinnock à aggraver brutalement les mesures anti-ouvrières mises en place par Thatcher au cours de ces dernières années.

Le rôle des révolutionnaires, dans cette situation, ne peut consister à aller dans le sens des illusions des travailleurs, et encore moins à les renforcer. Au contraire, leur devoir est de préparer la classe ouvrière à ce qui l'attend, même si cela signifie, pour toute une période, être à contre-courant des idées qui la dominent.

 

La tendance Militant se pose en direction de rechange...

Le groupe Militant, pour sa part, se propose depuis toujours d'être le pôle autour duquel se regrouperont un jour les militants et les travailleurs mécontents du réformisme des dirigeants travaillistes. Toute sa politique consiste donc à préparer cette échéance en s'efforçant d'apparaître comme une direction de rechange face à la direction du Parti Travailliste.

Dans ce cadre, ce groupe milite pour un « programme socialiste » qui lui sert également de base de recrutement dans le parti. On y trouve des revendications immédiates comme la semaine de 35 heures, un salaire minimum de 120 livres par semaine ou l'arrêt des restrictions budgétaires. Mais aussi des revendications dites « transitoires » telles que « Un plan de production socialiste élaboré et mis en oeuvre démocratiquement », « La nationalisation des deux cents principaux monopoles (...). Celle-ci devrait être accomplie par une loi d'habilitation votée au Parlement prévoyant une indemnisation minimum sur la base des besoins réels » ou encore « La gestion ouvrière des industries nationalisées. Celles-ci devraient être gérées en attribuant un tiers des sièges des conseils d'administration aux syndicats de la branche d'activité, un tiers au TUC, en tant que représentant de la classe ouvrière dans son ensemble, et un tiers au gouvernement » (le TUC est le Congrès des Trade Unions).

Ce « programme socialiste » n'est donc pas la simple affirmation de principes politiques généraux. Il s'agit bel et ben en fait d'une politique que la tendance Militant propose aux militants travaillistes comme la seule alternative à la ligne réformiste des dirigeants du parti.

 

... mais roule pour le réformisme

Même si l'on admet la validité d'une telle démarche, destinée à mettre en opposition les aspirations des militants travaillistes et la politique de leurs dirigeants, pour des militants révolutionnaires elle ne peut avoir de sens qu'à la condition de combattre en même temps les illusions qui peuvent exister dans la classe ouvrière sur le Parti Travailliste. C'est-à-dire en dénonçant sans équivoque la politique présente et à venir des dirigeants travaillistes, leur incapacité et leur refus de mettre en oeuvre un tel programme.

Or le groupe Militant est justement très loin de se livrer à une telle dénonciation. Depuis septembre 1986, le slogan central de la campagne politique qu'il a menée contre le gouvernement Thatcher n'a-t-il pas été : « Thatcher dehors ! Pour un gouvernement travailliste sur une politique socialiste » ? Comme s'il existait une telle alternative pour les travailleurs ! Comme si, en votant pour le Parti Travailliste, la classe ouvrière pouvait effectivement voter pour une politique socialiste !

On trouve cette politique exprimée de façon encore plus explicite dans l'éditorial de Militant du 14 novembre : « les projets techniques, les fioritures délicates et l'abandon des engagements socialistes ne peuvent convaincre personne. Il faut persuader l'électeur moyen que le Parti Travailliste peut lui apporter quelque chose dans le domaine de l'emploi et des conditions de vie. La seule façon de le faire est de mener une campagne d'explication sur la nécessité d'un programme socialiste complet comme solution de rechange face à la décadence ultime de l'économie capitaliste ».

En d'autres termes, si les mots ont un sens, puisque l'électeur moyen n'a pas d'illusions sur ce que fera le futur gouvernement travailliste dans le domaine de l'emploi et des conditions de vie, c'est au Militant de lui en donner, afin de l'amener à bien voter !

Et pourquoi des militants révolutionnaires se chargeraient-ils de répandre dans la classe ouvrière des illusions sur un parti réformiste ? Tout simplement parce que c'est précisément sur l'existence de telles illusions que se fonde la politique à long terme du Militant. C'est en tout cas ce qu'on pouvait en conclure de son éditorial du 26 septembre : « Malgré toutes les douches froides que peuvent leur administrer les dirigeants, la base du mouvement ouvrier et les électeurs travaillistes attendront beaucoup d'un gouvernement travailliste, et c'est ce que montre l'enthousiasme croissant qui se manifeste sondage après sondage pour le retour d'un gouvernement travailliste (..). Le parti sera porté au pouvoir par un déferlement d'espoirs et d'attentes (..). Un débat acharné s'ouvrira dans les rangs du mouvement ouvrier sur la façon dont les projets du Parti Travailliste pourront être réalisés ». Alors, puisque le Parti Travailliste se défend ostensiblement d'avoir le moindre « projet », puisqu'il évite de susciter le « déferlement d'espoirs et d'attentes » sur lequel compte le groupe Militant, celui-ci, pour pouvoir mener sa politique, en vient à faire passer son propre « programme socialiste » pour la politique que pourrait avoir le futur gouvernement travailliste.

Si cette politique du Militant finissait par trouver un écho dans la classe ouvrière au cours de la campagne électorale, cela reviendrait à avoir créé des illusions sur le Parti Travailliste, et sur Kinnock lui-même. En tout cas, ce mélange de politique-fiction, d'affirmations et de slogans ambigus n'a rien à voir avec une politique révolutionnaire. Il ne montre que l'incapacité du Militant à concevoir une politique en-dehors d'une victoire électorale du Parti Travailliste.

 

Les groupes du Secrétariat Unifié parient sur la gauche travailliste...

La politique des deux groupes liés au Secrétariat Unifié (SU) de la Quatrième Internationale repose, elle, sur l'idée que les dirigeants de l'aile gauche du Parti Travailliste finiront un jour par faire le choix d'une scission.

Dans le cadre de cette perspective à long terme, le rôle des révolutionnaires serait, aux yeux de ces camarades, de « pousser » ces dirigeants plus à gauche, et de les aider par avance à structurer les rangs clairsemés de leurs partisans.

L'existence de cette « gauche » est pratiquement aussi ancienne que le Parti Travailliste lui-même, où elle a toujours joué le rôle de caution de gauche de la ligne officielle, accréditant par ailleurs l'idée qu'un changement de l'intérieur était possible.

Dans les périodes où les travaillistes se trouvaient dans l'opposition, cette « gauche » pouvait reprendre à son compte des positions relativement radicales, au moins par le verbe, et permettait au parti de « ratisser large » sur sa gauche. Puis, dans les périodes de pouvoir, la « gauche » disparaissait comme par enchantement de la scène politique, en se ralliant à la ligne officielle.

La « gauche » d'aujourd'hui n'a rien de différent. La défaite électorale de 1979 a été suivie d'un renouveau de cette « gauche », sous la houlette d'un ancien ministre travailliste, Tony Benn. Puis, lors du congrès de 1983, au lendemain de la deuxième victoire électorale de Thatcher, Neil Kinnock, un transfuge de la « gauche » devenu promoteur d'une politique de recentrage visant à remporter les élections suivantes, fut élu leader du parti : à cette occasion, les délégués des organisations locales du parti - jusqu'alors le bastion de la « gauche » - votèrent à 90 % pour Kinnock. Au cours des années suivantes, des politiciens qui avaient bâti leur carrière en tant que leaders de la « gauche » se préparèrent à aller à la soupe en se rangeant derrière Kinnock, tels David Blunkett, le leader de la municipalité de Sheffield, ou Ken Livingstone, cet ancien trotskyste repenti qui dirigeait alors la municipalité du Grand Londres.

Bref, la « gauche » s'écroula. Et malgré un court deuxième souffle, dans la foulée de la grève des mineurs de 1984-1985, ce qu'il en reste aujourd'hui n'a guère de poids dans le parti ou les syndicats et se limite d'une part au Campaign Group, une poignée de députés réunis autour de Benn, et d'autre part à un milieu diffus que l'on retrouve en particulier dans les campaigns, sorte de comités d'action - ou plus souvent de discussion - organisés autour de thèmes divers (autonomie des travailleurs de couleur, libération de la femme, droits des homosexuels, etc.).

 

... en la parant de vertus qu'elle n'a pas

C'est cette « gauche » -là, qualifiée de « gauche de lutte de classe » par la Socialist League cette « gauche anticapitaliste » par le groupe International, que ces deux groupes créditent de la capacité de rompre un jour ou l'autre avec la direction du parti, et qu'ils se fixent comme objectif de renforcer.

En particulier, ces deux groupes estiment que la grève des mineurs de 1984-1985, a marqué un tournant décisif pour la « gauche ». Ils voient dans le fait qu'elle a pris position pour les grévistes, l'indice d'une radicalisation Alors qu'en fait, c'était le reste du Parti Travailliste qui, en s'alignant sur l'attitude de Kinnock à l'égard de la grève, glissait vers la droite. Comme si ces camarades n'avaient pas entendu les discours vibrants de Scargill et de Benn au cours de la grève, qui, s'adressant à des meetings rassemblant des milliers de grévistes, expliquaient que leur mouvement préparait la voie au retour des travaillistes au pouvoir ! Un langage qui n'a vraiment rien de « lutte de classe » ni d' « anti-capitaliste » !

Quoi qu'il en soit, les camarades du groupe International n'en assignent pas moins à la gauche la tâche de « briser la domination bureaucratique de la droite sur le Parti Travailliste » (International, septembre 1986), tandis que ceux de la Socialist League comptent sur elle pour « créer un majorité pour le socialisme » ( Socialist Action, 26 septembre 1986). Comme si les dirigeants de la gauche travailliste avaient une politique fondamentalement différente, plus révolutionnaire en quelque sorte, que celle de Kinnock ! Comme s'ils avaient la volonté de combattre l'appareil syndical et travailliste au nom des intérêts de la classe ouvrière. Comme si bon nombre d'entre eux n'étaient pas eux-mêmes des membres de ces appareils !

Quelles que soient les vertus dont ces camarades parent la gauche travailliste, celle-ci n'en est pas moins un courant réformiste qui, en particulier depuis la grève des mineurs, milite sa le même terrain que la direction du parti : quoi qu'on puisse penser de Kinnock, dit la gauche travailliste, l'essentiel pour les travailleurs c'est de chasser Thatcher et de ramener le Parti Travailliste au pouvoir. Politique que les groupes du SU reprennent intégralement à leur compte.

Prêter à la gauche travailliste des capacités et une politique de « lutte de classe » ou « anti-capitalistes », revient à lui prêter une politique dont elle ne veut pas et qu'elle n'aura jamais. Et ce n'est, en fin de compte, qu'une autre façon de créer des illusions sur le Parti Travailliste lui-même.

 

Knowsley ou les dérobades des entristes

L'élection partielle qui s'est déroulée le 13 novembre dans la circonscription de Knowsley-North donne, sur une petite échelle, une illustration de la façon dont les groupes entristes sont prêts à oublier leurs objectifs à long terme au profit de la défense des intérêts électoraux du Parti Travailliste.

Cette circonscription, située dans la banlieue nord de Liverpool, est rune des plus pauvres et des plus ouvrières du pays. C'est aussi un bastion travailliste de très longue date. Son député, Kilroy-Silk, a démissionné de son mandat durant l'été, en prenant prétexte des « persécutions » dont il aurait été l'objet de la part de supporters du groupe Militant. En fait, cet individu s'est empressé de prendre un poste de présentateur-vedette à la télévision, nettement plus lucratif que celui d'un député de province.

Pour remplacer Kilroy-Silk, l'organisation locale du parti avait d'abord désigné Tony Mulhearn, le président de l'organisation travailliste de Liverpool. Celui-ci ayant été exclu du parti pour son appartenance à la tendance Militant, un autre candidat a été désigné : Les Huckfield, un député au Parlement Européen proche de Benn.

Ce choix était de toute évidence un compromis. Mais la direction du Parti Travailliste n'en a même pas voulu. Il lui fallait faire preuve d'autorité vis-à-vis d'une organisation locale qui, bien que le groupe Militant n'y soit guère présent, avait eu l'audace de choisir l'un de ses supporters contre le député en poste. Du coup, un candidat officiel a été désigné d'office : George Howarth, un obscur bureaucrate dont le seul « fait d'arme » est d'avoir travaillé, il y a quelques années, à l'office du logement, un organisme honni à juste titre par tous les habitants des cités délabrées de la circonscription.

Les militants travaillistes locaux se sont alors trouvés confrontés à un dilemme : accepter le diktat de Kinnock et faire campagne, la rage au coeur, pour ce candidat imposé ; ou bien présenter leur propre candidat contre le candidat officiel. Recourir à cette deuxième solution signifiait presque à coup sûr la dissolution des instances locales du parti. Nombre de militants étaient prêts à courir ce risque, mais à condition d'être assurés de trouver des militants au sein du Parti Travailliste qui soient prêts à se battre avec eux face aux mesures disciplinaires de la direction.

Cet engagement, les groupes entristes auraient pu le prendre vis-à-vis des militants de Knowsley. Ils auraient pu mettre à leur disposition les forces, même limitées, qu'ils ont à l'échelle nationale pour faire bloc avec eux face au diktat de Kinnock. Et il est même probable qu'ils en auraient tiré, dans l'immédiat, un certain crédit auprès de bien des militants du Parti Travailliste, un crédit qui leur aurait servi pour l'avenir.

Mais aucun des groupes entristes n'a fait ce choix. Tous, sans exception, ont condamné le coup de force de Kinnock. Mais tous ont également condamné par avance toute politique susceptible de le mettre en échec, y compris la tentative des mlitants de Knowsley d'obtenir des tribunaux l'invalidation du candidat officiel. Et on a même vu les responsables du groupe Militant de Liverpool appeler à faire campagne et à voter pour le candidat officiel !

Pour une fois que des militants travaillistes cherchaient à donner une forme publique à leur opposition à la direction du parti, ce qui est après tout, sous une forme restreinte, l'objectif dont se réclament les groupes entristes, ceux-ci ont choisi de leur tourner le dos, pour ne pas compromettre les chances électorales du Parti Travailliste pour les prochaines élections.

Non seulement c'est une preuve d'irresponsabilité de la part des groupes entristes, mais c'est aussi une politique peu efficace. Ce n'est pas Kinnock, ni la gauche travailliste qui leur en seront plus reconnaissants. Et, surtout, à quoi peuvent bien servir les idées révolutionnaires de ces groupes aux yeux des militants travaillistes, si elles ne leur donnent même pas l'audace de défier publiquement la politique de Kinnock ?

 

Une politique qui ne préserve pas l'avenir

L'exemple de Knowsley est un test révélateur de la politique des groupes entristes. Mais il ne fait que confirmer ce qui ressort de ce que disent, ou plutôt de ce que ne disent pas ces groupes.

Bien sûr, tous peuvent dire avec bonne conscience qu'ils ne ménagent pas leurs critiques sur Kinnock. Voire. Car il ne suffit pas de dire aux travailleurs que Kinnock n'est pas le meilleur défenseur de leurs intérêts dans le Parti Travailliste, ce que beaucoup ont déjà compris. Encore faut-il être prêt à aller à l'encontre des illusions qu'ils ont sinon sur Kinnock, en tout cas sur le Parti Travailliste. Encore faut-il être prêt à dire que, contrairement à ce que beaucoup de travailleurs pensent, on verra peut-être demain Kinnock s'attaquer au système de protection sociale que Thatcher a laissé en grande partie intact pour l'instant. Qu'il ira peut-être beaucoup plus loin que Thatcher n'a osé aller dans les attaques contre les services publics, et contre les mouvements de la classe ouvrière elle-même. Et tout cela, avec l'appui des dirigeants travaillistes et des dirigeants syndicaux, c'est-à-dire justement des gens pour lesquels les groupes entristes appellent les travailleurs à voter.

En omettant de prévenir les travailleurs que, si la bourgeoisie l'exige, le Parti Travailliste est capable de faire pire que Thatcher ; en ne disant pas clairement aux travailleurs que, quelles que soient l'issue des élections et la politique du gouvernement qui en sortira, ils ne pourront jamais compter que sur leurs propres luttes, les groupes entristes renforcent, voire créent des illusions dans les rangs des travailleurs. Ils renoncent à préparer la classe ouvrière à ce qui l'attend peut-être, et se dérobent à leurs responsabilités. Ils renoncent du même coup à ce qui est sans doute aujourd'hui, compte tenu de leurs forces, le seul rôle que ces groupes peuvent jouer vis-à-vis de la classe ouvrière. Ce faisant, ils tournent le dos aux intérêts de la classe ouvrière afin de préserver des relations problématiques avec les dirigeants réformistes.

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