Vers une montée du protectionnisme dans le monde ?01/12/19821982Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1982/12/98.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Vers une montée du protectionnisme dans le monde ?

Le commerce international est malade. Pour tenter de porter remède aux maux dont il souffre, 88 délégations à la Conférence du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) se sont réunis du 24 au 29 novembre à Genève. Penchés à son chevet ils n'ont pu que constater le ralentissement de sa circulation, sans pour autant parvenir à un accord quant aux moyens à employer pour contrecarrer le mal. En guise de diagnostic, ils se sont contentés dans leur texte final, de prudentes expressions telles que « examens progressifs », « dans la limite du possible », « accorder une attention spéciale »... Bref, aucun n'avait de remède à apporter.

Alors, pour reprendre une formule de Michel Jobert, la conférence du GATT, comme toutes les « conférences internationales » ne pouvait être « qu'une photographie de l'état du rapport de force entre pays » . Elle l'a effectivement été, soulignant combien les positions étaient diverses dans la concurrence que se livrent les principales puissances économiques mondiales.

Les États-Unis demandaient que la déclaration finale interdise tout accroissement du protectionnisme et souhaitaient que l'utilisation de la clause de sauvegarde qui permet à un pays de prendre des mesures de protection quand un de ses secteurs industriels est trop brutalement attaqué, soit plus étroitement réglementée. La principale puissance impérialiste réclamait encore que les efforts de libéralisation s'étendent aux services et à l'agriculture pour laquelle elle exigeait que les subventions à l'exportation pratiquées par les différents pays d'Europe soient supprimées.

Les pays de la Communauté européenne refusèrent pour leur part toute « nouvelle phase de la libération des échanges » qui minerait leurs propres productions. En ce qui concerne l'agriculture en particulier, ils firent bloc face aux demandes répétées des Américains, et refusèrent d'envisager toute limitation des aides à l'exportation.

Le Japon, quant à lui, tout en épousant le point de vue des USA sur de nombreux points, s'est montré très discret. La productivité et la compétitivité de son industrie étant, sur le marché, autrement plus redoutables que toutes les déclarations tapageuses.

Entre la volonté libre-échangiste, du moins en ce qui concerne des secteurs bien particuliers, affichée par certains pays dont les États-Unis et le désir exprimé par d'autres (France et Grande-Bretagne en particulier) de ne pas se lier les mains par un respect trop strict des « règles du jeu », les positions en matière d'échange apparaissent bien contradictoires. Elles ont du reste déclenché de vives polémiques sur les raisons de la baisse constatée du commerce mondial. Les tenants de la libre circulation des biens accusent les pays qui se livrent au protectionnisme d'être les principaux responsables de la contraction des échanges. Ces derniers leur retournent l'argument, affirmant que les professions de foi les plus libre-échangistes cachent en fait, dans la réalité, des pratiques tout aussi restrictives.

Bien qu'aujourd'hui, au sein du monde impérialiste, aucun État n'affirme la volonté d'adopter des politiques hautement protectionnistes, il ne fait pas de doute que des mesures ayant pour but de protéger les marchés prospèrent partout. Mais est-ce ces pratiques qui sont responsables de la baisse des échanges ou au contraire, est-ce la baisse des échanges elle-même, fruit de la récession générale que connaît la production qui pousse les diverses bourgeoisies à rechercher des moyens de protection face à l'accumulation des concurrences ?

Une poussée libre-échangiste...

De même que l'accroissement des échanges symbolisa un temps la relative prospérité du système capitaliste, sa régression actuelle reflète les difficultés que connaît l'ensemble des économies.

Tant que le marché mondial fut en expansion, c'est-à-dire de 1947 à 1973, quelques-unes des bourgeoisies dominantes et surtout la plus puissante d'entre elles, la bourgeoisie américaine, virent d'un bon oeil la levée des entraves aux échanges. Mais cela ne se fit pas aisément.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les différents pays d'Europe, vainqueurs ou vaincus, en pleine période de restrictions et de rationnements, établirent des barrières douanières élevées ainsi que des contingentements aux importations. Le continent européen était à ce point désorganisé et hérissé d'entraves de toutes sortes, que les États-Unis, principal banquier de la reconstruction, souhaitaient la création d'un marché plus décloisonné, plus libre, ne serait-ce que pour rationaliser leurs prêts et faciliter l'écoulement de leurs propres marchandises. C'est donc sous l'oeil complice et favorable des USA que s'amorcèrent et se développèrent les tentatives pour parvenir à certaines formes d'union entre pays capitalistes européens

OCDE, UEO, CECA... et plus tard, le Marché Commun.

Mais si la pression de l'impérialisme américain fut nécessaire à la libéralisation des échanges, en Europe et dans bien d'autres régions de la planète, cette libéralisation fut surtout rendue possible grâce au gigantesque développement des forces productives que connut l'économie capitaliste dans le quart de siècle qui suivit le second conflit mondial. Sans une telle prospérité, sans un marché en expansion au sein duquel les principales bourgeoisies pouvaient espérer écouler leurs productions, nul doute que les barrières douanières et autres contingentements se seraient maintenus à un niveau plus élevé.

Liées à l'accroissement des possibilités productives, l'interdépendance et la spécialisation croissante des économies furent aussi un facteur qui poussa à la libéralisation des échanges. De grands trusts, des firmes multinationales, essentiellement américaines mais aussi européennes ou japonaises, tissèrent leurs réseaux de production sur de nombreux pays, au point qu'aujourd'hui le commerce intra-firme représente plus de 25 % de l'ensemble des exportations mondiales de produits manufacturés. Une entrave à ce commerce, et c'est l'ensemble de la production de ces entreprises qui est entravé.

Dans ces conditions de prospérité où baignèrent les économies capitalistes avant 1973, les conférences internationales traitant de commerce, celles du GATT entre autres, se concluaient généralement par un abaissement des barrières douanières. A la fin des années soixante, par exemple, le Kennedy Round s'était soldé par une réduction d'un tiers des tarifs douaniers échelonnée sur cinq ans. Même le Tokyo Round commencé en 1973 et consacré lui aussi aux tarifs s'appliquant aux produits manufacturés (essentiellement ceux des pays industriels) permit de faire baisser encore d'un tiers le niveau moyen des droits de douane. La répartition des réductions était en fait nettement discriminatoire puisqu'elle favorisait essentiellement le commerce au sein du monde industrialisé : la réduction moyenne des droits de douane était environ de 38 % dans cette région, alors que les droits grevant les produits en provenance du Tiers-Monde ne furent réduits, eux, que de 25 %.

...fortement teintée de protectionnisme

La poussée du libre-échange qui a cessé en 1973 au premier signe d'une récession généralisée n'avait levé en fait que très partiellement les entraves au commerce, la totalité des États ayant toujours protégé - même avant la crise - leur économie et leur marché.

II est vrai que jusqu'au début des années 1970, les tarifs douaniers avaient été nettement réduits et depuis lors ils n'ont guère augmenté. Mais les taxes à l'importation ne sont pas les seules armes dont disposent les États pour limiter la pénétration des marchandises sur leurs marchés. Afin de limiter les flux commerciaux, ils peuvent ériger de multiples barrières non-tarifaires (contingentements, contrôles techniques ou sanitaires...) tout aussi efficaces que des contrôles des prix. Et en pratique, elles pesèrent, et pèsent toujours, tout autant sinon plus que les droits de douane, sur le volume des échanges. Elles ont largement échappé aux négociations internationales sur les réductions tarifaires et furent les seules non seulement à se maintenir mais aussi à connaître une évolution sensible, évolution qui s'est encore renforcée ces dernières années.

En 1974, 40 % du commerce mondial était soumis à des restrictions diverses. La France contrôlait ainsi 32,8 % de ses échanges, les États-Unis 36,2 %, l'Allemagne 37,3 %, la Grande-Bretagne 38,5 %, l'Italie 44,1 %, le Japon 56,1 %.

Les États-Unis qui se sont toujours targués d'avoir le marché le plus ouvert, n'ont jamais renoncé aux mesures protectionnistes. Bien que les tarifs douaniers américains étaient peu élevés, ils comportaient néanmoins un grand nombre de droits de douane sur des produits dits « sensibles » (textile, verre, horlogerie, produits chimiques notamment). A ceci s'ajoutaient une multitude de normes techniques ou sanitaires qui constituaient également un puissant obstacle aux échanges. Qu'un secteur industriel soit menacé et l'État fédéral s'empressait de la protéger. Ainsi, en 1967, les États-Unis ont commencé à limiter leurs importations d'acier en imposant des restrictions « volontaires » à la CEE et au Japon.

Les États-Unis ont pu aussi en se servant de leur monnaie comme arme économique, influer sur le volume de leurs exportations. En 1971, l'État américain supprima la parité du dollar par rapport à l'or, aboutissant à une dévaluation de près de 8 % du dollar. En peu de temps, la balance commerciale américaine, largement déficitaire devint excédentaire, grâce au développement des exportations au détriment des autres pays capitalistes.

Le Japon, accusé par ses concurrents d'être réfractaire àla libre circulation des produits et capitaux dès lors qu'ils portent un label étranger, possédait cependant en 1974 un tarif douanier moyen inférieur à celui de la CEE (3 % au lieu de 5 %). C'était par une multitude de barrières non tarifaires (quotas et règlements de toutes sortes) qu'il protégeait son marché. Les produits les plus compétitifs étaient les plus visés ainsi que ceux où les Japonais avaient du retard et qu'ils s'efforçaient de développer. C'était particulièrement le cas pour les produits chimiques ou pharmaceutiques pénalisés par des délais d'homologation extrêmement longs.

Même le Marché Commun qu'on voudrait parer de tous les atours du libre-échangisme n'a jamais été qu'une forme étriquée d'union douanière. Le désir de chaque État européen d'avoir accès dans les meilleures conditions possibles aux marchés voisins tout en marchandant la moindre contrepartie, a abouti à une laborieuse construction qui, bien que permettant la suppression des droits de douane entre ses membres, n'en a pas pour autant unifié leur marché. Une multitude de règlements complexes destinés à sauvegarder certains intérêts nationaux constituaient et constituent entre les États du Marché Commun la poursuite d'une politique protectionniste. Cette union douanière n'est pas seulement étriquée : sa consolidation et sa durée sont parfaitement aléatoires. Les sacrifices consentis par chaque État à la concurrence étrangère sur son propre marché, en contrepartie des avantages acquis sur les marchés concurrents, correspondent à des rapports de force précis. Qu'un État ne trouve plus son intérêt dans le respect des accords, il ne les respectera pas. L'histoire du Marché Commun est jalonnée de multiples exemples de refus de respecter les « règles du jeu » communautaire. Dans le passé, il a suffi en général d'une récession partielle et limitée à une seule branche pour que le pays touché retourne au protectionnisme d'antan.

Mais même si la simple ouverture surveillée des frontières intérieures à la circulation des produits a conduit à un développement important des échanges au sein de la CEE, cette avancée limitée du libre-échange fut loin de représenter un recul notable du protectionnisme à l'échelle de l'ensemble de l'économie mondiale, pour la simple raison que la constitution du Marché Commun s'est accompagnée de la mise en place de tarifs de contingentements extérieurs communs, bref d'un protectionnisme européen qui a freiné, parfois de façon considérable, des relations que certains États adhérents entretenaient auparavant avec des pays tiers.

Des puissances impérialistes peuvent donc contracter entre elles des alliances économiques, plus ou moins solides, plus ou moins durables, plus ou moins dirigées contre d'autres, mais elles ne renoncent jamais à la possibilité de contracter l'alliance qui leur semble la plus avantageuse. Et cette possibilité est garantie par l'État, par chaque État, arme principale de chaque bourgeoisie pour se défendre ou s'imposer face à ses concurrents. C'est lui qui impose les barrières tarifaires ou non tarifaires. C'est lui aussi qui injecte massivement de l'argent dans l'économie soit sous forme de subventions, soit sous forme de commandes directes aux entreprises, soit encore en soutenant sur les marchés extérieurs ses industries par de multiples crédits à l'exportation tentant de rendre plus concurrentielle sa propre bourgeoisie en palliant l'éventuelle moindre compétitivité de son économie.

Le libre-échange d'avant 1974 que certains présentent aujourd'hui comme un idéal perdu

qu'il faudrait rapidement retrouver était donc au fond un piètre accord limité et momentané. Et aux premières lézardes du système économique, les divers États essaient chacun de trouver des solutions nationales, c'est-à-dire protectionnistes, à une crise internationale.

Les échanges dans la crise

Depuis près de dix ans maintenant le monde capitaliste est entré dans une crise, crise de surproduction en dernière analyse, concrétisant la contradiction fondamentale de l'économie capitaliste entre la tendance au développement sans limite de la production et le caractère limité de la consommation solvable. L'arrêt plus ou moins brutal de la croissance, seul moyen d'adapter après coup une production anarchique à une consommation limitée, frappe indéniablement le commerce international.

Les échanges entre les pays de l'OCDE qui, de tous les flux commerciaux, avaient connu l'expansion la plus rapide avant 1973, se sont ralentis par la suite et c'est ce ralentissement qui joue le rôle principal dans la diminution du commerce mondial. Le phénomène s'est encore accentué depuis 1979. La croissance en volume des exportations entre les pays de l'OCDE tomba de 5,7 % en 1979 à 2,25 % en 1980 et devint nulle ou légèrement négative en 1981. L'augmentation en volume du commerce mondial suivit une courbe analogue. Elle fut nulle en 1981, et devrait même enregistrer une diminution en 1982.

Et actuellement, face aux difficultés croissantes pour les bourgeoisies des pays industrialisés d'écouler leurs productions ; face au rétrécissement des marchés, les gouvernements des pays riches ont tendance à accentuer les mesures protectionnistes et unilatérales, mesures d'un seul État ou mesures conjointes de plusieurs, comme celles décidées par les pays de la CEE à l'encontre du reste du monde.

Aux dires de François Mitterrand « les pratiques protectionnistes prospèrent partout ». Des gestes sont venus confirmer ces propos. Le cas extrême fut en France, la création d'un seul poste de dédouanement à Poitiers pour les importations de magnétoscopes, ou la diminution des postes de dédouanement pour l'importation d'escargots. L'an passé, l'Italie avait elle aussi recouru au même procédé en réduisant de 33 à 18 les centres de transit pour ses achats de produits sidérurgiques.

Ces mesures peuvent sembler parfois dérisoires par leur objet. Elles sont tout de même le symbole du recours au protectionnisme de nombreux États (pour ne pas dire tous).

Depuis 1974, les produits qui connurent depuis le début de la crise un contrôle de plus en plus sévère dans les échanges, furent la sidérurgie, le textile, l'habillement et, plus récemment, les produits chimiques et les industries des transports.

En ce qui concerne la sidérurgie, les États-Unis qui ont commencé à limiter leurs importations bien avant le début de la crise en imposant des restrictions « volontaires » à la CEE et au Japon, ont renégocié leurs échanges. En 1976, avec le Japon, tandis que les pays d'Europe se voyaient imposer des quotas pour nombre de produits. Cette année, les USA ont encore augmenté les restrictions à l'importation d'acier européen.

Le marché européen du fer et de la sidérurgie est aujourd'hui lui aussi protégé non seulement contre les importations venant de l'extérieur de la communauté mais même d'un pays à l'autre de cette communauté. C'est au début de 1977 que furent mis en place les premiers dispositifs de contrôle avec la signature de l'accord de limitation des exportations japonaises. Un an plus tard, la CEE imposa des prix planchers au marché intérieur et aux importations. En 1980, la baisse de la demande fit tomber les prix bien en deçà du seuil minima, des contraintes obligatoires furent alors introduites fixant par pays des quotas pour chaque produit et chaque entreprise. Dans le même temps, le contrôle des importations fut renforcé. En 1983, des accords d'auto-limitation avec quatorze fournisseurs de produits sidérurgiques de la CEE doivent être renouvelés. Les quantités autorisées à entrer au sein du Marché Commun seront inférieures de 12,5 % à celles importées en 1980.

Le textile est lui aussi fortement protégé depuis plusieurs années par tous les pays industrialisés. En 1974 entrait en vigueur le premier accord multifibres qui limitait l'augmentation des quotas d'importations à 6 % par an. En 1977, date de la signature du second accord multifibres, la CEE décida, notamment sur l'insistance de la France, non plus seulement de limiter les augmentations des importations mais de les bloquer complètement. Des plafonds globaux réglementés par des accords bilatéraux furent signés. De 1974 à 1977, ce nombre est passé à quinze, fin 1977, il avait atteint trente-trois et il n'a cessé d'augmenter depuis.

Dernier en date de ces accords, la CEE vient de signer un accord sur la limitation des échanges avec Hong Kong couvrant les années 1983-1986 et portant sur les produits textiles et l'habillement. Les quotas d'importations de cinq produits (T'shirts, chandails, pantalons, chemises et chemisiers) seront en 1983 inférieurs à ceux alloués à Hong-Kong pour 1982. La réduction se situera entre 6,3 % et 8,3 %. D'autres négociations en cours avec la Corée du Sud et Macao devraient aboutir à des résultats similaires.

Mais dans le domaine du textile et de l'habillement, la politique protectionniste ne s'est pas limitée à dresser des barrières à l'introduction de produits du Tiers-Monde. Début 1980, la Grande-Bretagne introduisit des restrictions sur certaines fibres synthétiques importées des États-Unis mais les abrogea à la fin de cette même année par crainte de représailles sous forme de droits accrus sur ses exportations de laine vers les USA. En 1979 la France plaça sous « surveillance » ses importations de certains textiles en provenance d'autres pays de la CEE, de l'Italie notamment.

L'industrie automobile a, elle aussi, été frappée par une augmentation particulièrement sévère des mesures de protection. La Grande-Bretagne et la France ont demandé au Japon de restreindre « volontairement » ses exportations d'automobiles, tandis que l'Italie et la France limitaient leurs importations de cyclomoteurs. En 1980 la limitation « volontaire » des exportations japonaises d'automobiles s'est étendue à l'ensemble de la Communauté européenne et aux États-Unis où la pénétration japonaise est la plus forte (22 % du marché en 1980). Ces derniers ont imposé au Japon en avril 1981 une auto-limitation de ses exportations jusqu'en 1984 correspondant à une réduction de 7 %.

Une récente étude réalisée par l'Institut National de Recherche Économique et Sociale de Londres publie de nombreuses statistiques concernant le pourcentage de la production touchée par les mesures protectionnistes depuis 1974. Pour l'essentiel, le marché des produits agricoles était déjà « dirigé » à cette date ; le protectionnisme ne s'est donc guère aggravé dans ce domaine. Pour les produits manufacturés, on est passé au sein de l'OCDE, de 4 % en 1974 à 17,4 % en 1980. Pour les mêmes produits l'évolution a été analogue en ce qui concerne le commerce intra-CEE (0,1 % en 1974, 16,1 % en 1980). Globalement, la part du marché américain protégé est sensiblement égale à celle de la CEE mais légèrement supérieure pour les produits manufacturés ; la montée du protectionnisme depuis 1974 y a été cependant plus lente.

Ce sont actuellement les pays du Tiers-Monde qui sont les plus touchés par les diverses protections érigées sur les marchés occidentaux. Pour les pays de la CEE par exemple, la discrimination à l'encontre des importations originaires du Tiers-Monde est patente. Si les pays de la CEE ne contrôlent que 20 % (14 % en 1974) de leurs importations en provenance des autres pays industrialisés, ils contrôlent 63 % des importations provenant du Tiers-Monde. Ces chiffres sont de 11 % et 34 % pour les produits manufacturés.

En ce qui concerne l'ensemble du commerce mondial, l'étude britannique avance les chiffres suivants : pour les produits manufacturés échangés sur le marché mondial, la part du commerce soumis à protection qui était de 12,9 % en 1974, monta à 23,6 % en 1980. Pour tous les produits, l'augmentation du commerce protégé, entre 1974 et 1980, a été de 7,7 % (suivant certaines estimations elle dépasserait aujourd'hui 10 %).

Des pressions contradictoires

Les États recourent de plus en plus nombreux à des mesures protectionnistes déguisées ou ouvertes pour deux raisons qui sont étroitement mêlées. L'une est le classique réflexe de défense pour protéger les intérêts immédiats des secteurs directement menacés par la concurrence étrangère. L'autre est le désir de corriger par ce moyen des déséquilibres de balances commerciales.

Depuis 1979, les balances commerciales sont devenues de plus en plus instables sous les effets conjugués de la récession et des fluctuations des taux de change.

Le Japon était passé d'une position fortement excédentaire à une situation déficitaire en 19791980. En 1981 il retrouva un excédent commercial de 21 milliards de dollars mais cette année la tendance s'est de nouveau renversée.

Le déficit commercial des États-Unis avait diminué en 1979 (25,3 milliards de dollars) et surtout en 1980 (20,5 milliards de dollars). Depuis il augmente à nouveau (plus de 30 milliards de dollars en 1981 et on parle de près de 50 milliards de dollars cette année).

Pays fortement excédentaire avant 1979, l'Allemagne avait vu son excédent s'amenuiser en 1979. Passant de 17,4 milliards de dollars en 1978 à 13,8 milliards en 1979. Cette détérioration s'étant encore accentuée en 1980 (5,8 milliards de dollars). La tendance s'étant ensuite renversée puisque le solde positif de la balance commerciale allemande s'accroissait durant l'année 1981 atteignant près de 12,3 milliards de dollars. En 1982, nouvelle détérioration de la balance commerciale.

Se distinguant antérieurement par ses déficits chroniques, la Grande-Bretagne a pris rang depuis 1981 parmi les pays excédentaires. Cette nouvelle situation n'est pas due à une compétitivité accrue de son industrie mais au pétrole de la mer du Nord, la Grande-Bretagne devenant exportateur net de fuel à partir du second trimestre 1980.

La position commerciale de la France est, elle aussi, affectée par la crise. Son déficit commercial s'est fortement aggravé en 1980 atteignant 62 milliards de francs. En 1981 ce déficit s'est légèrement réduit (59,4 milliards de francs) sous l'effet du ralentissement des importations dû à la récession. En 1982 il a de nouveau notablement réaugmenté.

Bien d'autres pays connaissent d'importants déficits commerciaux l'Italie, le Danemark, la Belgique... Ainsi que la plupart des pays du Tiers-Monde non producteurs de pétrole.

Pour tenter de réduire leurs déficits commerciaux les États tentent d'augmenter leurs exportations tout en réduisant leurs importations.

Une telle politique n'est certes pas nouvelle. Mais lorsque les marchés stagnent en se rétrécissant (ce qui est le cas présentement) les exportations deviennent difficiles et aléatoires. Reste alors pour pallier les déficits la limitation des importations par l'accroissement des mesures protectionnistes, ce à quoi s'emploient actuellement la plupart des États.

Mais cette pression protectionniste qui s'exerce aujourd'hui sur les États est contrebalancée par une autre émanant des grands trusts dont les divers éléments de l'appareil de production sont disséminés dans plusieurs pays.

Depuis le début des années cinquante, les échanges internationaux se sont développés à un rythme beaucoup plus rapide que celui de la production. Alors que l'indice de la production mondiale doublait dans la période 1960-1974, celui des exportations triplait. Cette forte augmentation du commerce était due entre autres à l'importance grandissante qu'avaient pris les échanges intra-firmes. Entre 20 et 30 % des échanges mondiaux de produits manufacturés, telles sont les estimations concernant la part de ce commerce : exportations de la maison mère vers diverses unités de production, exportations entre les unités spécialisées chacune dans des produits différents ou dans des stades différents de fabrication, réexportations des filiales vers la maison mère, etc. De la même façon qu'au sein d'une entreprise les produits circulent d'un atelier à'l'autre, au sein d'un même trust dont la production est organisée à l'échelle internationale, c'est entre des unités implantées dans des pays différents que se fait la circulation des produits aux divers stades de la production. Dans de telles conditions, les trusts sont bien évidemment libre-échangistes, du moins pour ce qui les concerne, puisque toutes entraves aux flux commerciaux gênent leur propre production.

Les États capitalistes dont la fonction est de protéger leurs industries (multinationales comprises) mènent donc une politique « à la carte ». Ils tentent de protéger leurs propres marchés en limitant les importations sans pour autant élever des barrières au commerce intra-firmes. Mais les États ont toujours la possibilité de restreindre ou de lever les mesures restrictives non tarifaires qui aujourd'hui sont les principaux freins aux flux commerciaux : quotas, normes diverses, mesures sanitaires, etc. Visiblement c'est cette politique que la plupart des États impérialistes ont adoptée. Au point que l'institut National de Recherche Économique et Sociale de Londres que nous avons déjà cité, estime que l'essentiel du commerce intra-firmes « porte sur des marchandises libres de toute forme d'intervention ».

De toutes manières les mesures protectionnistes d'un pays entraîne quasi automatiquement des mesures de rétorsion de ses concurrents, soulevant de fil en aiguille des difficultés nouvelles pour tous. Tous les États ont bien conscience de cette menace qui les fait hésiter à s'avancer dans cette voie.

C'est sans doute ces pressions contradictoires qui gardent actuellement son caractère hypocrite et non avoué au protectionnisme montant.

JUSQU'OÙ ?

La crise économique a indéniablement accentué une montée du protectionnisme. Rien ne permet pourtant de dire aujourd'hui que son effet a été marquant sur l'évolution du commerce international. Le ralentissement des échanges provient très certainement avant tout de l'affaiblissement de la demande, du rétrécissement des marchés.

Mais s'il est difficile actuellement de mesurer l'impact du protectionnisme sur l'évolution des échanges, certaines statistiques publiées et le fait que plusieurs États parmi les plus puissants menacent d'y recourir, indiquent tout de même une tendance au repliement sur soi.

Durant des années, et encore maintenant, nombre d'États impérialistes affirmaient leur attachement au libre-échange... tout en protégeant leurs marchés par de multiples mesures protectionnistes. Ces pratiques non seulement se sont renforcées avec la crise mais sont de plus en plus justifiées ouvertement.

Aux États-Unis par exemple nombre de voix s'élèvent au sein de l'administration et du Congrès pour exiger une réciprocité, un bilatérisme dans les échanges. En clair, ils invitent l'administration à prendre des mesures de rétorsion contre un certain nombre de concurrents considérés comme favorisés.

Les capitalistes veulent bien coopérer dans certains domaines et dans une certaine mesure, mais il ne s'agit toujours que d'accords ponctuels au-delà desquels ils se refusent d'aller. Ils veulent bien permettre une liberté relative des échanges, mais à condition due chaque État garde, parle jeu des monnaies, des taxes, des règlements, la possibilité de se protéger en élevant à ses frontières, si nécessaire, d'efficaces barrières. Même les trusts qui produisent pour un marché international se sont développés, protégés chacun par un État dont ils veulent continuer à se servir.

Le fait que les capitalistes de chaque pays s'accrochent à leurs frontières, à leur État, quitte à entraver le développement économique, souligne la contradiction de l'économie capitaliste, entre le caractère international de la division du travail et de la production, et le cloisonnement entre États.

Jusqu'où le protectionnisme peut-il se développer ? II est bien difficile de le prévoir.

Mais l'évolution de ces deux dernières années, les menaces qui sont brandies actuellement un peu partout ; montrent bien en tout cas une possibilité.

C'est celle de voir les États, y compris ceux des plus grandes puissances économiques recourir, si la crise s'aggravait, à des mesures protectionnistes de plus en plus ouvertes, massives et importantes. Et dans ce cas bien sûr, il est exclu que le protectionnisme ne soit le fait que de quelques-uns de ces grands États. La politique protectionniste des uns ne peut qu'entraîner la même politique des autres, ne serait-ce que par mesure de rétorsion.

Un hérissement de barrières douanières et d'entraves de toutes sortes, érigées pour tenter de protéger chaque pays de la crise mondiale, n'aboutirait qu'à un ralentissement drastique des échanges internationaux, et de là à un nouvel abaissement de la production et finalement à une nouvelle aggravation de la crise mondiale. La montée du protectionnisme à l'échelle mondiale serait tout à la fois la marque, le résultat, et l'une des causes de la catastrophe.

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