Mais que vise donc le PC dans ces présidentielles17/03/19811981Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1981/03/84.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Mais que vise donc le PC dans ces présidentielles

Dans la course à la Présidence, Georges Marchais a été le premier de la « bande des Quatre » à se déclarer candidat. Il a reçu d'emblée l'investiture de son parti et a entamé le premier - et de loin - sa campagne électorale.

Depuis, inlassablement, Georges Marchais parcourt la France, participe à des « marches de jeunes », des rassemblements de femmes, tient des meetings, des conférences de presse, participe aux émissions auxquelles la télévision veut bien le convier. Et derrière lui, avec lui, le PCF et la CGT, qui a largement fait connaître son choix, mènent activement campagne et occupent systématiquement le terrain revendicatif : coups de force contre des agences d'emplois intérimaires, chahut au cours d'une émission d'Antenne 2 sur les jeunes où la CGT n'avait pas été invitée, journée d'action par-ci, mouvements par-là. Toutes les catégories de travailleurs sont appelées, les unes après les autres, à revendiquer. Marchais se baptise candidat anti-Giscard, anti-chômage et sa campagne se développe tout azimut.

Des sections locales du PCF, ou plus précisément des maires PCF montent en première ligne, organisant des actions spectaculaires contre « la drogue » à Montigny, en dénonçant une famille marocaine accusée de trafic de drogue, contre la répartition inégale des immigrés à Vitry, en s'opposant au transfert de 300 Maliens d'une commune de droite à une commune communiste. Et Marchais approuve, justifie, amplifie la résonnance de ces actes, en dépit ou à cause de leur caractère équivoque.

Ainsi, dans sa recherche forcenée et systématique de l'approbation populaire, le PCF ne se montre pas regardant sur le choix des moyens. Répondant à la démagogie gouvernementale qui spécule sur le désir de sécurité de la population, le PCF à son tour, se présente en champion de l'ordre moral et dénonce l'insuffisance des pouvoirs publics en matière de lutte contre la drogue ou contre la délinquance. Il spécule manifestement sur les sentiments anti-immigrés qui peuvent exister dans la population des banlieues ouvrières, où les immigrés sont de plus en plus nombreux et, tour à tour, au nom de la lutte contre le chôtnage, contre la drogue, contre la délinquance, on le voit désigner, indirectement, les immigrés comme fauteurs de troubles et, ouvertement, comme indésirables dans un pays en crise.

Bref, la campagne actuelle du PCF part dans toutes les directions, les meilleures comme les pires, en surprenant souvent jusqu'à ses propres militants, plaçant parfois la CGT en porte à faux en particulier vis-à-vis des travailleurs immigrés mais qu'il s'agisse de « produire français », de « faire payer les riches », d'arrêter l'immigration, de lutter pour les jeunes et les femmes, c'est d'abord et avant tout une campagne nationaliste prenant en compte les désirs de changement, les inquiétudes et les rancoeurs du français moyen, mais aussi ses préjugés et son désir d'ordre.

Le PCF veut faire le plein de ses voix et, puisque la crise semble pousser une partie de l'opinion populaire vers l'idéologie de la droite, le PCF ne recule pas devant la démagogie de droite pour y parvenir.

Et pourtant, qu'a à espérer le PCF dans ces élections présidentielles ? Il est évident que Georges Marchais ne peut pas être élu. Même si, par fortune, il était présent au deuxième tour contre Giscard, Chirac ou Mitterrand, il est tout à fait exclu qu'il puisse l'emporter. Le réflexe anticommuniste de la majorité de l'électorat jouerait à fond contre lui. Ce n'est donc pas la présidence de la République qu'il vise.

En 1974, le PCF avait placé toutes ses chances sur Mitterrand, candidat unique de la gauche, face à une droite divisée. Aujourd'hui, le PCF présente son candidat face à Mitterrand. Nul ne peut dire encore ce qu'il fera au second tour, s'il appellera à voter pour Mitterrand ou s'il demandera à ses électeurs de s'abstenir, comme il le fit en 1969 lors du deuxième tour qui opposait Pompidou à Poher.

Pour le PCF, l'enjeu se situe au premier tour. C'est là qu'il s'efforce, par tous les moyens, de faire le meilleur score possible, face au Parti Socialiste. Car il est manifeste que, ce qui va compter pour le PCF, c'est plus le rapport des voix entre Marchais et Mitterrand que celui entre Marchais et Giscard ou Chirac. Le premier tour est un épisode de la lutte d'influence que se livrent le PCF et le PS au sein de l'électorat de gauche. Et cette lutte d'influence vise les élections qui vont suivre les Présidentielles.

Le PS, comme le PC, cherche par les voies électorales à parvenir au gouvernement. Le PCF en a été écarté depuis 1947, à vrai dire, il en a toujours été écarté sauf pendant un bref épisode de 1944 à 1947, dans les circonstances exceptionnelles de l'après-guerre. Le PS, lui, est un vieil habitué des combinaisons gouvernementales, il ne s'est trouvé rejeté dans l'opposition qu'après 1958, mais cela fait maintenant plus de vingt ans que le PS est réduit à attendre son heure.

La vieille sfio avait bien essayé en 1964-65 de sortir de l'impasse en tentant de s'allier avec le centre pour former une grande fédération susceptible de faire le poids électoralement face aux gaullistes, mais elle avait dû y renoncer. et, depuis 1971, depuis que mitterrand est entré à la sfio et l'a transformée en ps, la voie politique choisie pour parvenir à nouveau au gouvernement est celle de l'alliance électorale avec le PC.

Depuis la signature du Programme Commun de Gouvernement en 1972 entre le PS et le PC, le PC est donc sorti du ghetto dans lequel il était enfermé depuis 1947, et des perspectives de participation gouvernementale s'ouvrent à lui. Les perspectives passent évidemment par deux points : un accord avec le PS et la victoire de la gauche aux élections.

Or, c'est l'accord avec le PS qui est le point le plus décisif et le plus délicat. Car s'il est imposé par les conditions mêmes de la vie électorale, il est aussi, comme nous l'avons vu dans l'article précédent, le fruit d'un rapport de forces, précisément entre le PC et le PS.

Entre 1972 et 1978, chaque consultation électorale a constitué une étape du renversement de ce rapport de forces entre les deux partenaires - et rivaux - de l'Union de la Gauche. C'est la raison pour laquelle, à quelques mois des législatives de 1978, le PCF choisit la rupture, faisant échouer l'Union de la Gauche.

Aujourd'hui, trois ans après, la rupture est évidemment consommée, mais le problème reste entier. Il faut toujours au PCF un accord avec le PS s'il veut pouvoir, par la voie électorale, être réintroduit dans le giron gouvernemental, en cas de victoire de la gauche. Et un accord qui ne soit pas susceptible de favoriser son partenaire à son propre détriment. Un accord qui lui garantira qu'après l'élection le PCF ne sera pas laissé pour compte, qu'il sera bel et bien associé au gouvernement. Et, pour que cet accord ne soit pas qu'un chiffon de, papier, il faut qu'il soit garanti, par la présence à l'Assemblée d'un nombre suffisant de députés communistes pour que le PS soit obligé de faire alliance avec, s'il veut une majorité.

Voilà très concrètement ce que recherche le PC : pour cela il lui faut recréer dans l'électorat à l'occasion de ces Présidentielles, un rapport de forces qui lui soit favorable et qui contraigne donc le PS à tenir compte de lui.

Dans ces présidentielles, le PCF sait qu'il ne peut être élu, et son objectif est uniquement de ne pas se faire laminer par le ps, le rattraper si possible en voix, voire - et pourquoi pas - le dépasser, malgré le handicap d'avoir été à l'origine de la rupture.

C'est ce qui explique pourquoi, dans cette campagne, le PCF fait feu de tout bois. Non seulement il cherche à gagner des voix en dehors de son électorat, mais il doit aussi donner à son propre électorat des raisons déterminantes de voter pour lui. Or il a sur ce plan un handicap à remonter ; celui d'avoir fait voter Mitterrand au premier tour en 1974.

Le système des Présidentielles est tel qu'au second tour, il ne restera plus que deux candidats. Si, comme les sondages le laissent penser, le candidat de la gauche sera vraisemblablement Mitterrand, les électeurs - y compris ceux du PC - peuvent être tentés de voter « utile » dès le premier tour en votant directement pour Mitterrand. D'où la campagne du PCF sur les « ministres communistes ».

Sans ministres communistes, dit l'humanité, il n'y a pas de changements possibles, même si mitterrand est élu. « et le moyen, le seul moyen dont vous (les électeurs ndlr) disposez pour préserver, malgré tout les chances du changement, pour en créer les conditions, est de soutenir le candidat communiste » (marchais le 7 mars) ou encore « l'expérience est là : quand les communistes sont écartés des responsabilités, ça va mal pour les travailleurs et pour le pays ... alors, vous ne croyez pas qu'il serait temps de changer, de changer vraiment, en permettant aux communistes de prendre toute leur part aux responsabilités ? oui ? eh bien, le 26 avril, dites-le !... vous avez un seul moyen d'être certain de faire entendre votre voix... c'est de voter pour le candidat du parti communiste français » .

Marchais n'espère certainement pas par cette campagne contraindre Mitterrand à s'engager avant le premier tour sur la participation des ministres communistes au gouvernement. Il n'espère même certainement pas que le résultat du premier tour l'obligera à le faire pour le deuxième tour. Ce n'est pas vraiment un chantage au désistement, même si cela en prend la forme. En fait, pour le PCF, il s'agit d'éviter qu'au premier tour, des voix d'électeurs communistes s'égarent sur Mitterrand.

Encore une fois, plus il y aura d'électeurs communistes et plus le rapport de forces entre le PC et le PS peut se modifier en faveur du PC, rendant un accord « égalitaire » possible pour l'avenir.

Mais, ce faisant, le PCF prend évidemment pour ces présidentielles le risque de faire passer giscard au second tour.

Comme en 1978, le PCF préfère que la gauche, ou plus précisément Mitterrand et le PS ne viennent pas au pouvoir, plutôt que de les aider à y aller sans lui : en d'autres termes, ou le PCF est garanti d'être associé au gouvernement, et à ce moment là, il met tout en oeuvre pour la victoire de la gauche, ou il préfère la défaite de la gauche plutôt que la venue du seul PS au pouvoir.

Où sont les intérêts des travailleurs dans tout cela ? Bien sûr, le PCF explique que sans « les communistes au gouvernement », il n'y aura pas le changement que tous les travailleurs souhaitent. Et que c'est donc pour défendre les intérêts des travailleurs qu'il choisit cette tactique. Mais cette justification ne tient pas, car si le PCF peut expliquer que la présence de ministres communistes au gouvernement pourrait faire que Mitterrand et le PS mènent une politique plus en faveur des travailleurs, il ne peut vraisemblablement pas convaincre l'ensemble de son électorat, et a fortiori l'ensemble de l'électorat de gauche, que les travailleurs ont avantage au tout ou rien, c'est-à-dire à Giscard plutôt qu'à Mitterrand sans ministres communistes. Si l'on croit que des ministres de gauche dans un gouvernement de la bourgeoisie peuvent quelque chose pour les travailleurs a priori, est-on convaincu qu'un président de la République socialiste est, à tout prendre, une meilleure chose qu'un président ouvertement de droite.

Et, en particulier, à cause de ce sentiment, il est bien possible qu'en demandant des ministres communistes, le PCF apparaisse comme défendant ses intérêts de parti et non les intérêts des travailleurs. Ce qui est d'ailleurs le cas car ce qu'il cherche, c'est la participation gouvernementale ; pas précisément à l'issue de ces Présidentielles, mais après les prochaines législatives peut-être. Et pour cela il est prêt, s'il le faut, à aller contre les espoirs et les illusions des travailleurs qui souhaitent voir Mitterrand remplacer Giscard.

Le PCF, à juste titre, explique que l'élection de Mitterrand, en elle-même, n'apportera rien aux travailleurs, mais nous devons dire clairement que la présence de ministres communistes n'apportera rien non plus aux travailleurs.

La bataille qui oppose le PC et le PS est une bataille partisane au mauvais sens du terme. Qu'ils s'entendent ou se querellent, qu'ils négocient ou qu'ils se fassent concurrence, PC et PS ne défendent que leurs propres intérêts partisans, leurs propres ambitions gouvernementales.

Les intérêts des travailleurs n'ont rien à voir avec ces sordides calculs de boutiquiers, où chacun ne songe qu'à prendre des clients à l'autre pour être en situation, par la suite, de mieux vendre leur clientèle, à meilleur compte.

En 1974, le PC « roulait » pour Mitterrand. Aujourd'hui Marchais roule contre Mitterrand, mais dans tous les cas, il est animé par la même volonté : participer au gouvernement, devenir gestionnaire agréé, de la société bourgeoise. La différence c'est qu'aujourd'hui il semble dire « si je ne le peux pas, le PS ne le pourra pas non plus ».

Ce genre de tactique sera-t-elle payante à court ou à long terme pour le PCF ? Il est évidemment impossible de le savoir, mais elle reflète tout à fait la contradiction dans laquelle se débat le PCF, parti réformiste et électoraliste, contraint àl'alliance avec le PS et contraint en même temps de lui disputer chaque voix, même si cela doit les maintenir tous deux éternellement dans l'opposition.

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