La Pologne08/12/19811981Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1981/12/89.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

La Pologne

Le mouvement parti des luttes grévistes des travailleurs d'août 80 se maintient et embrasse aujourd'hui à des degrés divers toutes les couches de la société polonaise. Il témoigne d'une grande vitalité dans une multitude d'aspects de la vie sociale. Il revendique, il met en cause et par endroits il supplante une administration déconsidérée. Il a entraîné de multiples changements à la tête de l'État et du parti.

Il est politique au sens le plus général du terme.

L'ampleur de la mobilisation, la part essentielle qu'y jouent les travailleurs, leur degré d'organisation et le fait que le mouvement se place ouvertement sur le terrain politique pose la question de ses perspectives politiques.

Cette question est cependant inséparable de celle de la politique de la direction que le mouvement s'est donné, en l'occurrence aujourd'hui de la direction de solidarité.

La politisation du mouvement correspondait sans doute pour une large part à la situation objective. Des luttes de cette ampleur, même commencées sur des revendications matérielles, ont nécessairement une portée politique. A plus forte raison dans un pays de dictature comme la Pologne, sans droit de grève, sans liberté d'expression et d'organisation.

Mais la direction - personnalisée par Lech Walesa - qui avait surgi dès le début du mouvement et qui s'est acquis aussitôt une représentativité et une autorité nationales, avait elle-même sinon un programme politique ouvertement affirmé, du moins un drapeau brandi ostensiblement. Elle se revendiquait d'un nationalisme ouvertement affirmé, et d'un catholicisme militant.

Le nationalisme et le catholicisme n'étaient pas seulement des options politiques personnelles plus ou moins ouvertement affichées par certains dirigeants, mais l'axe principal de l'intervention politique de la direction. Et ceci, aussi bien vers l'extérieur, qu'au sein du mouvement lui-même.

Lech Walesa et les siens ont tenu d'emblée - c'est-à-dire dès les affrontements d'août 1980 entre les travailleurs de Gdansk et le régime - à donner à l'explosion de colère ouvrière contre les hausses de prix un caractère nationaliste marqué (emblèmes nationaux, portraits de nationalistes du passé, y compris des plus réactionnaires genre Pilsudski, affichés lors des meetings, conférences de presse, etc.).

De la même manière, la nouvelle direction avait ouvertement affiché ses liens avec la hiérarchie catholique. Elle s'est entourée de conseillers techniques liés à l'Église ; elle a milité pour donner au syndicat indépendant que se sont donnés les travailleurs polonais une coloration catholique nettement marquée avec tout le cérémonial subséquent (messes à l'occasion de manifestations officielles de Solidarité, invitations de prélats aux réunions et au Congrès, gestes de subordination au Pape, etc.).

Sous l'impulsion de la direction, Solidarité s'est donné comme drapeau : le drapeau polonais ; comme emblème : l'aigle couronné national et la croix catholique ; comme hymne : l'hymne patriotique.

Ces options politiques de la direction sont apparemment acceptées par les travailleurs en mouvement. Expriment-elles réellement les choix politiques des travailleurs eux-mêmes ? Sont-elles seulement réellement partagées ? C'est une toute autre affaire.

Jusqu'à présent, autant qu'on puisse le savoir, il ne s'est pas trouvé au sein du mouvement de dirigeants incarnant clairement un choix politique opposé au nationalisme et au cléricalisme ; et ayant de par leur participation aux luttes, l'autorité pour représenter un autre choix pour les travailleurs en lutte. Faute d'un tel choix, il n'est guère possible de savoir avec exactitude si les travailleurs en lutte ont pris Walesa et la direction qu'il représente parce qu'ils se retrouvent pleinement en lui jusques et y compris ses options politiques ; ou bien si la part prise par Walesa dans la lutte gréviste, dans sa généralisation et dans ses succès, fait que les travailleurs prennent la direction telle qu'elle est, en acceptant ou simplement en tolérant ses options politiques.

Un certain nombre d'indices - tel par exemple que le refus d'une partie des délégués de Solidarité de commencer leur congrès par une messe - laissent penser qu'une fraction au moins des travailleurs en lutte subit plus qu'elle ne partage l'orientation politique de la direction du mouvement.

Faute d'organisation ou d'hommes incarnant une autre politique que celle de la direction de Solidarité, la capacité de cette dernière à faire accepter ses orientations politiques est évidemment renforcée par la situation objective en Pologne.

Le régime a été imposé à la population par la force de la bureaucratie soviétique. Il se maintient sous la pression politique et économique du Kremlin et sous ses menaces militaires. Toute lutte contre le régime est nécessairement une lutte contre la mainmise de la bureaucratie soviétique. L'aspiration à se débarrasser de cette dernière est certainement le sentiment le plus largement partagé dans la population.

Mais la direction actuelle de Solidarité a au moins contribué à ce que cette aspiration se concrétise sous la forme d'une politique nationaliste, écartant délibérément les références aux différences d'intérêts entre classes sociales à l'intérieur de la société polonaise elle-même et privilégiant au contraire le nationalisme polonais anti-russe.

Le nationalisme dont se revendique solidarité au nom des travailleurs lui permet de trouver des sympathies et des soutiens dans les autres couches sociales (intelligentsia, paysannerie, etc.). la volonté politique visant à rendre l'état plus « polonais », c'est-à-dire moins sous contrôle des russes est très certainement partagée par une partie des membres de l'appareil d'état eux-mêmes (administration, hiérarchie militaire, voire personnel politique gouvernemental... ).

L'État polonais, par-delà les pressions qu'il subit de la part de la bureaucratie russe, est un instrument d'oppression contre les travailleurs. Les dirigeants de l'État et les membres de son appareil sont fondamentalement hostiles à la classe ouvrière en tant que telle, à sa prise de conscience, et à infiniment plus forte raison, à ce qu'elle prenne le pouvoir.

Mais si certains de ces dirigeants considèrent que leur place et la solidité de leur régime tiennent à leurs liens avec la bureaucratie russe et donc s'ils défendent au sein de l'État polonais la politique de cette dernière, d'autres peuvent être tentés de se servir de l'énergie et de la mobilisation ouvrière pour la canaliser, afin de conquérir une indépendance plus grande par rapport à la bureaucratie soviétique (le clivage entre dirigeants sur ce terrain n'est certainement pas rigide).

Le nationalisme de la direction de Solidarité fait en tout cas qu'il y a une convergence de fait, sinon sciemment recherchée, entre ses propres objectifs et ceux d'une partie des membres de l'appareil d'État.

Solidarité est tout à la fois l'organisation du mouvement sur le plan revendicatif et un instrument politique. Elle l'était dès ses débuts, de fait. Aujourd'hui - et notamment lors de son premier congrès - tout en se prétendant un « syndicat professionnel » non politique, elle s'est hautement revendiquée d'être un « énorme mouvement social » ayant un programme politique qui embrasse tous les aspects de la vie économique et politique du pays.

Organisation ouvrière de par sa composition, de par le rôle qu'elle remplit dans les luttes quotidiennes des travailleurs, de par les aspects corporatifs de ses activités et surtout de par le fait qu'elle a été créée, renforcée par une gigantesque mobilisation de la classe ouvrière, sur le plan politique par contre Solidarité n'est pas et ne se veut pas une organisation de classe. Elle se veut suivant ses propres expressions la « force motrice » de la « renaissance nationale ».

De par son orientation politique, elle est une organisation nationaliste, porteuse donc d'une perspective qui n'est pas l'émancipation de la classe ouvrière, mais la libération de la Pologne, c'est-à-dire des couches privilégiées et de l'État polonais, du joug russe.

Une multitude de courants politiques se sont manifestés et affrontés lors du congrès de Solidarité, congrès qui est apparu à certains égards comme une sorte de parlement où s'expriment et se confrontent des idées et des courants qui ne peuvent pas le faire dans une Diète totalement croupion et déconsidérée.

Le fait que Solidarité soit officiellement un syndicat, en d'autres termes que, tout en étant une organisation politique, elle en soit une qui ne dise pas son nom, permet à sa direction de maintenir ses débats dans un cadre limité.

Ce caractère sinon « apolitique » du moins « au-dessus de la politique » donne évidemment une marge de manoeuvre plus grande à Solidarité à l'égard du régime. Mais il lui en donne une aussi à l'égard des courants politiques divers qui s'affrontent en son propre sein. Il lui permet d'apparaître comme une force politique au-dessus de tous, une sorte de front national subordonnant « ce qui divise » à « l'intérêt national ».

Que les courants politiques divers l'acceptent de plein gré ou qu'ils le subissent, la direction de Solidarité se revendique de l'ensemble du mouvement pour affirmer ses positions nationalistes et cléricales.

En Pologne, comme partout ailleurs, le nationalisme est une corde pour ligoter la classe ouvrière et la subordonner aux classes privilégiées nationales.

Solidarité est née d'une formidable aspiration à la liberté. En raison de son orientation politique elle peut se révéler essentiellement un moyen de canaliser cette aspiration pour permettre aux dirigeants de l'État polonais, eux, d'être plus libres à l'égard du Kremlin. Un gouvernement d'union nationale associant le parti, l'Église et Solidarité, dont l'idée est reprise depuis quelque temps par des hommes représentatifs de ces trois forces, pourrait en être l'expression politique concrète.

Si cela se réalisait et si en contrepartie d'une consolidation politique la bureaucratie acceptait une telle formule, ce serait alors la première fois depuis 1948 qu'elle accepterait de composer sur une telle base dans sa zone d'influence.

Cela impliquerait en effet, d'une part, la légalisation jusqu'à présent sans précédent d'un syndicat indépendant, d'autre part, la participation au pouvoir politique des représentants d'une force politique non contrôlée par le Kremlin ainsi que des représentants d'une force ouvertement et par vocation pro-occidentale, l'Église catholique.

La Pologne constitue de longue date un cas d'espèce parmi les Démocraties Populaires.

Confrontée à une contestation de sa mainmise sur les États de sa zone d'influence - avec ou sans participation populaire d'ailleurs à cette contestation - la bureaucratie soviétique a choisi dans le passé l'intervention militaire en Hongrie et en Tchécoslovaquie ou la rupture complète et l'excommunication dans le cas de la Yougoslavie et de l'Albanie.

En Pologne, elle avait par contre déjà choisi de composer en 1956 en acceptant, sous la poussée de la rue, le remplacement de l'équipe dirigeante par une autre. Et lors des flambées de lutte plus ou moins générales, plus ou moins profondes, en 1968, en 1970, en 1976, elle avait en général choisi de laisser le régime polonais assurer lui-même la répression du mouvement, ou de procéder lui-même à un changement de l'équipe dirigeante. Elle avait donc laissé plus qu'ailleurs les tendances nationalistes se faire jour presque ouvertement, au sommet même de l'État.

Même avec la collaboration éventuelle de Solidarité et avec sa caution, le régime ne pourrait satisfaire ni les revendications économiques de la classe ouvrière, ni ses aspirations à la liberté et les deux sont liées.

Il ne suffirait pas de mettre fin à la dépendance économique de la pologne à l'égard de l'urss, ni aux chantages économiques de la bureaucratie russe pour mettre fin aux difficultés économiques du pays et, à plus forte raison, à sa pauvreté. il ne suffirait pas de mettre fin à la mainmise russe sur l'état polonais pour le rendre démocratique.

La Pologne était un pays pauvre avec un régime dictatorial avant de passer successivement sous la houlette de Hitler, puis de Staline.

L'aspiration à une indépendance économique plus grande, c'est-à-dire à la possibilité de s'ouvrir davantage vers l'Occident, est une des composantes du nationalisme des couches dirigeantes polonaises.

Mais des liens économiques accrus avec l'impérialisme n'assurent pas plus de richesses à la Pologne, mais plus d'exploitation pour ses masses travailleuses.

D'ores et déjà, une part de la plus-value créée par la classe ouvrière polonaise est prélevée par le capital occidental. Pour une part, sous forme d'intérêts des capitaux prêtés, prélevés par les banques occidentales, pour le reste par le biais de l'échange inégal qui caractérise les relations commerciales entre le pays semi-développé qu'est la Pologne et les puissances impérialistes.

Il n'est pas inconcevable que pour favoriser la séparation de la Pologne d'avec le bloc soviétique, les États-Unis lui accordent une aide économique. Mais ce genre d'aide n'est jamais gratuit. Elle permettrait peut-être à l'appareil d'État de disposer de moyens supérieurs, et à l'armée par exemple de se payer un armement plus moderne. Mais elle ne permettrait ni à l'économie de se développer plus, ni à la population de vivre mieux. Les pays pauvres dans l'orbite de l'impérialisme américain ne disposent même pas davantage de souveraineté nationale. L'emprise de l'État américain sur le leur, ou l'emprise des banquiers occidentaux sur leur économie, n'est guère moins brutale que celle de la bureaucratie sur les pays de sa zone.

Dans l'incapacité de satisfaire la classe ouvrière, le régime s'opposera inévitablement à elle.

Si les aspects nationalistes des revendications des travailleurs sont acceptables voire utilisables par le régime, la mobilisation en elle-même ne l'est par contre pas du tout. Quelle que soit l'évolution ultérieure du régime, il cherchera dès que la possibilité lui en sera donnée, à démobiliser la classe ouvrière, à la renvoyer au travail et à la discipline. Il le fera avec l'appui de l'opinion publique bourgeoise occidentale qui commence dès maintenant à trouver que cela a assez duré. Que les luttes des travailleurs permettent à l'État polonais de prendre du champ par rapport à l'URSS - très bien. Mais qu'elles puissent compromettre le remboursement des dettes et le paiement des intérêts -là, on n'est plus d'accord du côté des banques occidentales.

La classe ouvrière aura à se battre même simplement pour défendre le droit de grève, la liberté d'expression et d'organisation qu'elle impose de fait depuis un an.

Mais elle ne pourra défendre les acquis que si elle ne se laisse pas aveugler par l'invocation de « l'intérêt national ».

Par-delà les fortes pressions nationalistes, la mobilisation et la politisation qu'elles impliquent, imposent un relatif climat démocratique. Il y a des débats et des affrontements d'idées. Des hommes, des courants politiques se plaçant du point de vue de l'indépendance politique de la classe ouvrière pourraient se faire entendre et permettre à la classe ouvrière de tirer les leçons des événements. Si un tel courant surgissait, s'organisait, trouvait de l'audience dans le feu des événements - et l'année passée en Pologne précisément montre que cela peut se faire très vite - alors la classe ouvrière aura obtenu quelque chose qui dépasse de loin le cadre de la seule Pologne.

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