L'opposition des Modjahedines face au régime de Khomeiny22/03/19821982Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1982/03/92.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

L'opposition des Modjahedines face au régime de Khomeiny

Trois ans après sa venue au pouvoir, le régime de Khomeiny en Iran est confronté à de sévères difficultés. Sur un fond de situation économique critique, il affronte une opposition qui est entrée en lutte ouverte et armée pour le pouvoir.

Si les rivalités et la lutte sourde entre factions, cliques et hommes politiques de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie iraniennes n'ont en fait pas cessé depuis les débuts du régime en 1979, les choses ont pris un autre visage du fait que, depuis le printemps 1981, l'Organisation des Combattants du Peuple d'Iran - l'Organisation des Modjahedines - a brutalement rompu avec Khomeiny. Des attentats spectaculaires ont décimé les sommets de la hiérarchie religieuse d'autres, moins voyants mais nombreux, ont atteint de multiples responsables du régime à travers le pays, des affrontements armés ont eu lieu entre Modjahedines et Gardiens de la Révolution, y compris dans les rues de Téhéran.

Khomeiny a déchaîné contre eux une répression systématique, dont le bilan est lourd.

A l'heure actuelle le régime admet qu'il y a eu 4 000 exécutions depuis le 20juin et le chiffre réel, qui inclut des enfants entre 9 et 12 ans, est certainement bien supérieur car beaucoup d'exécutions ont eu lieu clandestinement (souvent, elles ne sont pas annoncées et les corps ne sont pas rendus aux familles). Massoud Radjavi, le leader des Modjahedines, évalue entre 20 et 30 000 le nombre des prisonniers politiques contre 6 à 7 000 reconnus par les autorités. La prison d'Évine, à Téhéran, conçue pour 1 200 prisonniers, en contiendrait au moins 8 000.

L'utilisation systématique de la torture et des mutilations, en particulier dans cette prison d'Évine, le feu vert donné par décrets religieux à toutes les formes de l'arbitraire (loi du talion, viol des femmes prisonnières considérées comme « butin de guerre », achèvement des blessés...), le contrôle systématique des écoliers pour empêcher les inscriptions sur les murs ou la circulation des tracts : tout cela, que la presse a rapporté en partie et que les publications des Modjahedines en France relatent largement, forme un tableau impressionnant.

Cette répression s'est menée au nom de la lutte contre « la propagande occidentale » et « les mensonges impérialistes », les Modjahedines étant présentés comme « contre-révolutionnaires mercenaires de l'Amérique ». Ils ne sont pas la cible tout à fait unique de la répression, puisque des exécutions de Kurdes sont aussi rapportées de temps en temps, ainsi que celles de membres d'autres organisations plus minoritaires en opposition à Khomeiny, comme la fraction minoritaire des Fedayin ou bien comme celle d'un dirigeant du Front National Démocratique - voire parfois celles de personnes présentées comme monarchistes. Mais les Modjahedines ou présentés comme tels constituent cependant l'essentiel des victimes. Massoud Radjavi a reconnu lui-même que son organisation venait de subir un coup très dur lorsque les Gardiens de la Révolution ont réussi, début février, à tuer le chef militaire Khiabani ainsi que vingt et un autres Modjahedines.

Un climat de répression et de crainte, sinon de terreur, s'ajoute donc aux problèmes de la pauvreté et du chômage dont les travailleurs et la masse de la population subissent les plus dures conséquences -ces mêmes classes populaires qui ont consenti les plus lourds sacrifices humains pour arracher le renversement de l'empire des Pahlavi', qui ont soutenu massivement Khomeiny à travers chacun de ses affrontements avec l'impérialisme américain et qui paient également depuis quelque dix-huit mois le plus lourd tribut à la guerre avec l'Irak.

Les problèmes d'un pays étranglé par l'impérialisme

Dans un Iran sous-développé, le régime impérial a légué une situation économique extrêmement difficile.

L'Iran dépend quasi entièrement de ses ventes de pétrole, dont la commercialisation dépend, elle, des grandes sociétés pétrolières internationales, américaines en premier lieu, et de leur bon vouloir. Or, l'impérialisme n'a pas fait de cadeaux au régime. Et les conséquences du blocus imposé par les États-Unis, jointes au maintien du gel d'une grande partie des avoirs iraniens dans les banques occidentales, ne pouvaient manquer dans ces conditions d'être graves.

L'Iran doit importer l'essentiel de ses biens de consommation, au premier rang desquels viennent les produits alimentaires et les produits pharmaceutiques. Il doit importer l'essentiel de l'approvisionnement nécessaire à l'industrie existante. En raison de la guerre contre l'Irak, il doit importer aussi des quantités croissantes de matériel militaire. (Avec le blocus américain, ce sont le Japon, les pays de la CEE, l'Australie, qui sont devenus ses principaux fournisseurs, tandis que pour l'armement, l'Iran a recours à la RFA, à la Corée du Nord, et même à Israël comme on l'a appris récemment).

Les pays capitalistes peuvent, dans ce contexte, se permettre d'imposer des conditions draconiennes. Les importations ont non seulement renchéri mais encore l'Iran n'a pratiquement plus la possibilité de payer ses achats à crédit.

Dans le même temps, les ressources de l'État diminuent. Elles sont tributaires des revenus pétroliers à un point crucial. Dans une étude parue dans Le Monde Diplomatique de décembre 1981, Ahmad Faroughy, citant une déclaration de Bani Sadr de mai 1981, indique que le budget de l'Iran pour 1981-82 dépend pour 80 % de son financement des recettes pétrolières. Or, la crise est là, les cours du pétrole ont chuté, et ce sont les grandes compagnies US qui font la loi sur le marché.

De sorte que les problèmes financiers de l'État iranien sont tels que mis à part le matériel militaire et les produits alimentaires, il ne peut presque plus rien importer par ailleurs.

Le fonctionnement de son industrie s'en trouve considérablement ralenti.

L'État est le premier employeur du pays car les entreprises ont été largement nationalisées par le nouveau régime après le départ des investisseurs étrangers et des gros possédants iraniens. Elles manquent de matériel et de pièces détachées, les grands chantiers de construction hérités de l'époque du Chah ont été arrêtés tandis que, dans les entreprises qui restent du domaine privé, les patrons procèdent souvent au retrait de leurs capitaux, ferment leurs entreprises, ou les déclarent en faillite.

Ajoutons que sur ces difficultés se greffent, d'après la presse, des problèmes d'encadrement dans les entreprises (départ des « spécialistes », épuration politique, climat d'insécurité...).

Il est bien difficile de chiffrer le chômage dans un pays comme l'Iran. Sur dix millions de personnes actives que compterait le pays, les autorités admettent environ trois millions de chômeurs. Mais la masse des sans-travail, de ceux qui ne vivent que d'expédients ou de minuscules activités est bien plus considérable : paysans déracinés qui sont venus s'entasser dans le sud de Téhéran, à l'époque impériale, auxquels il faut ajouter les réfugiés de guerre et une bonne partie de la population kurde sans doute aussi en raison de l'état de guerre dans cette province de cinq ou six millions d'habitants.

Cette masse de sans-emploi est très jeune dans l'ensemble. On estime d'ailleurs que 60 % de la population en Iran a moins de 25 ans.

Le régime en occupe une bonne partie dans ses comités, ses milices, dans le corps des pasdarans, etc. Les « déshérités » trouvent un certain secours dans le système d'assistance sociale organisé par les mollahs autour du réseau des mosquées.

Mais tout cela ne résoud évidemment pas les problèmes de la population pauvre. Ce ne sont que des palliatifs provisoires. Et pour cette population, un problème particulièrement pressant découle de l'inflation.

Celle-ci, selon des chiffres de la Banque Centrale d'Iran, devait être de 30 % pour l'année 1981. En réalité, elle est bien supérieure, et l'augmentation des prix, en particulier de ceux des denrées de base, est considérable.

Disons en passant que la couche des grands marchands capitalistes qui contrôlent l'importexport s'assure, elle, des bénéfices confortables, trois fois supérieurs selon certaines évaluations à ceux de la meilleure année sous le Chah. Les projets de loi visant àinstaurer un monopole d'État du commerce extérieur sont restés en plan.

Pour la population pauvre qui ne peut pas accéder au marché parallèle où les prix sont très élevés, le régime a mis en place un système de coupons de rationnement pour les denrées de première nécessité.

Acesujet il n'y a d'ailleurs pas que les difficultés liées aux conditions d'importation (en particulier leur renchérissement) qui semblent devoir être mises en cause. Car la production agricole intérieure -de toute façon insuffisante il est vrai- a diminué depuis le début du nouveau régime. Les seules importations de blé ont dû être multipliées par quatre ou par cinq pour 1980-81, par rapport à l'année 1978-79 (chiffres indiqués dans lnprecor, août 1981).

La guerre avec l'Irak qui dure depuis septembre 1980 a évidemment aggravé tous les problèmes du régime iranien sur le plan économique. Et c'est aussi une donnée importante de la situation. En se prolongeant, elle pèse d'abord de plus en plus lourd sur son budget et contribue à restreindre les possibilités d'approvisionnement du pays dans tous les autres domaines. Outre les achats d'armement, du matériel nécessaire par exemple aux engins de guerre sophistiqués vendus au Chah par les États-Unis, il lui faut aussi financer un minimum de secours pour les réfugiés de la province du Khouzestan, chassés depuis les débuts de la guerre par l'avance de l'armée irakienne. Or, les réfugiés sont maintenant au nombre de un million et demi à deux millions, entassés dans des camps misérables, voire restant sans abri ou affluant vers les grandes villes.

Autre conséquence de cette guerre : la chute de la production pétrolière (indépendamment du prix auquel elle peut se vendre). Une ville comme Abadan est largement détruite et abandonnée par ses habitants. Si l'Iran exportait antérieurement cinq millions de barils par jour et si les autorités tablent sur deux millions et demi, en fait, les exportations seraient descendues au niveau d'un million de barils par jour en 1981 et même cinq cent mille à la fin de l'année.

Ceci dit, cette guerre ne nuit pas forcément au régime sur le plan politique.

Malgré les destructions et la misère qu'elle engendre, malgré le nombre très élevé des victimes - les estimations vont de 25 000 à 60 000 morts, voire 80 000 au total du côté iranien - , la bataille pour la ville de Bostan qui a repris depuis début février, aurait ainsi fait, selon la Croix Rouge Internationale, plus de 6000 morts elle contribue au climat de patriotisme et d'union nationale. De larges masses de population ont été mobilisées contre Saddam Hussein, galvanisées par les proclamations de Khomeiny déclarant « l'islam en danger ».

L'armée « régulière » n'est pas seule à combattre. Parallèlement, les Gardiens de la Révolution participent à la guerre de même que des milices de volontaires, militants politiques comme les Modjahedines d'ailleurs, qui se sont battus notamment dans les villes du Khouzestan lors de l'avance initiale des unités de l'armée irakienne-, volontaires venus des faubourgs et des usines où des campagnes d'entraînement militaire ont été organisées. Et, à lire un reportage sur la manière dont les choses se passent au front comme celui que publie la revue américaine Time (numéro daté du 22 mars), on peut même douter que sans l'ardeur au combat des unités populaires, l'Iran aurait pu tenir face à l'armée irakienne.

Bien plus, à l'automne dernier, le régime pouvait se flatter de victoires militaires l'encerclement d'Abadan brisé le 27septembreet la reconquête de la ville de Bostan fin novembre). Et depuis lors il continue, semblet-il, de regagner peu à peu du terrain.

La situation des travailleurs

Dans l'ensemble de cette situation quel est le sort fait aux travailleurs ? A vrai dire, les témoignages et les informations à ce sujet sont extrêmement rares dans la presse. A peine si Le Monde mentionne de temps àautre quelques grèves : un témoignage récemment publié (20 février) évoque « la reprise du mouvement de grève depuis quelques mois », notamment à Téhéran, Chiraz, Abhar.

On ne peut donc pratiquement se fonder que sur ce qu'en écrivent la revue publiée par les Modjahedines sous l'égide de l'Association des Etudiants Musulmans en France, ainsi que la revue du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, l'Intercontinental Press/ lnprecor (le SU déclare compter à l'heure actuelle trois organisations affiliées en Iran).

Il est certain de toute façon que les problèmes financiers de l'État ne peuvent manquer de se traduire par une politique portant atteinte à la situation des travailleurs, en particulier dans le secteur nationalisé. Les nécessités imposées par la guerre servent àjustifier des mesures d'austérité et une remise en cause des salaires, lesquels avaient été sensiblement augmentés en 1979 (voire à imposer des retenues sur lessalaires qualifiées de « dons » pour l'effort de guerre), ainsi qu'une remise en cause de certains « avantages » institués au temps du Chah en faveur des ouvriers (prime du Nouvel An iranien, par exemple, dont le Parlement a annulé la distribution au printemps 1981). Les pertes accumulées dans les entreprises nationalisées semblent ainsi servir de prétexte à la suppression de certains compléments aux salaires.

Sur le plan politique, la répression, à tout le moins l'intimidation, s'exercent aussi à l'encontre des travailleurs, en particulier contre les menaces de grève ou leurs tentatives d'organisation.

Les prérogatives données aux associations islamiques dans les entreprises ont été élargies aux dépens des « shoras », (comités de travailleurs apparus durant la révolution et surtout pendant l'année 1979 - ils se sont multipliés à l'époque de l'occupation de l'ambassade US), et les références à l'Islam servent à justifier la soumission aux directeurs d'entreprise et aux patrons privés.

Si lnprecor relate une certaine reprise des mouvements sociaux à partirdu printemps 1981,y compris des grèves comme à l'importante usine Iran National de Téhéran, la revue du SU fait état aussi de licenciements et d'arrestations parmi les travailleurs les plus en vue (les licenciements restent régis par une loi du travail datant de l'Empire qui est toujours en vigueur, et en vertu de laquelle on peut licencier sans donner de motif), voire « d'exécutions de plusieurs ouvriers grévistes dans un centre pétrolier et à l'usine Pars Electric de Téhéran » (décembre 1981). Elle cite le cas, en juillet 1981, de deux ouvrières membres du HKE (une des sections affiliées au SU) emprisonnées pendant deux mois : elles étaient accusées d'avoir déclenché une grève, de faire partie d'un groupe politique maoïste,

et elles avaient été actives dans une campagne d'entraînement militaire dans leur entreprise. Plus récemment, c'est l'un des dirigeants du HKE, Bahram Atai qui, à son retour du front, a été licencié de l'entreprise d'automobiles Iran National (comme d'autres ouvriers d'ailleurs), puis arrêté le 12 décembre et retenu à la prison d'Évine. Sans aucune charge officielle contre lui, il a finalement été relâché le 3 mars.

Voici ce que rapporte par ailleurs la revue des Modjahedines : « Le directeur de la section ouvrière des Gardiens de la Révolution a déclaré dans une interview à la radio et à la télévision du régime : « ces derniers jours, avec l'aide de nos frères Hezbollahis et des associations islamiques, nous avons réussi à réprimer des grèves dans trois ou quatre usines. Nous avons arrêté quelques responsables et expulsé quelques autres. Nous demandons à tous nos chers ouvriers de fournir le plus tôt possible, aux associations islamiques des usines, toutes les informations concernant les organisateurs de ces grèves » (...) La section ouvrière du PRI, dans un communiqué adressé aux ouvriers d'Iran, concernant les complots probables du front uni de la contre-révolution dans les usines et les centres ouvriers, a lancé une mise en garde et rappelé que les ennemis, en s'appuyant sur les revendications syndicales et certaines insuffisances d'ordre matériel, tentent de troubler les centres ouvriers et productifs ( ... ) Les associations islamiques des usines d'automobiles ( ... ) annoncent, dans un communiqué, leur soutien total à toutes les lois adoptées par le gouvernement Maktabi (religieux) et aux circulaires de l'organisation de l'industrie nationale d'Iran concernant l'arrêt des primes d'usines pour le personnel. De plus, elles lancent un avertissement à propos des rumeurs diaboliques qui circulent, des arrêts de travail volontaires et des grèves et déclarent qu'ils seront tous étouffés dans j'oef ! ».

La Voix du Modjahed, la radio clandestine des Modjahedines en Iran, citée par cette revue, déclare : « La situation dans les usines est toujours aussi explosive et les ouvriers préparent actuellement des grèves générales à l'échelle nationale. Le régime anti-populaire etsanguinaire de Khomeiny est paniqué et prend des mesures répressives supplémentaires telles que le contrôle renforcé des policiers à l'entrée, à l'intérieur, et mêmeiul iul0 parfois lors de la sortie de l'usine ; ils vont même jusqu'à fouiller dans les gamelles des ouvriers. Dans les ateliers, certains mercenaires, chefs de section, surveillent même les conversations ordinaires des ouvriers et les empêchent de communiquer entre eux ».

Il est certain que le climat de la guerre contre l'Irak pèse de tout son poids, en particulier parmi les travailleurs du pétrole de Khouzestan, qui se trouvent à proximité du front. Du point de vue de la classe ouvrière, c'est ce prolétariat qui a le plus de traditions d'organisation et de conscience politique, et cela n'est sûrement pas sans conséquence sur le moral de l'ensemble des travailleurs.

Cependant, les ouvriers, d'après les témoignages, sont souvent méfiants envers les directeurs d'entreprise et les patrons, et s'expriment au travers de motions et délégations. Ils n'approuvent pas les exécutions de Modjahedines dont un certain nombre étaient présents dans les usines et, aux revendications économiques s'ajoute désormais la demande de libération des prisonniers d'opinion.

... et celle des paysans

Dans les campagnes, le régime a lancé une « croisade pour la reconstruction », faisant appel aux volontaires pour aller aider les paysans notamment dans des travaux d'irrigation des terres, ou encore pour les alphabétiser.

Mais dans ce qui serait plus décisif, la distribution des terres aux paysans pauvres, au contraire il bloque la situation : ainsi il refuse l'application de l'article de la loi de réforme agraire qui prévoit le partage des terres, par extension de la réforme agraire commencée sous le Chah mais qui avait laissé l'essentiel des terres intéressantes aux mains des grands propriétaires fonciers.

C'est peut-être dans cette situation qu'il faut d'ailleurs chercher la cause principale de la crise agricole.

Le refus d'appliquer cet article de la loi ne va pas sans troubles et occupations « sauvages » de terres dans les campagnes iraniennes. On signale périodiquement des heurts entre paysans pauvres et grands propriétaires fonciers, au cours desquels parfois les pasdarans interviennent pour restituer les terres occupées par les paysans.

Il arrive que des lettres adressées par des paysans au gouvernement soient publiées dans les journaux iraniens. Ainsi dans le journal Ettelaat (2.12) : « après la victoire de la révolution islamique, des comités ont été envoyés dans notre village pour partager la terre. Mais jusque-là, ils n'ont pas écouté nos doléances. lis n'ont distribué de terre qu'à onze personnes, dont quatre ne sont même pas des résidents. Et cela alors que nous peinons dans les champs sous le bombardement des mercenaires de Saddam, l'infidèle » (ce village est situé dans la zone des combats avec l'Irak).

Ou encore, le 3 janvier - « Durant les sombres années de la monarchie, nous travailleurs des villages, étions accablés par la répression et l'exploitation, Le souvenir des souffrances infligées par les féodaux est resté accroché à notre chair et à notre sang. Nous considérons ces féodaux et ces grands propriétaires ( ... ) comme des agents de lAmérique, le grand Satan. Ces démons ont sucé le sang des paysans laborieux pendant des années ( ... ) La ratification d'une loi de réforme agraire large, et le partage de la terre, peuvent mettre un terme à la souffrance causée par ces féodaux et ces grands propriétaires ».

A en juger par l'expression de ces griefs, un certain nombre de paysans doivent voir les espoirs qu'ils avaient pu placer dans la révolution islamique quelque peu déçus aujourd'hui. Mais il est vrai que la hiérarchie chiite se trouve dans ce domaine face à une contradiction en raison des intérêts fonciers qu'ellemême possède.

Les modjahedines et khomeiny : de l'allégeance a la rupture

Trois années de régime islamique n'ont donc pas amélioré les conditions matérielles de la vie des ouvriers, des paysans, des classes populaires en Iran, alors que les sacrifices qu'ils consentent se font de plus en plus lourds.

Face à cela, que représente et que propose l'opposition des Modjahedines ?

Sur le terrain de la lutte terroriste qu'elle s'est choisie contre le régime de Khomeiny, elle s'est montrée efficace, disposant apparamment d'appuis dans l'appareil d'État à de multiples niveaux, dotéede cadres et de militants nombreux et prêts à tous les sacrifices.

Issue de scissions successives du Front National de Mossadegh, affirmant se placer dans la ligne d'une interprétation « progressiste », « tiers-mondiste » du Coran, l'Organisation des Combattants (Modjahedines) du Peuple d'Iran a été fondée, en 1965, sur la base de la lutte armée contre le régime du Chah. Pendant de longues années, les Modjahedines ont prôné la tactiquede la guérilla urbaine et organisé des attentats, et dans ce domaine ils ont tout un passé de résistance active à la répression de la SAVAK.

Au début de l'année 1978, alors que commençait àmonter la vague du soulèvement des masses, leur direction décidait de poser les armes, d'aller dans les entreprises pour participer aux grèves et manifestations. Dans une autocritique, elle concluait « la mentalité de la lutte armée coupée des masses a dominé notre idéologie et notre propagande ». En fait, durant toute la période de la révolution anti-monarchiste, elle disparaissait politiquement derrière Khomeiny et les leaders religieux.

Les Modjahedines étaient sans doute, puisqu'ils l'écrivaient eux-mêmes, coupés des masses.

Alors qu'ils avaient mené pendant des années une « guérilla urbaine », ils n'ont apparamment pas su sentir la montée de la combativité des masses, et en tout cas pas l'incarner, pasen prendre latête. C'est Khomeiny qui aura incarné cette combativité, et qui aura été porté au pouvoir par les masses insurgées.

Ëtait-ce parce qu'en tout état de cause les Modjahedines du peuple n'étaient pas en mesure de concurrencer la hiérarchie chiite, ni du point de vue de la présence aux quatre coins du pays, ni du point de vue de la conscience politique des masses insurgées ? Etait-ce par incapacité profonde, pour ainsi dire congénitale de « sentir » l'état d'esprit des masses, de déceler les signes de la montée de la combativité, de proposer une politique susceptible de l'exprimer ? Il n'est guère possible de répondre à ces questions, en tout cas d'ici. Le fait est de toute façon, d'abord, que c'est Khomeiny et la hiérarchie chiite qui ont pris la tête du mouvement et qu'ensuite, les Modjahedines sont, à partir de là, toujours apparus dans le sillage et sous la bannière de l'ayatollah. Sur le plan politique, ils ne s'en différenciaient pas.

Quelque temps après la victoire de Khomeiny, les Modjahedines ont commencé à se démarquer de lui en apparaissant séparément dans les manifestations de rue et en organisant des rassemblements en leur propre nom. Ils appelaient àune épuration plus radicale de l'armée impériale et à la formation d'une « armée populaire ».

Le fait que le Parti Communiste Iranien (Toudeh) s'est aligné derrière Khomeiny depuis le début, et qu'entre temps la majorité de l'organisation des Fedayin du peuple d'Iran s'y soitelleaussi ralliée, a contribué en outre à ce que les Modjahedines apparaissent comme la seule force importante à être différente du Parti Républicain Islamique (le parti officiel de Khomeiny), soutenant notamment la résistance kurde.

Cependant, toute leur politique restait inscrite dans le cadre de ce régime islamique et respectueuse du leadership de l'ayatollah. Son obi . ectif était d'affirmer leur existence et leur identité en tant qu'organisation -une organisation se situant à côté de Khomeiny, non contre lui.

Ce n'est donc qu'au printemps 1981 qu'ils ont franchement rompu avec Khomeiny. Aujourd'hui leur leader Massoud Radjavi proclame : « dès le lendemain du 20 juin et après la destitution de Bani Sadr, nous sommes entrés dans une nouvelle phase. Le régime a perdu toute sa légitimité, c'était des adieux définitifs avec Khomeiny. Dès le lendemain (i.e de la manifestation du 20 juin qui avait été sauvagement attaquée par les partisans de Khomeiny) , notre devise devint « Mort à Khomeiny ». C'est bien ce qu'on peut appeler un revirement pour le moins radical ! Après avoir manifesté pendant des mois, affronté les balles de l'armée derrière les portraits de Khomeiny, après être restés dans une opposition respectueuse pendant plus de deux années, voilà que subitement, Radjavi estime justifié de se mettre à proclamer au contraire « Mort àKhomeiny » .

Le phénomène politique décisif qui aurait changé les données de la situation a donc été à ses yeux l'éviction de Bani Sadr de la présidence de la République. Alors, « le régime a perdu toute sa légitimité » , il est « devenu monolithique ». Bani Sadr pourtant, en tant que président, avait assumé la répression contre les Kurdes, dénoncé les grèves, tenté d'entretenir de bons rapports avec les chefs d'une armée rien moins que « populaire ». Dans ces conditions, la rupture des Modjahedines avec Khomeiny n'a signifié que le remplacement d'une allégeance par une autre, de même nature.

Et en fait, la véritable rupture est venue de Khomeiny. Le régime des mollahs ne tolère l'expression d'aucune forme d'opposition, même se situant entièrement dans le cadre du régime (le Parti Communiste Toudeh survit encore - pour combien de temps d'ailleurs - mais au prix d'une allégeance totale et servile à Khomeiny).

Les Modjahedines se voulaient modérés à l'égard des dignitaires religieux mais tout de même critiques. Cela déjà était de trop. Khomeiny s'était, à ce qu'il semble, donné leur élimination pour objectif. Il avait en fait entamé la répression contre eux bien avant les événements de juin 1981, de sorte que les Modjahedines n'avaient peut-être plus tellement d'autre choix. Radjavi indique lui-même que leur « résistance juste et populaire face à Khomeiny » a été « déclenchée lorsqu'il n'y eut plus d'autre solution possible » . En somme, ce ne fut même pas une scission politique : c'est de l'instinct de conservation !

Il ne prétend d'ailleurs pas que c'est une soudaine prise de conscience de la nature du régime khomeinyste qui a inspiré ce retournement : il indique lui-même que « dès le lendemain de la révolution de février » , les Modjahedines avaient « la connaissance de la nature réactionnaire du pouvoir de Khomeiny et de son avenir » .

Il s'emploie donc longuement, dans ses déclarations (publiées, rappelons-le, dans la revue de l'Association des Etudiants Musulmans en France - sympathisants de l'organisation des Modjahedines du peuple d'Iran) , à se justifier d'avoir suivi Khomeiny aussi longtemps. Il en ressort que « tant que Khomeiny bénéficiait de sa position de légitimité relative et momentanée (grâce à la tendance des masses inconscientes) », il fallait différer la confrontation avec sa personne, et il ne fallait pas « désigner clairement les contradictions idéologiques propres au Front du Peuple » : ce pourquoi Radjavi n'acceptait pas à l'époque, « dans la mesure du possible », les débats d'opinion, en particulier radiotélévisés.

Même s'ils sont parfois présentés comme de gauche, voire d'extrême-gauche, s'il est d'abord une évidence politique, c'est que les Modjahedines du peuple d'Iran ne sont pas des révolutionnaires prolétariens. Ils ne se donnent pas pour objectif la prise du pouvoir par les travailleurs et leurs alliés dans les autres classes populaires. Ils ne prétendent d'ailleurs nullement se placer du point de vue des intérêts politiques de la classe ouvrière. Ce sont des petits-bourgeois nationalistes, socialement recrutés dans la jeunesse étudiante et intellectuelle citadine.

Ce qui est frappant dans les textes de Massoud Radjavi, c'est le souci de l'unité nationale qui y prévaut : « pour sauver l'Iran d'un bloc, il est indispensable de réaliser l'unité et l'union politique de toutes les forces, couches et classes de la société.

Une telle alternative démocratique, stable, ne peut se concrétiser qu'à travers un front ou un conseil d'unité nationale. C'est dans ce même cadre également qu'en définitive une Résistance militaire peut remporter la victoire ».

er octobre dernier. Ils envisagent de former un gouvernement provisoire et àterme d'instaurer une « République démocratique islamique d'Iran », dont le président serait Bani Sadr. S'y sont joints le Parti Démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), principal parti nationaliste kurde d'Iran dont le leader est A.R. Ghassemlou ainsi que le Front National Démocratique fondé en 1979 par Matine-Daftary, petitfils du leader nationaliste Mossadegh.

Ces alliés n'offrent pas la moindre ambiguïté politique : ce sont des nationalistes bourgeois dont, tout laïcs qu'ils soient, les choix sont fondamentalement aussi contraires aux intérêts des travailleurs et de la population pauvre que le sont ceux des religieux.

On peut en somme conclure sur ce point en citant le programme économique du « gouvernement provisoire » : « le gouvernement provisoire admet le capitalisme national et l'économie de marché nationale, la propriété personnelle et privée et l'investissement individuel àcondition qu'ils ne prennent pas des dimensions illimitées, qu'ils n'engendrent pas des rapports compradores ou de dépendance avec l'étranger, qu'ils ne compromettent pas le développement socioéconomique de la société » .

Radjavi présente son Conseil National de la Résistance comme « la seule alternative populaire au régime antipopulaire de Khomeiny » . A supposer même que les Modjahedines représentent « une alternative » au régime de Khomeiny, cette alternative n'est évidemment en rien celle de la révolution prolétarienne. Quelle est, cependant, l'attitude des Modjahedines du peuple àl'égard de la classe ouvrière ?

Des nationalistes radicaux ont bien des fois utilisé certaines revendications matérielles des exploités pour s'appuyer dessus et les utiliser comme leviers pour s'emparer du pouvoir à leur propre compte. Les Modjahedines s'appuient-ils, par exemple, sur les problèmes concrets et les revendications des ouvriers et des paysans pauvres afin d'attirer ceux-ci et de lesenrôlersous leur drapeau ?

Nous ne disposons bien entendu pas de l'ensemble des textes que peuvent publier les Modjahedines, mais il reste qu'en fait, les revendications et les thèmes qu'ils mettent en valeur ne portent pas sur les problèmes que les ouvriers ou les paysans ont à affronter. Ils paraissent effectivement sans liens réels avec les masses populaires, et peu soucieux finalement d'en établir.

Le programme du gouvernement provisoire préconisé par le Conseil de la Résistance, que nous avons déjà cité plus haut, prévoit l'application de la réforme agraire. Pour ce qui est des ouvriers, il prévoit la satisfaction de quelques revendications et des mesures démocratiques au niveau de la réglementation de leurs droits, tout en n'admettant que les « formes de contestation pacifiques préalablement annoncées » . Mais tout cela, en quelque sorte, comme en passant, et sans que ce soient les axes dominants de ce qu'ils mettent en avant. Quand ils évoquent le sort des travailleurs, c'est quasiment uniquement pour le déplorer sous l'angle de la répression.

Depuis décembre dernier, les Modjahedines seraient entrés dans une « phase de planification des grèves » ; Radjavi a lancé un « message aux, travailleurs et aux shoras » pour leur demander de préparer une grève ouvrière. Il rappelle que « le régime du Chah a finalement été renversé par les grèves ouvrières » .

L'analogie avec ce qui s'était produit à la fin de 1978, et qui avait effectivement porté le coup de grâce au régime impérial, est tout à fait significative. Sans doute les Modjahedines ambitionnent-ils de réitérer ce qui a alors réussi à Khomeiny. Ainsi, ce que propose Radjavi, c'est « d'activer l'élément social tout en utilisant l'élément militaire (libérateur des forces) pour préparer le terrain aux protestation, aux grèves et finalement au soulèvement général » . Tout cela relève d'une stratégie de prise du pouvoir à leur propre profit - une stratégie dans laquelle la classe ouvrière n'est considérée que comme une masse de manoeuvre. Ils la sollicitent de prendre part en fournissant la troupe dans une bataille qui ne serait pas la sienne.

On peut constater pourtant que les Modjahedines savent le cas échéant se montrer sensibles à certaines préoccupations concrètes : il s'agit de problèmes qui, dans le contexte actuel de l'Iran, sont ceux d'une autre classe sociale - à savoir la bourgeoisie iranienne ou, à défaut, la couche des intellectuels et responsables qui se préoccupent de la gestion des affaires des possédants. En effet, une question sur laquelle Massoud Radjavi s'étend pour critiquer Khomeiny, c'est celle des « spécialistes ».

Ainsi, il reproche aux religieux de rejeter, voire faire fuir un grand nombre de spécialistes qui seraient pourtant bien indispensables à une économie iranienne en faillite. Il déplore leur départ, et explique « qu'un vrai gouvernement national et populaire doit mettre la spécialisation au service de l'indépendance, de la justice et de l'unité sociale » .

Au lieu d'opposer démagogiquement les « maktabi » (c'està-dire « ceux qui n'ont pour tout bagage que leur foi en Dieu, qu'ils sachent ou ne sachent pas lire et écrire » ), comme le fait Khomeiny, aux « spécialistes » (c'est-à-dire « non seulement toute personne titulaire d'un diplôme universitaire ou d'une spécialisation, mais d'une manière plus générale tous ceux qui possèdent un savoir provenant du monde scientitique, moderne, occidental » ), il faut au contraire faire appel à ces gens, à « ce capital national de la plus haute valeur pour notre pays » , quitte àleur donner « l'équivalent de leur poids en or » , sans attendre d'eux « comme l'a fait Khomeiny qu'ils mettent des bornes à leurs modes de pensée, à leurs convictions », etc., pour qu'ils restent au service de l'économie nationale.

A travers ce genre de formulation -et il y en a bien d'autres- transparaît le mépris des Modjahedines àl'égard des aspects plébéiens du régime de Khomeiny. Ce n'est évidemment pas le seul appel aux spécialistes qui est en cause. Même une économie au service des travailleurs et des pauvres en aurait besoin. Mais pour les Modjahedines, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ils expriment manifestement les préoccupations de « l'élite » intellectuelle désireuse de retrouver un rôle et des places. Et si l'appel s'adresse à une catégorie sociale, il s'adresse à ceux qui continuent de détenir le pouvoir économique, les possédants, la bourgeoisie iranienne. Il est destiné à montrer que les Modjahedines posent les problèmes économiques en responsables, bien plus responsables que Khomeiny et les siens qui il est vrai, n'ont pas renversé l'ancien ordre économique au profit d'un nouveau, mais dont la démagogie en direction des couches les plus pauvres perturbe le fonctionnement de « l'économie nationale ».

Les modjahedines face à la guerre... et à l'armée

Dans la question de la guerre avec l'Irak, les Modjahedines semblent avoir aussi pris quelques distances avec la politique de Khomeiny. Radjavi déclare notamment « qu'elle est une des conséquences de la doctrine réactionnaire, aventuriste, de « l'exportation de la révolution » Il reproche à Khomeiny d'avoir décidé « de continuer la guerre alors qu'il pouvait à la satisfaction des deux parties la terminer au début de l'année 1981, pour couvrir les contradictions internes de son régime, dissimuler la répression et l'épuration des opposants tout en maintenant l'armée aux frontières » . C'est tout à fait possible d'ailleurs. Et il déclare « Nous vivrons avec nos voisins dans la paix et la coexistence politique... Nous nous sentons trop responsables pour nous lancer dans l'aventurisme àl'échelle intérieure et internationale. Au lieu d'exporter la soi-disant révolution, nous inviterons les cerveaux et les spécialistes de notre pays à rentrer chez eux... »

Propos de simple prudence sans doute.

Radjavi est à la recherche d'alliés tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Or les organisations kurdes par exemple avec lesquelles les Modjahedines collaborent sont plus ou moins soutenues par l'Irak, en guerre contre l'Iran. Radjavi essaie donc manifestement de louvoyer pour ne se couper ni du sentiment national iranien, ni de ses alliés kurdes.

Mais propos politiques aussi, et fort rassurants pour les régimes voisins. Tous font grief à Khomeiny de « déstabiliser » leur régime avec sa démagogie panmusulmane, avec ses appels à la révolution islamique, en Irak bien sûr, mais aussi en Arabie Saoudite, dans les Émirats du Golfe ou ailleurs ; avec sa simple existence même qui constitue un exemple dangereux pour la région (griefs fort justifiés d'ailleurs, même si Khomeiny ne mène pas une politique volontaire et conséquente pour renverser les régimes proimpérialistes, et en tous les cas dictatoriaux, des pays voisins, fût-ce au nom de la révolution islamique).

De cet « aventurisme » en tout cas, Radjavi ne veut pas. Façon de faire aussi, en passant, un geste en direction de l'impérialisme.

Quelle est, par ailleurs, l'attitude des Modjahedines à l'égard de l'armée ?

Le programme du gouvernement provisoire de la République démocratique islamique d'Iran prévoit une « restructuration populaire » de l'armée. Il fait appel aux fractions à la fois anti-impérialistes et anti-khomeinystes qui pourraient exister dans ses rangs.

On s'en aperçoit en particulier à propos de la guerre au Kurdistan.

Radjavi a lancé un appel le 7 décembre « au personnel national et populaire de l'armée » pour qu'il n'agisse pas contre la résistance kurde. Il demande, « au nom de Dieu clément et miséricordieux » , aux « soldats valeureux, membres nationaux et populaires de l'armée » , de tourner leurs fusils contre ceux qui ordonnent la répression, contre Khomeiny, de rejoindre tout seuls les « frères kurdes », « si cela s'avère nécessaire pour ne pas participer aux crimes de Khomeiny » ; de ne faire « nulle part grâce aux pasdarans anti-populaires » .

En rappelant les premiers temps du régime, Radjavi souligne que « les Modjahedines étaient la seule force révolutionnaire présente dans tout le pays qui, dès le lendemain de la révolution de février ... ont choisi avec toutes leurs forces la ligne de'la formation de l'armée populaire » au lieu de celle de la « formation du parti » .

Et effectivement c'est sur cette question d'une armée populaire que les Modjahedines ont fait ressortir le plus nettement leur désaccord quand ils ont commencé à prendre des distances avec Khomeiny. Les problèmes d'ordre militaire ont toujours été au centre des préoccupations de ce groupe forgé dans l'action terroriste clandestine. La presse soulignait à l'époque que ses membres s'étaient débrouillés pour conserver, à la suite de l'insurrection de Téhéran, des stocks d'armes qu'ils avaient pris soin de ne pas rendre aux mollahs et comités islamiques, comme Khomeiny le demandait.

Depuis, ils ont pu constituer une milice, sur l'ensemble du territoire, disent-ils, et une milice passablement puissante et entraînée - la « milicia Modjahed du peuple » à en juger par les actions qu'elle a multipliées depuis que la direction politique du mouvement a décidé de s'affronter physiquement aux partisans de Khomeiny.

La conception des Modjahedines d'une armée populaire, démocratisée, « restructurée nationalement » , se base sur une combinaison de leur propre milice avec les secteurs « nationaux » et « populaires » éventuellement ralliés de l'actuelle armée iranienne.

Pas plus que Khomeiny naguère, les Modjahedines ne cherchent à dissoudre l'armée, à détruire sa hiérarchie et ses structures héritées du temps du Chah. Sur cette question, ils n'ont pas de divergences, mais par contre ils sont bien évidemment des rivaux.

L'armée héritée de l'époque impériale, Khomeiny l'a respectée pour l'essentiel, bien qu'elle constitue une menace virtuelle pour le régime. Il l'a même remise à l'honneur par les soins en particulier de Bani Sadr, l'allié actuel des Modjahedines, à la faveur de la guerre avec l'Irak - un Bani Sadr qui, dans son souci de ne pas déplaire à la hiérarchie militaire, était hostile à l'armement de secteurs de la population en vue de la guerre.

Même « restructurée nationalement » par l'intégration ou l'adjonction des milices des Modjahedines, cette armée resterait fondamentalement ce qu'elle est, c'est-à-dire pour l'essentiel pro-monarchiste, pro-impérialiste. En fait, leur conception ressemble à la simple aspiration d'un certain nombre de jeunes gens de la petite bourgeoisie à participer à l'exercice du pouvoir à travers l'armée.

Les conceptions politiques des Modjahedines sont différentes de celles des ayatollahs, mais sur le point décisif pour les possédants que constitue l'armée, ils font preuve eux aussi finalement d'esprit de classe et de « responsabilité ».

C'est malgré tout une politique sensiblement différente de celle de l'appareil religieux que propose l'opposition Modjahedines-Bani Sadr, tout en restant sur le terrain du nationalisme bourgeois, une alternative qu'ils veulent placée sous le signe de la démocratie.

Ils ambitionnent d'instaurer un régime démocratique, « démocratique islamique » certes, mais qui se distinguerait « par un minimum de dignité, d'équité, par une certaine orientation nationale, progressiste, islamique... et attentive aux intérêts du peuple ».

Les « points principaux » de leur programme « en sont la paix, la liberté, la sécurité juridique (au lieu de l'anarchie de Khomeiny), le respect des droits des nationalités et la reconstruction économique... Nous ne serons pas un État religieux comme l'entend Khomeiny (c'est-à-dire antidémocratique)... De même, dans l'Iran démocratique, on ne pourra tourmenter personne pour ses idées et sa religion ».

Le fait que ce soient des leaders religieux particulièrement réactionnaires qui dirigent le pays confère incontestablement au régime des aspects obscurantistes odieux. Le pouvoir chiite a déjà rencontré une vive contestation de la part de l'intelligentsia moderniste iranienne, de la petite bourgeoisie citadine et des milieux occidentalisés, dans ce domaine. Et le programme et l'action des Modjahedines se présentent comme une traduction politique de ce phénomène.

C'est donc sur cette question de la démocratie et des libertés démocratiques que les Modjahedines se veulent des opposants décidés au régime khomeinyste. Soit.

Laissons pour l'instant de côté la question de savoir si l'instauration d'une démocratie bourgeoise fait partie des possiblité du pays pauvre qu'est l'Iran - et même si les Modjahedines du peuple sont sincères lorsqu'ils affirment que c'est pour cet objectif qu'ils combattent.

Mais en quoi les aspirations à une démocratie parlementaire plus ou moins à l'occidentale, fortement ressenties peut-être dans l'intelligentsia, dans la petite bourgeoisie plus ou moins aisée ou occidentalisée, pourraient-elles répondre aux préoccupations des masses populaires ? Quelle idée même la population pauvre, celle qui s'est mobilisée dans ses couches les plus profondes pour renverser le Chah, peut-elle se faire de cet objectif politique ? A cette population pauvre, les aspects plébéiens du régime, son populisme, apportent au moins un sentiment de revanche. Un sentiment de revanche politique d'abord, dans la mesure où Khomeiny apparaît comme l'incarnation du combat pour le renversement du Chah et de ce qu'il représentait, comme l'incarnation du défi à la première puissance mondiale. Mais social aussi peut-être, justement parce que le régime semble s'appuyer sur les couches les plus déshéritées et que c'est dans les rangs de ces dernières qu'il recrute, notamment ses miliciens.

Bien sûr, ce n'est pas parce que c'est le petit peuple, les chômeurs, les déshérités des faubourgs populaires de Téhéran qui fournissent les miliciens encadrés par les mollahs que la partie pauvre de la population détient réellement le pouvoir. Il est tout aussi certain, plus généralement, que la démagogie en direction des pauvres n'ouvre devant ces derniers aucune perspective politique. Le régime ne leur offre tout compte fait, que la satisfaction morale de ne plus être considérés comme la lie de la société et de pouvoir prendre, fût-ce au nom de la religion, une certaine revanche sur les milieux les plus occidentalisés, donc en général les plus aisés.

C'est peu, mais c'est en même temps peut-être beaucoup. C'est probablement plus que les abstractions sur « l'Iran démocratique » ou même sur la liberté. Et cette « anarchie » que les Modjahedines reprochent à Khomeiny, c'est peut-être précisément ce que ces déshérités mettent à l'actif du régime.

Bien sûr, on ne peut savoir d'ici dans quelle mesure les ressorts profonds de la révolution iranienne sont encore remontés, ni d'ailleurs quels sont, en dernière analyse, ces ressorts, autrement dit, dans quelle mesure une organisation qui chercherait à concurrencer l'influence de Khomeiny sur les masses populaires pourrait avoir du succès. Mais, en tout cas, il faudrait que cette organisation soit autrement plus proche des larges couches populaires et pauvres, de leurs préoccupations, de leurs espoirs réels, de leur attente àl'égard du nouveau régime, que ne semble l'être l'organisation des Modjahedines qui, si elle reflète quelque chose, encore une fois reflète davantage les préoccupations de l'intelligentsia ou des milieux urbains aisés occidentalisés que celles des classes exploitées.

Et dans un pays comme l'Iran, les différences sociales sont certainement autrement plus marquées, autrement plus infranchissables que dans les pays occidentaux développés.

Pour leur part, les Modjahedines affirment que leur popularité est croissante, que la base sociale de Khomeiny se rétrécit, que notamment l'affluence populaire aux démonstrations organisées par le régime a beaucoup diminué, et se réduit presque aux catégories dont la présence est obligatoire (écoliers, soldats, ouvriers du secteur public...), bref que son écroulement est proche.

Ils affirment aussi que leur hebdomadaire, en avril 1981, imprimé clandestinement dans trente points différents du pays au prix de grandes difficultés, aurait vu son tirage dépasser 500 000 exemplaires. C'était avant la rupture totale avec Khomeiny. Même si la répression leur a certainement depuis cela porté des coups très sévères, il se peut qu'ils continuent de constituer un mouvement relativement puissant.

Mais en définitive, ce n'est peut-être que le jour où les masses populaires dont la mobilisation a renversé le Chah et qui semblent constituer encore le plus sûr point d'appui de Khomeiny seront déçues, découragées, démobilisées, que le rapport des forces entre les mollahs et les Modjahedines penchera davantage en faveur de ces derniers.

Reste à savoir si c'est eux ou bien l'armée qui aura, à ce moment-là, le plus de chances d'évincer la hiérarchie religieuse...

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