Espagne : après le verdict du procès Tejero, quel avenir pour le parlementarisme ?14/06/19821982Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1982/06/95.jpg.484x700_q85_box-27%2C0%2C2451%2C3504_crop_detail.jpg

Espagne : après le verdict du procès Tejero, quel avenir pour le parlementarisme ?

A l'approche du cinquième anniversaire des premières élections libres que l'Espagne ait connues, le 15 juin 1977, après 38 ans de dictature franquiste, le problème de l'attitude de l'armée face au nouveau régime parlementaire est revenu au premier plan de l'actualité, après que le Conseil Suprême de Justice Militaire ait enfin rendu public son verdict, dans le procès intenté aux comploteurs du 23 février 1981.

On se souvient que ce jour-là, alors que les députés des Cortès discutaient de l'investiture du nouveau président du gouvernement désigné par le roi, un détachement de gardes civils, commandé par le lieutenant-colonel Tejero, s'emparait de l'édifice, et gardait le gouvernement et les députés en otages pendant 17 heures, tentant d'imposer ainsi un changement de régime, appuyé à l'extérieur par divers mouvements de troupes, en particulier à Valence, où le général Milans del Bosch, commandant de la région militaire, faisait descendre ses blindés dans les rues.

Seize mois après les faits, et après un procès marathon, le Conseil Suprême de Justice Militaire vient donc de rendre son verdict. Tejero et Milans del Bosch, les deux accusés les plus connus, ont été condamnés à trente ans de prison chacun, et sont expulsés de l'armée. Ce sont exactement les peines qu'avait réclamées le procureur. Mais par contre, en ce qui concerne les trente autres accusés militaires, et l'unique accusé civil du procès, les peines sont très sensiblement inférieures à celles qui avaient été requises. Onze officiers, dont un certain nombre de ceux qui avaient tenu les députés sous la menace de leurs armes, sont même purement et simplement acquittés. Et onze des condamnés (à des peines de trois ans à un an de prison) sont maintenus dans l'armée. C'est le cas en particulier du colonel Mas, le chef d'état-major de Milans del Bosch, dont les attendus du jugement montrent pourtant qu'il a été au coeur du complot.

Ambiguïté supplémentaire, le dernier point de la sentence rendue par le tribunal militaire sollicite du gouvernement une réduction de peine de dix ans de prison pour les deux principaux condamnés.

Devant ce verdict, les commentaires des milieux libéraux ont dans l'ensemble été nuancés, se félicitant d'une part que les putschistes n'aient pas purement et simplement été absous, mais s'interrogeant sur la mansuétude dont ont bénéficié la plupart des accusés. Le grand quotidien de gauche madrilène El Pais, résumait bien ce point de vue en écrivant dans son éditorial du 4 juin, sous le titre « Le revers d'une sentence » : « ... la condamnation à trente ans des deux principales têtes de la rébellion, et leur expulsion de l'armée, jointe à celle des autres coupables d'un délit si exécrable, est un motif de satisfaction pour tous ceux qui croient à l'autorité de la loi. Plus encore si on tient compte que c'est un tribunal militaire qui a jugé ( ... ) Ce qui ne veut naturellement pas dire que la sentence ne présente pas des lacunes, quelques-unes graves et préoccupantes » .

Le gouvernement lui-même a choisi de ne pas se tenir pour satisfait de cette sentence, et de faire appel. Quant à l'ancien premier ministre, Suarez, il a publié dans le même numéro de El Pais, une tribune libre sous le titre : « Je ne suis pas d'accord ».

Les gouvernants espagnols d'hier et d'aujourd'hui ont leurs raisons de critiquer ce jugement : ils ont besoin de faire croire au bon peuple que ce sont eux qui gouvernent réellement et qu'ils sont capables de se faire obéir des militaires. Mais du point de vue des travailleurs, la question qui se pose est de savoir si on peut tirer de cette sentence ambiguë des indications sur ce que pensent aujourd'hui les sommets de l'armée, et sur le rôle qu'ils entendent jouer dans la vie politique du pays.

On peut certes tirer de ce verdict quelques indications. Mais il ne faut pas oublier qu'il ne constitue que la partie émergée de l'iceberg, et que seuls les militaires et les hommes du gouvernement et du palais royal savent ce qui s'est discuté durant des mois dans les coulisses, et les marchandages qui ont pu s'y opérer. La sentence donne certes partiellement satisfaction au pouvoir civil, en qualifiant de « rébellion militaire » les événements du 23 février, et en condamnant (formellement) à de lourdes peines, les deux principaux exécutants de l'opération. mais personne ne peut savoir si, en échange de cette condamnation, l'état-major n'a pas obtenu des concessions de la part du gouvernement ou du roi.

Le problème se pose d'ailleurs dans les mêmes termes qu'au lendemain même du putsch avorté. La manière dont celui-ci s'était déroulé, et avait échoué, montrait que seule une fraction limitée des cadres supérieurs de l'armée espagnole était directement impliquée dans la tentative de coup d'État. Mais les longues heures qui s'étaient passées avant que le roi ne prenne la parole avaient laissé deviner que le reste de l'état-major n'avait pas donné son appui au régime en place sans discussion, et selon toute vraisemblance, sans contrepartie. Le rôle politique de l'armée est sorti grandi de ces événements, ne serait-ce que parce qu'elle s'est vue confier la tâche du « maintien de l'ordre » au Pays Basque.

Si l'on aborde le problème par un autre côté, si l'on examine la situation politique actuelle de l'Espagne et les problèmes que celle-ci peut poser aux classes dirigeantes, il est clair que celles-ci n'auraient actuellement aucune raison de recourir à une solution politique autoritaire. Cinq ans après cette année 1977 qui vit la légalisation des syndicats ouvriers et des partis de gauche, et les premières vraies élections depuis 1936, la bourgeoisie espagnole n'a aucune raison de regretter la libéralisation du régime hérité du franquisme.

Sur le plan social, la dissolution du « syndicat vertical » franquiste, et la reconnaissance des libertés syndicales, se sont traduites, après l'effervescence gréviste des années 1976 et 1977, par une « paix sociale » comme le patronat n'en pouvait pas rêver. Les effets de la crise se sont ajoutés à ceux de la politique de collaboration ouverte des deux grandes centrales syndicales (les Commissions ouvrières, proches du PCE, et l'UGT, liée au PS) avec le gouvernement, pour maintenir les mouvements grévistes à un niveau bien inférieur à celui des dernières années du franquisme.

Sur le plan politique, l'Espagne possède aujourd'hui des institutions qui ne sont pas moins démocratiques (ou pas plus antidémocratiques !) que celles des autres pays d'Europe occidentale : un système parlementaire capable de servir d'amortisseur en casdetroubles sociaux. Le problème le plus délicat de cette transition vers le parlementarisme, la légalisation du Parti Communiste, a été résolu sans problème majeur. Non seulement les élections de 1977 ont montré que le PCE n'était pas susceptible d'obtenir un nombre de voix et d'élus tel que cela pouvait rendre difficile -du point de vue de la bourgeoisie- le fonctionnement des institutions mais depuis, il s'est enfoncé dans une crise dont on ne voit pas l'issue.

Le grand parti de droite (l'Union du Centre Démocratique) qui s'était constitué à l'occasion de ces élections de 1977 s'est certes très rapidement usé au pouvoir. Il ne semble pas en mesure, du moins si on en juge par le résultat des récentes élections en Galice et en Andalousie, de l'emporter aux prochaines élections générales prévues pour 1983. Mais le Parti Socialiste que toutes les élections régionales et tous les sondages donnent comme le vainqueur de ces futures élections générales ne cesse de donner à la bourgeoisie espagnole des gages de modération et de bonne volonté. Le modèle affiché de son secrétaire général, Felipe Gonzalez, ce n'est même pas Mitterrand (coupable d'alliance avec le PCF), c'est Helmut Schmidt. Et au cas où les classes dirigeantes espagnoles ne souhaiteraient pas voir se former un gouvernement socialiste monocolore (en cas de victoire électorale du PS), il ne manquerait pas d'hommes politiques du centre pour donner leur caution à une formule du « centre gauche ». Certains, à commencer par l'ancien premier ministre Suarez, se préparent déjà presque ouvertement à une telle éventualité.

Bref, on ne voit pas pourquoi la bourgeoisie espagnole souhaiterait aujourd'hui mettre un terme à l'expérience de libéralisation commencée en 1976, et qui lui a jusqu'à présent aussi bien réussi que possible.

Cela n'écarte pas pour autant tout danger de nouvelle tentative de coup d'État militaire, car ce que nécessitent les intérêts des classes dominantes est une chose, et ce que veut la droite politique en est une autre. Et l'expérience a montré qu'il y avait au sein de l'armée espagnole bon nombre d'éléments qui ne se contentaient pas de rêver à un régime plus autoritaire, mais qui étaient prêts à essayer de l'imposer.

Pour le moment, l'ensemble de l'état-major ne semble pas prêt à les suivre - du moins jusqu'au bout. et c'est sans doute la signification des condamnations de tejero et de milans del bosch aux peines requises par le procureur. mais cela ne signifie pas que tout danger soit écarté pour l'avenir, car si la crise économique s'aggrave, si les classes dominantes éprouvent le besoin de s'en prendre encore plus ouvertement au niveau de vie des travailleurs, si les hommes politiques de la bourgeoisie craignent des réactions de ceux-ci, alors les généraux qui sont aujourd'hui considérés comme les plus « loyaux » et les plus fidèles à la constitution peuvent devenir partisans d'un coup de force, et ils pourront trouver pour les soutenir y compris les hommes politiques qui ont été les promoteurs de la libéralisation, à commencer bien sûr, par le roi.

En tout cas, les sommets de l'armée laissent cette éventualité ouverte, si l'on en juge par la mansuétude dont le Conseil Suprême de Justice Militaire a fait preuve vis-à-vis de tous les officiers subalternes impliqués dans la tentative de coup d'État du 23 février et acquittés sous prétexte qu'ils n'avaient fait qu'obéir à leurs chefs. Tout se passe comme si les juges du Conseil Suprême tenaient à être obéis sans réticence de leurs subordonnés, s'ils prennent un jour, eux aussi, le chemin du coup d'État.

Toute la presse libérale a relevé le contraste entre cette mansuétude vis-à-vis d'officiers ayant participé les armes à la main à une tentative de renversement du gouvernement en place, et la sévérité du jugement qui avait frappé, en mars 1976, neuf officiers de l'ex-Union Militaire Démocratique, tous expulsés de l'armée pour avoir écrit des tracts favorables à une libéralisation du régime, et qui - s'ils ont depuis bénéficié d'une amnistie - n'ont pas été réintégrés dans l'armée.

Mais le fait d'utiliser ainsi deux poids et deux mesures pour juger d'un côté des militaires d'extrême-droite, et de l'autre des militaires libéraux, est dans la nature même de l'institution militaire. Il ne tient pas seulement aux nombreux liens que par son passé l'armée espagnole a gardés avec l'extrême-droite. Il découle de la mission même que les classes dominantes assignent à l'armée : être l'instrument de suprême recours en cas de crise politique grave, un instrument que tous les hommes politiques bourgeois, même les plus libéraux, s'efforcent de maintenir capable d'intervenir contre la population le cas échéant.

L'indulgence pour les militaires ayant tenté un coup d'État à contre-temps, si l'on peut dire, n'est en effet pas un trait typiquement espagnol, loin de là. Nous avons connu exactement le même phénomène en France, il y a vingt ans, après le putsch d'Alger, et alors pourtant que les hommes de l'OAS s'efforçaient par tous les moyens d'assassiner de Gaulle. Le chef de l'État d'alors laissa bien exécuter quelques sous-fifres de l'organisation clandestine (un colonel fut le plus haut gradé). Mais tous les généraux qui avaient pris la direction du putsch furent graciés et se retrouvèrent, quelques années plus tard, libres de poursuivre leurs activités politiques.

Car même l'expulsion de l'armée des Tejero et autres Milans del Bosch n'offre aucune garantie pour l'avenir. Exclu de l'armée, un militaire d'extrême-droite reste un militaire d'extrême droite. Et pour n'en rester qu'à l'exemple espagnol, il ne faut pas oublier que l'un des hommes qui contribua le plus au soulèvement du 18 juillet 1936, le général Sanjurjo, le fit depuis son exil portugais, après avoir été condamné, puis libéré à la suite d'une tentative manquée de coup d'État en 1932.

Dans un régime parlementaire, le danger pour les libertés démocratiques ne vient d'ailleurs pas seulement des généraux d'extrême-droite, qui peuvent être tentés de forcer la main aux classes possédantes, et de leur imposer leurs solutions politiques. Il vient aussi, et même surtout, de la possibilité de voir l'ensemble ou la majorité des hautes sphères de l'armée basculer vers des solutions autoritaires. Car il n'ya pas de généraux « démocrates ». Il n'y a que des hommes au service de la bourgeoisie qui peuvent, suivant les circonstances, être partisans, ou adversaires, de solutions politiques libérales.

Le parlementarisme, avec les libertés démocratiques qu'il implique, est un luxe que ne peuvent s'offrir que les bourgeoisies riches, et auquel même celles-ci sont prêtes à renoncer quand le problème se pose en termes de maintien du parlementarisme, ou de maintien de leurs profits.

Toute l'histoire de l'Espagne est là pour l'attester : l'histoire d'un pays qui n'a pas connu de guerres étrangères sur son sol depuis Napoléon le, (ce qui est assez exceptionnel dans le monde), mais qui n'en a pas moins toujours possédé une armée à l'encadrement pléthorique, intervenant de façon répétée dans la vie politique (au point que l'Espagne a donné au monde le mot « pronunciamento » ) ; l'histoire d'un pays qui n'a vraiment connu de régime parlementaire que pendant la République, de 1931 à 1936-39.

L'histoire avait voulu que la montée du mouvement de masses qui aboutit au départ du roi, et à la proclamation de la République, en 1931, coïncidât avec les premiers effets dans la péninsule de la crise mondiale des années 30.

L'histoire a voulu aussi que la libéralisation entreprise par la bourgeoisie espagnole à la suite de la mort de Franco et de la restauration de la monarchie, se déroule sur le fond de la crise commencée en 1973-1974.

C'est dire d'où vient le danger pour l'avenir. Quand bien même le gouvernement obtiendrait en appel une condamnation plus ferme des putschistes du 23 février 1981, quand bien même le Parti Socialiste accéderait au pouvoir par les urnes en 1983, ou avant, du côté de la bourgeoisie et de son instrument essentiel, l'armée, les choix dépendront dans une large mesure de l'évolution de la crise économique, et de ses conséquences politiques prévisibles.

C'est dire que du côté de la classe ouvrière, ce n'est pas sur les bonnes paroles des uns et des autres qu'il faut compter.

En Espagne (comme ailleurs) la situation de la classe ouvrière, du point de vue de son organisation, peut paraître plus mauvaise que celle des années30, car il existait alors une mobilisation de la classe ouvrière, qui avait commencé depuis les années30-31, et qui avait été marquée en particulier par le soulèvement des Asturies en octobre 1934. Et il existait aussi au sein de cette classe ouvrière, de nombreux militants organisés, en particulier au sein de la centrale anarcho-syndicaliste CNT, qui joua un rôle déterminant dans l'organisation de la riposte ouvrière en juillet 1936.

Mais les organisations ouvrières des années30, y compris la CNT, qui fut incapable d'engager la lutte pour le pouvoir ouvrier, ont fait faillite politiquement, comme les événements devaient le montrer.

Et aujourd'hui, si la situation est bien différente, ce n'est pas sur tous les aspects dans un sens défavorable aux travailleurs.

La classe ouvrière a considérablement grandi en nombre. Elle pèse dans la vie du pays un poids bien plus considérable encore qu'à ce moment-là. Et c'est malgré tout d'elle, et de sa capacité à recréer de véritables organisations de luttes de classe, que dépend l'avenir, si la crise économique continue de s'aggraver.

A terme, dans le monde d'aujourd'hui, la question qui se pose n'est pas celle de l'avenir du parlementarisme bourgeois : il n'en a pas. C'est celle de savoir si les travailleurs seront capables de remplacer le pouvoir de la bourgeoisie en décomposition par leur propre pouvoir, par la démocratie socialiste.

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