Quand le commerce international revient à l'âge du troc01/02/19741974Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

Quand le commerce international revient à l'âge du troc

Récemment, en France, le premier ministre Messmer déclarait que, face à l'attitude des grandes compagnies pétrolières qui dominent le marché mondial, il fallait recourir dorénavant aux accords directs entre États consommateurs et États producteurs. Et dans la foulée, son ministre des Affaires étrangères entamait une tournée du Moyen-Orient, tournée durant laquelle il devait signer un accord qui devait garantir sur une période de 20 ans la livraison de 800 millions de tonnes de pétrole brut par l'Arabie Saoudite à la France. En échange de quoi la France fournirait au roi Fayçal 38 Mirages 111 E, des chars A.M.X. et divers autres produits de l'industrie française. Dans le même temps on annonçait la signature d'un important accord entre l'Irak et le Japon portant sur un montant de 1 milliard de dollars, les Irakiens fournissant 90 millions de tonnes de brut et 70 millions de tonnes de raffiné aux Japonais, ces derniers leur construisant en échange une raffinerie et leur fournissant des navires pétroliers. De même un accord de troc était signé entre l'Iran et la Grande-Bretagne, accord prévoyant la livraison de 6 à 7 millions de tonnes de brut contre la livraison de produits industriels divers tels du ciment ou du caoutchouc. L'Iran, par ailleurs, négociait un accord avec l'Allemagne qui devrait, s'il était signé, aboutir à la fourniture par ces derniers d'une puissante raffinerie ainsi que d'une aciérie, le gouvernement du Shah fournissant là encore son pétrole en échange.

Ainsi durant la dernière période, on a vu se développer les pourparlers entre les gouvernements des pays industrialisés d'Europe et d'Asie (le Japon) avec les pays producteurs de pétrole dont ils sont étroitement tributaires, c'est-à-dire les pays arabes.

Les porte-parole du gouvernement proclament aujourd'hui que nous sommes entrés dans une ère nouvelle et que l'on assiste à un tournant décisif, voire historique, dans l'évolution des rapports entre les puissances industrielles et les pays du Tiers-Monde - du moins ceux qui, parmi ces derniers, sont les détenteurs de ce bien précieux entre tous que constitue l'or noir. Verrait-on donc enfin battue en brèche l'écrasante suprématie des grandes compagnies pétrolières ? Verrait-on les puissances européennes et le Japon accéder enfin à l'autonomie énergétique face à l'emprise qu'exercent les USA par l'entremise des cinq plus grandes compagnies pétrolières mondiales qui sont américaines ?

C'est là aller bien rapidement en besogne. Et pour s'en convaincre il suffit de rappeler que ces velléités ne datent pas d'aujourd'hui de la part de certains gouvernements comme le gouvernement français. En effet une loi datant de 1928 instaure la réglementation rigoureuse de la transformation et de la distribution des produits d'origine pétrolière en France. Or, malgré la création, après la Seconde Guerre mondiale, d'une société d'État dont la fonction était justement d'assurer l'autonomie énergétique de la France en matière pétrolière, les « majors » contrôlent 45 % du marché pétrolier français et, signalons-le en passant, les 3/4 du marché européen. Et cela avec la bénédiction de l'État français, puisque celui-ci distribue lui-même les autorisations d'exploitation aux compagnies pétrolières, autorisations qui sont renouvelables tous les dix ans.

Dans le même ordre d'idée l'exemple italien est aussi significatif. Il est particulièrement connu et fréquemment cité à travers l'évocation de l'odyssée de celui qui fut le promoteur d'une politique pétrolière autonome pour l'Italie : Enrico Mattei. Pourtant l'E.N.I. (Institut National des Hydrocarbures) qui fut fondé en 1953 ne contrôle aujourd'hui, 21 ans plus tard, que 25 % du marché pétrolier italien.

L'exemple fourni par les récentes tractations entre le gouvernement français et l'arabie saoudite, présenté par de nombreux commentateurs comme l'illustration des possibilités nouvelles offertes par des accords établis directement entre les états, illustre au contraire les limites de cette politique. il n'est sans doute pas nécessaire de s'appesantir outre mesure sur le caractère publicitaire de cette opération, qui s'est traduite par des envolées sans retenue des commentateurs officiels. lorsque l'on annonçait par exemple que l'accord prévoyait la livraison de 800 millions de tonnes de brut à la france sur 20 ans, on se gardait bien de dire que cela ne faisait que 40 millions de tonnes par an, c'est-à-dire le tiers seulement de la consommation française, et surtout que, de toute façon, l'arabie saoudite intervenait déjà pour 25 millions de tonnes annuelles dans les fournitures de pétrole brut de la france. mais c'est là un aspect secondaire. par contre il vaut la peine de remarquer que si l'accord signé l'a été entre le gouvernement français et le gouvernement de fayçal, il faudra sans doute pour qu'il puisse être exécuté qu'il bénéficie de l'acceptation des « majors » - en arabie saoudite ils sont regroupés au sein de l'a.r.a.m.c.o. qui est composée de deux sociétés américaines et d'une société d'état saoudienne - car le gouvernement saoudien ne possède pas en propre, en l'état actuel des choses, suffisamment de pétrole brut pour pouvoir honorer ces engagements. d'autant qu'il a par ailleurs, pris des engagements du même ordre envers d'autres pays européens. de même, à un autre niveau, la réalisation de cet accord passe encore par l'intervention des « majors », non seulement à travers les transports, mais parce que, nous l'avons vu plus haut, 45 % du marché pétrolier français leur est concédé. or, et cela la propagande gouvernementale s'est bien gardé de le rappeler, ces concessions viennent d'être renouvelées et courent donc encore pour dix ans. elles répartissent ainsi le marché français : 17 % pour la shell, 12 % pour esso, 11 % pour la british petroleum et 5 % pour la mobil, les 55 % restant étant partagés entre une petite société belge et des sociétés françaises à majorité de capitaux d'état. comme on peut voir, il y a loin entre les proclamations d'indépendance et la réalité.

Mais cette autonomie, les gouvernements capitalistes des Pays industrialisés d'Europe ou le Japon réussiraient-ils à l'acquérir, qu'ils resteraient assujettis par un lien encore bien plus puissant à l'impérialisme américain. Ce lien, c'est le dollar. Car le pétrole se négocie toujours dans la monnaie de la principale puissance impérialiste. Et cette sujétion-là pèse d'un poids considérable sur les économies capitalistes. On en a vu l'importance à l'occasion de la décision des pays de l'OPEP d'augmenter les prix de leur pétrole. Du jour au lendemain les balances de paiements de pays qui se targuaient d'être en équilibre, voire bénéficiaires, telle la France, basculaient dans le déficit, tandis que le dollar remontait et que le gouvernement français était contraint de faire flotter le franc en baisse. Car à travers la situation qui s'est développée ces dernières semaines, la force de l'impérialisme le plus puissant s'est exprimée nettement face à ses rivaux. Et sur ce terrain, la situation ne peut que se dégrader. D'autant plus que des pays comme la France, par exemple, sont tributaires à plus de 90 % de l'étranger pour leur pétrole et que les achats de pétrole brut se traduisent par un accroissement de l'hémorragie de dollars, à chaque fois que les pays producteurs décident d'en augmenter le prix.

C'est contre cette situation que les gouvernements français, anglais, japonais ou allemand tentent de réagir en proposant aux pays producteurs des accords qui relèvent plus du troc pur et simple que d'une pratique commerciale telle qu'elle se réalise habituellement par l'entremise des monnaies. Ainsi le capitalisme le plus moderne en est réduit à recourir à des procédés qui relèvent des sociétés les plus archaïques.

Et si nous n'en sommes pas encore revenus tout-à-fait à l'âge de pierre en matière d'échange, la situation actuelle évoque fort celle qui régnait dans les relations économiques des pays capitalistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. A cette époque, faute d'un équivalent monétaire solide, en qui les différents pays auraient eu confiance, dans une situation de pénurie de marchandises, le marché capitaliste s'était trouvé totalement désarticulé. Les échanges économiques se réalisaient alors au travers d'accords bilatéraux. Ainsi par exemple les oranges espagnoles s'échangeaient contre les produits manufacturés français. Chaque pays demandeur à l'exportation devait trouver un partenaire qui accepte de troquer le produit dont il avait besoin contre celui dont il disposait.

Aujourd'hui, les capitalismes, en ordre dispersé, procèdent de la même façon. Ils envoient des commis voyageurs, qui ont souvent rang de ministre, en tournée de par le monde, avec dans leur besace les produits manufacturés dont ils sont fournisseurs pour essayer d'obtenir en échange le pétrole qui leur fait défaut.

Certes cette formule a l'avantage pour le pays acheteur de lui éviter de se dégarnir trop rapidement des dollars qu'il détient dans ses réserves monétaires en même temps qu'elle lui permet de limiter le déséquilibre de sa balance des paiements à chaque fois que les pays producteurs augmentent le prix de leur brut - exprimé en dollars, rappelons-le. Puisque le dollar est la source de trop de maux, et puisque les autres monnaies ne sont pas acceptées par nos partenaires, supprimons la monnaie du circuit, telle est la règle qui guide les hommes d'affaires gouvernementaux. Par ailleurs, la formule offre l'avantage pour les pays fournisseurs de leur éviter que l'inflation qui touche les monnaies ne vienne entamer leur pouvoir d'achat. Mais par-delà ces avantages immédiats, cette pratique commerciale rudimentaire trouve rapidement ses limites. Car en effet, pour que le système puisse fonctionner, il faut trouver des pays producteurs de pétrole qui soient demandeurs des produits dont les pays capitalistes disposent. Or sur ce plan, les besoins des pays qui disposent de la manne pétrolière ne sont pas illimités dans la mesure où les potentats qui sont à leur tête ne visent qu'à leur propre enrichissement ou à l'enrichissement d'une mince couche de privilégiés, mais nullement à l'amélioration du sort de leur population. La France peut bien vendre le procédé de télévision couleur S.E.C.A.M. à Fayçal d'Arabie, trois avions Concorde au Shah d'Iran, le marché est réduit. Et si les armes se vendent bien à l'Arabie Saoudite ou à l'Iran, là non plus le marché n'est pas illimité, et la concurrence est féroce. L'Allemagne, la France ou le Japon peuvent proposer chacun à l'Iran de construire de gigantesques raffineries, ils arriveront rapidement à la saturation des possibilités du marché en ce domaine aussi. Le troc n'est qu'un expédient qui ne peut, en dépit de ce qu'en disent ses modernes partisans, résoudre les problèmes de l'économie capitaliste.

Ainsi donc, face aux difficultés qu'ils ont eux-mêmes engendrées, les puissances capitalistes européennes et le Japon en sont réduits soit à accepter la loi monétaire que leur impose le dollar ou bien, quand l'occasion s'offre à eux, d'opérer au coup par coup, à travers des accords spécifiques, laborieusement établis au gré des rencontres et des circonstances et qui ne sont pas sûrs d'être honorés. Ils sont condamnés au dilemme : subir la dure loi du dollar ou fuir, quand cela peut se faire, le marché.

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