Le premier mai 197301/05/19731973Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

Le premier mai 1973

En 1971 et 1972, les défilés du Premier Mai en France avaient donné lieu à des cortèges bien différents. L'un, le matin, regroupait la quasi totalité des révolutionnaires et de ceux qui se réclamaient, à un titre ou à un autre, de l'extrême gauche. L'autre, l'après-midi, regroupait la CGT et le PCF Depuis deux ans en effet, la CFDT refusait de choisir entre les deux cortèges et renonçait donc à défiler. Il en était de même pour la FEN, le syndicat des enseignants.

Cette situation était la conséquence à la fois de la vitalité et de la croissance du mouvement révolutionnaire et de l'exclusive prononcée à son égard par le PCF et la CGT

Plutôt que de s'imposer à la manifestation dite syndicale avec tous les risques d'incidents que cela impliquait, le mouvement révolutionnaire choisissait d'apparaître à part et de faire la démonstration qu'il pouvait rassembler autant de participants que la CGT, dans un cortège jeune, dynamique, fraternel, parfaitement ordonné, sans incident de parcours, sans bagarre prétendument inévitable avec les policiers. Car à chaque fois que dans le passé des groupes révolutionnaires avaient choisi de défiler derrière la CGT et le PCF, ceux-ci s'étaient arrangés pour diviser en deux la manifestation en marquant cette coupure par le défilé de plusieurs dizaines voire de centaines de rangées de membres du service d'ordre chargés d'imposer manu militari la coupure et de la signaler aux spectateurs aux cris de « les casseurs sont derrière ».

Cela ne se faisait pas sans bousculades et affrontements divers et pour accréditer la thèse des « casseurs », la police, prenant le relais de la CGT, se chargeait, elle, d'étrangler le cortège en fin de parcours et de dresser un véritable piège aux derniers manifestants qui ne pouvaient se dégager qu'après des affrontements plus ou moins violents avec les forces de l'ordre. La répétition de tels incidents amène tout naturellement à penser qu'ils avaient été sinon préparés du moins acceptés par la CGT qui donnait son accord tacite à la police. L'opinion publique était ensuite soigneusement informée par la grande presse et, en usine, par les tracts CGT, qu'une fois de plus les provocateurs gauchistes avaient voulu créer des incidents et dévoyer le calme, le digne, le pacifique cortège syndical pour l'exposer aux coups de matraques des policiers.

En 1971 et 1972 donc, pour ne pas donner prise à la calomnie, pour déjouer la tactique du PCF qui afin de lutter contre la contagion gauchiste dans ses rangs, s'efforçait d'isoler par la force, les mensonges et même la collusion avec la police, ses propres militants des prétendus provocateurs gauchistes, les organisations révolutionnaires avaient organisé un cortège bien distinct dans le temps et dans l'espace et leur démonstration avait été couronnée de succès.

En 1973, cette décision fut remise en question. A nouveau le mouvement révolutionnaire a défilé derrière le cortège syndical, et, à nouveau, il a dû en payer le prix : avec les incidents, la coupure, les bagarres avec les policiers au moment de la dispersion et l'inévitable tension le lendemain en usine, tension qui est allée jusqu'à des violences physiques contre nos diffuseurs et même contre un militant de Lutte Ouvrière de Renault-Billancourt.

Comment en est-on arrivé là ?

A la suite d'une série d'événements politiques qui ont vu les révolutionnaires diriger de fait un mouvement de masse de la jeunesse scolarisée, dans le même temps -qu'éclatait une grève spontanée d'OS chez Renault et, par contre-coup le PCF opérer un de ces tournants tactiques qu'il ne craint pas de prendre quand il se croit menacé d'un éventuel débordement.

C'est en effet la CGT, en la personne de son secrétaire général Georges Seguy, qui a parlé la première d'un Premier Mai « unitaire » dans lequel seraient représentées toutes les forces du mouvement, tout ce qu'il appela alors le « bouillonnement ». En fait, Séguy ne s'adressait pas, bien évidemment, aux organisations révolutionnaires, mais aux « collectifs » qu'il considérait comme les structures apolitiques du mouvement de masse. Il feignait d'ignorer que ces collectifs étaient, de fait, constitués par les militants lycéens, étudiants et collégiens des organisations révolutionnaires qui dirigeaient le mouvement.

Ceux qui ont voulu voir là une reconnaissance de fait de l'importance et de l'influence des révolutionnaires ont été bien naïfs. Séguy voulait simplement utiliser l'audience des collectifs pour porter le mouvement des jeunes au crédit de l'Union de la Gauche.

En fait, le geste de Séguy relevait du même calcul politique qui a amené le PCF et la CGT à changer de position au cours du mouvement. Ce revirement de la CGT a été spectaculaire, aussi bien en ce qui concerne les jeunes qu'en ce qui concerne les grévistes de Renault-Billancourt. C'est, du jour au lendemain, que le PCF a changé de ton et de cours. En fait, c'est en lisant l'Humanité que les lycéens de l'U.N.C.A.L. (organisation stalinienne dans les lycées, créée après Mai 68) ont appris qu'ils étaient invités à participer à la manifestation organisée par les collectifs, manifestation qu'ils avaient âprement combattue jusque-là. C'est également en l'espace de quelques heures que, chez Renault, le secrétaire CGT, cessant d'appeler à la reprise du travail, se rangeait résolument aux côtés des travailleurs en grève et s'affirmait prêt à lutter jusqu'à la victoire. Georges Marchais venait en effet de déclarer devant le Comité Central du PCF : « Ies communistes sont à la tête de la lutte des lycéens comme ils sont à la tête de la lutte des OS ». Derrière ces contre-vérités flagrantes, il y avait l'intention délibérée de donner une nouvelle orientation aux militants de base. C'est que le PCF venait en quelques jours de se déconsidérer aux yeux des lycéens, presque aussi rapidement, presque aussi complètement, qu'en Mai 68. Et c'était d'autant plus dangereux que les « gauchistes » dirigeaient manifestement le mouvement. La coïncidence pourtant fortuite de la grève des OS avec la montée du mouvement lycéen pouvait elle aussi être inquiétante pour le PCF. Continuer à s'opposer à la grève, c'était, là encore, risquer de perdre toute influence, et laisser le champ libre aux gauchistes (ce qui aurait pu être catastrophique pour le PCF. en cas de généralisation du mouvement).

La CGT décidait dès lors de se porter en tête ou du moins de tenter de le faire, afin de contrôler le mouvement et de le contenir dans des limites acceptables.

Le PCF y était préparé depuis les élections et même depuis la campagne électorale. L'opposition électorale ayant fait son temps, il devenait possible et souhaitable de la relayer par une opposition politique et sociale, limitée et contrôlée, mais significative. Cela permettait aussi de redonner aux militants découragés un peu de flamme et de perspectives.

Au lieu de les user dans ces décourageantes et inconfortables attitudes d'opposition aux grèves, on pouvait les laisser désormais se mettre dans la plupart des mouvements et même les diriger. Enfin, comme il est apparu très vite au PCF. et à la CGT qu'il n'y avait pas de tendance à la généralisation des luttes en milieu ouvrier, comme les 400 OS d'abord, puis, après la reprise de ceux-ci, les 7 000 lock-outés de l'île Seguin n'étaient pas suivis dans leur mouvement par les autres travailleurs de Renault, comme dans le pays les travailleurs restaient dans l'expectative, la CGT et le PCF. pouvaient, sans risque, durcir leur langage et leur position ; ils ne seraient pas amenés comme en Mai 68 à prendre la tête d'une grève générale.

Restait l'inconnue du mouvement lycéen, contrôlé, lui, par les gauchistes et où le PCF était tout juste toléré.

En limitant la lutte des lycéens aux perspectives de l'abolition de la loi Debré, les organisations révolutionnaires qui dirigeaient le mouvement ont grandement facilité la tâche au PCF. A tel point qu'il a pu, sans problèmes, reprendre les mots d'ordre principaux : « rétablissement et extension des sursis », « libre choix de la date d'incorporation ». Et le 9 avril, c'est le PCF. qui a pris l'initiative de la grande manifestation qui marqua le sommet du mouvement et où, derrière les collectifs et leurs troupes, présentes en très grand nombre, se trouvaient aussi les partisans de l'Union de la Gauche. En fait, dès le 9 avril, les bases de la récupération politique du mouvement lycéen par le PCF étaient posées. La proposition d'un Premier Mai unitaire allait dans le même sens.

Pourtant les organisations gauchistes se sont trouvées divisées. Il y avait celles qui, comme la Ligue Communiste, tout en dénonçant la manoeuvre de la CGT, voyaient quand même dans la proposition de Séguy la reconnaissance d'un certain rapport de forces, et celles qui refusaient de mettre le mouvement des jeunes à la remorque de l'Union de la Gauche. Entre les deux, toute une gamme de positions intermédiaires. Le résultat final fut un compromis boiteux comme tous les compromis. Les révolutionnaires se sont regroupés à un point séparé et se sont rendus en cortège au point de rassemblement de la manifestation syndicale. Là, ils ont tenté de se joindre au cortège. c'est dire qu'ils en ont constitué la queue. Nous étions pour notre part partisans d'une manifestation séparée, mais nous nous sommes ralliés à la position de compromis proposée par le groupe Révolution car elle apparaissait comme la seule encore susceptible de maintenir l'unité du cortège révolutionnaire. Nous avons donc participé à la manifestation du Premier Mai et nous avons pu à contrario vérifier la justesse de notre position de départ : une manifestation séparée eut été, politiquement et organisationnellement, infiniment plus juste.

Outre les incidents qui ont marqué le parcours, il faut également reconnaître que le cortège syndical qui comprenait non seulement la CGT et le PCF (sans banderole, évidemment), mais encore la CFDT, unitaire à bon compte cette année dans la foulée du Programme Commun, et la FEN, bien sûr, trop heureuse de pouvoir se joindre au cortège, était imposant et bien plus nombreux que le cortège des révolutionnaires.

C'est que le mouvement était bel et bien retombé. Après la coupure des vacances de Pâques, seul le mouvement étudiant était encore sur la brèche, les lycéens, eux, étaient dans leur majorité démobilisés. La confrontation se réduisait donc entre un mouvement stalinien et réformiste renforcé par les grèves en cours. gauchisé par le langage de la CGT (gauchisme attesté par la floraison de drapeaux rouges, notamment des Unions de banlieue) et un cortège révolutionnaire, important certes, mais légèrement démoralisé par la perspective de défiler derrière la CGT et par une attente de trois heures sous la pluie. Car enfin, c'est bien de cela qu'il s'agit, les troupes révolutionnaires ont attendu trois heures sous la pluie que le cortège syndical veuille bien leur laisser la place de défiler. Et. bien que les collectifs aient choisi de manifester avec les révolutionnaires, bien que Séguy n'ait pas réussi son opération de récupération, le cortège des révolutionnaires ne tenait pas la comparaison avec celui des réformistes. Les milliers de lycéens qui étaient descendus dans la rue pour réclamer la suppression de la loi Debré n'ont pas pris place aux côtés des organisations révolutionnaires le Premier Mai.

Au terme d'une situation qui a vu la CGT et le PCF. en difficulté dans le monde étudiant et dans le monde ouvrier, la CGT et le PCF se sont donc trouvés non seulement indemnes, mais même, dans certains secteurs. renforcés. Quant au mouvement révolutionnaire, en renonçant à une manifestation ouvertement séparée - au niveau de la situation réelle - il s'est retrouvé dans la situation qu'il avait su éviter à son avantage depuis deux ans : en queue de la CGT.

Enfin de compte, dans toute cette affaire, les gauchistes ont, une fois de plus, fait la démonstration de leur opportunisme. Tout gonflés de l'importance que leur conférait leur succès en milieu étudiant et lycéen, ils ont à trop bon compte interprété la proposition de Séguy comme un recul. Ils se sont empressés de foncer dans cette pseudo-brèche qui n'existait que dans leur imagination. « Grattez un sectaire et vous trouverez un opportuniste ». Jamais le vieil axiome n'a été si actuel. Promptes un jour à enterrer (une fois de plus) la CGT et le PCF, prêtes à risquer l'incident susceptible d'alimenter la campagne de calomnies du PCF, ces mêmes organisations se précipitent le lendemain dès que la CGT et le PCF font un signe même indirect en leur direction, même si ce n'est qu'une manoeuvre même si ce n'est qu'une tactique destinée justement à les déconsidérer. La Ligue Communiste est fière d'avoir pu imposer sa présence, de gré ou de force, à tel ou tel cortège stalinien. Elle a tort. Ou bien on respecte la fable du cortège syndical, et pour lutter contre la politique stalinienne qui vise à isoler les militants de la contagion gauchiste on accepte de défiler sans banderole, en se fondant dans le cortège syndical, afin de discuter, de s'imposer, non seulement par le nombre mais aussi par le comportement et la volonté de contact, ou bien on choisit de défiler séparément. Pendant deux ans les révolutionnaires ont fait la preuve qu'ils étaient capables d'organiser un cortège imposant. Ils ont fait aussi la preuve qu'ils n'étaient ni des provocateurs ni des « mouches du coche », mais les représentants d'idées rencontrant une sympathie croissante dans la population.

Le Premier Mai 1973, les révolutionnaires, en acceptant un compromis malheureux ont, en fait, rendu service au PCF.

Partager