La lutte nationale en Afrique du Sud01/12/19761976Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

La lutte nationale en Afrique du Sud

 

L'élan pris par la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud depuis quelque six mois n'est pas le premier depuis l'institutionnalisation de la ségrégation raciale. Mais il semble être incomparablement plus vigoureux, plus large de par les masses mises en mouvement, plus déterminé dans ses actions, plus radical dans ses moyens que les mouvements qui l'avaient précédé.

Les informations véhiculées par la grande presse ne parviennent que parcimonieusement des ghettos noirs isolés du monde extérieur par la police sud-africaine. Elles confirment cependant toutes que les forces de répression ont du mal à contenir le mouvement de révolte. Leur brutalité ne suffit plus pour inspirer la terreur et inciter à la résignation.

En son temps, le massacre de Sharpeville avait brisé net l'élan qui s'amorçait au début des années 60. Quarante secondes de fusillade meurtrière avaient inspiré cette crainte qui était à la base d'une « terrible indifférence des masses » dont se plaignait par la suite un dirigeant nationaliste. Elle avait assuré au régime dix ans de répit.

La réédition répétée de Sharpeville n'a pas suffi cette fois-ci pour briser la mobilisation.

Elle n'a pas suffi pour désamorcer la succession d'explosions de colère de la population africaine contre la situation qui lui est faite par le régime de l'apartheid. Elle a par contre démontré, devant une fraction importante de la population africaine semble-t-il, que seule la violence peut changer l'état de choses existant sous le régime de l'apartheid. Signe des temps : le premier mouvement large de l'après-guerre contre l'apartheid, la campagne de désobéissance civile du début et du milieu des années cinquante, s'est menée sous le signe de la non-violence et sous l'égide d'un ancien chef traditionnel, le pacifiste Albert Luthuli. La lutte actuelle a jeté sur le devant de la scène politique des jeunes, sortis de l'anonymat, qui proclament leur conviction en la vertu libératrice de la violence et leur méfiance non seulement visà-vis de la chefferie traditionnelle, mais également vis-à-vis des organisations nationalistes modérées qui ont dirigé les mouvements anti-apartheid du passé.

L'importance de cette prise de conscience de la nécessité d'user de la violence, et d'en user non seulement pour assouplir telle ou telle loi raciste, mais pour mettre fin au système de l'apartheid dans son ensemble, est considérable. Elle date le début de la lutte pour l'émancipation nationale des Africains du Sud.

Cette lutte a pris la forme d'une véritable insurrection urbaine. Un des aspects les plus remarquables des événements était que si les campagnes - celles des réserves africaines comme celles des zones dites blanches - étaient restées calmes, la lutte a embrasé les cités-dortoirs de la plupart des villes industrielles.

Et pourtant, malgré leur caractère urbain, malgré une participation importante de travailleurs, ces insurrections n'étaient pas des insurrections ouvrières. Humiliés parmi les plus humiliés de l'oppression raciale, exploités en tant qu'ouvriers, surexploités en tant qu'ouvriers noirs, les travailleurs avaient suivi la mobilisation étudiante pour protester contre l'oppression raciale. Ils ont donné au mouvement une ampleur plus grande que n'auraient pu lui en donner les seuls lycéens et étudiants. Mais ils sont restés politiquement sur le terrain du nationalisme, sur le terrain voulu par l'intelligentsia petite-bourgeoise et sous la direction de celle-ci.

Le numéro daté du 3 décembre de l'hebdomadaire Jeune Afrique écrit, dans une sorte de compte-rendu sur la situation à Soweto cinq mois après le début de la révolte : « ... Soweto vit à l'heure d'un Conseil représentatif des étudiants (Soweto Students' Representative Council), véritable gouvernement fantôme qui y fait régner une loi acceptée par tous », et le rédacteur de l'article d'ajouter, avec une pointe d'admiration : « Au grand étonnement des observateurs qui voient cette énorme communauté obéir aux injonctions d'un groupe d'étudiants dont beaucoup n'ont pas vingt ans ».

La description est peut-être exagérée. Mais à sa façon, elle résume la situation.

D'une part, le mouvement, cinq mois après son début, est assez puissant pour tenir en échec le régime raciste dans Soweto. D'autre part, c'est un groupe d'étudiants qui dicte la loi à cette « énorme communauté » où domine pourtant, et de loin, la population ouvrière. Voilà, entre ces deux termes, à la fois la portée d'un mouvement qui menace réellement le régime de l'apartheid, et ses limites sociales.

Les travailleurs sont présents dans la lutte. Mais ils suivent les étudiants nationalistes. La classe ouvrière, en tant que telle, est politiquement absente.

Grâce à leur autorité sur les travailleurs, les intellectuels nationalistes disposent d'une puissance de frappe qui dépasse leurs propres possibilités, et qui est en passe d'ébranler l'apartheid. Faute d'une direction et d'une politique révolutionnaires prolétariennes, la classe ouvrière croit combattre pour la satisfaction de ses propres aspirations, alors qu'elle combat pour satisfaire les aspirations de la petite bourgeoisie nationaliste.

Les deux aspirations s'expriment aujourd'hui dans la même volonté de mettre fin à l'oppression raciale. Mais socialement elles n'ont pas le même fondement. Elles ne débouchent pas sur la même perspective.

 

Derrière l'apparente confusion des aspirations

 

L'apartheid impose à la société sud-africaine une oppression qui, pour l'essentiel, est du même type que l'oppression coloniale. Cette oppression n'est cependant pas celle d'une métropole coloniale extérieure. Elle s'exerce, dans le cadre de la défense des intérêts de l'impérialisme en général, pour préserver les privilèges de la fraction blanche de la population.

En systématisant la discrimination raciale de façon ouverte, institutionnalisée, le régime de l'apartheid apparaît à certains égards plus humiliant, plus insupportable pour la bourgeoisie africaine elle-même que bien des formes d'oppression coloniale. Sur le plan juridique, l'apartheid met le plus pauvre des Blancs devant le plus riche des Noirs. Petit fait quotidien, mais oh combien significatif : la veille de la pseudo-indépendance du Transkei, pourtant prétendûment autonome déjà depuis plusieurs années, le premier ministre Matanzima était interdit de séjour dans un certain nombre d'hôtels et de restaurants de sa propre capitale, car ces lieux étaient réservés aux Blancs. Et il n'est d'ailleurs pas dit que les choses aient changé depuis, car le nouvel État fantoche a dû reprendre un certain nombre de mesures de ségrégation raciale.

Par ailleurs, la présence d'un grand nombre de « petits blancs » aux privilèges et aux priorités protégés par la loi, ferme la porte devant toute réussite économique et sociale pour les bourgeois africains.

Mises à part les sinécures, insuffisantes de toute façon et de surcroît méprisées, dans les fonctions des représentants locaux du pouvoir blanc dans les Bantoustans promis à une indépendance factice, le régime de l'apartheid n'a rien à offrir à la bourgeoisie africaine. Celle-ci, dans sa grande majorité, ne peut pas être favorable à l'apartheid. Et elle ne l'est pas. La quasi totalité des dirigeants africains des Bantoustans euxmêmes se déclarent ouvertement pour la suppression des lois discriminatoires du système de l'apartheid. Ces derniers réclament, il est vrai, la suppression des lois de l'apartheid aux dirigeants de Prétoria eux-mêmes. Cela les distingue de façon radicale quant à la méthode, de la jeunesse nationaliste qui elle, prône le renversement du régime de l'apartheid par la violence. Mais si les premiers sont réformistes dans leurs méthodes et les seconds non, leurs objectifs sont fondamentalement les mêmes. Les uns et les autres souhaitent la fin de l'oppression raciale, mais pas la fin de l'oppression sociale ; la fin de l'apartheid, mais pas la fin du capitalisme.

Même si son impatience d'agir et ses méthodes radicales la distinguent du restant de la bourgeoisie noire, la petite bourgeoisie estudiantine combat fondamentalement pour des objectifs qui expriment les intérêts de l'ensemble de la bourgeoisie africaine. A en juger par bien des déclarations de notables africains, une partie au moins de la bourgeoisie noire se retrouve même très directement et très concrètement dans le combat mené par la jeunesse estudiantine. Pour les uns et pour les autres, la revendication de mettre fin à l'apartheid recouvre l'aspiration de mettre fin à une situation humiliante, mais aussi de jouir de toutes les prérogatives de la culture, de l'éducation, de la fortune ; de disposer en collaboration avec les Blancs - ou pour les plus radicaux, sans eux - des avantages de l'appareil d'État, etc.

Il serait vain de tenter de deviner, sous quelle forme concrète cette perspective de la bourgeoisie africaine pourrait se réaliser si c'est la bourgeoisie qui garde la direction du mouvement de libération nationale en cours, et si elle parvient à la faire triompher. Par le départ de toute la minorité blanche ? Par une forme de compromis entre la bourgeoisie sud-africaine blanche et noire ? Par une forme de partition de l'Afrique du Sud plus satisfaisante pour la bourgeoisie africaine que celle, particulièrement ignoble, que lui propose aujourd'hui le régime de Prétoria ? Cela dépend de bien des choses : de la force du mouvement d'émancipation nationale, de la capacité de la bourgeoisie à contrôler les classes exploitées engagées dans le mouvement, du contexte international, en particulier de l'attitude de l'impérialisme à l'égard du régime de Vorster.

Ce qui semble certain, c'est que le nationalisme bourgeois lui-même ne parviendrait à ses buts que porté par un mouvement populaire puissant. C'est là que se manifestent les traits originaux du régime de l'apartheid, à savoir que tout en défendant les intérêts de l'impérialisme, il protège aussi les privilèges d'une population blanche numériquement relativement nombreuse. Il semble à peu près exclu que le régime de l'apartheid se résolve à une passation pacifique du pouvoir au profit d'un personnel politique bourgeois noir. Non pas qu'une telle passation soit incompatible avec les intérêts de l'impérialisme - dans la plupart des pays d'Afrique, les puissances impérialistes ont abandonné l'administration coloniale directe pour composer avec les privilégiés locaux afin d'éviter précisément des mouvements populaires - mais parce qu'une telle passation est incompatible avec les privilèges actuels des « petits blancs ». Il faudra probablement une lutte dure pour que ces derniers abdiquent. C'est précisément pourquoi chercher à s'appuyer sur un mouvement populaire large, voire à le susciter, ce qui est le but affiché des nationalistes radicaux, est parfaitement compatible avec la perspective bourgeoise, à condition précisément que la direction nationaliste soit capable de canaliser, au profit de cette perspective, la lutte des classes exploitées.

Or, à la différence de la plupart des paysvictimes d'oppression coloniale ou semicoloniale, en Afrique du Sud la classe ouvrière est numériquement importante et combative. Canaliser le mouvement d'émancipation nationale, c'est avant tout encadrer, canaliser la classe ouvrière, la soumettre à une direction bourgeoise nationaliste.

Et c'est précisément là où l'intelligentsia africaine radicale a un rôle essentiel à jouer pour le compte des intérêts de la bourgeoisie. Et au-delà de son enthousiasme naturel, de son désir sincère de mettre fin à la barbarie de l'oppression raciale, la jeunesse estudiantine joue le rôle d'entremetteur entre la classe ouvrière et la bourgeoisie, au nom du nationalisme. Elle est finalement assez consciente de ce rôle. Certains extraits du Newsletter, organe du SASO - principale organisation d'étudiants noirs dont semblent être issus les principaux dirigeants du mouvement lycéen - sont très significatifs à cet égard.

« D'abord, il est important pour nous d'accepter (sic) le fait qu'un changement significatif de notre situation sociale, politique et économique de ce pays sera réalisé par le prolétariat... Cela signifie que l'intelligentsia noire doit s'infiltrer parmi le peuple et vivre avec lui. Des sections entières de notre peuple doivent être mobilisées ».

Le fait que des organisations se plaçant sur le terrain de la bourgeoisie considèrent que ce jeu est jouable sans risque de débordement est significatif à la fois de la situation en Afrique du Sud, mais aussi, et infiniment plus, de l'absence du prolétariat en tant que force politique indépendante à l'échelle du monde.

L'oppression raciale du système de l'apartheid est un puissant facteur d'unification sociale. Ce facteur pourrait certes jouer en faveur du prolétariat. Mais il faudrait pour cela qu'il soit conscient de ses intérêts et de son rôle historique propre. Cela exige concrètement qu'il existe une organisation révolutionnaire communiste implantée dans la classe ouvrière, capable de poser sa candidature à la direction du mouvement d'émancipation tout en combattant le nationalisme qui met les classes exploitées à la remorque de la bourgeoisie. Dans ce cas, le prolétariat combattant l'oppression raciale avec son programme et ses méthodes propres, pourrait au nom de la lutte conséquente pour les droits démocratiques, pour la satisfaction des aspirations des classes exploitées, gagner le soutien de la paysannerie, et sans doute la sympathie d'une partie de la petite bourgeoisie urbaine elle-même.

Mais tel n'est pas le cas aujourd'hui. La classe ouvrière non seulement ne dirige pas la lutte, mais elle est entièrement fondue dans la masse indistincte des révoltés contre l'apartheid. C'est la bourgeoisie qui donne à la lutte son orientation par l'intermédiaire de la jeunesse estudiantine. Toute la « pression unitaire » joue contre la classe ouvrière, pour l'empêcher, au nom de l'unité du peuple en lutte, de prendre conscience de ses intérêts de classe.

 

L'impasse du nationalisme

 

Même s'il va jusqu'au bout de ses possibilités,, le mouvement d'émancipation nationale bourgeois est au maximum capable de renverser le régime de l'apartheid. S'il y parvient, il donnera sans doute aux victimes de l'oppression raciale actuelle, exploités compris, le sentiment d'une dignité humaine retrouvée. C'est déjà énorme certainement. Mais même en cas de triomphe, le mouvement nationaliste bourgeois trahirait inévitablement les aspirations des masses exploitées, et les espoirs qu'elles auront placés dans la défaite du régime raciste. Car confusément sans doute, la révolte des ouvriers de Soweto ou du Cap contre l'apartheid exprime quelque chose de plus que l'aspiration à l'accession des seuls droits formels et à la seule égalité juridique.

Or le nationalisme bourgeois, dans la mesure où il ne s'attaque qu'à l'oppression raciale, et pas à l'exploitation, ne peut rien donner de plus que les droits formels et l'égalité juridique.

C'est l'apartheid qui sauvegarde aujourd'hui les conditions scandaleuses de travail et de vie des ouvriers africains, les bas salaires, la dépossession des travailleurs de tout droit sur les énormes richesses qu'ils créent.

Mais tout cela n'est pas dû à l'apartheid mais au capitalisme. Le renversement de l'apartheid sous une direction du nationalisme bourgeois ne mettra pas fin à l'accumulation des richesses aux mains d'une minorité privilégiée d'un côté, et de la misère de l'autre.

Il ne pourra pas mettre fin à l'impérieuse nécessité qui pousse les travailleurs africains à vendre leur force de travail dans des conditions particulièrement mauvaises pour enrichir de puissants trusts impérialistes.

Plus prosaïquement, le nationalisme bourgeois n'est pas seulement capable d'accomplir ce qu'il affiche en tête de son programme politique : assurer l'exercice des libertés démocratiques, créer une société sans distinction raciale. De Guinée en Algérie, d'Angola en Éthiopie, les mouvements d'émancipation sous la direction de la bourgeoisie ont abouti partout à des dictatures, en général militaires. Nulle part, ils n'ont réglé les problèmes nationaux, ethniques ou raciaux, quand ils ne les ont pas exaspérés par une politique d'oppression d'une nation ou d'une ethnie dominante sur les autres.

 

Pour l'indépendance politique de la classe ouvrière

 

Tout indique que l'Afrique du Sud vient d'entrer dans une période de lutte contre l'apartheid. Les révolutionnaires socialistes doivent être en tout état de cause solidaires de cette lutte. Mais ils ne doivent pas lui attribuer des qualités qu'elle n'a pas.

Cette lutte est une lutte d'émancipation nationale. Ce n'est pas une lutte révolutionnaire au sens socialiste du terme. Ni l'intensité de la lutte, ni le degré de violence de ses moyens, ni le radicalisme affiché de ses participants ne peut transformer l'une en l'autre.

Ce qui fait la différence entre l'une et l'autre, c'est la conscience de classe et l'organisation du prolétariat.

Il est impossible de savoir par avance si une organisation révolutionnaire prolétarienne, créée dans la lutte, aurait le temps d'acquérir une audience et une implantation. C'est en tous les cas une condition nécessaire pour que les travailleurs puissent intervenir dans la lutte autrement qu'en fantassins des intérêts bourgeois. La création d'une telle organisation mérite tous les efforts du mouvement révolutionnaire international.

La classe ouvrière sud-africaine est lourdement handicapée par sa coupure entre une aristocratie ouvrière blanche, privilégiée et méprisante par rapport aux Africains, et une majorité de travailleurs noirs. La première est corrompue par le régime raciste. La seconde est dissoute au sein du mouvement nationaliste noir.

Mais les périodes de luttes ont ceci de particulier qu'elles ébranlent bien des barrières et qu'elles sont capables de faire franchir rapidement aux masses exploitées le chemin de la prise de conscience. Cette prise de conscience passe par la rupture avec le nationalîsme et avec le mythe de l'unité nationale.

Si la classe ouvrière sud-africaine est capable de cette rupture, si elle est capable de se donner un parti révolutionnaire et imposer sa propre orientation au mouvement contre l'apartheid, alors ce n'est pas seulement l'Afrique du Sud, mais toute l'Afrique qui changerait de visage.

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