L'extrême-gauche espagnole et le problème de l'appareil d'État01/05/19771977Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

L'extrême-gauche espagnole et le problème de l'appareil d'État

Les récentes fusillades intervenues au Pays Basque et les militants tombés sous les balles des gardes civils et de la police armée espagnole témoignent de la brutalité de la répression dans un pays où le gouvernement prétend avoir engagé un processus de démocratisation du régime.

Dans les puissantes manifestations qui au Pays Basque réclament « l'amnistie totale » , on voit apparaître des banderolles réclamant « la dissolution des corps répressifs » . Il s'agit là d'une revendication mise en avant par plusieurs formations de l'extrême-gauche espagnole - en particulier par les deux organisations sympathisantes de la IVe Internationale, la Ligue Communiste Révolutionnaire et la Ligue Communiste, mais aussi par Action Communiste et l'Organisation de la Gauche Communiste (OIC) qui, avec la LCR, présente des listes communes aux élections.

Cette revendication n'est pas, jusqu'à ce jour, reprise par le Parti Communiste Espagnol ou par le PSOE, qui s'en tiennent à la revendication d'amnistie totale. On comprend aisément pourquoi ces deux partis réformistes se gardent aujourd'hui de toute revendication pouvant gêner le gouvernement Suarez en donnant prétexte à la grogne d'une partie de l'appareil d'État. Toute la politique actuelle du PCE et du PSOE consiste à entrer dans le jeu de Suarez avec l'espoir de pouvoir bénéficier en tant que partis légalistes et responsables de la démocratisation annoncée et du système parlementaire envisagé. Ils se gardent donc de ne rien faire qui puisse, même en paroles, mettre le gouvernement en difficulté par rapport aux forces réactionnaires nostalgiques de la dictature, qui disposent toujours d'importantes positions au sein de l'appareil d'État. Les réactions du haut État-Major à la légalisation du PCE sont venues à point nommé pour montrer que le cours suivi par Suarez n'a pas que des partisans dans l'Espagne d'aujourd'hui.

Mais ce n'est pas parce que les partis réformistes repoussent le mot d'ordre de « dissolution des corps répressifs » que celui-ci est pour autant juste et révolutionnaire.

Ce mot d'ordre, aussi bien dans le manifeste de la LCR ( Combate spécial, février 77) que dans le programme d'Action Communiste ( Voz Obrera, avril 77), est formulé de la façon suivante : « Dissolution de tous les corps répressifs et institutions du franquisme ». Dans ce Combate, ce mot d'ordre est accompagné de la revendication suivante : « Épuration de tous les officiers militaires impliqués dans la répression franquiste ». Et pour sa part, Voz Obrera explicite ainsi le contenu de la revendication : « Dissolution des corps répressifs, brigade spéciale, garde civile, police armée ; dissolution des bandes fascistes et mise en jugement de leurs membres ; mise en jugement et exigence que soient établies les responsabilités de tous ceux qui ont été impliqués dans la répression franquiste ; épuration des éléments fascistes de l'administration, la justice et des organismes para-étatiques, comme la télévision espagnole, la radio, etc. il faut exiger la formation d'un tribunal pour juger les responsables du franquisme, auquel participeront les organisations populaires et ouvrières ; dissolution de tous les organismes politiques du franquisme : Cortes, Conseil du Royaume, CNS, garde de Franco, Mouvement National, etc. ».

Il s'agit bel et bien d'un tableau assez complet des institutions spécifiques du franquisme. Ces institutions sont, dans l'Espagne actuelle, des représentantes d'un passé haï, et ce sont bien la garde civile et la police armée qui assassinent encore aujourd'hui les manifestants. Leur dénonciation, qui rencontre certainement la sympathie populaire, en particulier au Pays Basque où les activités des corps répressifs ont depuis de longues années concentré sur eux la haine de la population, est utile et nécessaire. Elle correspond à un sentiment légitime des masses. La survivance de ces forces et de ces formes dans l'Espagne actuelle, leur activité présente jugent d'ailleurs très précisément le degré, la forme et le sens même de l'évolution vers la libéralisation proclamée. Mais si la dénonciation est juste, la revendication telle qu'elle est formulée est erronée.

D'abord parce qu'on ne réclame pas la dissolution des corps répressifs, on l'impose. Quand la classe ouvrière en est à désarmer les corps répressifs de l'État bourgeois et les bandes fascistes, elle est aussi bien près de la conquête du pouvoir. Elle n'a plus rien à demander ou à exiger du gouvernement en place, sinon qu'il laisse la place justement, et ce n'est plus un problème de mots d'ordre, c'est une question de rapport de force.

On n'en est pas là dans l'Espagne de 1977. Certes, la classe ouvrière fait tous les jours la démonstration de sa combativité, mais il faut bien le dire, cette combativité est cantonnée dans l'immense majorité des cas sur le terrain revendicatif. Attaquée dans son niveau de vie, durement touchée par la crise dont le patronat veut lui faire payer tous les frais, la classe ouvrière espagnole lutte, mais ses objectifs sont le plus souvent économiques. En fait, il n'y a qu'au Pays Basque que le mouvement a un caractère politique et une ampleur considérable. Les manifestations renouvelées de ces derniers mois posent d'ailleurs un problème au gouvernement Suarez, le problème le plus important qu'il ait à résoudre. Là, effectivement, la mobilisation populaire bouscule le rythme de l'évolution qu'il a décidé d'entreprendre, et exerce une pression constante en faveur de l'amnistie et de l'autonomie ensuite. Au Pays Basque, une épreuve de force est engagée entre Suarez et les nationalistes. Le résultat de cette épreuve peut dépasser, dans ses conséquences, le problème du Pays Basque, car elle met en cause l'autorité de Suarez en tant que chef d'État. Mais le caractère nationaliste du mouvement populaire basque constitue aussi un obstacle à la généralisation de la situation et autorise peut-être des solutions locales, négociables sur la base de la satisfaction d'un certain nombre de revendications autonomistes. En tout cas, dans l'Espagne actuelle, la politisation de la lutte au Pays Basque n'entraîne pas la mobilisation d'autres luttes et en ce qui concerne le reste du pays, l'opération « négociations-libéralisation et pacte social » de Suarez est en passe de se réaliser.

Dans ces conditions, la revendication de dissolution des corps répressifs et des bandes fascistes, ou de démantèlement des institutions de la dictature est doublement erronée.

On ne demande pas la dissolution des corps répressifs au gouvernement qui précisément les utilise ou les tolère. C'est une démarche d'un pacifisme et d'une pauvreté qui est d'habitude le privilège des réformistes.

Quand de telles mesures sont prises par un gouvernement, qu'il agisse ou non sous la pression d'un mouvement de masse, il s'agit toujours d'opérations poudre aux yeux destinées à asseoir en fait l'autorité des forces répressives : on épure les éléments les plus voyants pour redonner prestige et moyens à l'ensemble. La France de la Libération a connu ces comités et ces initiatives populaires qui se donnaient pour but d'épurer l'administration, la police, etc. Cela a servi d'exutoire temporaire et douteux à la colère des masses auxquelles on a donné en pâture quelques têtes pour mieux faire accepter l'ensemble. Cela n'a finalement été que mascarades et n'a servi qu'à blanchir la façade de l'appareil répressif. Au Portugal, après que la foule ait envahi les locaux de la PIDE et donné la chasse aux membres les plus connus de cette police politique, la junte a bel et bien dissous la PIDE et elle a fait emprisonner des membres afin de les soustraire à la colère populaire. Mais ils sont aujourd'hui libres, sortis sans jugement des prisons du Portugal nouveau, après que le balancier politique soit revenu à droite sous la houlette du ministre socialiste Soares. Les corps répressifs les plus en vue comme la garde nationale avaient été retirés pour un temps de la circulation, ils ont réapparu aujourd'hui pour contenir manifestants et grévistes, et ils ont déjà à plusieurs reprises tiré sur la foule.

Réclamer au gouvernement Suarez la dissolution des corps répressifs et des institutions du franquisme, demander l'épuration de l'armée et de l'administration, cela revient à réclamer un replâtrage démocratique du régime actuel. Cela évoque la revendication réformiste d'une police et d'une armée démocratiques. Entre les programmes de Santiago Carrillo et ce mot d'ordre de l'extrême-gauche espagnole, il n'y a pas d'opposition. En fait, sous un langage plus radical, il recouvre la même chose. Ce n'est pas un mot d'ordre révolutionnaire en l'absence de tout mouvement de masse capable de le réaliser dans les faits ; c'est même un programme qui va contre les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière, car en concentrant les attaques sur ce qui est la survivance du franquisme, il passe à côté de la dénonciation de classe du régime « démocratique » que Suarez tente de mettre en place. Car contrairement à ce que peuvent penser les camarades de la LCR espagnole, Suarez peut se passer des attributs du franquisme. Il ne peut pas se passer d'appareil d'État, mais cet appareil peut se passer des formes de la dictature.

Pour sa part, la LCR analyse ainsi les rapports de la bourgeoisie et des institutions franquistes qui subsistent aujourd'hui : « La bourgeoisie sait combien il est difficile d'abandonner des institutions sur lesquelles a reposé son pouvoir durant quarante ans, et de leur en substituer d'autres. Le faire d'un seul coup signifierait que le mouvement de masse pourrait déchaîner une offensive telle qu'il serait impossible de lui faire accepter une démocratie tronquée. Pour cela, la « transformation » du régime franquiste suppose aussi le maintien de toute une série d'institutions fondamentales héritées de la dictature. Et par-dessus tout, les corps répressifs et la législation contre le mouvement de masse ».

Cette analyse est contestable. D'une part parce qu'elle explique le maintien du vieil appareil d'État franquiste par la seule crainte du mouvement des masses alors que ce maintien s'explique d'abord par les conditions mêmes du changement intervenu en Espagne, où il n'y a eu ni coup d'État comme au Portugal, ni même révolution de palais, mais seulement la mort attendue du vieux dictateur et un choix délibéré de la part des sommets de la bourgeoisie espagnole de moderniser le régime. Les vieilles équipes dirigeantes n'ont été ni chassées, ni limogées. Au niveau du gouvernement, elles ont progressivement laissé la place à de nouvelles équipes composées de franquistes reconvertis et de libéraux de dernière heure. Mais l'appareil d'État n'a connu nulle secousse, nulle excommunication. A quelques retouches près, il est resté intact, et si quelques personnalités marquantes du franquisme, en particulier dans l'armée, ont tenu à s'en éloigner, elles l'ont fait par choix et non sous la contrainte.

Juan Carlos et Suarez utilisent l'appareil d'État hérité du franquisme non pas parce qu'ils ont spécialement besoin de celui-là, contre un éventuel mouvement des masses, mais parce que celui-là a à leurs yeux le mérite d'exister, que c'est l'appareil d'État de la bourgeoisie espagnole, et qu'il n'est pas question pour Suarez, pas plus qu'il n'en serait question pour n'importe quel gouvernement éventuel de la gauche réformiste, de le remettre fondamentalement en cause.

En Espagne, les corps répressifs hérités du franquisme, les institutions et les législations anti-démocratiques issues de la dictature sont là en grande partie parce qu'il n'y a rien encore pour les remplacer, elles sont là aussi parce que Suarez ne cherche nullement à les heurter de front et à provoquer un conflit.

En fait, la pression exercée par la bourgeoisie espagnole dans le sens de l'eu ropéanisatîon est telle que ces secteurs se décomposent peu à peu d'eux-mêmes. La décision entérinant la fin du Movimiento par exemple est intervenue après que celui-ci se soit déjà vidé de sa substance au profit des nouveaux démocrates ou de l'Alliance Populaire de Fraga Iribarne. Et il n'est pas exclu que demain, Suarez se débarrasse ainsi de telles ou telles institutions surannées du franquisme, qu'il supprime les tribunaux militaires, les brigades spéciales et débaptise la garde civile ou modifie ses institutions.

Mais s'il le fait, c'est parce qu'il aura trouvé par quoi les remplacer. Et il y a fort à parier que l'appareil d'État démocratique sera composé dans sa majorité des membres actuels de l'appareil répressif franquiste. Ce tour de passe-passe a des raisons profondes : la nécessité pour tout État d'avoir à son service des bandes d'hommes armées et des fonctionnaires, juges et gardiens de prison, pour faire respecter un ordre social inégal fondé sur l'inégalité.

C'est pourquoi la tâche des révolutionnaires ne doit pas se limiter à dénoncer les forces répressives du franquisme - encore moins à demander leur dissolution - il est d'aller plus loin. Il est de dénoncer la mise en place d'un nouvel appareil d'État qui sera sans doute différent dans la forme, mais semblable dans le fond à celui du franquisme. Il est de dire qu'il n'y a pas de bonne police bien démocratique - qu'elle soit républicaine ou monarchique - qu'il n'y a pas de bonne armée démocratique, non seulement parce qu'en Espagne les hommes qui constitueront le nouvel appareil répressif seront en majorité issus de l'ancien, mais parce que leur fonction sera d'assurer la domination du capital sur les classes exploitées. Et même en imaginant qu'il puisse s'agir d'hommes entièrement nouveaux, ce qui est une hypothèse très peu vraisemblable, ils seraient amenés par leur fonction à s'opposer aux travailleurs, aux paysans, aux étudiants à tous ceux qui protestent et lèvent la tête. On le voit tous les jours dans les républiques parlementaires européennes, on le voit en Italie, on le voit en Allemagne et bien sûr en France. Rappelons que le corps des CRS a été créé en France à la Libération, en remplacement des gardes mobiles de sinistre mémoire. Ils sont devenus aujourd'hui le symbole même de la répression policière déchaînée (cf. le célèbre slogan « CRS-SS » ).

Ne pas dire cela aux travailleurs, ne pas les prévenir de ce qui se prépare, ne pas leur désigner les adversaires qu'ils auront à combattre, c'est une faute. Se borner à dénoncer dans le présent ce qui est l'héritage de la dictature, c'est une faute. Ce qui attend les travailleurs espagnols, le plus probablement, ce n'est pas forcément le maintien des institutions de la dictature franquiste sous une forme camouflée, c'est peut-être la mise en place avec la complicité des partis réformistes de nouvelles institutions qui seront elles aussi des instruments d'oppression des masses.

Il ne faut certes pas confondre dictature ouverte et démocratie bourgeoise. Mais il ne faut pas non plus oublier que cette dernière n'est jamais, en tout état de cause, que l'apparence de la dictature du capital.

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