De la transcroissance des batailles électorales en luttes sociales01/11/19771977Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

De la transcroissance des batailles électorales en luttes sociales

Un certain nombre de présomptions permettent d'avancer l'hypothèse d'une victoire de la gauche lors des élections législatives de mars 1978. Mais il ne s'agit là que d'une hypothèse.

C'est cette hypothèse que privilégie une partie de l'extrême-gauche, parce que c'est pour elle le moyen de justifier sa politique d'alignement derrière le PC et le PS.

C'est le cas de l'OCI qui depuis des années affirme qu'il n'y a pas d'autre issue pour la satisfaction des revendications des travailleurs que la victoire du PS et du PC. Ainsi peut-on lire dans le numéro 825 d' Informations Ouvrières (9 novembre) : « ... Une majorité PS-PCF aux élections constituerait le plus formidable point d'appui pour les travailleurs. Pour balayer Giscard ! Pour arracher les revendications Pour que les travailleurs commencent à prendre eux-mêmes les mesures que la situation impose. »

La logique d'une telle attitude conduit cette organisation à adopter les positions les plus virulentes contre tous ceux qui, selon elle, contribuent à préparer la défaite électorale de la gauche. Dans le même numéro d' Informations Ouvrières, on pouvait lire les propos rapportés avec complaisance, attribués à un travailleur : « Pour balayer Giscard, c'est facile. Il suffit que Marchais ferme sa gueule ». Ce n'est qu'un exemple parmi des dizaines d'autres. Car le reste est à l'avenant. D'ores et déjà, l'OCI est partie en chasse contre les diviseurs de tout poil : Marchais, les écologistes... et demain l'extrême-gauche sans doute. Seul Mitterrand n'a pas son lot d'anathèmes dans cette distribution. Et pour cause, puisque lui est unitaire, d'autant plus unitaire que cette unité se réalise autour de son nom.

L'attitude de la LCR est certes beaucoup plus nuancée - ce n'est guère difficile. Mais la politique qu'elle développe présuppose, elle aussi, la victoire électorale de l'Union de la gauche. Elle ne dit pas ouvertement qu'il faut subordonner toute discussion, toute critique au préalable de l'unité, qui est une condition indispensable de la victoire électorale de la gauche, elle-même condition indispensable au développement de la combativité ouvrière, mais sa politique est sous-tendue par un tel raisonnement. Que signifient les appels à l'unité dans Rouge ? Sinon l'affirmation implicite que la victoire électorale de la gauche est nécessaire pour améliorer, sinon les conditions de vie des travailleurs, du moins leurs conditions de lutte. Et donc qu'il faut s'appuyer sur les illusions électoralistes des travailleurs, du moins ne pas trop les combattre ouvertement, car ces illusions serviront de tremplin au développement des luttes sociales.

Le raisonnement n'est pas nouveau. Il s'appuie sur un certain nombre d'idées reçues qui ont la vie longue. Une vie d'autant plus longue qu'elles servent depuis des décennies à justifier l'alignement opportuniste d'une partie de l'extrême-gauche sur la politique des organisations réformistes.

L'OCI et la LCR puisent leurs arguments essentiellement dans l'exemple de 1936. Puisque, disent-ils en substance, la victoire électorale fut à l'origine du formidable mouvement de grève que l'on connaît, les mêmes causes produisant les mêmes effets, une victoire du Programme Commun en 1978 permettrait à son tour le déclenchement de mouvements sociaux, ou en tout cas en faciliterait l'apparition. Un tel raisonnement est contestable à plusieurs titres.

Il faut constater tout d'abord qu'il part de prémisses qui sont discutables. Car si la victoire électorale du Front Populaire en 1936 eut sans doute un effet accélérateur dans le développement des luttes grévistes, ce n'est pas cette victoire qui a provoqué la radicalisation ouvrière. Il est dangereux de confondre l'objet et son reflet. Cette radicalisation était bien antérieure aux résultats des scrutins du 26 avril et du 3 mai 1936. Elle s'était déjà exprimée à l'occasion des grèves et des manifestations politiques de février 1934 , puis tout au cours des mois qui précédèrent la victoire électorale du Front Populaire, par des signes qui permettaient à Trotsky de déclarer, dès 1935 , qu'il existait en France, sinon une situation révolutionnaire, du moins une situation pré-révolutionnaire. Tout autant que la cause, le résultat des élections de 1936 était le reflet d'une radicalisation qui était déjà décelable par d'autres signes que le bulletin de vote. Que ce dernier ait corroboré ces indications, c'est une chose encore que le plus significatif dans l'interprétation du résultat du vote de mai 36 , ce furent les glissements des voix qui se déportaient au sein de la gauche du parti radical au PS et du PS au PC, plus encore que la victoire globale des partis du Front Populaire. Mais ce serait faire preuve d'une bonne dose d'électoralisme que de considérer les résultats électoraux comme le moteur des luttes sociales.

La référence à 1936 appelle d'autres remarques. Car il ne faudrait tout de même pas oublier que si la classe ouvrière fut sans doute stimulée par les résultats du scrutin, sa volonté de lutte fut jugulée, trahie par ceux-là mêmes à qui elle avait accordé ses suffrages. Il ne faudrait pas escamoter cette autre conséquence des élections, aussi importante dans l'appréciation de la situation de cette période. Il ne faudrait pas avoir une vision unilatérale des faits.

L'exemple de 1936 n'est pas le seul cas de figure auquel on puisse faire référence. Pour ce qui concerne la France, la gauche obtint à plusieurs reprises la majorité parlementaire. Cela ne s'est pas traduit pour autant par une recrudescence des luttes sociales. Par exemple de 1945 à 1947, période où les partis de gauche étaient majoritaires ou gouvernement, on aurait bien du mal à discerner les traces d'un débordement par la classe ouvrière des organisations qui se réclamaient d'elles et qui recueillaient ses suffrages.

Les analogies historiques, si elles ne remplacent pas les raisonnements, permettent toutefois de les illustrer. Encore faut-il comparer ce qui est comparable.

Car aujourd'hui, on ne discerne aucun des signes qui permettaient en 1936 de caractériser la situation comme étant pré-révolutionnaire. A moins bien entendu de tordre la réalité et de prétendre que depuis des années la classe ouvrière chemine vers la prise du pouvoir, et que chaque grève est un pas de plus vers cet objectif. C'est ce que fait sans complexe l'OCI. Mais à partir du moment où on a pu voir, comme le fit cette organisation, dans l'échec du référendum gaulliste de 1969 une victoire de la classe ouvrière, on peut tout dire, y compris que la victoire de Mitterrand ouvre la voie au pouvoir des travailleurs.

La seule donnée sur laquelle on puisse aujourd'hui établir un raisonnement n'est pas l'émergence des luttes sociales, mais plutôt l'attentisme provoqué par les illusions électoralistes.

Est-ce que ces illusions vont, en cas de victoire de la gauche, pousser le PC et le PS à aller plus loin ? Il faudrait tout d'abord apprécier la nature et l'ampleur de ces illusions. Les travailleurs croient-ils vraiment que les partis à qui ils accordent majoritairement leurs suffrages vont au lendemain des élections s'engager résolument dans des mesures radicales qui permettraient de changer leur sort, croient-ils vraiment que le PC et le PS veulent réellement changer la vie, ou plus simplement ont-ils pris la mesure des intentions de l'Union de la gauche et votent-ils comme on joue au tiercé ou au loto?

Admettons l'hypothèse qu'en cas de victoire de la gauche, les travailleurs se mobilisent et veuillent pousser le PS et le PC à aller plus loin qu'ils ne le voudraient. Tout ce que l'on sait de l'histoire des trente dernières années, c'est que c'est le contraire qui s'est produit. Mais il faut alors prévoir que le PS et le PC refuseront de se laisser entraîner, ne serait-ce que d'un pas infime, hors de la voie qu'ils ont choisie: celle de la gestion responsable de l'État de la bourgeoisie. Car le PS est totalement imperméable à la pression des travailleurs, quant au PC il y est de moins en moins sensible. Les gestes qu'il a faits ces derniers temps pour faire la démonstration de son souci de responsabilité en sont autant de preuves. Et si, cette fois encore, il entendait « ne pas se laisser déborder sur sa gauche », ce ne serait pas pour reprendre en charge les revendications ouvrières, mais pour prendre le contrôle de la lutte des travailleurs, ce qui l'amènerait tout au plus à démissionner d'un éventuel gouvernement de gauche, mais en aucun cas à prendre en charge les revendications des travailleurs. Imaginer qu'il puisse en être différemment, ce serait faire preuve d'une bonne dose de naïveté. Laisser croire que la pression des travailleurs peut imposer aux partis de l'Union de la gauche une politique « plus ouvrière », ce n'est plus de la naïveté, c'est participer à la mystification électoraliste. Ce n'est pas permettre aux travailleurs de faire l'expérience de la politique des dirigeants en qui ils ont confiance, c'est contribuer à les livrer un peu plus désarmés face à ceux qui s'apprêtent à les trahir.

On peut admettre, comme une hypothèse, car ce n'est pas exclu, que la victoire électorale soit à l'origine d'une vague de grèves. Mais une chose est d'envisager cette possibilité, et par conséquent de s'y préparer politiquement et organisationnellement, autre chose est de baser toute sa politique sur cette hypothèse et sur elle seule, comme le fait l'OCI... mais aussi la LCR. De leur part, une telle attitude n'est en fin de compte pas surprenante. Car si on y regarde de plus près, on y retrouve une constante de la politique des sections officielles de la IVe Internationale telles qu'elles existent depuis la Seconde Guerre mondiale (même si l'OCI n'en fait plus partie, elle en a conservé les formes de pensée et de raisonnement). Cette politique consiste non pas à déterminer la tâche des révolutionnaires en fonction d'une analyse et d'un programme clair, qui s'adresse aux travailleurs afin d'élever leur niveau de conscience, en leur montrant leurs adversaires, leurs faux-amis, et en définissant les objectifs qu'il leur faudrait atteindre pour ne pas être dupés. Elle consiste au contraire à s'appuyer sur les illusions, les préjugés politiques des travailleurs, en misant sur des prétendus automatismes. De la prétendue transcroissance des luttes nationales en lutte prolétarienne à la transcroissance de la lutte électorale en lutte gréviste, il y a une continuité dans la logique du raisonnement. Logique que nous retrouvons dans l'attitude actuelle de l'OCI et de la LCR.

Cette attitude revient, pour ces organisations, à démissionner de leurs responsabilités politiques pour s'en remettre à la dynamique des événements.

Mais on peut s'interroger sur cette dynamique des événements telle qu'ils la prévoient. Car on peut tout aussi bien envisager d'autres variantes à l'avènement d'une majorité de gauche en mars 1978. On peut envisager tout d'abord que la classe ouvrière, victime de ses propres illusions, accepte la politique anti-ouvrière des partis de gauche. Tout simplement parce qu'elle n'aurait pas envie de se battre. Il ne serait pas exclu alors qu'elle accepte les sacrifices qu'on lui demande, et prenne pour argent comptant les arguments concernant la crise. Il n'est pas exclu que la classe ouvrière accepte d'être dupe ou qu'elle accepte d'écouter ceux qui lui demanderont d'être raisonnable - c'est ce que fait pour le moment la classe ouvrière espagnole par exemple.

Il n'est pas exclu que, faute de perspective, la classe ouvrière refuse d'aller au-delà d'un simple geste électoral, par crainte d'un putsch d'extrême-droite.

Il se peut encore - et c'est une autre variante - que la classe ouvrière ne soit pas dupe des partis de gauche et qu'elle ne soit pas prête pour autant à engager la lutte. Son vote à gauche n'aurait alors été qu'un geste de protestation contre la droite. Car on peut concevoir que les travailleurs soient sans illusions, et qu'ils ne soient pas décidés pour autant à se battre. Dans ce dernier cas, on peut même voir les révolutionnaires recueillir un nombre de voix non négligeable sans que cela signifie pour autant que les travailleurs soient prêts à s'engager dans la lutte. Car ce résultat n'aurait alors que la valeur d'une protestation, mais pas d'un engagement à la lutte.

On ne peut pas non plus exclure l'hypothèse d'une victoire électorale de la droite. Cela signifierait-il que les chances d'une radicalisation auraient disparu ? Nullement, si la classe ouvrière ne sort pas démoralisée d'un tel échec électoral.

C'est pourtant à une telle démoralisation que se préparent tous ceux qui fondent leur stratégie politique sur la seule perspective d'une victoire électorale de la gauche en même temps qu'ils préparent leur propre démoralisation.

Certes, nous sommes pour une victoire électorale de la gauche, mais pas parce que nous considérons que c'est un préalable indispensable à l'émergence des luttes ouvrières, que c'est une étape obligatoire pour une montée ouvrière. Nous ne considérons pas qu'une victoire électorale du PC et du PS constitue en soi une victoire de la classe ouvrière, pas plus qu'à contrario, une défaite électorale de ces mêmes partis constituerait une défaite pour elle. Nous sommes pour une telle victoire pour deux raisons. D'abord parce qu'elle pourrait signifier un glissement à gauche de l'électorat, donc une indication sur l'état d'esprit de la classe ouvrière. Deuxièmement parce qu'elle permettrait à la classe ouvrière de faire l'expérience de la gauche au pouvoir, expérience qui l'aiderait à faire tomber ses illusions. C'est dans cette mesure, et dans cette mesure seulement, que l'arrivée du PC et du PS au gouvernement peut constituer un facteur positif pour les travailleurs.

Mais nous ne fondons pas notre stratégie ni notre tactique sur la prévision de l'une des variantes parmi celles que nous avons examinées.

Quelle que soit la variante qui se présente au lendemain de mars 1978, notre politique consiste dès à présent à préparer les travailleurs à l'affronter. Il n'est pas en notre pouvoir de faire tomber les illusions de la classe ouvrière vis-à-vis de l'Union de la gauche. Mais notre rôle n'est pas de les entretenir et de contribuer aussi à la démoralisation qui résulterait soit d'une défaite électorale de la gauche, soit de la déception des travailleurs face à la trahison du PC et du PS. La tâche des révolutionnaires consiste à mettre en garde dès à présent les travailleurs. A leur dire que si la droite reste au gouvernement, ils devront se battre, mais que si la gauche la remplace, ce seront les partis ouvriers qui alors fourniront des ministres bourgeois et que, face à eux, il faudra qu'ils se battent tout autant.

Partager