La révolte des noirs américains : un espoir pour toute l'humanité01/10/19671967Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

La révolte des noirs américains : un espoir pour toute l'humanité

Depuis trois ans, les États-Unis d'Amérique, première puissance mondiale et bastion de l'impérialisme, voient la guerre sociale ravager leur territoire sous la forme la plus radicale qui soit, celle qui semblait avoir disparu d'Europe depuis longtemps pour ne plus jamais devoir reparaître dans un pays à « niveau de vie élevé », l'insurrection urbaine, qui soulève les rues et enflamme les villes ; il ne manque que les barricades pour que Watts et le Marais ou la Croix Rousse soient synonymes à un siècle de distance.

Il est vrai qu'il ne s'agit pas aujourd'hui, aux États-Unis, d'insurrections ouvrières, mais d'une explosion (pas la première d'ailleurs, puisqu'il y en eut d'importantes durant la seconde guerre mondiale) de colère et de désespoir des Noirs qui n'acceptent plus la situation qui leur est faite.

En vérité, si les Noirs se battent à cause de l'inégalité raciale qui est la règle aux USA, l'origine de cette inégalité réside dans la division en classes de la société. C'est parce qu'ils appartiennent à une minorité raciale opprimée, que les Noirs vivent dans des taudis, sont surexploités, sont embauchés les derniers dans les pires emplois et sont licenciés les premiers, ayant ainsi le privilège de compter une majorité de chômeurs ; mais c'est bien parce que la société est divisée en classes, qu'existent les emplois mal rétribués, le chômage et les taudis. Tout cela n'a pas été inventé spécialement pour brimer les Noirs, c'est le produit de la société capitaliste industrielle. La discrimination raciale n'est intervenue que pour colorer en noir les couches surexploitées du prolétariat. Nous assistons d'ailleurs au même phénomène en Europe, à ceci près qu'ici ces couches inférieures du prolétariat sont constituées de Blancs, mais « étrangers », Espagnols, Portugais, Turcs ou Arabes.

Dans une société basée sur l'exploitation de l'homme par l'homme, que la forme d'exploitation soit brutale ou hypocrite, il ne fait pas bon se distinguer par une particularité quelconque, de race, de religion ou de coutume. La classe dominante a vite fait de trouver une justification biologique, religieuse ou juridique à la situation qu'elle impose aux autres classes.

Et c'est parce que leur situation est due à la division en classes de la société que la révolte des Noirs met en danger le capitalisme US. La bourgeoisie américaine ne peut rien pour les Noirs. Pour supprimer le problème, il faudrait qu'elle soit capable de supprimer la surexploitation, les taudis et le chômage, autant dire se supprimer elle-même ; et ne citons que pour mémoire, le racisme inhérent à son appareil répressif.

Bien sûr, les Noirs ne se battent pas pour supprimer le chômage, ils se battent pour ne pas en être les principales victimes, pour que la couleur de la peau ne désigne pas automatiquement celui qui doit être licencié ou celui qui ne sera pas embauché. Mais cela est impossible dans la société américaine, tant qu'il y aura un chômeur. La division en classes existe indépendamment de l'oppression raciale, mais lorsqu'il y a division raciale là où il y a oppression sociale, l'oppression sociale emprunte nécessairement les voies, faciles et consacrées par l'usage, des préjuges racistes et xénophobes. Ne peuvent échapper à cette loi générale que les minorités que l'histoire a rendues détentrices, à un titre ou à un autre, de plus de culture que l'ethnie composant la majorité de la population, ou que le développement historique a fait s'intégrer à la classe dominante.

C'est certainement cette contradiction entre les revendications noires et l'impossibilité où est la société américaine de les satisfaire d'une part, et l'usage de la violence auquel ils recourent de plus en plus, d'autre part, qui fait dire aux « amis des Noirs » d'outre-Atlantique et d'ici, que leur révolte n'est pas « constructive ».

Un journaliste du nouvel Observateur » écrivait récemment : « Rap Brown n'est pas seul avec son racisme, sa haine, sa soif de vengeance désespérante et désespérée : l'Amérique est pleine de Rap Brown qui pensent, parlent et agissent comme lui. Et les Blancs, amis des Noirs, qui se battent depuis des années pour eux, assistent, découragés, et impuissants au phénomène ».

Ces Blancs qui se sont jusqu'ici tant battus pour les Noirs, avec le succès que l'on sait, vont certainement trouver un grand changement en se résignant à l'impuissance.

La révolte des Noirs américains est peut-être de tous les événements mondiaux celui qui a le plus d'importance pour l'avenir de l'humanité.

Il y a quelques années encore, la résignation des masses noires américaines était la règle, et les organisations les plus influentes étaient les organisations réformistes, telle la NAACP, dont les leaders prêchaient la non-violence.

Aujourd'hui, ces organisations sont dépassées, les Noirs descendent dans la rue, non pour quêter, mais pour se battre, et les leaders qui ont le plus d'audience sont ceux, tels Rap Brown et Carmichael, qui se font les porte-parole de la violence. Il est certain qu'aujourd'hui la conscience des Noirs de leur situation a évolué, ils savent qu'aux revendications légalistes, on oppose des artifices juridiques dilatoires, ils savent qu'aux manifestations pacifiques, on oppose la furie policière, ils savent que, sur les non-violents, on jette les chiens. C'est l'appareil répressif américain qui a, par la force des choses, donné cette conscience aux Noirs, et engagé toute la société américaine dans une voie dont elle ne sortira que profondément transformée.

Les socialistes ne doivent pas cependant se faire d'illusions. Ce dont les Noirs ont pris conscience, c'est que leur oppression repose sur la violence, qu'à la violence, on ne peut opposer que la violence, que la violence est exercée par un appareil spécialisé, que l'appareil qu'on leur oppose, c'est le pouvoir des Blancs, qu'il faut donc aux Noirs un pouvoir à eux, un pouvoir Noir. C'est énorme, c'est considérable, cette conscience-là c'est déjà la révolution lorsqu'elle s'empare d'une classe sociale numériquement majoritaire, ou tout au moins relativement nombreuse par rapport aux autres formations sociales.

Mais, les Noirs ne peuvent pas détruire avec leurs seules forces le « pouvoir des Blancs », le pouvoir de la bourgeoisie américaine. Ils ne peuvent pas, a fortiori, le remplacer. Par ailleurs, s'ils ont conscience qu'il leur faut, pour se défendre, un appareil d'État à eux, ils n'ont pas conscience qu'ils doivent détruire le capitalisme et toute la structure de classe de la société américaine. Cette conscience-là, ils peuvent l'acquérir rapidement, au cours de la lutte, mais il faudrait que se créent des organisations noires menant le combat sur ce terrain et ce programme.

Un élément important d'appréciation de l'évolution de la conscience des Noirs est donné par l'évolution personnelle de leurs leaders.

Un homme comme Malcolm X est passé du réformisme économico-religieux des Musulmans Noirs (commerces, banques, magasins, écoles, tenus par des Noirs pour créer une autarcie économique noire dans le cadre de la société américaine) à la lutte organisée et violente contre le pouvoir d'État et son appareil militaro-policier ; d'un point de vue strictement national, il a, par le truchement de l'islamisme, accédé à une conscience de l'aspect international du problème en découvrant que la lutte des Noirs américains contre l'État US, était liée à la lutte des Noirs d'Afrique contre l'impérialisme. De même, Rap Brown, Carmichael, sont passés de la non-violence à l'apologie de la violence accoucheuse du progrès social. Ils sont passés d'un point de vue strictement américain, à la conscience de l'identité de la lutte de Cuba ou du Vietnam contre le même gouvernement américain. Cependant, ils n'en ont pas pour autant pris conscience du fait que leur lutte n'aboutira qu'avec la destruction du capitalisme et l'instauration d'une société sans classe.

Ils sont prêts à détruire la société américaine, tout au moins ils l'affirment, et, étant donné qu'ils risquent leur vie en l'affirmant, on peut les croire, mais, en disant cela, ils n'ont conscience que d'exercer un chantage, une menace pour obtenir gain de cause ; en d'autres termes : « donnez-nous satisfaction, ou nous vous détruisons ». Ils n'ont pas conscience que, pour obtenir satisfaction, il leur faudrait réellement détruire la société américaine.

Et c'est en quoi la révolte des Noirs US, si elle est objectivement révolutionnaire, n'a pas pour autant pris le chemin de la révolution sociale.

On peut difficilement dire quelle sera l'évolution ultérieure du mouvement et de ses leaders. Pour le moment, les Noirs ont pris conscience de la valeur de la violence comme moyen de transformation sociale, mais ils n'ont pas pris conscience des buts et de l'ampleur de la transformation qui peut les satisfaire.

Les leaders du mouvement, s'ils ont renoncé au réformisme, s'ils ont renoncé à l'utopie de l'État territorialement séparé, s'ils combattent pour la création d'un État dans l'État, c'est-à-dire d'une force capable d'amener à composition l'appareil d'État Blanc, restent entièrement sur le terrain de l'idéologie de la petite bourgeoisie nationaliste, radicale dans les moyens, mais réformiste dans ses buts. Ils ne croient pas à la destruction de la société de classe, ils imaginent qu'ils pourront, en menaçant d'utiliser la violence ou en l'utilisant, amener la bourgeoisie, et finalement, l'ensemble de la population, à composer et à accorder aux Noirs une place sociale équivalente à celle des Blancs. De cela, la société américaine est bien incapable, et c'est pourquoi le réformisme violent et fondamentalement tout aussi inefficace que le réformisme résigné.

Cependant, il ne faut pas sous-estimer ce que peut apporter aux Noirs de positif, à brève échéance, la guerre totale qu'envisagent ces leaders, qui ont indiscutablement l'oreille et la confiance des masses noires (il n'est que voir le ralliement aux thèses « extrémistes » des politiciens noirs modérés, pour se rendre compte que la marchandise « non-violente » et résignée ne doit pas être d'un commerce facile à l'heure présente).

Le gouvernement, les États locaux, peuvent, pour ne pas voir l'émeute devenir la règle, accepter de faire des efforts économiques et sociaux en faveur des Noirs ; la police peut, sous la menace, taire son racisme ; la population blanche peut, mi par solidarité avec des gens qui savent se défendre, mi par crainte, oublier le sien. Tout cela ne va pas loin il est vrai, puisque, tant qu'il y aura cinq ou six millions de chômeurs aux USA, il est bien difficile de ne pas y trouver une majorité de Noirs, et que, dans un contexte défavorable, la meilleure des lois sociales, même bien appliquée, se retourne presque toujours contre ceux qu'elle doit protéger (par exemple, chez les Noirs américains, les allocations aux mères abandonnées ont largement contribué à dissocier la famille, et en France même, les majorations pour heures supplémentaires, pour ne donner que ce seul exemple, au lieu d'inciter les patrons à n'en pas faire effectuer, ont amené les travailleurs à les rechercher).

Tout cela ne va pas loin certes, mais si peu que cela change la condition des Noirs américains, cela sera énorme, et cela sera ressenti comme une véritable libération. Cela donnera aux Noirs conscience d'eux-mêmes au travers du sentiment racial, cela leur permettra de retrouver, au travers de la crainte qu'ils inspirent, la conscience de leur valeur.

C'est pourquoi l'extrémisme des dirigeants Noirs comme Brown ou Carmichael, celui des émeutiers de Watts ou de Détroit, est non seulement la seule politique possible pour les Noirs américains, mais la seule juste.

Dans cette voie, les dirigeants actuels qui prêchent la révolte seront de plus en plus suivis par la population noire, et de plus en plus représentatifs.

Cependant, à longue échéance, cette politique est une impasse : après l'euphorie des premiers succès, la population noire se retrouverait dans une situation différente dans la forme, mais identique dans le fond.

Les masses noires sont à un autre niveau de conscience que le reste du prolétariat américain. Les Noirs sont moins cultivés, mais ils donnent une leçon à tous les peuples de la terre : les opprimés, pour s'affranchir, doivent construire leur propre pouvoir. Cette leçon, les soi-disant communistes qui ont hérité de la Révolution Russe, l'ont oubliée, s'ils l'ont jamais comprise ; les prolétariats occidentaux l'ont méconnue ; le prolétariat des États-Unis l'a toujours ignorée.

Aujourd'hui, ce sont les plus exploités des exploités de la société américaine qui sont le plus avancés sur la voie du progrès social, celle de la révolution, crise qui secoue les sociétés en gésine d'un ordre nouveau.

Il est évident que les Noirs doivent se battre pour eux. C'est dans les succès de la lutte ouverte sur le plan de la conquête des droits élémentaires raciaux, sociaux et économiques, que l'ensemble de la population noire peut prendre conscience de sa force et du rôle de la violence libératrice. C'est dans leurs succès que les combattants recruteront d'autres combattants, et trouveront des alliés. Il n'est pas de révolution sans combats et succès partiels, qui cimentent l'union des masses et trempent leur volonté à l'expérience de la lutte.

Le prétendu socialiste qui penserait ou écrirait que les Noirs américains ne doivent pas utiliser la violence dans la situation actuelle, sous prétexte que seul l'ensemble du prolétariat américain, blanc et noir, pourra prendre le pouvoir, se trompe lourdement. Ce ne peut être que dans la lutte de la fraction la plus combative, constituée par les Noirs, que l'ensemble du prolétariat pourra arriver au même niveau de conscience, et à la claire vision de son unité d'intérêts dans sa diversité raciale. La révolution aux États-Unis passera par la lutte des Noirs.

Une partie du problème et pas la moindre est que la population noire, comme ses dirigeants, n'a pas conscience du rôle que peut jouer l'ensemble du prolétariat. Ceux dont les Noirs connaissent d'abord le racisme sont, après les flics, les ouvriers. Ce sont ceux qu'ils fréquentent, ceux qui vivent près d'eux, ceux qui croient se défendre du taudis en écartant les Noirs de leurs quartiers, ceux qui ne sont pas assez cultivés pour faire semblant, ou assez riches pour paraître partager. La population noire n'a pour le moment, aucune raison de penser que la classe ouvrière puisse être son alliée, vraiment aucune.

Il faut avoir une vision globale de la société, dénuée de toute passion, il faut survoler par l'esprit l'oppression sociale ou raciale, et non y être enfoncé jusqu'au cou, pour en avoir conscience. Il faut savoir juger de ce que fera pour lui-même tel groupe d'individus, dans l'avenir, confronté à des problèmes cruciaux pour lui, sans se laisser influencer par ce qu'il vous fait, aujourd'hui, dans des domaines déterminants pour vous. Les masses noires, dans leur ensemble, ne peuvent pas avoir actuellement ce niveau de conscience qu'aucune couche ou classe sociale n'a atteint depuis des décennies. Seule une fraction des plus clairvoyants peut acquérir à travers l'analyse marxiste une vision stratégique du combat à mener.

C'est pourquoi, dans la situation actuelle, aucune organisation politique de Blancs, ou à majorité blanche ou comprenant même seulement une minorité de Blancs, ne peut vaincre la suspicion légitime de la population noire, et gagner la confiance pour diriger ses luttes dans les dures épreuves où elle s'est engagée. Les Noirs américains ne feront confiance qu'à des Noirs, ils seront peut-être trompés, mais ils ont déjà fait l'expérience des blancs ; toute leur prise de conscience de la nécessité de la violence et d'un pouvoir des exploités, repose sur cette opposition simple du Noir et du Blanc.

L'ignorer c'est tourner le dos à la lutte.

Les leaders actuels du mouvement noir, les plus radicaux ont déjà beaucoup évolué. Arriveront-ils à acquérir dans la lutte une conscience socialiste, la vision nette des classes en présence, du présent et de l'avenir de la société américaine et de l'humanité, de la façon dont la lutte des Noirs s'intègre dans cette évolution, de la stratégie et de la tactique qui en découle ? On ne peut le dire. Ils ont déjà beaucoup évolué, ils peuvent évoluer encore. Mais il ne faut guère s'illusionner. Leurs paroles actuelles en ce qui concerne la classe ouvrière américaine, sont de la démagogie de bas étage. Le plus inconscient des habitants noirs du pays ne pourrait pas dire pire que ce qu'ils disent. Ils n'ignorent pas seulement, ils nient toute communauté d'intérêt entre prolétaires blancs et prolétaires noirs. Par-là même ils restent, quelles que soient leurs déclarations sur le socialisme, sur le terrain de la bourgeoisie américaine, sur le terrain du capitalisme et de ses classes sociales, sur le terrain de la surexploitation et du chômage dont les Noirs sont les principales victimes. Ces leaders représentent ce que les leaders du FLN ont représenté pour les Algériens : un radicalisme idéologique petit-bourgeois dressé contre une situation particulière, qui ne remet pas en cause le système social, tout en utilisant la violence contre lui. Les plastiquages poujadistes en Corse, les émeutes paysannes en Bretagne et dans le Midi participent de la même idéologie.

Peut-être au cours de la lutte, d'autres hommes, d'autres cadres, d'autres dirigeants surgiront-ils, qui verront les rapports qui existent entre la lutte de la population noire des USA pour ses intérêts immédiats, pour un programme minimum, et la lutte des classes et l'exploitation capitaliste ; qui verront comment il s'agit là de batailles préliminaires, oeuvres de la fraction la plus consciente des exploités, quelle que soit l'origine de cette conscience, d'une guerre qui ne peut se terminer que par l'élimination de la société divisée en classes ou par, au contraire, l'instauration de la barbarie fasciste à l'échelle mondiale où les critères de race et de caste institutionnalisés recouvriront et démarqueront les rapports de classe. Une combinaison de l'Allemagne fasciste, de l'apartheid sud-africain et du féodalisme japonais, voilà ce que pourrait être le fascisme à l'échelle mondiale, consacrant l'hégémonie américaine sur toute la population du globe.

Toute l'énergie des organisations révolutionnaires américaines comme de toutes celles du monde, doit tendre, à l'heure actuelle, à faciliter l'apparition et le regroupement de tels hommes. La première étape indispensable est de créer une organisation révolutionnaire noire, rigoureusement indépendante à tous les niveaux sur le plan national des organisations américaines auxquelles participent les Blancs. Il ne s'agit pas de créer une organisation de masses. Il s'agit de créer, puisque la population noire a le niveau de conscience le plus élevé, un parti révolutionnaire trotskyste, véritable organisation de combat des Noirs américains.

Il faut que cette organisation soit à la tête du combat : c'est dans les luttes partielles, dès maintenant, que la population noire peut élever son niveau de conscience ; en s'organisant pour se battre elle gagnera l'instruction politique. Il ne s'agit pas de temporiser, de prétendre que le temps est à la propagande socialiste, qu'il faut que par la propagande, Blancs et Noirs prennent conscience de leurs intérêts communs et que les Noirs attendent le temps des cerises pour se battre.

C'est dans la lutte, dans le combat, dans les tactiques utilisées, que cette communauté doit surgir et apparaître comme une évidence aux yeux des plus obtus. C'est l'action, l'action juste qui élève le niveau de conscience des masses, alors que la propagande peut tout au plus élever celui de quelques individus. Dans certaines périodes, l'action propagandiste de ce type est une réaction individualiste qui fait tourner le dos aux intérêts véritables de classe.

Si les trotskystes ne sont pas capables de prendre la tête du mouvement noir à l'heure actuelle, tel qu'il est, selon ses voies et ses moyens propres, il ne leur restera d'ici quelques années, sinon quelques mois, qu'à soutenir inconditionnellement les Carmichael et autres, en leur attribuant, pour apaiser leur conscience, un socialisme inconscient et transcendant. A l'heure actuelle, il faut soutenir physiquement les actes de Carmichael, Rap Brown, tout en dénonçant fermement leurs limites.

Il ne serait cependant pas suffisant de créer un parti révolutionnaire autonome des Noirs sans déterminer une stratégie et une tactique vis-à-vis du reste du prolétariat américain. La population noire mobilisée dans ses organisations propres, pour sa défense propre, peut peser d'un poids déterminant sur la conscience du prolétariat à peau blanche.

Elle peut, par son nombre, sa force et sa discipline, faire sauter les directions bureaucratiques de certains syndicats. Ses organisations de combat peuvent intervenir, à bon escient, dans des conflits sociaux intéressant des Blancs en même temps que des Noirs. Sa propagande peut, autour de la guerre du Vietnam, susciter un réflexe de défense de l'ensemble du prolétariat. Il est trop tôt pour dégager actuellement ce que pourrait être cette stratégie et cette tactique. La première étape de la lutte est de donner justement à la population noire cette cohésion, cette discipline et cette force. Cohésion, discipline, force, qui ne peuvent se forger que dans le brasier des combats. C'est cela la première étape. La population noire est déjà en train de la parcourir sans les révolutionnaires marxistes. Un révolutionnaire marxiste, cela ne s'improvise pas. Cela se forme. La filiation avec le passé est un facteur indispensable que seules les organisations trotskystes détiennent. Là est leur responsabilité historique. Les dirigeants qui se forment spontanément dans la lutte sont des Brown ou des Carmichael. Ils ont au moins la qualité d'être les étendards qui rallient les combattants. Aux révolutionnaires marxistes de montrer qu'ils ne sont pas aussi petits-bourgeois que les Carmichael, en moins efficaces.

Si une organisation trotskyste apparaît au sein de la population noire américaine cela peut, par une bizarrerie dont l'histoire mondiale des dernières années n'est pas chiche, abattre la citadelle internationale du capitalisme par une lutte de classe dont le facteur national ou racial est, au départ, prédominant.

La citadelle américaine de l’impérialisme mondial apparaissait depuis quarante ans comme la seule impossible à prendre de l’intérieur, tout au moins, celle dont la chute paraissait la plus improbable, quand on la comparait à toutes les bourgeoisies affaiblies et vacillantes de la vieille Europe. Le maillon le plus fort, qui paraissait ne devoir jamais céder et devoir être, au contraire, le poing qui viendrait au secours du bras défaillant de ses compères asiatiques ou européens, avait une paille dans son acier.

La paille fera céder le maillon. Les Noirs américains ont fait en trois ans un chemin énorme. Ils montreront au monde qu'il n'est pas besoin d'avoir un passé révolutionnaire pour emprunter les voies de l'avenir. Ils sauront créer et forger l'instrument de leur libération et libéreront en même temps la planète entière, pour créer une société sans classe à l'échelle mondiale où probablement la race blanche sera minoritaire et aura l'occasion d'apprécier la liberté et l'humanité d'une société socialiste.

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