"L'unité" contre la grève21/05/19631963Lutte de Classe/static/common/img/ldc-min.jpg

"L'unité" contre la grève

Dans « L'Humanité dimanche » du 12 mai 1963, Marie-Rose Pineau présente le 34e congrès fédéral CGT par un article laudateur intitulé : « CGT, trois lettres mêlées à chaque lutte ». Évoquant la grève des mineurs et l'échec de la réquisition, elle explique qu'comment « dans le vent de l'unité », les travailleurs et la CGT, ont progressé dans leur lutte. Elle écrit :

« Pour mesurer le chemin parcouru, il faut se rappeler qu'en 1959, alors que se déroulait le 32e Congrès de la CGT, les travailleurs n'avaient pas été en mesure de tenir tête aux décrets de réquisition pris contre les cheminots. De ces luttes difficiles, à chaque pas, la CGT a su tirer les leçons pour préparer les succès actuels. Une des raisons de ce succès est sans doute l'unité réalisée à chaque étape entre travailleurs pour une revendication, un objectif précis. Action unie menée dans les puits, dans les ateliers, les bureaux, dans les usines. Action commune menée en commun par les dirigeants de fédérations ou d'union départementale (dans cinquante-quatre départements avec FO) . Ce qui semblait presque inaccessible, même au précédent congrès, a été depuis réalisé. CGT, CFTC, FO, inorganisés, dans un même combat. »

Quelle mystification !

La capitulation devant la réquisition en juin 1959 fut au contraire un chef d'oeuvre de l'« unité » CGT, CFTC, et FO. Au nom de l'unité et pour l'unité. L'Humanité, à l'habitude, se moque de ses lecteurs et spécule sur le temps qui a passé pour mentir effrontément. L'opération « unitaire » de 1959 a été si scandaleuse que l'on pouvait même être amené à penser que c'était une affaire montée de toutes pièces pour empêcher la grève des cheminots.

La grève des cheminots venait au cours d'une série d'autres grèves. Elle marquait le réveil du mécontentement général mis en sourdine par l'arrivée au pouvoir de de Gaulle en mai 1958. Le 9 juin, à l'étonnement général, une grève du métro a été largement suivie, alors que les pronostics étaient défaitistes. Le onze juin, grève dans les aciéries. Le vendredi 12 juin, les cheminots étaient prêts à la grève. Les syndicats réclamaient une augmentation de salaire de 11 %, revendication bien ancienne puisqu'elle était établie en fonction d'une promesse faite sur la base de la conjoncture économique de 1957 et, depuis, les prix avaient augmenté de 25 %.

L'Humanité, en la personne de Fajon, étaient des plus optimistes. Le gouvernement venait de revenir, le mercredi 10 juin sur la mesure si impopulaire prise par de Gaulle au sujet de la franchise de 3000 F en matière de remboursement de la Sécurité Sociale et, de plus, il avait annoncé l'augmentation des allocations familiales de 10 %, malgré toutes ses dénégations antérieures sur cette question. Fajon écrivait le 11 :

« Le recul du gouvernement devant l'action unie démontre qu'il est possible d'imposer une revendication importante. À condition que les intéressés s'unissent. C'est l'action unie qui a contraint le gouvernement au recul. La décision d'hier est une grande victoire des mouvements de masse... Mais, en même temps, d'ailleurs instruit par la grève du métro et par la combativité des cheminots, ces messieurs envisagent des mesures de restriction du droit de grève qui viseraient d'abord le secteur public. Mais les travailleurs ne se laisseront ni intimider, n'y endormir « .

Frachon, dans la même Humanité écrit :

« La preuve est faite que la classe ouvrière peut arriver à imposer l'augmentation générale des salaires, traitements... Qu'elle peut faire abroger toutes les ordonnances portant atteinte à la Sécurité Sociale, que les travailleurs des Services Publics peuvent empêcher que l'on touche les régime spéciaux. L'action de la classe ouvrière et son unité ont contraint le gouvernement à revenir sur deux de ses décisions qu'il affirmait être irrévocables. Cette action et cette union pourront vaincre les résistances patronales et gouvernementales à l'augmentation des salaires et traitements. Ce qui vient de se produire est un premier résultat qui sera suivi par d'autres ».

Le vendredi 12, le gouvernement réquisitionnait les cheminots et le lundi 13 juin les trois fédérations syndicales, CGT CFTC FO, donnaient l'ordre d'annuler la grève prévue pour le mardi 16. Ce ne sont pas les travailleurs qui n'ont pas été « en mesure de tenir tête aux décrets de réquisition » comme l'écrit Marie-Rose Hinault, ce sont les Fédérations de cheminots des différentes centrales qui ont cédé devant la menace gouvernementale - ou plus exactement qui se sont empressées de saisir le prétexte que leur offrait le gouvernement, tout comme les Fédérations de mineurs l'auraient fait en mars de cette année dans les mêmes circonstances, si elles n'avaient pas craint que les mineurs partent sans elles. Et en ce qui concerne la réquisition des cheminots en 1959, le jeu des syndicats apparaît nettement dans les premiers pourparlers. Le gouvernement refusant toute discussion, les fédérations CGT, CFTC, FO de cheminots se réunissent le 8 juin1959 pour décider des moyens d'action. La Fédération CGT proposait 48 heures de grève, FO deux heures de grève à chaque prise de service et ceci, une fois par semaine. La CFTC n'étaient pas d'accord et voulait maintenir la tactique du « harcèlement » des grèves tournantes qui avait pourtant fait fiasco les années précédentes.

Finalement, la CGT « ne voulant pas compromettre « l'unité » des Fédérations sur la seule question des modalités d'action accepte l'accord pour une première action de grève de 8 heures, le mardi 16 juin de 4 heures à douze heures ». C'est elle-même qui donna cette explication dans une « mise au point » qu'elle fut obligé de faire après la capitulation, devant l'indignation des travailleurs

Ainsi, au nord de l'unité, la CGT acceptait la position de la CFTC du débrayages de 8 heures, débrayage qui, étant donné les horaires de service, touchait un cheminot sur trois. Ce mouvement était tout le contraire de l'unité réelle, de l'unité de combat. La direction de la CGT se garde bien... au nom de l'unité, de dénoncer vigoureusement cette action anti-unitaire.

Dès le jeudi 11, Debré, Premier ministre, menace d'utiliser la réquisition pour briser la grève. Les trois fédérations CGT, CFTC, FO, dans un « communiqué commun » réaffirment l'ordre de grève pour le mardi 16 juin de 4 heures à 12 heures.

Le vendredi 12 juin, le décret de réquisition est publié.

Le samedi 13 juin, cftc et fo acceptent de discuter sans la CGT avec le ministre debré !

Une fois de plus, la CGT, au nom de l'unité ne dénonce pas l'attitude de ses compères et ne pose pas la question devant tous les travailleurs : que sont allés faire FO et la CFTC ce samedi chez le ministre ? Alors que la CGT se tait, la classe ouvrière se prépare à relever le défi. La Fédération autonome des roulants, qui était restée à l'écart du mouvement, se rallie au mot d'ordre de grève. Dans les entreprises, les travailleurs sont prêts à débrayer. En effet, la réplique logique de la réquisition serait, premièrement l'extension du mouvement à tous les cheminots pour ne pas laisser une seule équipe, (celle qui embauchent à 4 heures) face à l'ordre de réquisition et deuxièmement l'extension aux autres corporations.

Pendant ce temps, la presse bourgeoise - Aurore, Figaro - se contente prudemment d'appels au bon sens des cheminots et se garde des rodomontades et menaces habituelles.

Les travailleurs se tiennent prêts. Et c'est alors que le lundi 15 juin, dans un « communiqué commun », les centrales annulent l'ordre de grève :

« Les organisations syndicales affirment qu'elles sont décidées à ne pas laisser porter atteinte au droit de grève et elles en appellent à l'ensemble des travailleurs et du mouvement syndical. Consciente des risques de division que ces mesures (de réquisition) pourraient entraîner parmi les cheminots et la nécessité de maintenir et de renforcer la puissance et la cohésion du mouvement syndical, les fédérations de cheminots, CGT, CFTC, et FO ont décidé de suspendre le mot d'ordre de grève du mardi 16 juin, de 4 heures à 12 heures, et de se rencontrer à nouveau le jeudi 18 juin pour envisager une nouvelle forme d'action ».

L'éditorialiste de l'Humanité du 16 juin écrivait :

« Face aux moyens exceptionnels mis en oeuvre contre la grève, les trois fédérations estimaient nécessaire de renforcer encore l'union (souligné par nous) et la puissance de la protestation. C'est pourquoi elles décidaient de suspendre le mot d'ordre de grève de 8 heures ».

Il est difficile de se moquer autant des travailleurs en si peu de lignes. Car, ou étaient les risques de division ? Dans le fait que la réquisition touchait un cheminot sur trois. Par la faute de qui ? Qui avait choisi dans « l'unité » cette action stupide ? La CGT ne pouvait être dupe du jeu FO et CFTC. En fait, elle ne voulait pas plus que les autres que la lutte ait lieu. Ce que la CGT désirait, c'est que la CFTC et FO se compromettent ostensiblement plus qu'elle, afin de pouvoir, après le « communiqué commun », dire aux militants « c'est la faute de la CFTC et de FO ».

À part ces coups de patte fraternels, l'unité continuait à bien se porter les cheminots à se serrer la ceinture.

Le 16 juin 1959, c'est seulement la honteuse capitulation des appareils syndicaux qui a permis à de Gaulle de faire accréditer l'idée « qu'il était un gouvernement fort ». La classe ouvrière était aussi forte en 1959 qu'en 1963, et les appareils syndicaux aussi peut décidés qu'ils l'ont été lors de la récente grève des mineurs à mener la lutte jusqu'au succès.

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