URSS : La bureaucratie face à la transformation de la société soviétique27/10/19901990Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/1990/10/34bis.jpeg.484x700_q85_box-10%2C0%2C2433%2C3504_crop_detail.jpg

URSS : La bureaucratie face à la transformation de la société soviétique

Ceux qui militent et raisonnent sur la base des idées de Trotsky ne sont certainement ni surpris ni désorientés devant ce qui se passe en Union Soviétique. En qualifiant l'Union Soviétique d'« État ouvrier dégénéré » et son système économique et social de « transitoire », Trotsky considérait que l'aboutissement de cette transition n'était pas écrit d'avance : « Qualifier de transitoire ou d'intermédiaire le régime soviétique, c'est écarter les catégories sociales achevées comme le capitalisme (y compris le capitalisme d'État) et le socialisme. Mais cette définition est en elle-même tout à fait insuffisante et risque de suggérer l'idée fausse que la seule transition possible pour le régime soviétique actuel mène au socialisme : un recul vers le capitalisme reste cependant parfaitement possible ». (Trotsky : La Révolution trahie)

Et, dans l'enchevêtrement des facteurs susceptibles de peser sur l'évolution de la société soviétique dans un sens bourgeois, Trotsky souligne le fait que :

« a) les forces productives sont encore trop insuffisantes pour donner à la propriété d'État un caractère socialiste,

le penchant à l'accumulation primitive, né du besoin, se manifeste à travers tous les pores de l'économie planifiée, les normes de répartition de nature bourgeoise sont la base de la différenciation sociale, un développement économique, tout en améliorant lentement la condition des travailleurs, contribue à former rapidement une couche de privilégiés, la bureaucratie exploitant les antagonismes sociaux est devenue une caste incontrôlée, étrangère au socialisme ».

Ces tendances se sont considérablement renforcées depuis la mort de Trotsky. Par ailleurs, au cours des années écoulées depuis la guerre, la bureaucratie a donné de multiples preuves de sa tendance à se comporter, pour reprendre l'expression de Trotsky, en « organe bourgeois mondial dans l'État ouvrier ».

Au décours de la Deuxième Guerre mondiale et après, elle est intervenue non seule- ment de tout son poids politique mais aussi de tout son poids militaire pour aider au rétablissement de l'ordre impérialiste à l'échelle du monde. Elle a joué en particulier un rôle essentiel dans la reconstitution des États bourgeois dans les pays de l'Europe orientale, où elle s'est comportée pendant 40 ans en gendarme d'un ordre anti-ouvrier, avant de céder la place à des régimes qui n'éprouvent même plus le besoin de dissimuler sous des étiquettes socialistes ou communistes leur caractère anti-ouvrier.

Ce qui est nouveau dans la période actuelle, ce n'est pas la profonde aspiration sociale de la bureaucratie à aller jusqu'au bout de son évolution, et à tenter de se transformer en bourgeoisie au travers d'une contre révolution sociale démolissant ce qui reste encore des conquêtes de 1917, mais sans doute ses possibilités de la faire.

C'est dans la crainte de la classe ouvrière que Trotsky voyait en dernier ressort la principale raison pour laquelle la bureaucratie n'a pas suivi son penchant naturel.

Malgré le caractère violent de la dictature stalinienne, Trotsky estimait encore, dans

« La Révolution trahie », que : « La contre-révolution en marche vers le capitalisme devra briser la résistance des ouvriers » car, disait-il aussi : « la révolution sociale trahie par le Parti-gouvernement vit encore dans les rapports de propriété et dans la conscience des travailleurs ».

Il est évidemment difficile de savoir, un demi-siècle après, ce qui vit encore dans la conscience des ouvriers. Il est vraisemblable que 50 ans de règne supplémentaire de la bureaucratie, au nom du communisme, ont déconsidéré à un tel point l'idée du communisme que la masse ouvrière, résignée, écrasée par les problèmes quotidiens de survie, pense qu'un changement quel qu'il soit, même dans le sens capitaliste, s'il n'améliore pas sa situation, ne pourra pas être pire.

Mais cette crainte de la classe ouvrière dont parlait Trotsky ne se limitait pas à la crainte que cette dernière, attachée aux formes sociales nées d'Octobre, se batte pour les défendre. Cette crainte provenait aussi du fait que les bouleversements politiques et économiques contraindraient une contre-révolution sociale, même engagée à froid, à toucher la classe ouvrière dans ses conditions d'existence et la pousseraient à intervenir.

A quel point cette crainte n'était pas hypothétique, même lorsque le stalinisme triomphant dans la Deuxième Guerre mondiale et ayant conquis une partie de l'Europe paraissait à son zénith, les preuves en ont été fournies par les explosions révolutionnaires, sinon en Union Soviétique, du moins dans les pays de l'Est pendant les années 1953-1956, après la mort de Staline et pendant la crise de succession qui s'ensuivit.

Aujourd'hui, la position du prolétariat s'affaiblit partout dans le monde, depuis près de 20 ans. Malgré la détérioration manifeste de ses conditions économiques, sociales et politiques, ses réactions se font plus rares et sa conscience a partout diminué.

Maintenant que le recul de la conscience du prolétariat partout dans le monde en- traîne la diminution du risque révolutionnaire, la fraction la plus riche de la bureaucratie soviétique semble non seulement se sentir en mesure d'exprimer tout haut ce que ses aînés n'osaient même pas exprimer mais croit ouvertement que le moment est arrivé pour elle de se transformer en véritable bourgeoisie par l'appropriation des moyens de production de l'Union Soviétique.

Elle fait donner en tout cas ses économistes, ses journalistes, ses théoriciens qui mènent une campagne systématique pour affirmer que toutes les tares, tous les défauts de l’économie soviétique viennent de l'étatisation et de la planification. Et cette campagne s'appuie sur le fait que, depuis quelques années et surtout depuis quelques mois, la production stagne, quand elle ne recule pas ; que la satisfaction des besoins élémentaires de la population ouvrière et de façon générale de la population pauvre se dégrade de manière catastrophique.

Les mêmes propagandistes de la transformation bourgeoise de la société n'expliquent évidemment pas que la planification et l'étatisation ne se sont pas effondrées par un quelconque mécanisme automatique et inévitable, mais que c'est la même bureaucratie qui, sous les régimes de dictature, sabotait clandestinement — si l'on peut dire — l'économie planifiée par ses vols, par ses prévarications, par ses détournements, et qui aujourd'hui sabote ouvertement l'économie, la démantèle de fait avant d'être en mesure de la démanteler légalement.

Ce ne sont pas des principes économiques qui s'affrontent en Union Soviétique. Ce n'est même pas l'économie de marché qui cherche en quelque sorte spontanément son chemin dans les décombres de l'économie planifiée. La crise présente de l'économie soviétique est la première phase de la guerre sociale déclenchée par la bureaucratie pour transformer les rapports de production en Union Soviétique suivant ses aspirations.

Pour l'instant, c'est une guerre sociale à sens unique. La classe ouvrière qui s'est manifestée par plusieurs grèves, dont quelques-unes de grande ampleur, ne s'est cependant pas manifestée du tout sur le plan politique.

La contre-révolution marque néanmoins le pas au point que les partisans occidentaux les plus farouches de la transformation bourgeoise ou capitaliste de l'Union Soviétique — et tous les grands du monde impérialiste en sont les partisans farouches — commencent à montrer leur impatience. Il faut croire que les sommets politiques de la bureaucratie, partisans avoués désormais de la contre-révolution capitaliste, se heurtent à des difficultés.

Le processus de transformation, rappelons-le, a été déclenché d'en haut. Gorbatchev visait-il consciemment, dès le début, dès le lancement de la « pérestroïka », la transformation bourgeoise de la société soviétique ? Y a-t-il été amené progressivement, dans le feu des événements, se faisant seulement de plus en plus l'écho des voix montantes des profondeurs des couches les plus riches de la bureaucratie et de la petite bourgeoisie ?

Le fait est que, aujourd'hui, Gorbatchev comme l'équipe politique dirigeante de la bureaucratie soviétique prennent ouvertement fait et cause pour la contre-révolution bourgeoise. Même aujourd'hui, on ne peut définitivement écarter l'hypothèse que, sous la menace de troubles sociaux graves, ils puissent revenir en arrière. Mais le fait est qu'actuellement, ils se comportent en quelque sorte comme un gouvernement bourgeois au sein de l'État ouvrier dégénéré ou, si l'on veut, au sein d'une société soviétique profondément marquée déjà, depuis très longtemps, par l'évolution bourgeoise, mais où, ce- pendant, la bourgeoisie n'existe pas encore de façon significative, en tout cas pas au point d'être la classe privilégiée économiquement et socialement dominante.

Cette situation pouvait suggérer l'image d'un Bismarck soviétique exécutant d'en haut des transformations que la couche dirigeante qu'il sert ressent comme utiles à ses intérêts. La comparaison implicite ne manque pas de fondement, à ceci près cependant que le Bismarck soviétique a de moins en moins de pouvoir au fur et à mesure que ses intentions se précisent.

Pour le moment, en tout cas, les appétits contradictoires des bureaucrates entraînent plus l'économie vers la désorganisation et l'anarchie que vers une transformation capitaliste contrôlée.

Quand bien même sont claires aujourd'hui les intentions des sommets politiques de la bureaucratie ; quand bien même, pour autant qu'on puisse dégager quelque chose dans la cacophonie qui s'élève du côté des bureaucrates des différentes régions, ce quelque chose est une aspiration vers une évolution bourgeoise ; les jeux sont encore loin d'être faits. Rien ne dit en particulier que l'État ne sera pas obligé de réagir à l'anarchie économique qui monte par des mesures d'urgence étatiques qui gèlent de nouveau l'évolution bourgeoise.

En outre, il n'est peut-être pas si facile de démanteler une économie étatique puis- sante et qui fonctionne toujours, depuis plusieurs décennies, suivant des critères très différents des critères capitalistes.

Si la bureaucratie et la classe privilégiée locale, de plus en plus ouvertement liées à l'impérialisme, gardent entièrement l'initiative, on peut discuter longuement des délais, des modalités mais il y a évidemment de fortes chances pour que la contre-révolution sociale finisse par s'accomplir. Et s'il fallait émettre des pronostics dans cette hypothèse-là, étant donné la montée des problèmes nationaux et la façon dont les bureaucrates locaux jouent dessus, étant donné la totale irresponsabilité des bureaucrates, même par rapport à ce qui apparaît comme leurs intérêts de caste aujourd'hui, il y a de fortes chances que, si la transformation capitaliste s'accomplit, elle s'accomplisse de la pire façon qui soit, c'est-à-dire au travers de l'éclatement de l'Union Soviétique avec une rivalité économique et politique entre ses différentes composantes, avec des risques de guerre économique, de montées de protectionnisme, voire des affrontements militaires.

Cette issue de la crise contre-révolutionnaire en Union Soviétique représenterait un recul du point de vue des intérêts historiques du prolétariat et de la société (même si c'était l'aboutissement d'une succession de défaites et de reculs bien antérieurs).

Dans ce domaine encore, les raisonnements de Trotsky étaient clairs : « La chute du régime soviétique amènerait infailliblement celle de l'économie planifiée et, dès lors, la liquidation de la propriété étatisée. Le lien obligé entre les trusts et entre les usines au sein des trusts se romprait. Les entreprises les plus favorisées seraient livrées à elles- mêmes. Elles pourraient devenir des sociétés par actions ou adopter toute autre forme transitoire de propriété telle que la participation des ouvriers aux bénéfices. Les kolkhozes se désagrègeraient également, plus facilement encore. La chute de la dictature bureaucratique actuelle sans son remplacement par un nouveau pouvoir socialiste annoncerait ainsi le retour au système capitaliste avec une baisse catastrophique de l'économie et de la culture ».

Il n'y a pas grand-chose à ajouter à ces observations sinon qu'il serait aujourd'hui plus aisé de donner une description plus précise de la façon dont, après au mieux une amélioration momentanée de l'approvisionnement, les conditions de la classe ouvrière et des couches pauvres de la population iraient en se dégradant.

Il suffit de regarder ce qui se passe dans les pays de l'Est où, pourtant, les choses se sont faites en douceur et avec le consensus de la quasi-totalité de la population, pour être éclairé sur la question.

Pour le moment en URSS, la contre-révolution en cours n'est pas encore arrivée à son terme. Le couvercle de la dictature ayant sauté et, de surcroît, la bureaucratie ayant désormais intérêt — dans le but précisément de préparer la transformation de la société — à montrer la société soviétique telle qu'elle est, cette société montre ses aspects hideux, inégalitaires, arriérés. Mais somme toute, cette société n'est encore guère différente de ce qu'elle était il y a 10, 20 ou 30 ans ; et certains de ses traits les plus abjects sont aujourd'hui encore tels que Trotsky les avait décrits et combattus il y a un demi-siècle déjà. A ceci près que les ex-staliniens en voie de reconversion qui, à l'époque, couvraient d'injures quand ils ne pouvaient pas le faire assassiner, quiconque disait la vérité sur l'URSS bureaucratique au nom du communisme, poussent aujourd'hui des cris d'horreur devant les dégâts qu'ils ont faits, mais en l'attribuant à ce communisme dont ils se revendiquaient il y a peu encore pour tromper les travailleurs, sans avoir jamais cessé de le trahir, de le dénaturer.

Même si le gouvernement de la bureaucratie ne devait pas se heurter à une résistance de la classe ouvrière, il ne lui serait pas facile de démolir les fondements économiques de la société soviétique actuelle.

« Le Thermidor russe aurait certainement ouvert une nouvelle ère du règne de la bourgeoisie si ce règne n'était devenu caduc dans le monde entier. » Cette réflexion de Trotsky (dans la biographie consacrée à Staline), une de ses dernières avant son assassinat par un homme de main de Staline précisément, n'a peut-être pas perdu toute actualité. Du temps de Trotsky et dans les années qui suivirent sa mort, cette incapacité de la bourgeoisie à absorber l'Union soviétique s'est traduite précisément par le fait que la bureaucratie a perduré, constituant à sa façon un obstacle devant le retour du capita lisme en URSS.

Maintenant, justement, que les sommets politiques de la bureaucratie déclarent à qui veut l'entendre qu'ils ne demandent qu'à baisser les armes devant la pénétration du capital en URSS, seront-ils entendus ?

A l'intérieur de l'Union Soviétique, il se produit sans aucun doute, dans « l'économie de l'ombre », une accumulation de capitaux privés, illégale mais néanmoins réelle. Il est difficile de se faire une idée de ce que cette accumulation représente. On peut raisonnablement supposer que, dans les années vingt, elle aurait largement suffi pour faire rebasculer l'économie vers le capitalisme.

Mais nous ne sommes pas, justement, dans les années vingt.

Le centre de gravité de l'économie étatique ne se limite pas à quelques grands servi- ces publics (chemins de fer, postes, etc.), à quelques grandes entreprises et à un nombre encore limité de petites et moyennes entreprises faciles à privatiser. Il y a une industrie puissante, constituée de grandes entreprises. Les capitaux intérieurs, s'ils devaient être légalisés, seront, selon toute vraisemblance, dérisoires par leurs montants. De surcroît, rien ne dit que les futurs « hommes d'affaires » de l'URSS, formés dans « l'économie de l'ombre » avec ses profits faciles dans les secteurs marginaux, soient attirés par les investissements dans les grandes entreprises. Si le rouble devenait convertible, il y a fort à parier que, actions pour actions, ces messieurs préfèreraient acheter celles des trusts occidentaux bien établis, de préférence américains.

Quant aux capitaux extérieurs, quelle part de l'économie soviétique pourrait les intéresser et pour quoi faire ? Les dirigeants politiques de la bureaucratie auraient beau mettre l'économie soviétique à l'encan, il n'est pas dit qu'ils trouvent facilement acheteur, et surtout des acheteurs qui leur laisseraient, à eux les bureaucrates, une place au soleil comparable à celle dont ils disposent déjà.

La renaissance légale du capitalisme dans les secteurs marginaux de l'économie, dans le commerce, dans des sphères limitées de l'industrie, et le développement d'une bourgeoisie en chair et en os dans ces seuls secteurs, n'auraient évidemment pas les mêmes conséquences que si la bourgeoisie, soviétique ou à plus forte raison impérialiste, prenait possession d'une part importante de la grande industrie, et si un gouvernement favorable à la bourgeoisie démantelait le reste, même en lui conservant un statut nationalisé, pour le subordonner aux intérêts du capital privé, comme cela se passe pour les secteurs nationalisés dans les pays capitalistes.

Constater que la contre-révolution est ouvertement envisagée par les dirigeants de la bureaucratie, ne permet pas encore de deviner quel en sera le rythme et la durée. Il ne suffit pas d'une décision centrale, même sanctionnée par la nième vote du Soviet suprême, pour que l'économie et la société d'un pays immense — le plus grand du monde — s'en trouvent modifiées du jour au lendemain. Gorbatchev en sait quelque chose.

Si la transformation contre-révolutionnaire de la société soviétique s'étale sur plu- sieurs années, comment évoluera l'état d'esprit des protagonistes, comment évolueront les rapports de forces ? Qui pourrait exclure par avance, même compte tenu du fait que la classe ouvrière semble aujourd'hui entièrement absente de la scène politique, que cela ne se modifiera pas dans le déroulement de la contre-révolution et qui pourrait dire dans quel sens ? Il ne s'agit pas de spéculer sur ce que pourrait être l'attitude de la classe ouvrière dans six mois, dans un an, si la contre-révolution se déploie, si ses conséquences néfastes pour les travailleurs deviennent tangibles. Il s'agit de réfléchir sur la politique qui serait utile à la classe ouvrière.

Quelle est la part de l'économie reconquise par la bourgeoisie ? Quelle est la part de l'économie étatisée et planifiée ? Les réponses successives à ces questions dessineront les étapes de la contre-révolution. Il ne s'agit pas seulement d'économie, pas plus que durant ces années vingt où Lénine ou Trotsky procédaient à de telles mesures, entre autres, pour évaluer le rapport des forces entre la bourgeoisie et le prolétariat. Il s'agit de la force physique de la classe ouvrière et lié à cela, aussi, de son moral.

Même si la classe ouvrière apparaît aujourd'hui silencieuse dans les premières escarmouches de la contre-révolution annoncée, il ne faut pas négliger sa sensibilité aux aspects visibles de la légalisation des richesses et des privilèges. Les couches privilégiées soviétiques se sentent aujourd'hui le vent en poupe. Nombre de leurs membres étalent leur fortune mal acquise avec le cynisme de nouveaux riches. Comment réagiront les travailleurs, habitués à une sorte d'égalitarisme, en matière d'argent au moins, même si cet égalitarisme est mensonger depuis très longtemps ? Pour autant que l'on sache — au travers notamment de la presse libérale qui déplore ces réactions — ils ont été choqués devant l'enrichissement rapide des premiers « coopérateurs » capitalistes, eux qui pourtant avaient pris leur parti, et depuis longtemps, devant les limousines aux rideaux tirés et les magasins spéciaux.

Comment la classe ouvrière et plus généralement, la population réagiront-elles au blocage croissant de l'économie ? Quelles seront les forces politiques qui capteront le mécontentement, voire la colère et la révolte ? Autant de questions auxquelles il n'y a pas de réponse a priori. La question principale étant de savoir si la classe ouvrière se contente de suivre, passivement, l'évolution des choses ; si elle en reste à vouloir dé- fendre quelques-uns de ses avantages acquis, en s'en remettant pour le reste aux différentes forces bourgeoises en présence (nationalistes, prétendument « libérales », etc.) ou si, au contraire, sa conscience politique mûrira pendant les événements. C'est évidemment dans ce sens que devraient intervenir des révolutionnaires prolétariens.

Du simple point de vue de ses conditions d'existence déjà : la victoire de la contre-révolution bourgeoise en URSS signifierait pour la classe ouvrière qu'elle aurait à entretenir, en plus d'une bureaucratie parasitaire (car il ne faut pas croire que le retour de la bourgeoisie supprimera la bureaucratie de l'État, de l'administration, de l'armée, etc.), une bourgeoisie nationale d'autant plus vorace qu'elle sera nécessairement faible. Mais aussi qu'elle aurait à payer un tribut bien plus grand que celui qu'elle paie déjà, il est vrai, au grand capital international, et qu'elle connaîtrait le chômage massif, la baisse brutale de son niveau de vie, avec pour maigre consolation la possibilité de voir désormais dans les magasins des articles que leurs prix trop élevés ne lui permettraient pas de se procurer.

Du point de vue de la perspective d'un retour de la classe ouvrière sur la scène politique en Union Soviétique, du point de vue de ses perspectives communistes, il n'est nullement indifférent de savoir à qui le prolétariat révolutionnaire aurait affaire, de la bureaucratie ou de la bourgeoisie.

La bureaucratie est une couche sociale plus fragile, moins liée aux moyens de production que la bourgeoisie. Le poids dérisoire de la bourgeoisie comparativement au degré de développement de l'industrie est le principal acquis qui reste encore de la révolution d'Octobre, peut-être même le seul qui vaille. Mais c'est quelque chose de considérable.

En outre si le retour à une économie dominée par la bourgeoisie se faisait avec une prépondérance des capitaux de pays impérialistes — prépondérance qui transformerait l'URSS en semi-colonie — le prolétariat révolutionnaire ne se heurterait pas seulement à une bureaucratie nationale, mais directement à la bourgeoisie mondiale.

Et puis, en fonction de la tournure concrète que prend le début de la contre-révolution en Union Soviétique, il faut ajouter à tout cela la régression que représente déjà la montée des nationalismes, encouragée, aiguisée par les fractions nationales de la bureaucratie ; la régression que représenterait à un degré bien plus grave encore l'éclatement de l'Union Soviétique en une multitude d'États hostiles les uns aux autres, avec des régimes qui joueraient inévitablement sur les antagonismes nationaux pour trouver auprès de leurs peuples un consensus qu'ils seraient incapables d'obtenir autrement.

L'évolution de l'Union Soviétique depuis plus d'un demi-siècle, sous l'égide de la bureaucratie, vérifie pleinement les analyses de Trotsky et justifie le combat engagé, dès le début de la montée en force de la bureaucratie, par ce qui fut alors l'Opposition de gauche avant de devenir le courant trotskyste.

Malheureusement, le courant trotskyste, physiquement liquidé en Union Soviétique par Staline, n'a pu devenir, ni là-bas ni ailleurs, une force politique crédible aux yeux de la classe ouvrière, susceptible de proposer à cette dernière une politique pour faire face à la politique de la bureaucratie. Mais face au bouleversement annoncé de la société soviétique, seul le trotskisme est susceptible d'offrir une politique, un programme, des perspectives correspondant aux intérêts de classe du prolétariat. Tant que la transformation fondamentale de la société soviétique ne s'est pas accomplie, le Programme de Transition, bien qu'il date maintenant de plus d'un demi-siècle, reste le guide le plus précieux.

L'intérêt politique de la classe ouvrière soviétique est de s'opposer à la tentative de la bureaucratie de parachever la contre-révolution sociale. Pas au nom du statu quo ante, mais au nom du renversement du pouvoir de la bureaucratie.

Comme au temps de Trotsky, l'existence d'une économie étatisée, puissante, planifiée et l'absence d'une bourgeoisie plongeant ses racines dans cette économie par la possession des moyens de production sont ce qui reste de la révolution de 1917. Voilà ce que le prolétariat a à défendre en Union Soviétique.

Pas derrière la bureaucratie. Jamais Trotsky n'a conseillé au prolétariat de se mettre à la remorque de la bureaucratie, pas même dans les hypothèses où il envisageait le re- tour au capitalisme sous forme d'une intervention venant de la bourgeoisie ! À plus forte raison aujourd'hui, alors que la menace du rétablissement de la société bourgeoise vient des dirigeants politiques de la bureaucratie elle-même.

Le combat pour empêcher la restauration capitaliste et celui pour renverser le pouvoir de la bureaucratie, se confondent entièrement.

Le programme révolutionnaire pour la classe ouvrière soviétique, ce serait évidemment le retour à la démocratie prolétarienne, au pouvoir des conseils ouvriers élus. Cela ne pourrait se concevoir sans la démolition de l'appareil d'État de la bureaucratie, de sa hiérarchie militaire, de sa police politique.

Ce programme révolutionnaire passerait, pour ce qui est de l'organisation de l'économie, par la lutte contre les privilèges de la bureaucratie et surtout contre sa mainmise sur l'économie. La planification comme son complément, le monopole du commerce extérieur, doivent être mis au service de la classe ouvrière, des classes non privilégiées de la société soviétique, et soumis à leur contrôle.

Contre le nationalisme — les nationalismes, pourrait-on dire aujourd'hui — ouverte- ment inscrit sur le drapeau de la bureaucratie depuis des lustres, le prolétariat devrait renouer avec l'internationalisme.

« Seul, le soulèvement révolutionnaire victorieux des masses opprimées peut régénérer le régime soviétique et assurer la marche en avant vers le socialisme » affirmait le Programme de Transition il y a plus d'un demi-siècle. Le constat reste tout à fait d'actualité.

L'implosion du régime de la bureaucratie et le fait que les forces politiques qui la re- présentent s'affirment aujourd'hui ouvertement réactionnaires, alimentent puissamment l'anticommunisme qui est dans l'air du temps. La bureaucratie et ses porte-parole font chorus pour s'en prendre, sous prétexte d'anti-stalinisme, à la révolution d'Octobre, à la dictature du prolétariat, aux transformations économiques et sociales révolutionnaires entreprises par la classe ouvrière soviétique et à ce qui en reste après des décennies de dégâts bureaucratiques.

Le courant trotskyste, né dans le combat contre le stalinisme, n'a sûrement pas à être sur la défensive face à l'opinion publique petite-bourgeoise anti-communiste, fraîchement rejointe par les défenseurs attitrés de la bureaucratie soviétique et de la dictature stalinienne, du genre du PCF et de ses semblables. Le fait que la bureaucratie n'ait plus d'yeux que pour la bourgeoisie et ses valeurs ne rend meilleurs ni l'une, ni les autres.

C'est au nom du communisme que le courant trotskyste a à combattre l'évolution actuelle de l'Union Soviétique. Pour des militants en Union Soviétique, cela impliquerait un engagement ouvert, clair, contre la restauration capitaliste en marche, un programme politique et un programme de lutte concret. Pour des militants éloignés du lieu, cela implique au moins de prendre parti et de ne pas s'incliner devant la tentative d'une nouvelle classe bourgeoise d'émerger en ruinant ce qui reste de la propriété étatisée et de l'économie planifiée.

Si les dernières traces vivantes de la révolution d'Octobre devaient être liquidées et si la bourgeoisie revenait triomphalement dans le seul pays d'où la révolution prolétarienne l'avait chassé, le mouvement communiste révolutionnaire serait confronté à une situation nouvelle. Cette situation rendrait caducs certains aspects du Programme de Transition. Mais il serait oiseux de chercher à élaborer ce que pourrait être le programme futur d'un prolétariat soviétique après avoir subi une ultime défaite politique face à la bourgeoisie. D'autant plus oiseux que ce programme dépendrait des conditions de la défaite et que le prolétariat de l'actuelle URSS ne se retrouverait pas dans la même situation suivant le degré de décomposition de l'économie, le degré de dislocation du pays, etc.

Le mouvement communiste révolutionnaire ne pourra faire face aux problèmes politiques qui seront, peut-être, ceux de demain, que s'il est capable de faire face aux problèmes politiques d'aujourd'hui. Et en premier lieu, de résister à toute pression venant de la bourgeoisie — de celle qui est bien réelle comme de celle que la bureaucratie pourrait devenir — qui voudrait que la contre-révolution soit achevée, sans « troubles sociaux », sans résistance de la part de la classe ouvrière.

27 octobre 1990

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