Turquie - Quand l'armée pose au défenseur de la laïcité et de la démocratie

Neuf mois après son installation en juin 1996, le gouvernement de coalition dirigé par le secrétaire du Parti islamiste turc, Necmettin Erbakan, est déjà sensiblement usé, en particulier à la suite de l'affaire dite de Susurluk -lieu d'un simple accident de voiture, survenu en novembre dernier, qui a été à l'origine d'un scandale mettant à jour les collusions existant entre l'extrême droite, l'appareil d'État, les politiciens au pouvoir et des réseaux de trafiquants de la mafia.

Cependant l'exploitation politique de la crise est maintenant le fait de partis qui, pour être aujourd'hui dans l'opposition, sont en fait au moins aussi compromis dans toutes ces affaires que ceux qui sont aujourd'hui au gouvernement. On peut en dire autant de l'armée, qui maintenant se présente comme le défenseur des libertés publiques, et notamment de la laïcité, face aux islamistes du parti d'Erbakan.

L'affaire de Susurluk

C'est donc à Susurluk, une ville de l'Ouest de la Turquie située à quelque 150 kilomètres d'Istanbul, que le 3 novembre dernier un camion a été percuté par une voiture Mercedes, des débris de laquelle on a sorti trois morts et un blessé. La présence au même moment de ces quatre personnes dans la même voiture a été le point de départ du scandale.

L'un des morts était en effet un militant d'extrême droite, Abdullah €atli, tueur à gages recherché entre autres pour l'assassinat de sept militants du Parti ouvrier turc avant 1980, recherché aussi par Interpol pour trafic de drogue. Mais ce personnage était en possession d'un "vrai faux passeport" diplomatique et de six cartes d'identité différentes, le tout établi par les autorités, grâce à quoi il pouvait circuler et traverser les frontières sans risque d'être inquiété. Le deuxième mort était une ex- reine de beauté dont on pense qu'elle servait de courrier international pour les trafics de la mafia, et le troisième... un haut responsable de la police, Huseyin Kocadag.

Quant au quatrième occupant de la Mercedes, Sedat Bucak, qui n'avait que des blessures, c'était un député du DYP, le Parti de la juste voie de Tansu €iller, parti de la droite libérale qui participe au gouvernement au côté du parti islamiste. Mais ce député, Bucak, est aussi un chef de tribu kurde de la région d'Urfa, ayant à sa disposition 10 000 hommes armés dans le cadre des forces auxiliaires de répression mises sur pied par l'armée à partir de volontaires puisés dans la population kurde pour lutter contre la guérilla nationaliste du PKK. Les "milices de village" ainsi mises sur pied sont tristement célèbres, d'abord pour leurs exactions, ensuite pour avoir tendance à se livrer au gangstérisme pur et simple et à divers trafics, de drogue notamment, au profit de ceux qui les dirigent.

Que ce député et chef de milice pro-gouvernementale et un chef de la police se soient trouvés dans la même voiture que le trafiquant de drogue et bandit d'extrême droite pourvu d'un faux passeport tout à fait officiel, cela confirmait la collusion, en fait bien connue, entre ces milices, les milieux du banditisme, l'extrême droite et des secteurs de l'appareil d'État. Ajoutons que dans le coffre de la Mercedes se trouvaient d'autres documents compromettants, et surtout des armes qui auraient déjà servi dans des assassinats jusqu'alors qualifiés d'"inexpliqués".

Après cet accident, les révélations se sont succédées dans la presse sur ces liens entre la police, l'extrême droite et les milieux mafieux, forçant le ministre de l'Intérieur, Mehmet Agar, à démissionner et le gouvernement à suspendre plusieurs responsables policiers. On a appris ainsi que, fréquemment, des assassins et des mafieux arrêtés par la police avaient été relâchés sur présentation de papiers indiquant qu'ils étaient des personnes protégées, papiers comportant la signature... de Mehmet Agar lui- même.

Mais cette collusion a un fond politique. A la suite de l'affaire de Susurluk, toute la presse a souligné que les services secrets utilisaient, déjà bien avant le coup d'État militaire de 1980, des militants d'extrême droite comme tueurs à gages. Ceux-ci ont été utilisés de nouveau très largement après 1984 et les débuts de la guérilla menée au Kurdistan par le PKK, pour éliminer les militants de gauche et les militants kurdes auxquels l'armée ne pouvait s'attaquer elle-même ouvertement. Actuellement, on parle de plus de 1 400 personnes disparues de cette façon. La police et l'armée ont ainsi utilisé et couvert des réseaux de tueurs d'extrême droite, qui profitent aussi de leur impunité pour s'enrichir pour leur propre compte et sans doute verser une partie de leurs gains à certains de leurs protecteurs haut placés.

Tout cela, bien sûr, était connu avant l'affaire de Susurluk. Le fait nouveau est que cela apparaisse au grand jour, et même tout d'abord qu'un tel accident aux conséquences gênantes n'ait pas pu être passé sous silence et que les morts qu'il a provoquées n'aient pas été camouflées d'une façon ou d'une autre. En fait, cela témoigne qu'une véritable guerre de bandes est engagée au sein même de l'appareil d'État, entre différents secteurs de la police ou de la justice, chacun se chargeant de faire parvenir à la presse ses révélations et confidences sur les méfaits du clan rival.

Cela reflète en particulier la bataille pour le pouvoir qui sévit entre les deux grands partis de droite, le DYP de €iller et l'ANAP de Mesut Yilmaz. Celui-ci a été renvoyé dans l'opposition en juin dernier alors que sa partenaire €iller passait accord avec le parti islamiste. Aujourd'hui, il voudrait régler ses comptes avec €iller et se sert de toutes ces révélations pour se donner l'image d'un paladin de la lutte contre la corruption et pour une politique "propre".

Le résultat est en tout cas un déballage nauséabond, mais édifiant, sur la corruption et la pourriture profonde des structures du pouvoir, tendant à discréditer encore un peu plus des politiciens qui, pendant qu'ils couvrent tueurs, trafiquants de drogue et policiers véreux, ne cessent de demander des efforts à la population et de lui demander de se serrer la ceinture pour redresser l'économie et lutter contre l'inflation qui continue de sévir à un rythme de près de 100 % l'an.

La campagne "laïque"

C'est dans ce contexte qu'est née une campagne contre le parti islamiste, qui émane en fait en grande partie des cercles dirigeants de la bourgeoisie, de l'appareil d'État et même de l'armée, et qui apparaît comme une tentative de diversion après l'affaire de Susurluk, visant aussi à préparer une solution de rechange à l'actuel Premier ministre islamiste.

Le mouvement "une minute d'obscurité pour la lumière en permanence", qui a commencé le 1er février, consiste à éteindre la lumière pendant une minute chaque soir, à 21 heures exactement, en signe de protestation symbolique. "Nous voulons un État de droit, transparent, démocratique et moderne, nous voulons que la lumière soit faite sur l'affaire de Susurluk" a déclaré l'avocat Ergin Cinmen, porte-parole du groupe dit "Initiative civile pour la lumière" qui a lancé cette campagne par des annonces dans la presse. Mais il est certain que ce mouvement n'a rien d'une protestation spontanée et indépendante des grands partis politiques. Il est soutenu ouvertement par le patronat, notamment par de grands capitalistes comme Sabanci, et par l'ANAP de Mesut Yilmaz. Selon une enquête du quotidien Hürriyet, 84 % des chefs d'entreprise soutiennent le mouvement.

A cette initiative émanant de façon évidente d'une partie de la grande bourgeoisie libérale, se sont joints les deux partis sociaux-démocrates, le CHP de Baykal et le DSP d'Ecevit, ex- Premier ministre lui aussi puisqu'il a dirigé dans le passé un gouvernement de coalition avec l'actuel Premier ministre islamiste Erbakan. Elle a également été rejointe par des intellectuels de gauche et par le parti ODP, parti social-démocrate de gauche qui se dit "le parti de l'amour et de la révolution" et qui a été rejoint par un certain nombre de militants d'extrême gauche. Tout cela apporte une caution de gauche au mouvement, mais ne change en rien son caractère politique et social. C'est essentiellement dans les quartiers aisés que l'on peut voir la lumière s'éteindre à 21 heures le soir pour une minute et, si l'on en croit la presse, c'est même le cas des lumières des logements des fonctionnaires de la M T (renseignements généraux turcs) de la capitale Ankara.

Même s'il a déjà été au centre d'un certain nombre d'affaires de corruption, le Parti islamiste, qui n'est au gouvernement que depuis neuf mois, est certainement bien moins impliqué dans ces relations troubles entre l'appareil d'État, la police et le gangstérisme, révélées par l'affaire de Susurluk, que ne l'est son partenaire au sein de la coalition gouvernementale, le parti DYP de Tansu €iller, ou même que l'ANAP de Mesut Yilmaz qui a fréquemment participé au gouvernement dans la période récente. Cependant, le contexte politique, et la volonté des initiateurs de ce mouvement, ont fait que le Parti islamiste est devenu rapidement une des cibles de ce "mouvement pour la lumière".

L'armée entre en scène

Depuis plusieurs mois des campagnes de la grande presse prennent pour cible l'intégrisme, par exemple en montant en épingle des affaires d'abus sexuels commis par des gourous de sectes islamistes plus ou moins liées au parti du Premier ministre, le RP. On voit ainsi des jeunes filles en foulard expliquer à la télévision comment elles ont été "manipulées" par de tels personnages. Il ne s'agit pas bien sûr de mettre en cause la religion, mais de jeter un doute sur la sincérité des islamistes pour qui celle-ci sert à couvrir des objectifs moins avouables.

Mais récemment, c'est l'armée elle-même qui est entrée en scène pour mener cette campagne. Tout d'abord, le 4 février, une quarantaine de chars ont pris défilé démonstrativement dans la ville de Sincan, près d'Ankara, après que le maire islamiste de la ville se fut prononcé publiquement pour l'application en Turquie de la sharia, la loi islamique. Puis, les chefs de l'armée ont multiplié les déclarations pour condamner l'intégrisme islamique. Ainsi le n°2 de l'état-major, le général Bir, en visite à Washington, proclamait que l'armée "ne ferait aucune concession sur les principes d'Atatürk, sur la démocratie et la laïcité" et disait attendre "que le gouvernement se conforme totalement à ces principes". Et d'ajouter : "les forces armées turques sont le gardien de notre Constitution", en précisant : "nous ne permettrons jamais que nos femmes soient privées de leurs droits civils".

Cet avertissement a pris un caractère plus officiel encore lors de la réunion du 28 février du MGK, le conseil national de la sécurité. Cet organisme, institué après le coup d'État militaire de 1980, qui réunit périodiquement les chefs d'état-major de l'armée avec le président de la république et le Premier ministre, est en fait une sorte de super-gouvernement dont les séances servent à faire connaître solennellement, au gouvernement en place et au public, les souhaits des chefs de l'armée et à dicter leur décisions.

Cette réunion du 28 février, qui exceptionnellement a duré neuf heures, a été présentée comme un "avertissement sévère aux religieux", car les généraux y auraient "réaffirmé la ferme attachement de la République au principe de la laïcité". Le MGK a exigé également à travers un texte en 20 points : "des ajustements légaux pour lutter contre ceux qui menacent la laïcité, ainsi qu'une stricte interprétation des lois existantes, notamment celles qui interdisent le port de vêtements religieux ou du voile..."

Il y a beaucoup à dire sur une telle opération, et d'abord sur les convictions "laïques" des généraux puisque ce sont les mêmes qui, après le coup d'État militaire de 1980, ont rendu obligatoires les cours de religion islamique dans les écoles. Il s'agissait de combattre les idées communistes, socialistes et les idées de gauche en général qui, au goût des militaires, avaient pris un peu trop d'influence dans la décennie précédente, et pour cela les généraux cherchaient à s'appuyer sur la religion. Les gouvernements militaires, puis ceux auxquels ils ont transmis le pouvoir, ont favorisé la création des écoles coraniques et donc la création d'un milieu et de moyens matériels sur lesquels s'est appuyé le Parti islamiste pour croître en nombre et en influence, jusqu'à parvenir au gouvernement. Le quotidien bourgeois Hürriyet, le 7 mars dernier, pouvait ainsi faire un bilan : il y aurait actuellement en Turquie 5 241 écoles coraniques avec 177 120 lycéens pour former des cadres religieux, chiffres que le quotidien compare avec celui des 389 lycées d'État (Anadolu Liseleri), avec 50 277 lycéens destinés aux cadres de la bourgeoisie. La force croissante du Parti islamiste n'est donc pas née de rien...

Ce qui motive aujourd'hui les militaires, mais aussi les partis politiques bourgeois ainsi engagés côte à côte dans une campagne contre les islamistes, n'est donc pas tant l'attachement aux "principes de la laïcité", ou à des libertés de la population dont ils ont souvent montré qu'ils faisaient peu de cas : c'est seulement le fait que les islamistes sont pour eux un concurrent, aujourd'hui au pouvoir, et qu'ils ne souhaitent pas le voir prendre trop d'influence à leurs dépens.

On peut en dire autant d'ailleurs d'un des principaux partis engagés dans la campagne "pour la lumière" contre le parti de €iller et les islamistes : l'ANAP de Mesut Yilmaz. Ce parti (dont le titre signifie "parti de la mère patrie") n'est lui-même qu'un ramassis de politiciens venus eux aussi de l'extrême droite ou des islamistes - c'est le cas de Mesut Yilmaz lui-même. L'ANAP a lui- même été longuement au gouvernement. Notamment, mis en avant par les militaires pour remettre en place un paravent de gouvernement "civil" après 1980, il a collaboré à la politique décrite plus haut, qui a favorisé l'ascension du parti religieux. Le voir se présenter aujourd'hui comme champion de la "laïcité" tient plutôt, dans ces conditions, de la mauvaise plaisanterie.

Pour toutes ces forces, de l'armée à l'ANAP et aux partis sociaux-démocrates qui se sont eux-mêmes largement compromis dans les gouvernements du passé, y compris au côté des islamistes, ceux-ci servent de faire-valoir pour tenter de se redonner une auréole démocratique. Ce qui est un comble de la part d'hommes et de partis qui portent une large responsabilité dans la poussée réactionnaire qui a permis au Parti islamiste de progresser ; sans même parler de l'armée elle-même, habituée des coups d'État et des opérations de répression et actuelle responsable de la guerre sanglante du Kurdistan.

Les islamistes, faire-valoir de forces qui ne valent pas mieux

En même temps, la "campagne pour la lumière" et les affirmations "laïques" de l'armée concourent à un même but : dévier sur un terrain purement politicien les révélations gênantes survenues après l'affaire de Susurluk. Celle-ci a mis sur la place publique les liens entre l'extrême droite, le grand banditisme, la police et l'armée, et la profonde pourriture de l'appareil d'État. Mais l'avalanche des révélations sur Susurluk, qui remplissent les pages des journaux depuis plusieurs mois, est finalement utilisée pour faire oublier l'essentiel, c'est-à-dire le fait que cette police, cette armée, cet appareil d'État sont ainsi faits parce que lorsqu'il s'agit de défendre le pouvoir capitaliste, de contraindre la classe ouvrière à se plier à l'exploitation et de perpétuer la situation d'oppression dans laquelle vit la population du Kurdistan, il n'y a pas le choix des moyens ; la police, l'armée, l'appareil d'État s'appuient sur ce qu'il y a de plus barbare dans la société, favorisant les groupes d'extrême droite fascisants autant que les réactionnaires islamistes.

Ces campagnes "pour la lumière" et pour la laïcité émanant des couches dirigeantes elles-mêmes visent surtout à préparer une solution de rechange politique à l'actuelle coalition du DYP de €iller et des islamistes, et à donner à cette solution politique un vernis démocratique. Même l'armée turque, on le voit, vient à la rescousse pour tenter de se parer d'un vernis de défenseur des libertés.

Si de tels partis revenaient au gouvernement, le pouvoir politique turc serait sans doute plus présentable, notamment aux yeux de ses alliés occidentaux, qui pourraient ainsi accréditer l'idée d'une évolution démocratique de ce pouvoir et pourraient argumenter sur la nécessité d'aider cette évolution par des relations étroites -et si possible profitables- avec ce régime. Mais du point de vue des classes populaires de Turquie, et en premier lieu de la classe ouvrière, la question ne se pose pas dans ces termes.

Si dans les mois qui viennent le gouvernement actuel est remplacé par un autre, issu de l'actuelle opposition et plus ou moins discrètement aidé par l'armée, ce gouvernement ne sera pas plus favorable à la classe ouvrière ; l'État ne sera pas moins gangrené par l'extrême droite, la mafia et les policiers véreux ; le Kurdistan ne sera pas moins quadrillé par l'armée et soumis à son arbitraire et à celui des forces paramilitaires qu'elle entretient en sous-main. La classe ouvrière, la population kurde et les couches populaires de Turquie en général n'auront pas plus de droits politiques réels, ni de meilleures conditions économiques et sociales. Et il n'est même pas sûr que la réaction religieuse aura moins de pouvoir dans la société qu'elle n'en a actuellement sous le gouvernement Erbakan, tant il est vrai que toutes les forces politiques bourgeoises l'ont favorisée ces dernières années, et continueront probablement d'autant plus à le faire qu'elles voudront répondre à la pression et à la concurrence des islamistes si ceux-ci sont rejetés dans l'opposition.

Et si la classe ouvrière a à combattre le danger réactionnaire représenté par l'obscurantisme religieux, elle ne peut oublier pour autant que c'est toute la politique de la bourgeoisie, son appareil d'État et son armée, qui alimentent ces tendances réactionnaires de la société. C'est pourquoi elle ne peut mener ce combat que sous son propre drapeau, en mettant en avant ses propres valeurs, ses propres intérêts de classe et ses objectifs propres de transformation de la société.