Rapport sur la situation internationale

Le constat d'une reprise de l'économie américaine pousse les commentateurs les plus béats à annoncer les effets bénéfiques de cette reprise sur l'économie mondiale. Mais, même aux États-Unis, cette reprise ne se manifeste que depuis le troisième trimestre de l'année 2003 après une longue période de récession. Et rien ne garantit qu'elle dure. En outre, elle se fait en partie au détriment des puissances impérialistes de l'Europe faisant partie de la zone euro. Le taux de change de l'euro par rapport au dollar a augmenté de près de 20 % en une année (avec des pointes dépassant les 30 % à certains moments). Cela enchérit d'autant le prix des marchandises européennes sur le marché américain et abaisse celui des marchandises américaines en Europe, défavorisant donc les exportations européennes et favorisant celles des États-Unis.

Dans la première moitié de l'année en tout cas, la production a reculé en France comme en Allemagne ou en Italie et a stagné dans l'ensemble de la zone euro. Les annonces périodiques de reprise tiennent de l'incantation. Par delà leurs étiquettes politiques, tous les gouvernements d'Europe mènent une politique destinée à préserver les intérêts de leurs groupes capitalistes au détriment des salariés. L'avalanche de mesures anti-ouvrières n'est pas une caractéristique du seul gouvernement de droite Chirac-Raffarin, mais aussi du gouvernement "socialiste" de Gerhard Schroeder en Allemagne. Partout, les gouvernements réduisent, relativement ou dans l'absolu, les crédits aux services publics et aux dépenses sociales. Partout, ils s'en prennent aux retraites, aux allocations chômage et, plus généralement, à toutes les dépenses étatiques qui permettent aux plus pauvres de ne pas sombrer dans la misère. Mais, en même temps, sous prétexte de relancer les investissements, on favorise les profits patronaux et, sous prétexte de relancer la consommation, on diminue les impôts des classes les plus riches. Même dans les pays d'Europe occidentale, considérés, qui sont parmi les plus riches du monde, la situation des classes laborieuses continue à se dégrader.

Cette dégradation de la situation est évidemment bien plus grave encore dans la majorité pauvre de la planète. Le Rapport mondial sur le développement humain 2003, publié sous l'égide de l'ONU, estime à 827,5 millions le nombre de personnes sous-alimentées à l'échelle de la planète. Des continents entiers sombrent dans la pauvreté.

Les pays d'Amérique latine ne parviennent pas à sortir de la crise commencée en 2001. Même l'Argentine, un des pays les moins pauvres du sous-continent, ne se remet pas de l'effondrement de son système financier et du recul important de sa production. La situation des classes pauvres est plus difficile encore dans l'Amérique andine moins développée. D'après la Banque interaméricaine de développement, "220 millions de Latino-américains vivent en situation de précarité alimentaire dont 100 millions dans l'indigence absolue".

En Afrique, les conséquences du pillage de l'économie par les sociétés occidentales et le degré catastrophique du chômage dans les villes, où s'entassent des populations chassées des campagnes, sont aggravés dans nombre de pays par les prélèvements des seigneurs de guerre qui se disputent le pouvoir.

Les économistes vantent cependant les progrès spectaculaires de la Chine depuis sa réintégration, pas encore tout à fait complète, dans le système capitaliste mondial. La Chine et la zone immédiate qui l'entoure (Taïwan, Singapour, Corée du Sud) enregistrent, en effet, un taux de progression de 8 % qui contraste avec la stagnation ailleurs. Mais, outre le fait que personne ne peut garantir que ce développement perdurera, il a pour base les salaires particulièrement bas et l'exploitation aggravée des masses laborieuses. Le fiévreux développement capitaliste de quelques grandes villes chinoises a pour contrepartie l'effroyable misère des campagnes. C'est précisément cette misère qui pousse vers les villes des masses de pauvres, reproduisant à une plus grande échelle les débuts du capitalisme en Angleterre. Le renforcement numérique du prolétariat concentré dans les taudis de villes immenses, expression des bouleversements provoqués par le capitalisme, conduit à des situations explosives. Pour que cette situation explosive puisse déboucher sur la perspective d'un changement social, il faut que renaisse, parmi les travailleurs de ce pays, un mouvement communiste révolutionnaire.

Sur le plan politique, l'événement majeur de l'année a été l'agression des États-Unis, flanqués de la Grande-Bretagne, contre l'Irak. Nous avons dénoncé cette guerre comme la guerre impérialiste qu'elle a été. Mais l'occupation qui se poursuit ne l'est pas moins. Il est significatif que l'ONU, qui n'a pas voulu cautionner la guerre américaine contre l'Irak, cautionne cependant l'occupation. La France et l'Allemagne, qui ont contesté la légitimité de la guerre américaine, n'en acceptent pas moins l'occupation militaire de l'Irak, se contentant d'évoquer la nécessité d'une solution politique.

L'occupation américaine n'apporte à l'Irak ni la paix, ni la sécurité, ni un régime démocratique et encore moins une amélioration de la situation de la majorité de sa population. Les autorités d'occupation ne sont même pas capables de remettre en état les infrastructures indispensables, détruites par leurs bombardements, comme d'assurer la distribution de l'eau ou de l'électricité.

Au lieu d'assurer un ordre américain, l'intervention militaire a surtout provoqué une situation d'anarchie. On ignore qui sont ceux qui perpètrent des attentats contre les troupes américaines - partisans de Saddam Hussein, éléments de l'ancien appareil d'État ou islamistes de diverses obédiences ? -, comme on ignore leur influence dans le pays. Ce qui est cependant manifeste, c'est que les troupes américaines, si efficaces dans la guerre éclair, sont incapables d'assurer la gestion du pays ou leur propre sécurité.

Il est cependant évident que les actions terroristes, dont d'ailleurs la population irakienne est la principale victime, ne parviendront pas en elles-mêmes à contraindre l'armée américaine à quitter le pays. Sept mois d'occupation ont fait cependant plus de victimes parmi les soldats américains que la guerre elle-même. L'opinion publique américaine semble commencer à prendre conscience de cette réalité. Si cela conduit au développement d'un mouvement de contestation, cela peut contraindre les dirigeants des États-Unis à retirer leurs troupes d'Irak.

L'agression contre l'Irak a mis en lumière des divergences entre puissances impérialistes. Les puissances impérialistes de seconde zone que sont la France et l'Allemagne dénoncent "l'unilatéralisme" des États-Unis et lui opposent le "multilatéralisme". Derrière ce jargon, il y a la prétention de ces puissances impérialistes de seconde zone d'être associées aux décisions de l'impérialisme américain et d'en faire bénéficier leurs propres groupes capitalistes.

Mais les dirigeants politiques de l'impérialisme américain ne sont pas plus "unilatéralistes" qu'ils ne l'ont été au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale où, forts de leur victoire et de leur puissance économique et militaire, les États-Unis dictaient leur politique au bloc occidental. Ils ne le sont pas plus, non plus, que pendant la seconde moitié du XXe siècle où l'existence de l'Union soviétique avait fait coexister deux blocs opposés. Mais, à l'époque, les États-Unis invoquaient la "menace soviétique" pour imposer le silence dans les rangs. Et, rares ont été les moments où des oppositions inter-impérialistes ont eu l'occasion de se manifester, comme lors de la décision de De Gaulle de retirer la France des organismes militaires de l'OTAN.

Malgré l'Union européenne, les puissances impérialistes de l'Europe ne sont pas de taille à faire face aux États-Unis. En cas de conflit avec les États-Unis, c'est, au contraire, l'unité de l'Europe qui est menacée. Même les divergences diplomatiques, somme toute modestes, lors de la guerre contre l'Irak, entre les États-Unis et certains impérialismes d'Europe, la France en tête, ont failli faire éclater l'Union européenne. Non seulement des troupes britanniques ont participé au côté des troupes américaines à une opération militaire que la France et l'Allemagne ont désapprouvée, mais, de surcroît, plusieurs des pays de l'Est qui vont adhérer en 2004 à l'Union européenne ont pris parti pour les États-Unis.

Les partisans les plus convaincus de l'union de l'Europe parmi les forces politiques de la bourgeoisie ont beau pousser dans le sens d'une Constitution européenne, un texte constitutionnel, même accepté par tous, est d'un poids bien insuffisant pour contrebalancer les divergences d'intérêts, voire les rivalités entre puissances impérialistes d'Europe.

Si le texte de ce projet de Constitution a été finalement accepté par tous les gouvernements, c'est précisément parce qu'il n'est guère contraignant pour ce qui est des relations entre puissances impérialistes de l'Union européenne. Quant aux autres pays, en particulier les pays de l'Est nouvellement adhérents, ils n'ont guère, eux, que le droit d'exprimer leurs réticences. Le projet de Constitution consacre "l'Europe des États", et nullement les "États-Unis d'Europe". Il officialise aussi une Europe à plusieurs vitesses, permettant à un groupe d'États d'établir des relations plus poussées entre eux qu'avec d'autres États de l'Union. C'est déjà le cas : la "zone euro" n'inclut que 12 États de l'Union européenne sur 15 (et bientôt sur 25). L'espace dit de Schengen regroupant les États qui ont supprimé entre eux les contrôles aux frontières intérieures n'inclut, de son côté, que 13 des 15 États de l'Union - sans la Grande Bretagne et l'Irlande, donc, mais avec en plus la Norvège et l'Islande qui, elles, n'adhèrent pas à l'Union européenne.

Bien plus nombreux sont encore les cas de "coopération renforcée" entre certains États de l'Union, et pas d'autres, dans les domaines des grandes négociations économiques, de la diplomatie ou de la politique de défense.

L'issue des récents démêlés des gouvernements français et allemand avec la Commission européenne au sujet du déficit budgétaire élevé de ces deux pays (eu égard aux critères de Maastricht) rappelle que, dans cette Europe où les États sont censés être égaux, il en est qui sont "plus égaux que d'autres".

Les discours "libéraux" ou "anti-étatiques" ne sont proférés par les gouvernements d'Europe que pour justifier leur désengagement croissant des services publics. Mais l'argent ainsi économisé au détriment des classes populaires est réinjecté par l'État dans l'économie en subventions et aides au patronat et en cadeaux fiscaux à la bourgeoisie. C'est précisément au moment où les gouvernements, de France et d'Allemagne notamment, font des coupes claires dans les budgets sociaux et dans les crédits aux services publics, que les déficits budgétaires s'envolent dans les deux pays au point de dépasser les 3 % autorisés par le traité de Maastricht.

La Commission européenne, si chatouilleuse sur les critères de Maastricht quand il s'agit de petits pays, se contente dans ce cas de quelques admonestations.

En réalité, si la stagnation économique se poursuit en Europe, les bourgeoisies impérialistes de l'Union continueront à s'asseoir sur les critères de Maastricht. À moins qu'elles parviennent à imposer aux institutions européennes d'aider davantage "l'industrie européenne", c'est-à-dire le grand patronat. Une évolution dans ce sens est déjà perceptible. Mais, si les principales puissances impérialistes d'Europe, la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne en particulier, parviennent à imposer leur volonté aux autres, il leur est plus difficile de s'entendre sur le partage entre elles.

En officialisant la pratique de la "coopération renforcée" entre certains États de l'Union, le projet de Constitution légalise aussi l'association des puissances impérialistes dominantes de l'Europe en petit comité pour marchander entre elles des prises de position communes que les petits États - notamment les dix pays nouvellement intégrés - n'auront plus qu'à accepter.

L'appartenance à l'Union européenne n'a pas mis fin à la domination du grand capital d'Europe occidentale sur les pays de l'Est européen, elle a seulement réglementé la rivalité entre prédateurs impérialistes.

Leur projet de Constitution non seulement n'est pas démocratique vis-à-vis des peuples, mais il consacre sur le plan juridique une réalité : la mainmise des trois principaux impérialistes, allemand, français et britannique, sur les petites nations de l'Union européenne.

Pour ce qui est de cette Constitution européenne, nous sommes fondamentalement contre, non pas parce qu'elle est européenne, mais parce qu'elle est bourgeoise, c'est-à-dire destinée à préserver la propriété privée, l'exploitation et la domination de la bourgeoisie sur la société. Mais, la Constitution européenne n'est ni plus ni moins bourgeoise que celle de la France, et nous n'avons pas à choisir entre les deux Constitutions.

Si le projet de Constitution est soumis à référendum - à en juger par les réticences de Chirac et du gouvernement, ce n'est pas le plus vraisemblable -, nous appellerons les travailleurs à s'abstenir. Nous refusons de mêler nos voix à celles de l'un ou l'autre des deux camps de la bourgeoisie : celui qui se prononce pour une Constitution européenne et celui qui la refuse par "souverainisme" de droite ou de gauche.

L'Europe ne se limite cependant pas à l'Union européenne même élargie, dès cette année, à dix États supplémentaires. La situation n'est nullement stabilisée dans les Balkans occidentaux constitués de l'Albanie et d'États issus de la décomposition de la Yougoslavie. Les contestations de frontières provisoires mal établies et l'instabilité politique aggravent la situation économique de cette région, déjà sous-développée, dont la décomposition étatique et les guerres successives ont aggravé la désindustrialisation. L'Albanie, le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine ne vivent pratiquement que des envois de fonds des travailleurs émigrés à l'Ouest et d'une assistance internationale dérisoire.

La situation est comparable dans certains des États d'Europe issus de la décomposition de l'Union soviétique. Certes, les trois pays baltes vont être intégrés à l'Union européenne. L'Ukraine, en revanche, s'est fait claquer la porte sur les doigts, ce qui l'a obligée à se tourner un peu plus vers la Russie à laquelle continuent de l'attacher mille liens, vestiges de l'économie planifiée de naguère. La Moldavie plonge dans une misère effroyable. Quant à la Biélorussie, guère moins pauvre, elle subit une dictature infâme. Elle ne survit que grâce à sa semi-intégration à la Russie.

La partie orientale de l'Europe est non seulement rejetée de l'Union européenne, mais de surcroît, les frontières de l'Union européenne, qui passent désormais à l'est des ex-Démocraties populaires, coupent des réseaux d'échanges humains et commerciaux traditionnels et aggravent ainsi la pauvreté.

En Russie, la préparation des élections législatives de fin 2003 a aggravé la guerre entre clans politico-financiers. L'arrestation récente de Khodorkovski, l'un des hommes les plus riches du pays, suivie de la démission du chef de l'administration présidentielle, annonce une nouvelle épreuve de force pour le pouvoir central. Manifestement, Poutine considère, à tort ou à raison, que son pouvoir est assez consolidé pour que, appuyé sur l'appareil de l'ancien KGB, il écarte de son chemin une partie de ceux qui, derrière Eltsine, ont dominé les appareils politiques et qui ont été les principaux bénéficiaires de la première période de pillage de la Russie. Les commentateurs, aussi versatiles dans leurs opinions qu'à la recherche de sensationnel dans leurs formulations, annoncent une "re-soviétisation" du régime russe. D'autres, comme un "politologue russe", relèvent que les hommes de l'ex-KGB sont aujourd'hui "plus nombreux au Kremlin, au gouvernement et dans les ministères qu'à l'époque de Staline". Plus significatives que les commentaires de "spécialistes" en tout genre sont la fuite importante de capitaux vers l'Occident et la baisse brutale de la Bourse de Moscou. Il faut croire que ce qu'on appelle les "milieux d'affaires", dont on disait, depuis un ou deux ans, qu'ils ramenaient une partie de l'argent qu'ils avaient placé en Occident pour commencer à le placer de nouveau en Russie, ont vu leur assurance s'envoler d'un seul coup.

Il faut faire la part de l'exagération dans tous ces commentaires. Mais, après Berezovski et Goussinski, poussés vers un exil doré, c'est un autre milliardaire russe qui paie pour ne pas avoir compris que sa position sociale dépend de l'appui du pouvoir politique. Ce sont toujours les appareils de la bureaucratie qui dominent la Russie. Certains des "nouveaux riches" de Russie ont beau s'être glissés dans les cent premières places du hit-parade des fortunes mondiales, leur position économique et sociale n'est pas stabilisée. Leur richesse, qui est en général aussi celle du clan bureaucratique qu'ils représentent, continue à dépendre pour une large part des rivalités entre clans bureaucratiques et des rapports de forces changeants.

Tout en s'appuyant sur l'appareil du KGB, Poutine a su habilement s'appuyer sur la haine que la majorité de la population russe voue à ces "nouveaux riches" dont l'enrichissement soudain est si ouvertement lié au pillage des richesses du pays, c'est-à-dire à l'appauvrissement de la majorité de sa population.

Ce qui ne signifie pas pour autant que l'arrestation de Khodorkovski et la saisie annoncée de la majorité des actions du trust pétrolier Ioukos annoncent "la liquidation des oligarques en tant que classe" que Poutine avait promise en 2000, en paraphrasant Staline à propos des koulaks. Il est plus vraisemblable que l'appareil de l'ex-KGB considère qu'il est en situation de s'approprier une plus grande part du gâteau qu'il n'en a eue lors de l'ère Eltsine, où se sont faites les fortunes extravagantes des "oligarques" aujourd'hui en place.

Si, grâce au renchérissement du prix du pétrole, dont la Russie reste le premier exportateur, la situation économique s'est un peu améliorée au cours de l'année écoulée, le produit intérieur brut de la Russie n'a cependant pas retrouvé son niveau d'il y a douze ans, celui de 1991.

Et la Russie est toujours enlisée dans une guerre en Tchétchénie, aussi injuste que barbare, dont la population tchétchène est évidemment la première victime, mais dont le prix est également payé par les militaires et la population russes.

Dépourvues depuis plusieurs années de l'ennemi soviétique, les puissances impérialistes n'ont pas pour autant rompu avec le militarisme. Après avoir été réduit entre 1985 et 2000, passant de 390 milliards de dollars à 300 milliards de dollars (à titre de comparaison, le budget militaire qui était, en 1985, de 360 milliards en URSS, est passé à 60 milliards en Russie en 2000), le budget militaire américain revient au même niveau qu'au temps de la division du monde en deux blocs opposés. Pour la troisième année consécutive, le budget de la défense des États-Unis a augmenté de 10 %. Dans le projet de budget 2004, il dépassera la somme fantastique de 400 milliards de dollars, sans même tenir compte de la rallonge de 63 milliards de dollars décidée pour la guerre contre l'Irak. Les autres puissances impérialistes ne sont pas de taille à soutenir ce rythme. Néanmoins, le budget de la défense a augmenté, en France, de 13 % entre 2000 et le projet de budget pour 2004.

Le militarisme est une tare congénitale de l'impérialisme et n'a pas besoin d'ennemi pour être mis en oeuvre par les États.

Cette politique militariste est menée au nom de la sécurité collective. Mais, depuis l'éclatement de l'Union soviétique et la fin de la guerre froide, 120 guerres ont éclaté à travers le monde, les unes entre États, les autres à l'intérieur des États. Le nombre de morts de ces guerres qui ont ensanglanté tous les continents, y compris la périphérie de l'Europe (les Balkans, le Caucase), est estimé à plus de 8 millions de personnes, c'est-à-dire un nombre de morts à peine inférieur à celui de la Première Guerre mondiale.

Même lorsque les puissances impérialistes ne sont pas directement impliquées, bien souvent tels ou tels de leurs groupes industriels ou financiers, désireux de mettre la main sur des richesses minières locales, le sont.

Un des conflits les plus longs de notre époque, le conflit israélo-palestinien qui dure depuis plus d'un demi-siècle et où la guerre intérieure a été ponctuée de plusieurs guerres impliquant des pays arabes voisins, n'a pas plus trouvé une solution depuis la disparition de la division du monde en deux blocs qu'il n'en avait trouvée avant.

Les gouvernements israéliens successifs, au lieu d'oeuvrer pour la coexistence des deux communautés israélienne et palestinienne, avec des droits égaux, notamment celui à un État pour chacun, en ferment, au contraire, la possibilité par leur politique d'oppression. Depuis l'installation du gouvernement Sharon, cette politique d'oppression prend la forme d'un terrorisme d'État systématique contre les Palestiniens, d'un morcellement croissant du territoire autonome palestinien par l'installation de colonies. Le terrorisme d'État d'Israël fournit sans cesse de nouvelles recrues pour les organisations palestiniennes qui pratiquent le terrorisme individuel. Les deux terrorismes creusent un fossé de sang entre les deux peuples qui se retrouvent dans une impasse.

Les grandes puissances, les États-Unis en premier lieu, ont les moyens d'obliger le gouvernement israélien à changer de politique. L'État d'Israël ne survit économiquement, politiquement et militairement que grâce au soutien des États-Unis. Mais ces derniers se refusent à faire pression sur Israël. De ce fait, les tentatives d'accords échouent les unes après les autres. Après l'échec des accords d'Oslo, c'est la prétendue "feuille de route" pour la paix qui vient de capoter cette année. Non seulement le gouvernement israélien impose au peuple palestinien les conditions d'un camp de concentration, qui aggravent la misère déjà grande de la population ; non seulement l'armée israélienne intervient fréquemment sur le territoire palestinien, y compris contre des civils, mais le gouvernement continue à favoriser l'installation de nouvelles colonies et profite de leur existence pour grignoter des territoires supplémentaires au détriment de l'Autorité palestinienne. L'installation d'un mur autour des terres que s'est appropriées l'État d'Israël ne peut être ressentie par le peuple palestinien que comme une provocation.

Le refus de tous les gouvernements depuis la création de l'État d'Israël de mener une politique en direction des peuples arabes de la région afin de les gagner à l'idée d'une cohabitation fraternelle les a rendus totalement dépendants des États-Unis. Ces derniers considèrent Israël tout naturellement comme un allié qui n'est pas en situation de changer de camp.

La tension perpétuelle au Moyen-Orient, catastrophique pour les populations concernées, israélienne comprise, est devenue un élément de l'ordre impérialiste.

S'agissant de rapports d'oppression entre l'État d'Israël et le peuple palestinien, nous sommes solidaires de ce dernier. Mais la politique nationaliste des dirigeants palestiniens et des organisations palestiniennes contribue, avec la politique d'oppression de l'État d'Israël, à créer dans la région une situation inextricable, une des plus graves suscitées, entretenues par la domination impérialiste sur le monde.

En Amérique latine, l'aggravation de la misère alimente des explosions sociales dont, successivement, le Venezuela, l'Équateur et, tout récemment, la Bolivie ont fourni une illustration.

L'explosion en Bolivie a été suffisamment puissante pour balayer un président de la République honni. Cependant, faute d'organisations représentant leurs intérêts et dirigeant dans ce sens les explosions populaires, celles-ci restent stériles. La misère alimente cependant aussi la violence criminelle, le règne des trafiquants et des gangs qui ajoutent une oppression supplémentaire à celles, nombreuses, déjà subies par les classes exploitées.

Au Brésil, l'année 2003 a été la première passée par Lula à la présidence de la République. Les commentateurs de gauche avaient présenté, il y a un an, l'élection de Lula comme une victoire des masses pauvres. Un an après, les masses pauvres de ce pays n'ont peut-être pas perdu toutes leurs illusions, mais elles se rendent compte de plus en plus que c'était une tromperie. Lula ne peut, le voudrait-il, faire sortir les classes laborieuses du Brésil de la misère. Pour cela, il faudrait que le gouvernement subordonne l'activité économique à l'objectif d'améliorer le sort des classes pauvres, de créer des emplois, de remplacer les bidonvilles par des logements corrects, bon marché, de développer le système de santé et l'éducation, etc. Cela signifierait inévitablement toucher aux privilèges et à la fortune de la bourgeoisie locale comme de la bourgeoisie internationale. Lula n'en a nullement l'intention. Ceux qui, jusqu'à l'extrême gauche, affirmaient le contraire ont seulement contribué à semer des illusions et à juguler un peu plus la classe ouvrière de ce pays.

Le pillage impérialiste de l'Afrique noire continue à appauvrir ce continent. Les États mis en place par les anciennes puissances coloniales, minés par la corruption et par les rivalités pour le pouvoir, sont en décomposition plus ou moins avancée dans la plupart des pays d'Afrique. Les uns sont sous perfusion de l'ancienne métropole coloniale, d'autres comme la Somalie abandonnés à leur sort.

Au Congo-Kinshasa, un des plus étendus des pays d'Afrique, un des plus riches aussi par son sous-sol, l'autorité de l'État se limite à la capitale et aux régions avoisinantes, et encore, pas toujours. Le reste du pays est la proie des seigneurs de guerre ou livré à l'anarchie sanglante des conflits ethniques. Les seigneurs de guerre s'efforcent de tirer profit au plus vite des richesses naturelles en s'acoquinant avec des groupes industriels. Dans ces conditions, la richesse du sous-sol est devenue une malédiction pour les deux Congo, comme pour le Liberia et la Sierra Leone et d'autres, dont le seul résultat est que les chefs de bandes armées qui s'entre-déchirent ont l'argent pour se procurer des armes modernes pour massacrer les peuples.

Le règne des bandes armées et les guerres perpétuelles appauvrissent la population dont les jeunes, voire les enfants, sont transformés en mercenaires qui se payent sur les autres pour survivre. La boucle sanglante est ainsi bouclée.

Au Nigeria, le plus peuplé des pays d'Afrique, l'apparence plus ou moins stable du pouvoir central dissimule à peine le morcellement du pays, avec des pouvoirs locaux gangrenés par le fondamentalisme islamique dans le Nord et par la mainmise directe des grands trusts du pétrole dans le Sud.

La Côte d'Ivoire, naguère le pays le moins pauvre de l'ex-empire colonial français en Afrique, "vitrine" de la décolonisation française, est à l'image de ce qui se passe partout en Afrique. Un an après la mutinerie militaire qui a abouti au partage du pays en trois zones, dont une seule est contrôlée par le gouvernement, la seule chose qui s'est stabilisée est la violence. Tout en essayant de maintenir de bonnes relations avec les militaires mutins, les dirigeants français ont choisi de soutenir le régime de Gbagbo (d'autant que c'est la zone contrôlée par le gouvernement officiel et la mieux pourvue en richesses naturelles et en investissements de capitaux français). Les accords de Marcoussis, présentés comme le début d'un processus visant à rétablir l'unité du pays, ont en réalité favorisé Gbagbo en lui donnant le temps de s'armer davantage. Le langage actuel des dirigeants laisse penser que la relance de la guerre est proche. Mais, avant même que le premier coup de feu de cette nouvelle phase de la guerre soit tiré, elle fait sans cesse des victimes, pas tant entre les bandes armées qui contrôlent les trois zones qu'à l'intérieur même de chacune de ces zones. Dans la zone contrôlée par le gouvernement, ceux qui viennent du nord du pays et ceux qui viennent du Burkina ou du Mali voisins sont les cibles systématiques des rackets des militaires et des policiers. Ils sont humiliés et tabassés, quand ils ne sont pas les victimes des lynchages auxquels se livrent les hommes de main du parti de Gbagbo.

Dans la population du Sud, Gbagbo n'a cependant pas complètement perdu le petit crédit dont il bénéficiait avant son accession au pouvoir en ses qualités d'oppositionnel à Houphouët-Boigny et "d'homme de gauche" qui a contribué à la création du premier syndicat, Dignité, non lié au pouvoir à l'époque.

Au pouvoir depuis trois ans, Gbagbo a été incapable d'améliorer un tant soit peu le sort des travailleurs des villes et d'arrêter la dégradation des conditions d'existence des paysans, frappés par la baisse des cours du café et du cacao, payés de moins en moins cher par les grands groupes qui dominent le commerce international de ces produits.

S'il s'autorise quelques déclarations "anti-impérialistes", voire, plus précisément, "anti-françaises", c'est en reprenant à son compte la démagogie ethniste de ses prédécesseurs qu'il conserve une certaine capacité de mobilisation dont il se sert pour montrer à la bourgeoisie locale et au gouvernement français qu'il est le seul homme susceptible de maintenir un semblant de stabilité. Les conséquences de cette dégradation sont graves pour la classe ouvrière qui est composée, même à Abidjan, pour une large part, de Burkinabés et d'originaires du Nord, cibles de cette démagogie.

Au cours de l'année, l'armée française a accru ses effectifs présents en Côte d'Ivoire. Elle y protège les intérêts de la bourgeoisie française en Côte d'Ivoire, mais pas la population. Malgré ses prétentions pacificatrices, c'est une troupe d'occupation impérialiste.

La première condition pour rétablir la paix serait d'arrêter la dégradation visible des conditions d'existence de la population laborieuse dont la principale cause est précisément la mainmise des groupes industriels et financiers français en Côte d'Ivoire. L'armée française n'est pas un instrument de paix, mais un des instruments de domination de l'impérialisme français dont les intérêts sur place sont mal servis par une armée ivoirienne en débandade.

Les troupes françaises doivent être retirées de Côte d'Ivoire, comme de tous les pays d'Afrique où elles sont cantonnées.

En mettant les forces productives de la planète au service du profit, en creusant les inégalités entre une minorité de possédants et les masses exploitées, entre la classe dominante des pays riches et les masses populaires des pays pauvres, en cherchant à imposer par les armes ce que la seule domination économique ne peut apporter, en alimentant les guerres locales, l'impérialisme entretient l'humanité dans la barbarie. Le système impérialiste ne peut être ni réformé ni amélioré. Il ne peut qu'être détruit dans ses fondements par la destruction du mode de production capitaliste. En dernier ressort, l'avenir de l'humanité dépend, depuis plusieurs décennies, de la capacité du prolétariat mondial, seule force sociale susceptible de détruire le système capitaliste, à retrouver la conscience de son rôle historique. Ce qui signifie la renaissance de partis communistes révolutionnaires à l'échelle internationale.

20 octobre 2003