Rapport sur l'économie capitaliste mondiale - Georges KALDY, pour la majorité

Je vais reprendre certains aspects des discussions qui ont eu lieu sur l'économie capitaliste et sur la situation internationale dans différentes assemblées générales de fédérations.

En ce qui concerne la situation actuelle de l'économie capitaliste, plusieurs discussions se recoupent sur les investissements. Dans quelle mesure la bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui reprendre les investissements massifs dans la production ? Quelles sont les conséquences de la financiarisation, quelle est la nature de la crise qui se prolonge d'année en année ?

Dans les textes de cette année, nous avons choisi de discuter la propagande ambiante qui présente la situation économique de 2004-2005 comme une situation exceptionnellement bonne, la meilleure depuis 1976, depuis 30 ans pratiquement. Et nous avons voulu montrer en quoi consiste ce qu'ils appellent la croissance, quelles en sont les limites et quelle est la classe sociale qui en est le bénéficiaire exclusif.

Mais tout cela en gardant à l'esprit ce qui caractérise toute cette période de plus d'une trentaine d'années, ouverte disons avec l'écroulement du système monétaire international puis par le premier choc pétrolier, tout au début des années soixante-dix, et qui constitue, par delà des mouvements d'expansions et de récessions, une longue période de stagnation ou de faible croissance de l'économie capitaliste, avec des hauts, avec des bas, avec des phases dites de croissance ou d'expansion, avec des phases de recul. Mais, globalement, on peut dire que c'est une longue période de stagnation, un peu comme on parle de la "longue dépressionde1929" à propos de toute la période qui va de l'effondrement boursier de 1929 à la Deuxième Guerre mondiale pratiquement, alors qu'à l'intérieur de cette période il y a eu, après la crise brutale, une rémission, une reprise, avant que la crise débouche sur la guerre mondiale.

Sans établir une analogie entre la crise d'après 1929 et celle en cours depuis les années soixante-dix qui n'ont pas le même caractère de brutalité, on peut résumer ce que nous disons depuis des années sur cette longue période, en disant que, à partir de la fin des années soixante, avec le ralentissement de l'élargissement du marché, la classe capitaliste était confrontée à une érosion de son taux de profit. Cette baisse du taux de profit, réelle, tangible, dans tous les pays impérialistes, a été une manifestation de la crise de l'économie capitaliste. Pour surmonter cette baisse du taux de profit, à partir de cette période, on a vu et les gouvernements et les capitalistes, prendre une multitude d'initiatives, certaines empiriques, d'autres préparées à longue échéance. Il y a eu des mesures prises qui ont été abandonnées par la suite. Ils ont joué sur l'inflation d'abord, ensuite sur l'inverse. Mais toutes les initiatives du patronat, d'ici ou d'ailleurs, des banques centrales, des États, visaient en fait à rétablir le taux de profit dans le contexte d'un marché qui ne s'élargissait pas assez vite et cela, en fin de compte, sur le dos de ceux qui produisent, de la classe ouvrière.

Les mesures ont été innombrables et multiformes, mais l'ensemble constitue une vaste offensive contre la classe ouvrière afin de récupérer sur son niveau de vie ce que les capitalistes ne pouvaient plus attendre de l'élargissement continu du marché.

Je ne citerai pas tous les aspects de cette offensive. Nous y consacrons les trois quarts de nos éditoriaux depuis un quart de siècle : baisse de la masse salariale, extension de la précarité, licenciements, etc. Tout ce qu'on peut rappeler, c'est que cette offensive est générale, concerne absolument tous les pays capitalistes du monde, et en particulier tous les pays impérialistes -c'est bien pire dans les pays pauvres-, et qu'elle est incessante.

Comme nous l'avons dit dans le texte présenté au congrès de l'année dernière, au tournant des années soixante-dix et quatre-vingt, ce mouvement de baisse du taux de profit a été arrêté. À partir de là les profits ont commencé à augmenter, augmenter, augmenter ! Et ça fait maintenant plus de 20 ans que les profits sont en augmentation, avec des hauts et des bas certes, mais cependant en augmentation continue. Cette longue période d'augmentation du taux de profit ne s'est pas traduite par une sortie de crise, par la reprise massive des investissements, par une augmentation en conséquence de la production et par une résorption du chômage. L'argent accumulé alimente surtout la sphère financière qui a pris le pas sur les investissements productifs au point de les étouffer.

Sans revenir sur cette financiarisation de l'économie dont nous avons amplement parlé dans les textes de l'an dernier, ce que nous discutons cette année, c'est le cycle présent à l'intérieur de cette stagnation générale. Ce cycle dure à peu près depuis trois ans, depuis la reprise qui a suivi la crise boursière et l'écroulement de ce qu'ils ont appelé à un moment la nouvelle économie. Depuis trois ans, il y a une reprise, mais une reprise de la croissance rapide des profits et des activités financières sans que les investissements productifs et la production redémarrent vraiment.

Certains camarades ont été étonnés de l'affirmation que depuis 2000 aux États-Unis la consommation a augmenté de 35% et que, par contre, la production n'a pas augmenté du tout.

Comme nous le disons dans le texte, la totalité de l'augmentation de la consommation a été satisfaite par les importations, dont la croissance a aggravé le déficit commercial des États-Unis... que ces derniers ont comblé notamment grâce aux excédents commerciaux de la Chine placés aux États-Unis.

Cela a étonné parce que, dans nos têtes, les États-Unis ça marche bien. Il y a des chiffres du "Bureau of Economic Analysis" qui correspond à l'INSEE là-bas. Pour 2003, le dernier chiffre fiable donné, l'indice du volume de la production dans les industries et les manufactures, est de 94 (les comparaisons en volume de production sont toujours des abstractions statistiques, comment cela est calculé, on ne va pas en discuter) mais d'après leurs propres statistiques ils en étaient en 2003 à 94 et en 2000 à 100 donc ça a reculé.

Quand nous disons dans le texte : "Dans les pays industriels développés, il n'y a pratiquement que des investissements de renouvellement (pour remplacer du matériel devenu obsolète ou pour modifier de nouvelles chaînes de montage en fonction de la charge nouvelle afin de sortir de nouveaux modèles, etc.)", cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'investissements du tout. L'économie ne s'arrête pas, il y a des centaines de milliers d'usines qui tournent, il y a des routes qu'on répare, etc. La vie économique continue. Même en période de guerre ça ne s'arrête pas complètement. Ce que nous voulons dire c'est que la part des investissements productifs par rapport au total des profits diminue alors que les profits augmentent.

Que font-ils de cet argent ? D'abord ils empochent les dividendes, qui ont augmenté. Ils les empochent aussi indirectement en ceci qu'un nombre croissant de sociétés rachètent leurs propres actions et dans ce cas, les actions qui restent augmentent de valeur et cela augmente d'autant l'argent que reçoivent les actionnaires. Dans l'assemblée d'une fédération, les camarades se sont demandé pourquoi les capitalistes faisaient ces opérations compliquées plutôt que d'augmenter directement les dividendes. Dans la réalité, ils font les deux !

Et pour le reste, ce qu'ils considèrent comme des investissements, ce sont ces fameux placements d'argent pour racheter d'autres entreprises, ce qu'ils appellent "fusions-acquisitions". Ils achètent aux uns ou aux autres des entreprises existantes. Pour ne prendre qu'un exemple d'actualité, une bagarre oppose en ce moment deux trusts européens de la sidérurgie qui voudraient mettre la main sur le marché de l'acier constituépar les trois grosses entreprises automobiles des États-Unis. Il s'agit, côté français, si j'ose dire, d'Arcelor (c'est déjà le résultat d'une série de fusions dans la sidérurgie, leur siège est à Luxembourg pour des raisons fiscales) et d'un autre côté il y a Thyssen-Krupp, trust allemand. Ils se bagarrent pour racheter le trust canadien Dofasco, numéro un canadien de l'acier, qui existe depuis 1912, a construit à l'époque ses hauts fourneaux pour fabriquer les rails du chemin de fer de l'ouest canadien, puis fabrique des munitions pour l'armée canadienne et, depuis cinquante ans, fait l'essentiel de ses profits en livrant de l'acier aux trois grands constructeurs d'automobiles du côté américain du lac Ontario.

Cela dit, là où c'est dangereux pour l'économie capitaliste dans son ensemble, c'est que les placements financiers, les rachats d'entreprises, peuvent permettre à un groupe capitaliste de prendre le dessus sur un autre, prendre une part plus grande dans la cagnotte globale des plus-values, mais ça n'augmente pas la quantité globale de plus-value. La dispute porte seulement sur qui va s'approprier quelle part de cette plus-value. Et pour reprendre l'expression d'un ouvrage paru récemment dont l'auteur est un économiste pourtant nullement hostile au système, "Le capitalisme est en train de s'autodétruire".

Mais revenons un peu sur les investissements. Dans le compte-rendu de l'assemblée de la minorité, j'ai été frappé, au sens figuré, par les violentes critiques des camarades de la minorité, qui nous reprochent de ne pas voir ce qu'eux, prétendent voir très bien : les investissements continueraient. Passons sur les critiques les plus infantiles du genre "pour LO, depuis 1916, rien n'a changé". Ou encore "on évacue ce qui nous gêne dans l'actualité". Mais la tonalité générale est qu'on se trompe, que les investissements sont là, qu'il y a une vraie croissance, etc.

Je vous lis l'extrait d'un article qui date du 17 novembre 2005, c'est-à-dire d'il y a deux semaines :

"Zéro l'an dernier, zéro cette année, zéro l'an prochain : l'investissement ne progresse plus dans l'industrie française, à en croire l'enquête publiée hier par l'Institut de la statistique. Les industriels ont même sensiblement révisé à la baisse leurs chiffres pour 2005. (...) C'est une mauvaise nouvelle. (...)

Et les machines sont loin d'être sollicitées au maximum de leur capacité, ce qui ne pousse pas à de nouveaux équipements. Regrettable, la faiblesse de l'investissement n'en est pas moins explicable. Les entreprises investissent quand elles anticipent une hausse de la demande qui fera progresser leurs ventes et quand elles discernent des opportunités de profits. Aujourd'hui, aucune de ces deux conditions n'est remplie. Ce n'est pas en 2006 que l'investissement donnera un coup d'accélérateur à la croissance française."

Ce n'est pas l'extrait d'un article "tendancieux" de l'hebdomadaire Lutte Ouvrière, c'est l'éditorial du journal Les Échos proche du patronat et qui parle en connaissance de cause et en quelque sorte, du dedans.

Pour continuer dans les citations, voici un autre extrait des Échos, cette fois reprenant un article paru dans le Wall Street Journal-Europe qui n'a pas spécialement la réputation d'être un journal ultragauche niant les charmes de l'économie capitaliste : "Pleines aux as, les entreprises américaines déversent des montants records en direction de leurs actionnaires -et font naître ainsi quelques inquiétudes sur les perspectives de croissance de l'économie du pays". (...)

"Les chiffres que publie le très sérieux quotidien new-yorkais sont à cet égard éloquents : en 2005, d'après Standard & Poor's (c'est un peu l'équivalent du CAC40, une sorte d'indice boursier sauf que ça tient compte des 500 entreprises les plus grandes donc c'est plus vaste), donc d'après Standard & Poor's, les 500 plus grandes entreprises auront ainsi renvoyé à leurs actionnaires 500 milliards de dollars, soit 30% de plus qu'en 2004 ou encore l'équivalent de 1.700 dollars par habitant aux États-Unis !" À l'origine de cette générosité, il y a tout d'abord le fait que, grâce à d'énormes profits, "les entreprises américaines nagent actuellement sur une marée record de liquidités"; il y a ensuite le fait qu'elles n'imaginent pas suffisamment de "nouveaux produits, de nouveaux projets ou de nouveaux services dans lesquels elles pourraient trouver des moteurs nouveaux de croissance". (...)

Et puis, puisqu'on en est aux citations, je vous lis un autre passage tiré du livre déjà cité "Le capitalisme est en train de s'autodétruire" de Patrick Artus qui est, il est vrai, un économiste de sensibilité social-démocrate mais, n'est-ce pas, cette référence vaut Wall Sreet :

"Si l'épargne mondiale (que le FMI estimait à environ 11.000 milliards de dollars en 2005) était investie à bon escient, la planète économie serait peut-être à l'aube d'une nouvelle ère de création de richesses. Mais les signes sont de plus en plus nombreux que l'abondance d'argent frais encourage des comportements qui peuvent se révéler dangereux pour l'économie mondiale. Et quand l'âpreté au gain se double d'un mimétisme à courte vue de la part de ceux qui gèrent cette montagne de milliards, il y a du souci à se faire pour le capitalisme tout entier. Surtout si de tels comportements sont non seulement tolérés, mais in fine encouragés par l'actuel système de gouvernance des marchés."

Et oui, si le capitalisme était plus rationnel qu'il ne l'est, le réformiste en question passerait sur l'exploitation parce que ce n'est pas son problème, mais le capitalisme n'est pas "rationnel". Et c'est pourquoi il faut le remplacer par un autre système économique. Voilà, ce qu'en disent les uns et les autres... à part la minorité.

Un camarade a fait remarquer qu'United Fruit, qu'on cite dans le texte, ne s'appelle plus ainsi maintenant. En effet, le trust s'appelle désormais Chiquita ("la toute petite", en espagnol), nom tout à fait adapté s'agissant du premier producteur mondial de bananes ! Possédant entre autres la bagatelle d'un million d'hectares en Amérique centrale et en Amérique latine, il est le principal producteur des fameuses bananes-dollars.

Je voudrais souligner qu'un des terrains sur lesquels il y a affrontement entre le capitalisme américain et le capitalisme européen, à côté de Boeing contre Airbus, etc., c'est la banane. La production de bananes en Europe, en Finlande ou en Angleterre, n'est comme chacun sait pas terrible, pas plus que dans le Middle-West aux États-Unis. Les bananes dites "françaises" poussent en Martinique, en Guadeloupe, ainsi que dans certains pays africains liés à la France par des accords commerciaux. Les bananes dites des États-Unis, les bananes-dollars, poussent au Guatemala ou au Honduras grâce au travail des paysans et des ouvriers agricoles de ces pays. Mais les capitaux qui sont derrière et qui s'affrontent, ce sont bien des capitaux français ou américains du nord.

Sur les relations internationales, il y a eu des questions un peu disparates.

À propos de la Palestine on écrit "... la bande de Gaza reste un immense camp de concentration...", un camarade dit ne devrait-on pas modifier cette partie dans la mesure où Gaza est désormais librement ouvert sur l'Égypte, à Raffah ?

Pour un prisonnier, il vaut certes mieux être en semi-liberté, c'est-à-dire pouvoir sortir pour travailler le jour et rentrer en prison la nuit pour y dormir. Mais la prison reste la prison. Il y a eu 2.800 personnes qui sont sorties dans les derniers jours de Gaza où il y a un million quatre cent mille habitants. Alors cela reste un camp de concentration pour tous, dont seule une infime minorité a un "droit de sortie" provisoire.

Un camarade considère que "sur Chavez, on est assez court. On a l'air de dire que Chavez et Castro, c'est pareil". Oui, sur Chavez, c'est on ne peut plus court. Le passage est d'ailleurs moins consacré à Chavez, Castro, Lula ou au sandinisme, qu'au suivisme d'une partie de l'extrême gauche, de nos camarades de la Ligue en particulier, suivistes à l'égard de tout ce qui, dans ce bas monde, apparaît comme vaguement révolutionnaire et à quoi ils peuvent accrocher leur suivisme. Castro, depuis le temps que ça dure, ils ont pris leurs distances, Lula ils ont eu des déconvenues, maintenant la dernière en date de leurs coqueluches, c'est Chavez. Il y a eu un article récemment dans Rouge "Venezuela, un processus révolutionnaire" illustré par une photo, où on voit Chavez qui a bien voulu rencontrer Besancenot entre deux rendez-vous l'un avec la présidente du Medef et l'autre avec Chirac ou Villepin. Il lui a même promis, paraît-il, de faire traduire son livre en espagnol. Du coup, photo de l'événement dans Rouge, et l'article commente : "Nulle situation politique sur la planète n'est plus favorable aux révolutionnaires que celle du Venezuela. Pour la faire fructifier, nous devons nous insérer le plus profondément possible dans la révolution bolivarienne...". Je ne sais pas si le Secrétariat Unifié a des camarades au Venezuela susceptibles de s'insérer dans quoi que ce soit, mais en tout cas, la perspective politique qu'on leur donne est claire... Et que ne dirait-on pas pour trouver tout ce qu'on peut pour remonter le moral des troupes !

Je dis quand même en passant que si, au niveau du programme politique, il n'y a pas une énorme différence entre Chavez et Castro, il y a quand même une énorme différence dans la façon d'arriver au pouvoir. Castro y est tout de même arrivé en s'appuyant sur une révolte paysanne. Chavez y est arrivé en s'appuyant sur un coup d'État. Ce n'est pas exactement le même "processus révolutionnaire".

Dans la foulée une autre question : un camarade a été surpris que l'on parle pour Cuba de "sentiment de dignité apporté à la population. Est-ce que c'est encore vrai aujourd'hui ?"

Est-ce que c'est encore vrai pour les jeunes Cubains, je ne saurais pas répondre. Il n'est pas impossible que certains d'entre eux pensent qu'il suffise d'ouvrir les frontières, de mettre fin au blocus, dont je vous rappelle que la responsabilité incombe aux États-Unis, pour que ça aille bien et pour que l'économie marche et assure à tout le monde un travail, de bons salaires, etc. Ce en quoi ils se trompent.

En tout cas les camarades d'Haïti pourraient vous dire, qu'aux yeux au moins d'une partie de la population d'Haïti qui n'est qu'à une petite centaine de kilomètres de Cuba, ce pays passe pour tout à fait différent, c'est-à-dire comme un pays qui a gardé sa dignité, qui sait se défendre et que sur le plan économique, c'est un petit détail peut-être, mais les seuls médecins qui en Haïti bénéficient vraiment du respect de la population, ce sont les médecins cubains qui ne cherchent pas à aller gagner de l'argent aux États-Unis ou ailleurs.

Un camarade ne comprend pas l'expression : "La France a tout intérêt à européaniser le coût humain et financier de sa présenceen Afrique".

Eh bien, on en a l'illustration en Côte-d'Ivoire où, si la France pouvait, au moins en partie, se défausser de ses dépenses sur le budget européen, cela la satisferait bien en ce moment. Comme cela l'arrangerait politiquement, dans le contexte d'aujourd'hui, de pouvoir se cacher derrière une étiquette "européenne" même si elle est seulement plus vague. Car on ne peut pas dire que la France soit très bien vue en Côte-d'Ivoire en ce moment. Il y a d'ailleurs un projet militaire en cours de réalisation. L'idée de base de ce projet Recamp, qu'on cite dans le texte, ce barbarisme signifiant "Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix", est un projet militaire qui consiste à utiliser comme soldats du rang, le maximum de soldats d'origine africaine, mais avec un commandement et un financement européens. Pour le moment ce n'est qu'un projet mais ils ont déjà réussi à utiliser cette formule-là en République centrafricaine l'année dernière ainsi qu'au Congo et plus ils le feront, mieux ils se sentiront.

À propos de la Côte-d'Ivoire, un camarade demande : "On rappelle notre mot d'ordre concernant la situation "Troupes et affairistes français, hors de Côte-d'Ivoire et, plus généralement, de tous les pays d'Afrique !". Comment des marxistes sur place peuvent-ils le défendre si jamais les troupes françaises s'en vont et qu'il s'ensuit une guerre civile ?".

Eh bien, d'abord, les troupes françaises n'ont jamais cessé d'être présentes en Côte-d'Ivoire. Et des affairistes français, n'en parlons pas. Et cela n'empêche pas que la guerre civile existe déjà et que le pays est partagé en deux. De la même manière, la présence de troupes françaises et belges au Rwanda n'a pas empêché le massacre des Tutsis.

Les armées impérialistes interviennent toujours en proclamant que c'est pour défendre les veuves et les orphelins. Il en est ainsi en Irak, il en est ainsi en Afghanistan, il en était ainsi au Vietnam et en Algérie...

Et, pour ce qui est de la situation concrète au jour d'aujourd'hui en Côte-d'Ivoire, si on peut dire que la présence de l'armée française est dans une certaine mesure un tampon entre la fraction de l'armée ivoirienne qui occupe le sud et celle qui occupe le nord, l'armée française n'intervient absolument pas contre les agissements ethnistes des milices de l'un ou de l'autre camp. Ce n'est pas du tout son affaire si une milice ethnique massacre un village d'une autre ethnie. Elle n'intervient pas, n'empêche rien et, au contraire, par bien des côtés, le fait que l'armée française soit là-bas, permet à Gbagbo de donner à sa démagogie ethniste une coloration un peu anti-impérialiste. Il donne un peu dans le langage anti-Chirac, anti-français et ses seconds couteaux peuvent s'en prendre aux membres des ethnies du nord, aux "diolas", comme alliés de Chirac, qui méprise la Côte-d'Ivoire.

Plusieurs questions ou critiques ont porté sur la citation du Programme de transition qui termine le texte sur la situation internationale. Certains camarades ont souligné que la citation est inexacte. On aurait pu accepter la critique, tellement, entre les différentes traductions du Programme de transition, il y a de différences. Mais, à l'intention de ceux qui ont relu à cette occasion ce Programme -qui est certes une bonne lecture-, je précise que le Programme de transition reprend, dans trois passages différents, l'idée exprimée dans la phrase citée. Je vous donne les trois formulations :

page 6 : "La crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire".

page 8 : "Plus on ira, plus leurs efforts désespérés pour retenir la roue de l'histoire démontreront clairement aux masses que la crise de la direction du prolétariat, qui est devenue la crise de la civilisation humaine, ne peut être résolue que par la IVe Internationale".

page 56 : "La crise actuelle de la civilisation humaine est la crise de la direction du prolétariat.".

Il faut croire que l'idée tenait particulièrement à coeur à Trotsky pour insister là-dessus.

Mais certains camarades ont ajouté que, je cite : "La citation du Programme de transition est sortie de son contexte car le programme est destiné à la transformation d'une situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire".

Que la situation d'aujourd'hui ne soit pas celle de 1938 est une vérité d'évidence.

Là, en revanche, où nous ne pouvons que renvoyer ceux qui ont fait cette observation à leurs lectures élémentaires, c'est lorsqu'ils sous-entendent que la situation de 1938 était pré-révolutionnaire. Car si, en effet, le Programme de transition est destiné à la transformation d'une situation prérévolutionnaire en situation révolutionnaire, ce n'était pas lié au contexte de septembre 1938, époque à laquelle le Programme a été écrit (mais à une telle situation qui pouvait surgir au cours de la Deuxième Guerre mondiale). Je le rappelle : en septembre 1938, on était à deux mois de l'échec de la grève de novembre 1938 qui a marqué définitivement la fin de l'explosion ouvrière de 1936 en France. On était en Espagne, après l'écrasement des aspects révolutionnaires au profit du "gouvernement républicain" et pas loin de la victoire de Franco. Et surtout, on en était à un an du début officiel de la Seconde Guerre mondiale, et je dis le début officiel parce que traditionnellement on dit que ça commence en 39 mais je vous rappelle qu'à cette époque-là, les Japonais étaient déjà en Mandchourie, les Italiens étaient en Éthiopie, que Hitler entrait au même moment aux Sudètes, etc. Alors dire qu'on avait des raisons d'être plus optimiste, à cette époque-là que maintenant, c'est un peu... optimiste !

Quelques mots sur la Russie cependant puisque, dans l'assemblée de la minorité, plusieurs interventions ont prétendu que "La majorité n'ose plus défendre sa thèse sur l'URSS" ou "Qu'elle ne veut pas aborder franchement l'analyse de la Russie". Une autre nous interpelle pour "que la majorité écrive sur sa position".

Nous avons beaucoup écrit sur l'URSS. Cette année, si sur cette question nous n'avons pas écrit plus que la minorité, nous n'avons pas moins écrit qu'elle. Nous avons dit, ici même au congrès il y a deux ou trois ans que nous voulons bien rediscuter de tout cela mais à condition que la minorité veuille bien discuter sérieusement et qu'elle commence par nous expliquer ce que sont devenus les aspects positifs qu'elle voyait dans l'évolution de l'URSS quand le phénomène s'est enclenché. C'est lors de l'éclatement de l'Union soviétique qu'il était vital d'avoir une analyse juste, avec des propositions justes. Plus on s'éloigne dans le temps, moins cela a de l'intérêt. Nous avons dit cela à la minorité il y a trois ans, depuis vous avez pu voir la quantité importante de textes intéressants qu'ils ont consacrés à la question (c'est-à-dire... rien). En réalité, ils s'en moquent.

Je ne sais pas ce que les révolutionnaires auront à dire dans cinquante ans sur ce que sera devenue l'ex-Union soviétique. Mais je peux vous dire que, quel que soit cet avenir, ça ne donnera absolument pas raison à la minorité sur ses positions au moment de l'éclatement de l'URSS et son abandon de la notion d'État ouvrier dégénéré. Pas plus que l'évolution actuelle de la Russie ne donne raison à ceux qui sont devenus capitalistes d'État en 1945, en 1938, en 1924-25. Et pourquoi ne pas y inclure les plus avertis, les mencheviks, qui disaient que c'était fichu en 1917 ?

Il y a eu également plusieurs discussions concernant la Chine. Nous y consacrerons le Cercle Léon Trotsky de janvier 2006, ce qui devrait répondre aux interrogations des camarades.