Mexique - La grande migration

L'article ci-dessous, qui explique l'importance numérique et les conditions de l'immigration du Mexique vers les États-Unis, est une traduction de l'article publié par l'organisation trotskiste américaine The Spark, dans sa revue Class Struggle de novembre-décembre dernier.

Plus de douze millions de personnes ont quitté le Mexique et la grande majorité d'entre eux vivent maintenant aux États-Unis. Ils ont fait d'énormes sacrifices pour partir. Ils se sont privés de leurs foyers, de leurs familles, de leurs connaissances. Comme la plupart d'entre eux ne disposent pas de papiers en règle pour entrer aux États-Unis, ils franchissent la frontière furtivement, ce qui peut leur coûter plusieurs milliers de dollars pour obtenir un "coyote", un guide passeur. Ils prennent un risque : les estimations officielles chiffrent à 400 le nombre de personnes qui meurent chaque année en tentant de traverser la frontière, les véritables chiffres sont certainement beaucoup plus élevés. S'ils prennent ce risque, ce n'est pas pour la merveilleuse situation qui les attend de l'autre côté de la frontière. Lorsqu'ils arrivent aux États-Unis, ils ne sont pas au bout de leurs sacrifices. La plupart d'entre eux se retrouvent dans une situation très difficile, souvent travaillant dans les emplois les plus mal payés et vivant dans des taudis déplorables. Et les risques continuent car ceux qui sont sans-papiers sont forcés de vivre dans la clandestinité.

Non, s'ils font tout cela, c'est parce qu'ils trouvent de moins en moins de moyens de survivre au Mexique.

Le Mexique : riche et pauvre a la fois

Pourtant, le Mexique n'est pas un pays pauvre. Son économie, mesurée par son PIB, atteint 700 milliards de dollars et elle est la douzième du monde. C'est la plus importante économie de l'Amérique Latine, devant le Brésil qui abrite une population de 70 millions plus grande que celle du Mexique. Le Mexique possède le PIB par habitant le plus élevé de toute l'Amérique latine.

Le Mexique est riche en termes de ressources naturelles. C'est le cinquième plus grand producteur de pétrole du monde et c'est un des plus grands producteurs de gaz de l'hémisphère occidental. Le Mexique est riche de nombreux minéraux et reste le premier producteur d'argent du monde. Le Mexique possède également un secteur agricole très productif.

De plus, le Mexique est un important producteur industriel. Ses industries lourdes comprennent l'automobile, l'acier, le caoutchouc, la pétrochimie et les plastiques. Ses industries légères produisent des biens de consommation durables, des produits électroniques et des vêtements.

Mais alors que l'économie du Mexique produit une richesse énorme, les classes laborieuses qui en sont responsables n'en bénéficient pas. Même les statistiques officielles du gouvernement mexicain montrent que le Mexique subit des inégalités parmi les plus grandes au monde.

D'une part, le Mexique abrite le quatrième plus grand nombre de milliardaires au monde, après les États-Unis, l'Allemagne et le Japon. Selon la revue Forbes (ndt : un magazine américain sur les grandes fortunes), le troisième homme le plus riche du monde, après Bill Gates et Warren Buffet, est le mexicain Carlos Slim Helu, dont l'empire comprend Telmex, le monopole de la téléphonie mexicaine.

D'autre part, cinquante millions de personnes, soit près de la moitié des 107 millions de personnes que compte le Mexique, vivent sous le seuil officiel de pauvreté. Le gouvernement estime qu'une personne sur quatre vit dans une pauvreté extrême et est incapable de se payer une quantité de nourriture suffisante. En d'autres mots, près de 24 millions de Mexicains connaissent la faim.

La cause de cet appauvrissement n'est pas l'absence de richesse mais bien la structure sociale.

La domination des États-Unis sur le Mexique

Cette structure sociale est le résultat du sous-développement du Mexique et de la domination impérialiste, particulièrement de celle des États-Unis. Au cours de ce dernier quart de siècle, cette domination s'est considérablement renforcée.

Les mesures prises par le gouvernement mexicain après la révolution de 1910-1920 et ensuite les grandes grèves des années 1930 avaient encouragé un petit mouvement d'indépendance face à l'impérialisme. Plusieurs secteurs clefs de l'économie mexicaine, l'industrie pétrolière, les chemins de fer et l'industrie minière, avaient été arrachés des mains des compagnies américaines et britanniques et placés sous le contrôle de l'État. Le gouvernement mexicain avait également imposé l'érection de barrières au commerce et à l'investissement pour protéger l'industrie mexicaine et l'agriculture.

Bien sûr ces mesures ne firent que limiter la domination américaine pendant un certain temps. Plus l'économie mexicaine se développait, plus elle s'intégrait dans l'économie mondiale dominée par l'impérialisme. Avec le temps, de plus en plus d'investissements et de commerce avec les États-Unis ont soutiré de plus en plus de richesses du Mexique. Bien que le Mexique ait connu un certain développement de son économie au cours des années 1940, 1950 et 1960, il n'échappa pas à son sous-développement.

Et puis, au cours des années 1970 et 1980, la domination américaine s'accrut de manière significative. Cela commença avec la crise de 1972-1973. Les États-Unis connurent alors une première crise, suivie par une crise plus importante encore quelques années après. Au départ, il sembla que le Mexique pourrait éviter les pires conséquences de cette crise. En 1972, des gisements pétroliers étaient découverts au large des côtes mexicaines. En 1973, du fait de la prétendue crise énergétique, le prix du pétrole quadrupla et il doubla encore en 1979.

Pour pouvoir développer ces gisements pétroliers, le gouvernement mexicain se tourna vers les grandes banques américaines pour obtenir des crédits. Ces banques furent plus qu'heureuses de coopérer. Leurs coffres regorgeaient de surplus de capitaux et elles les replaçaient en offrant des prêts à de nombreux pays sous-développés.

L'afflux massif de prêts pour payer les importations de biens de consommation et d'équipement, notamment celles provenant des États-Unis, permit de maintenir à flot l'économie mexicaine. Mais au début des années 1980, le pétrole représentait 75% des exportations mexicaines. Cela rendait le Mexique fortement dépendant de l'exportation d'une seule marchandise, comme tant d'autres pays sous-développés.

L'économie mexicaine se retrouva bientôt prise dans un étau. En 1979, les banques des pays industrialisés augmentèrent leurs taux d'intérêt qui allèrent jusqu'à atteindre parfois 20% et alourdirent ainsi la charge du remboursement des dettes contractées par le Mexique. En 1981, les prix du pétrole chutèrent du fait de l'enlisement de l'économie mondiale dans la crise, ce qui réduisait le revenu du Mexique et sa capacité à rembourser ces prêts usuraires.

En août 1982, le gouvernement mexicain se retrouva en cessation de paiement face au système financier international. Cette cessation de paiement engendra une crise monétaire qui engendra une crise financière et ensuite une dépression brutale. Crise ou pas crise, la bourgeoisie s'en sortit très bien. Entre 1982 et 1989, les profits des 72 plus grandes compagnies mexicaines s'accrurent de manière considérable.

Pendant ce temps, la dette mexicaine était renégociée selon les conditions dictées par les États-Unis. L'économie mexicaine fut entièrement dirigée pour répondre aux nécessités du remboursement de la dette. Quelqu'un devait payer pour cela : ce fut la population laborieuse mexicaine. Pour pouvoir rembourser une partie des intérêts de la dette, le gouvernement multiplia les mesures brutales d'austérité pour mieux soutirer l'argent de la population. Il augmenta le prix des services de l'État. Il réduisit les subventions aux produits de première nécessité comme les tortillas et le pain, ce qui fit grimper leur prix. Alors que les prix explosaient, le gouvernement imposa un contrôle des salaires en commençant par un gel du salaire minimum.

L'impact de ces mesures sur la population fut catastrophique. En l'espace de deux ans seulement, le niveau de vie des ouvriers et des paysans fut réduit de moitié.

Le renforcement de la domination de l'impérialisme américain sur l'économie mexicaine avait généré les conditions catastrophiques qui poussèrent une première vague de millions de Mexicains à fuir le pays.

L'offensive s'accélère

Les énormes sacrifices imposés à la population mexicaine restaient insuffisants pour que le gouvernement mexicain parvienne même à rembourser les intérêts de la dette aux grandes banques internationales. Ce manquement aux obligations financières fut utilisé par le gouvernement américain pour demander au Mexique plus d'ouverture sur le plan du commerce, des investissements et de la propriété vis-à-vis des États-Unis. Les secteurs nationalisés comme la téléphonie, la banque, la radio et la télévision furent vendus pour rien à des multinationales américaines, mexicaines ou autres. Les nouvelles entreprises privatisées se lancèrent dans des restructurations massives qui jetèrent des millions de travailleurs à la rue.

Le gouvernement mexicain octroya d'énormes subventions aux compagnies américaines qui voulaient investir dans le secteur manufacturier, particulièrement dans les maquiladoras sur la zone frontalière avec les États-Unis. Il leur paya le terrain, installa l'infrastructure et accorda d'énormes réductions fiscales sous le prétexte que cela créerait de nouveaux emplois pour les Mexicains. Les maquiladoras se mirent à pousser comme des champignons le long de la frontière.

Le gouvernement mexicain "restructura" également l'agriculture, soi-disant pour encourager l'investissement et la production. L'agriculture fut de plus en plus tournée vers les exportations par les grandes multinationales comme les groupes Campbell Soup, General Mills, Ralston Purina, PepsiCo, CPC International, Kraft Foods, Coca-Cola et Pilgrim's Pride. On autorisa la vente des "ejidos", les terres communales qui avaient été jadis protégées par la Constitution mexicaine, même aux compagnies étrangères.

Cela accéléra l'appauvrissement de la paysannerie et priva des millions de paysans de terres. Ils rejoignirent soit les millions de travailleurs licenciés dans les villes surpeuplées, soit le flot humain qui fuyait le pays.

Cette restructuration économique a culminé avec la mise en place de l'ALENA (ndt : NAFTA en anglais : Accord de libre échange de l'Amérique du Nord qui comprend le Canada, les États-Unis et le Mexique) qui confirma ou formalisa une série de mesures qui étaient déjà en application ou prêtes à être mises en place.

L'ALENA fut présentée comme le moyen d'offrir des emplois avec des salaires décents et ainsi de réduire la nécessité d'émigrer. En rapprochant l'économie mexicaine de celle des États-Unis, la plus grande du monde, l'économie mexicaine serait tirée vers le haut et le Mexique passerait du groupe des pays du tiers-monde à celui des pays développés. Le Mexique ferait partie de cette élite économique restreinte.

La réalité fut bien sûr très différente. Le capital américain domina l'économie mexicaine comme jamais auparavant. Les productions industrielle et agricole destinées à l'exportation, principalement pour le marché américain, remplacèrent en grande partie la base de production nationale. D'énormes profits furent engrangés, d'abord par les grandes compagnies multinationales, et ensuite par un petit groupe de capitalistes mexicains.

Mais cela n'engendra pas une croissance économique plus rapide. Au contraire, la croissance du PIB resta faible.

Cela n'apporta pas non plus une plus grande stabilité. L'économie mexicaine continua d'être ravagée par la crise. A la fin de 1994, des spéculateurs provoquèrent une panique financière en retirant des dizaines de milliards de dollars de l'économie mexicaine. Cela déclencha une nouvelle crise financière et une nouvelle dépression.

Finalement en 2000-2001, la récession de l'économie américaine qui se traduisit par une baisse de la production industrielle entraîna l'économie mexicaine dans la chute. Avec plus de 90% de ses exportations destinés au marché américain, l'économie mexicaine était devenue synchronisée avec celle des États-Unis. Cette dépendance accrue par rapport au marché américain impliqua que la récession fut plus sévère et plus longue qu'aux États-Unis. Non, l'ALENA et l'intégration économique sous la domination américaine ne créèrent pas d'emplois plus nombreux et meilleurs. Cela accrut l'appauvrissement.

L'impact sur les masses laborieuses et pauvres

Les conditions de vie des masses pauvres et laborieuses allèrent de mal en pis. Les licenciements provoqués par les fermetures d'usines et par les coupes budgétaires se comptèrent par millions, le chômage et le sous-emploi s'accrurent, gonflant le secteur informel. Parallèlement, les paysans étaient continuellement chassés de leurs terres par la pauvreté et par la faim, à un rythme de 400 à 600 par jour selon les années.

Une grande partie de la population active se retrouve sans travail régulier ou sans emploi stable. Pour survivre ils sont forcés d'accepter des petits boulots, de vivre d'expédients, de mendicité ou de commettre des délits. Cela a généré un énorme secteur informel et une gigantesque économie souterraine. Selon le recensement de 1970, 747000 Mexicains, soit 5% de la population active, travaillaient dans le secteur informel. En 1990, ce nombre avait crû jusqu'à atteindre huit millions de personnes, soit 30% de la population active. Les dernières statistiques indiquent que le secteur informel emploierait aujourd'hui jusqu'à 40% de la population active.

Sur une population de 106 millions de personnes, on en compte moins de 14 millions qui disposent d'un emploi régulier donnant droit à une couverture médicale et à une pension. De plus, les entreprises profitent des crises et de ce manque d'emplois décents pour imposer des salaires de misère.

Les salaires n'ont cessé de baisser. Selon l'Organisation Internationale du Travail, entre 1991 et 2004, le pouvoir d'achat des salaires réels dans le secteur manufacturier a diminué de moitié. Quant au salaire minimum, il est aujourd'hui de 4,25$ par jour, soit un pouvoir d'achat quatre fois moindre qu'il y a 30 ans.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que les grandes multinationales n'ont pas créé d'emplois. Au contraire, elles en ont créé beaucoup, en commençant par une base industrielle orientée vers l'exportation située dans la zone frontalière, les maquiladoras. Les maquiladoras sont des usines possédées par des firmes étrangères, les plus grandes d'entres elles le sont par des multinationales américaines. Elles importent des produits semi-finis (pièces détachées) sans droits de douanes, elles les assemblent pour en faire des produits finis et les réexportent vers les États-Unis. Au total, elles emploient plus d'un million de travailleurs. L'entreprise américaine qui dispose de la présence la plus importante est l'équipementier automobile Delphi, qui possède 54 usines employant 68000 personnes.

La véritable question est la sorte d'emplois que créent ces entreprises. Elles engagent principalement des jeunes femmes issues des régions intérieures du Mexique dont c'est, pour la plupart, le premier emploi. Elles les payent 45$ (30 euros) la semaine, environ le double du salaire minimum au Mexique. Bien que la paye soit un peu plus élevée, cela ne compense pas le coût élevé du logement, de la nourriture, de l'eau et de l'électricité dans les villes frontalières. En plus de cela, les taudis dans lesquels vivent les travailleurs sont très pollués, insalubres et souvent dangereux.

Bien qu'ils aient désespérément besoin d'un travail, la plupart des travailleurs des maquiladoras quittent leur emploi dans l'année. Même les entreprises admettent que le roulement de la main-d'oeuvre dépasse les 100% par an.

Pour résumer, ce que les grandes entreprises américaines ou autres appellent la "modernisation" et la "restructuration" de l'économie mexicaine consiste à imposer des conditions de vie et de travail pareilles à celles qui prévalaient il y a un siècle.

Ce sont précisément les mêmes dirigeants des sociétés et du gouvernement américains qui dénigrent l'immigration qui ont imposé la domination impérialiste américaine au Mexique et les conditions qui poussent les gens à fuir le pays. Et il faut ajouter que lorsque les Mexicains arrivent aux États-Unis, ce sont ces mêmes dirigeants qui déclarent ces immigrés "illégaux" et qui se servent de ce statut pour les priver de la plupart de leurs droits en ce qui concerne en particulier le droit du travail et l'accès aux allocations sociales afin de les exploiter dans des emplois mal payés.

L'exode

Bien sûr, il y a déjà fort longtemps que des Mexicains émigrent aux États-Unis à la recherche d'un emploi. Mais par le passé ils ne s'installaient pas en permanence aux États-Unis ou ne cherchaient pas à obtenir la nationalité américaine. Ils travaillaient simplement aux États-Unis assez longtemps pour gagner et mettre de côté un peu d'argent et retournaient ensuite au Mexique. Nombre d'entre eux le faisaient plusieurs fois au cours de leur vie.

Le nombre de personnes qui émigraient du Mexique a explosé au début des années 1980. En plus, une partie importante de ceux-ci quittèrent le pays pour de bon.

Les chiffres sont éloquents. Jusqu'aux années 1980, à peu près deux millions de Mexicains avaient émigré vers les États-Unis. 25 ans plus tard, ce nombre s'élevait à douze millions. Le fait que la proportion de sans-papiers dans la population immigrée mexicaine ait grimpé, de 10% au début des années 1980 à plus de 90% depuis la fin des années 1990 et jusqu'en 2004, indique à quel point la situation est désespérée.

Il est clair que le fait qu'une plus grande partie des immigrés mexicains reste aux États-Unis s'explique par la politique d'immigration américaine. L'augmentation massive de la présence de la police le long de la frontière a rendu le franchissement de cette dernière plus difficile et plus coûteux. Cela a réduit considérablement la circulation de la main-d'oeuvre le long de la frontière.

Mais ce qui fait du retour au Mexique une option impensable, c'est l'appauvrissement et la misère du Mexique lui-même.

Les Mexicains quittent les régions de l'intérieur comme le Guanajuato, le Zacatecas, le Jalisco et le Michoacán qui ont été à l'origine d'émigrations vers les États-Unis depuis plus d'un siècle. Mais maintenant les gens viennent aussi des régions les plus pauvres du sud du pays -Pueblo, Guerrero, Vera Cruz, Oaxaca et même Chiapas.

Dans les régions où l'émigration est la plus importante, l'impact est visible. Plus de la moitié de la population originelle de l'État de Zacatecas vit maintenant aux États-Unis. Dans certaines régions vidées de leur population, on ne trouve guère que des villes fantômes. Il y a aussi des vastes étendues de terres agricoles abandonnées ou laissées en friche car on ne trouve plus de main-d'oeuvre pour les travailler.

C'est un fait établi que la partie de la population mexicaine qui quitte le pays provient du coeur même de la population active mexicaine. Une étude récente du Pew Hispanic Center a révélé que ceux qui quittent le Mexique ne sont pas les chômeurs. Ce sont des travailleurs qui ont quitté un emploi dans la construction, l'industrie ou la distribution, ou, pour une plus faible proportion d'entre eux, dans le secteur traditionnel de l'agriculture. Ils sont de plus en plus jeunes, plus qualifiés et possèdent un niveau d'éducation plus élevé que celui de la plupart des Mexicains, bien qu'il ne soit pas aussi élevé que celui des travailleurs aux États-Unis.

Dans un laps de temps relativement court, près de 10% de la population mexicaine sont partis aux États-Unis. Selon une étude, le Mexique devrait avoir aujourd'hui une population de 128 millions d'habitants si les immigrants (en comptant leur progéniture) étaient restés au Mexique.

Cette perte est amplifiée car ceux qui partent constituent la partie la plus productive de la main-d'oeuvre mexicaine, celle qui est plus jeune, mieux qualifiée et disposant d'un meilleur niveau d'éducation. Ceux qui représentent une grande partie de l'avenir du Mexique quittent le pays. Cela constitue une perte énorme pour la société et l'économie mexicaines.

Emigration : le gouvernement mexicain met de l'huile dans les rouages...

Bien qu'elle soit coûteuse pour la société mexicaine, le gouvernement n'a rien fait pour stopper ou même pour ralentir l'émigration. Bien sûr la seule réponse aurait été de payer des salaires décents, ce dont il n'avait pas les moyens même s'il l'avait voulu, ce qui n'était pas le cas. Evidemment la bourgeoisie américaine a clairement montré qu'elle comptait sur la réserve de main-d'oeuvre abondante et vulnérable du Mexique comme source importante de ses profits dans de nombreux secteurs économiques. Si le gouvernement mexicain avait fait de sérieuses tentatives pour s'opposer à l'émigration, en encourageant les personnes à rester pour construire le Mexique, les États-Unis auraient pris cela comme un geste de défi et auraient trouvé un moyen de lancer des représailles à son encontre.

Au lieu de cela, le gouvernement mexicain s'est simplement contenté d'essayer de garder des contacts avec les millions d'émigrés qui ont quitté le pays. Il a instauré la double nationalité, techniquement une "non-perte de la nationalité mexicaine" pour ceux qui acquièrent la citoyenneté américaine. Il a fait passer un amendement constitutionnel qui permet aux Mexicains à l'étranger de voter aux élections nationales. Les élections de 2006 furent les premières où les gens auraient pu bénéficier de cette mesure mais peu le firent étant donné qu'il fallait revenir dans son ancienne communauté pour pouvoir voter.

Vicente Fox, qui a pris ses fonctions de président en décembre 2000, a salué ceux qui émigraient vers les États-Unis comme des "héros". Il s'est ensuite posé en défenseur des immigrés sans-papiers mexicains aux États-Unis en jouant le rôle d'homme de paille du président Bush pour rassembler les soutiens à "NAFTA-Plus", une nouvelle "réforme de l'immigration" qui n'était rien d'autre que la glorification d'un simple programme de "travailleur invité" (ndt : les "travailleurs invités" sont une force de travail sous condition : lorsque leurs contrats temporaires se terminent, ils doivent quitter le pays). Le premier effort pour faire passer cette "réforme" de l'immigration fut torpillé par la chasse aux sorcières contre les immigrants à laquelle s'est livré le gouvernement Bush suite aux attaques terroristes du 11 septembre. Mais lorsqu'en 2005 et 2006 le gouvernement Bush mit en avant ce qui revenait à un nouveau programme de "travailleur invité", Fox s'en fit encore une fois le complice.

Fox avait d'autres raisons pour collaborer avec le gouvernement Bush : la bourgeoisie et le gouvernement mexicains cherchaient à profiter, directement et indirectement, des Mexicains vivant à l'étranger.

Premièrement, il y avait les milliards de dollars que ces Mexicains vivant à l'étranger renvoient dans leur pays, des sommes qui ont augmenté avec l'émigration. En 2002, ces versements étaient proches de 16 milliards de dollars.

Pour la bourgeoisie, ces versements constituent une subvention indirecte. Cela lui permet de réduire encore plus les salaires, en comptant que le coup en serait amorti pour de nombreuses familles grâce à l'argent reçu des États-Unis.

Le gouvernement a également trouvé des moyens de demander de l'argent aux Mexicains vivant à l'étranger. Il a créé le 3-to-1 Community Program, un fonds commun au gouvernement fédéral, aux gouvernements des États fédérés et aux autorités municipales qui verserait le triple des dons versés par les émigrants pour des projets. Ceux qui versaient de l'argent pouvaient même choisir le projet qu'ils désiraient, qu'il s'agisse d'un projet d'infrastructure comme la distribution d'eau potable, de bourses d'éducation ou de la restauration des églises. Quelques-uns de ces projets portèrent sur l'amélioration des villages qui perdent leurs habitants ou qui sont presque vides.

Ce programme gouvernemental fut lancé par les Associations Mexicaines des Villes Natales aux États-Unis qui rassemblent plusieurs résidents américains originaires de certains villages et de certains États mexicains (ndt : le Mexique, dont le nom officiel est États-Unis mexicains, est un système fédéral). Les 600 associations de 26 États mexicains ont créé le Conseil des Fédérations de l'Amérique du Nord qui a déclaré en 2004 que ces associations avaient réalisé 1100 projets au Mexique. Pour ce faire, ces associations dirigeaient des collecteurs de fonds.

Ceci constituait également une subvention des émigrés au gouvernement car cela permettait à ce dernier d'éviter de payer lui-même pour ces projets. De plus, beaucoup de cet argent fut tout simplement détourné par les entrepreneurs engagés par le gouvernement pour réaliser ces projets.

Fox a également cherché des moyens pour régulariser certaines activités des émigrés mexicains aux États-Unis, en particulier en relançant le vaste programme de carte d'identité vieux de 131 ans appelé le matricula consular (aussi connu sous le nom de matricula). Le matricula, délivré par le réseau des 47 consulats mexicains aux États-Unis, a constitué un moyen de garder la trace de la population émigrée et... de percevoir des impôts.

Mais après le 11 septembre 2001, l'usage de cette carte s'accrut de manière considérable. D'abord du fait des menaces que les politiques de l'après-11 septembre poursuivies par le gouvernement américain faisaient peser sur les immigrés sans-papiers. Les cartes servaient de papiers officiels d'identité que les sans-papiers pouvaient utiliser pour se faire identifier.

Les cartes furent également utilisées pour insérer les sans-papiers dans le système financier, c'est-à-dire pour leur faire payer des taxes aux États-Unis et pour leur ouvrir des comptes en banque et leur faire obtenir des cartes de crédit auprès de banques, y compris de géantes comme Citibank, Bank of America, US Bankcorp et Wells Fargo. En 2003, la Wells Fargo a estimé qu'elle avait utilisé la matricula pour ouvrir plus de 70000 comptes depuis qu'elle avait accepté cette carte en novembre 2001.

Pour le gouvernement mexicain, ces comptes en banque permettaient surtout de rendre plus faciles et moins coûteux les versements des émigrés vers le Mexique. C'était aussi une source de profits pour les grandes institutions financières américaines et le moyen pour les deux gouvernements de percevoir des impôts.

Donc, bien que la société mexicaine ait souffert du bouleversement causé par cet exode massif, la bourgeoisie mexicaine, pour ne pas parler des structures financières américaines, trouva un moyen d'en profiter. Et bien qu'un grand nombre de ces travailleurs mexicains aux États-Unis ne se trouvaient pas dans une situation légale sur le plan de leurs droits, les gouvernements mexicain et américain ont trouvé des moyens de les "légaliser" en ce qui concerne le dépôt de leur argent et le paiement de leurs impôts.

La lutte sociale est la seule réponse possible

Si le gouvernement mexicain encourage l'émigration d'une partie si importante de la population, c'est aussi parce que cela constitue une soupape de sécurité.

Il est évident que les agissements des bourgeoisies américaine et mexicaine ont créé une situation explosive. La société mexicaine s'est déjà retrouvée ébranlée par des conflits sociaux aussi bien dans les campagnes que dans les villes, conflits qui répondaient à ces attaques importantes de la bourgeoisie. Dans les années 1990 par exemple, le mouvement dirigé par les Zapatistes dans la région rurale du Chiapas a recueilli presque toute l'attention. Mais il y a eu une série presque continue de mouvements paysans qui comprenaient des occupations de terres et de bâtiments officiels dans les États appauvris d'Oaxaca, de Tabasco et de Guerrero. Simplement pour obtenir de la nourriture, des paysans affamés, y compris des femmes et des enfants, ont organisé des hold-up de trains en bloquant les voies de chemin de fer avec des rochers et en maîtrisant le personnel des trains pour emporter le maïs et autres aliments de base, autant de scènes qui rappellent la période qui a précédé la révolution de 1910.

Ce type de mouvement continue aujourd'hui. Dans l'État d'Oaxaca, 70000 enseignants se sont mis en grève le 22 mai dernier. Ils ont occupé le centre ville d'Oaxaca et ont rapidement gagné un très large soutien dans toute la région. En juin, le gouvernement de l'État d'Oaxaca a envoyé des milliers de policiers pour expulser les enseignants et leurs partisans de leurs campements. Il y eut plusieurs batailles de rue, durant lesquelles les grévistes et leurs partisans ont lutté avec succès pour reprendre le contrôle du centre-ville aux policiers. La grève a duré plus de six mois.

Plus tôt dans l'année, des dizaines de milliers de mineurs et de métallurgistes s'étaient lancés dans une série de grèves. Dans une tentative de briser une des grèves, le 20 avril, 850 policiers et soldats mexicains prirent d'assaut le complexe sidérurgique occupé par les métallurgistes grévistes à Lazaro Cardenas, dans l'État de Michoacán. La police tira et tua deux travailleurs, en blessa gravement cinq autres et en blessa plus légèrement 40, pour la plupart par balle. Les travailleurs et les gens de la ville reprirent le contrôle de l'usine mais furent assiégés par des troupes de l'armée et de la marine qui la reprirent à nouveau. Mais les travailleurs continuèrent de faire grève et, à la fin du mois d'août, obtinrent certaines concessions dont le paiement des jours de grève.

Le gouvernement et la bourgeoisie mexicains présentent la situation comme s'il n'y avait que deux choix possibles : se résigner à accepter une situation qui se détériore ou quitter le pays pour les États-Unis. Mais les luttes qui ont été menées au Mexique montrent qu'un grand nombre de travailleurs et de pauvres font un troisième choix : celui de se battre pour une vie meilleure contre ceux qui les appauvrissent. En prenant cette voie, ils peuvent encourager les autres à les imiter, pas seulement au Mexique mais aussi aux États-Unis.

20 octobre 2006