Les États-Unis, l'Europe et la guerre économique mondiale

Ce texte, présenté par la majorité, a recueilli 96,7 % des voix à la dernière Conférence Nationale de Lutte Ouvrière.

Il n'y a pas eu de changement majeur en 1997 dans la situation économique internationale : et, dans la succession des hauts et des bas sur un fond de croissance faible à long terme qui caractérise l'économie mondiale depuis un quart de siècle, 1997 est présentée, à l'instar de 1996, comme une "bonne année". A en juger par les indices boursiers, c'est même une année exceptionnelle.

A en juger par l'évolution de la production, mesurée à travers celle du Produit intérieur brut avec tout ce que cet instrument de mesure a d'artificiel et de faux, mais il n'y en a pas de moins mauvais la situation est nettement moins brillante, même compte tenu de la longueur de la phase d'expansion aux États-Unis, de la reprise au Japon et de l'annonce tant répétée d'un "retour à la croissance" en Europe occidentale. A en juger enfin par ce qui concerne de plus près les conditions d'existence de la classe ouvrière, l'évolution du pouvoir d'achat et le nombre des chômeurs, la situation continue à se dégrader au détriment de la classe ouvrière. Il a rarement été aussi clair que le point de vue de classe détermine le jugement que l'on porte sur la situation économique.

Comme 1996, 1997 fait partie de ce que les commentateurs appellent "une des plus longues périodes de croissance aux États-Unis" qui est censée tirer l'économie mondiale vers le haut. Selon les données officielles, l'économie américaine a entamé une septième année de croissance et, de surcroît, contrairement à la précédente période de reprise modérée, entre 1983 et 1987, c'est avec une inflation faible et une nette diminution du chômage. Au lieu de plafonner ou de virer à la récession, la croissance s'est même accentuée cette année.

L'accroissement incessant et considérable des profits des entreprises depuis plusieurs années s'est répercuté sur les revenus de la grande bourgeoisie, bien sûr, mais aussi, ne serait-ce qu'à travers la hausse des prix des actions, de couches larges de la bourgeoisie, de ces 10 % de la population qui représentent les trois quarts des actionnaires. Cela se traduit par un accroissement de la consommation de cette classe, et c'est cet accroissement-là qui s'ajoute aux exportations pour tirer la production en avant.

Les descriptions idylliques propagées sur la croissance américaine sont cependant, au mieux, orientées et, dans certains domaines, franchement mensongères. Les chiffres donnés sur la croissance du Produit intérieur brut 2 % en 95, 2,4 % en 96 et on prévoit 3,6 % en 97 valent ce qu'ils valent dans l'absolu. Ils sont cependant inférieurs à la moyenne de 4,5 % des douze années qui ont précédé le début de la crise en 1973.

Le chômage diminue, peut-être, réellement bien que l'accroissement important du nombre d'emplois de courte durée, précaires et mal payés, représente davantage un aménagement du chômage que sa diminution. Dans ce domaine, la désinformation vire au lavage de cerveau.

Les États-Unis n'ont certes pas le monopole des manipulations statistiques en la matière. Mais le taux officiel, aux alentours de 5 %, du chômage est estimé à au moins le double par nombre d'économistes et même par certains à 14 %, c'est-à-dire un taux du même ordre que dans les pays d'Europe occidentale. Il n'y a évidemment aucun moyen vérifiable de savoir ce qu'il en est réellement. Mais si l'on en était "à la limite du plein emploi", comme l'expliquent les propagandistes du modèle américain, c'est-à-dire si le chômage et la précarité n'exerçaient pas une forte pression, il serait difficile d'expliquer la diminution continue du salaire moyen depuis plus de vingt ans et le fait que, dans nombre d'entreprises, les travailleurs acceptent des baisses de 20 %, voire 40 % de leur salaire pour garder leur emploi.

Les profits exceptionnels des grandes entreprises américaines que l'envolée sans précédent des indices boursiers reflète en même temps qu'elle les anticipe, ne proviennent pas d'un accroissement important de la production entraînant des investissements productifs massifs. Ceux-ci restent de loin inférieurs à la période d'avant la crise. Les profits élevés proviennent pour l'essentiel, aux États-Unis comme dans le reste du monde impérialiste, de l'abaissement considérable de la part du monde du travail dans le revenu national. Pour le grand capital américain s'y ajoute cependant la capacité d'accroître ses profits au détriment de ses rivaux impérialistes.

L'aggravation de l'exploitation ne se concrétise pas seulement par la baisse des salaires de ceux qui ont un emploi stable ou la généralisation de la précarité baisse particulièrement sensible pour les bas salaires où elle est estimée à une perte d'un tiers depuis une vingtaine d'années mais, aussi, par la liquidation de la protection sociale contre la maladie, la vieillesse. L'évolution est dramatique pour les couches les plus pauvres et il ne s'agit pas seulement de ceux qui sont au chômage. Au sommet de Davos, rassemblement sélect de milliardaires et de leurs laquais de la politique, tandis que l'économiste en chef de Clinton proclamait que l'économie américaine était dans "une situation idéale, la meilleure qu'elle ait jamais connue depuis trente ans", un autre intervenant rappelait qu' "un enfant qui naît à Harlem a une espérance de vie inférieure à celle d'un enfant qui naît aujourd'hui au Bangladesh. Et il a moins de chances d'aller à l'école avant cinq ans qu'un nourrisson de Shanghaï".

L'accroissement de la consommation de la bourgeoisie au sens le plus large du terme ne peut pas compenser à longue échéance la diminution de la consommation des classes laborieuses. Il est probable que la phase d'expansion actuelle de l'économie américaine, loin d'annoncer la sortie de la longue crise de l'économie capitaliste, s'achèvera par un nouveau retournement de tendance. La question est de savoir si ce retournement sera progressif ou brutal.

Il se peut que la réponse à cette question vienne de l'évolution de la Bourse. Celle des États-Unis, la plus importante du monde, connaît une période faste comme jamais dans son histoire. Si le prix sans cesse plus élevé des actions a pour fondement l'accroissement incessant des profits des entreprises et les anticipations ou plus exactement, le pari de la bourgeoisie sur le fait que cela va continuer, il est dopé par bien d'autres facteurs.

L'un des plus importants est que les capitalistes continuent à parier sur la croissance des profits et pas sur celle de la production. Les capitaux continuent à privilégier le secteur financier par rapport aux investissements productifs. La stratégie des grands groupes vise la prise de contrôle d'autres groupes, au travers de fusions, de rachats, mais aussi d'OPA, hostiles ou pas. Tout cela accroît la demande sur le marché boursier et tire les prix des actions vers le haut. L'autre facteur important qui dope les Bourses et pas seulement celle de New York, ainsi que le système bancaire international, est l'endettement des États, et les emprunts lancés par ces derniers pour faire face aux échéances.

Paradoxalement, même le démantèlement des protections sociales, cause de la chute dans la misère de fractions de plus en plus larges de la classe laborieuse, contribue à nourrir la Bourse. C'est la faiblesse de la protection sociale étatique, particulièrement aux États-Unis qui, à travers le développement des assurances privées, a conduit à l'émergence de ces "fonds de pension" disposant de capitaux gigantesques, à la recherche permanente de placements, qui détiennent, achètent et vendent des actions et qui, par là-même, sont aujourd'hui parmi les principaux agents de la spéculation, aussi bien boursière que monétaire.

Enfin, pour ce qui est de la Bourse de New York, celle-ci a bénéficié de la montée du dollar au cours des derniers mois.

En l'espace de quelques mois en tout cas, de décembre 1996 à septembre 1997, l'indice de la Bourse de New York l'indice Dow Jones est passé de 6 500 points à 8 000. Depuis le cours le plus bas suivant le krach d'octobre 1987, cet indice a été multiplié par près de cinq. Et même si l'on compare au cours le plus haut, à la veille du 18 octobre 1987, le Dow Jones a été multiplié par plus de trois.

La capitalisation boursière, c'est-à-dire le prix total de toute les actions cotées, représente une somme record, équivalant à 115 % du Produit intérieur brut des États-Unis. Le précédent record en représentait 81 % seulement. Et cela remonte à août 1929, à l'emballement boursier qui précéda l'effondrement de la semaine noire et le début de la grande crise. Le décalage entre l'économie spéculative et l'économie réelle a semblé suffisamment grave au principal responsable des autorités monétaires américaines (la FED), pour qu'il s'en prenne en décembre dernier, à "l'exubérance irrationnelle" de Wall Street. Mais ni lui ni d'autres n'ont jusqu'à présent arrêté l'euphorie boursière qui semble promettre à la bourgeoisie des perspectives d'enrichissement illimité. Cette euphorie en a seulement entraîné une autre, purement intellectuelle, celle de tous les économistes et journalistes plus ou moins spécialisés qui découvrent chaque jour une nouvelle théorie affirmant qu'un effondrement comme en 1929 et même un krach comme celui de 1987 ne sont plus possibles de nos jours. Ils ne seront malheureusement pas les seuls à payer lorsque les événements feront justice de leurs théories.

La rivalité entre les quelques centaines de groupes capitalistes qui dominent l'économie mondiale n'a en rien été réduite ni par la suppression des entraves à la circulation des capitaux ni par la mise en place d'organismes internationaux destinés à réduire les protectionnismes et à arbitrer les conflits, genre Organisation Mondiale du Commerce. Les arbitres ont une nette propension à se transformer en exécutants de la volonté des plus puissants. C'est principalement le capitalisme américain qui profite de la "mondialisation", non par la grâce de mécanismes économiques abstraits, mais parce qu'il a plus de moyens à sa disposition dans la guerre économique qui se mène à l'échelle de la planète pour partager la masse des profits tirée des classes laborieuses et du pillage de la majeure partie non impérialiste de la planète. "Mondialisation" ne signifie d'ailleurs nullement que les États laissent l'arène de la guerre économique à la libre concurrence de toutes les entreprises. Les États demeurent, plus que jamais peut-être, les instruments indispensables des financiers et des industriels les plus puissants de leurs pays. La guerre qui oppose les trusts américains de l'automobile à ceux de l'Europe et surtout du Japon, ou celle que se livrent Kodak et Fuji pour la domination du marché mondial de la photographie, se déroulent sur tous les terrains et avec toutes les armes, y compris et surtout celles fournies par les États respectifs. Alors que les États-Unis ne sont pas producteurs de bananes, l'État américain se fait l'instrument de trusts américains comme Chiquita Brant pour imposer la pénétration de bananes produites en Amérique Centrale ou en Equateur sur un marché européen que la France et la Grande-Bretagne essaient au contraire de réserver, par des moyens protectionnistes, aux groupes capitalistes qui en produisent dans les colonies ou ex-colonies de ces deux puissances impérialistes.

Dans la lutte triangulaire entre les trois pôles impérialistes de la planète, les États-Unis, le Japon et l'Europe occidentale, cette dernière souffre du fait qu'elle n'est pas une entité impérialiste unique, mais un conglomérat d'impérialismes rivaux entre eux. Le problème ne date certes pas d'aujourd'hui : cette rivalité marque l'histoire du continent, comme elle explique le déclin des trois principaux impérialismes, anglais, allemand et français, face aux États-Unis ou au Japon. Nous ne reviendrons pas ici sur le long cheminement qui a amené les bourgeoisies impérialistes des pays européens dont les économies sont les plus interdépendantes, sinon à la nécessité de s'unir cette nécessité est aveuglante depuis très longtemps du moins à considérer que, malgré la concurrence féroce qui continue à les opposer les unes aux autres, les raisons qu'elles ont de s'unir sont plus impératives que celles de garder leur indépendance. Disons qu'aujourd'hui cette nécessité s'impose à des degrés divers aux trois principales puissances impérialistes du continent, l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, comme à celles, plus chétives encore dans la concurrence mondiale, que sont l'Italie, l'Espagne, la Hollande, la Belgique ou le Portugal. Sans la création d'un marché intérieur comparable à celui des États-Unis, susceptible de permettre à leurs groupes capitalistes de produire à l'échelle de plusieurs centaines de millions de consommateurs dont ils peuvent faire une base arrière pour partir à la conquête du marché mondial, même les principaux impérialismes du continent sont condamnés à l'insignifiance.

Cette unification du marché suppose cependant une monnaie unique. C'est un des domaines où le choix de l'union a été le plus difficile pour les principaux protagonistes et le demeure, car si l'union est en marche, elle l'est cahin caha, ne concerne pas tous les pays de l'Union européenne et n'est pas encore réalisée tant l'inflation, c'est-à-dire l'émission de monnaies sans contrepartie, a toujours été un des principaux instruments des États pour combler le déficit de leur budget, et tant les manipulations monétaires, les dévaluations compétitives, ont servi à chacun de moyens pour protéger son propre marché intérieur et pour accroître sa compétitivité sur les marchés des autres. Mais les inconvénients en contrepartie dépassent les avantages : les taux d'inflation différents suivant les pays, l'instabilité des monnaies les unes par rapport aux autres, constituent des obstacles importants au commerce international et, en fait, maintiennent le morcellement du marché européen en marchés nationaux trop étroits. Une monnaie unique est une nécessité pour les groupes capitalistes les plus puissants, à la fois pour assurer leur mainmise sur l'Europe, transformée en "marché intérieur" protégé, et pour se donner des atouts supplémentaires sur le marché mondial face aux États-Unis et au Japon.

Si la position privilégiée du dollar en tant qu'instrument de paiement dominant dans les transactions internationales et en tant que monnaie de réserve pour les États, est le reflet de la puissance de l'économie américaine, elle en est en effet aussi un des instruments. C'est parce que le dollar a remplacé l'or dans les réserves de toutes les banques centrales que l'État américain peut dans une certaine mesure exporter son inflation et obliger tous les autres États, y compris ses rivaux les plus directs le Japon en particulier à l'aider à combler le déficit de son budget. Et c'est parce que la majorité des ventes et des achats sur le marché international se règle en dollar, que l'économie américaine est moins à la merci des variations monétaires américaines que celle des puissances rivales qui n'ont pas les mêmes possibilités. Le mark allemand et, à plus forte raison, le franc français peuvent apparaître par périodes plus stables que le dollar, ils ne s'appuient cependant pas sur des économies suffisamment puissantes pour pouvoir jouer le même rôle que lui et bénéficier des avantages qui vont avec. S'ils peuvent, à l'occasion, aguicher les spéculateurs, leur stabilité peut être plus facilement ruinée par une vague spéculative (l'effondrement de la livre sterling britannique lors de la vague spéculative de 1992-93 en a fourni l'illustration) et ils ne peuvent servir de monnaie de réserve ni pour les banques centrales ni pour les financiers privés.

Le futur euro est destiné à concurrencer le dollar, aussi bien en tant que monnaie de transaction internationale qu'en tant que monnaie de réserve. S'il voit le jour, et surtout, s'il résiste aux rivalités impérialistes inter-européennes que la monnaie unique ne fera pas disparaître, il pourrait permettre aux groupes capitalistes européens de s'émanciper du dollar et des conséquences néfastes des variations de celui-ci pour leurs activités commerciales et pour leurs profits. Ils ne seraient plus victimes de l'impérialisme des USA sur ce terrain.

La monnaie unique sera en tout état de cause un instrument dans la guerre économique des impérialismes européens contre leurs rivaux américains et japonais. Mais même dans la façon de concevoir l'utilisation de cette arme, affleurent les rivalités entre impérialismes européens eux-mêmes, principalement entre la France et l'Allemagne. Les dirigeants de l'impérialisme français, moins compétitif, répètent les déclarations en faveur d'un euro sous-évalué qui favorise les exportations ; ceux de l'Allemagne, qui ont moins besoin de cette arme, mais qui voudraient que la monnaie commune soit aussi appréciée que le mark mais avec la puissance que donne le fait de s'appuyer sur une économie à l'échelle de l'Union européenne, prônent un euro fort.

Les deux années qui viennent seront décisives du point de vue de la mise en place de la monnaie unique. C'est en effet en avril-mai 1998 que sera établie la liste des pays européens remplissant les critères pour participer à l'euro (rappelons que, par ailleurs, plusieurs pays européens, dont pour le moment la Grande Bretagne, hésitent à rejoindre l'euro dans l'immédiat). C'est au même moment que sera mise en place une Banque centrale européenne. A partir du 1er janvier 1999, les parités entre les monnaies nationales européennes participantes et l'euro seront définitivement fixées et les marchés des capitaux fonctionneront désormais en euro. L'approche de ces dates réduit à néant ce qui, dans les réticences ou l'opposition des partis politiques, n'était que démagogie électorale. Le changement de majorité en France n'a pas modifié d'un iota la politique du gouvernement français en la matière. Après avoir fait mine d'exprimer des réticences sur "l'insuffisance de l'Europe sociale"ou face au pacte de stabilisation budgétaire qui prolonge au-delà de 1998 l'obligation pour chaque État de respecter la limitation du déficit de son budget à 3 %, Jospin n'a mis que quelques jours pour virer de bord et parapher le pacte au sommet d'Amsterdam de juin dernier, et le PCF a dû avaler une couleuvre de plus.

L'Union européenne n'a rien à voir avec une association entre égaux pour mettre en place un système commun à l'avantage de tous. Elle est l'expression de rapports de forces entre puissances impérialistes contraintes de coopérer pour assurer une domination sur l'Europe qu'aucune d'entre elles n'est capable d'assurer seule et pour se défendre contre l'extérieur.

Dans le cas de l'euro, le rapport de forces décisif est celui qui oppose, tout autant qu'il associe, l'Allemagne et la France. La France a dû accepter, bien plus que le principe d'une banque centrale européenne située en Allemagne, la prééminence du capital allemand pour le contrôle de l'euro. En compensation, l'Allemagne vient de consentir à la mise en place d'un "conseil de l'euro" pour "coordonner les politiques européennes", c'est-à-dire, dans une certaine mesure, pour faire contrepoids à la banque centrale. Les commentateurs enthousiastes parlent de l'amorce d'un "gouvernement européen". Il s'agit surtout d'un cadre pour permettre aux deux impérialismes les plus puissants impliqués par l'euro de marchander à deux une attitude commune s'imposant aux autres. Aux impérialismes de moindre poids de s'aligner. Quant aux pays non-impérialistes déjà admis dans l'Union européenne, comme la Grèce, ceux qui y ont un pied, comme la Turquie, ou ceux qui aspirent à y adhérer, comme les pays de l'Est, ils ne sont pas là pour décider mais pour subir la loi des plus puissants.

Les communistes révolutionnaires n'ont ni à militer pour cette Europe impérialiste, ni à la combattre au nom de l'indépendance nationale ou du protectionnisme. L'Europe et une monnaie unique pourraient être un progrès considérable pour ceux qui vivent sur ce continent, mais pas sous la direction et le contrôle de l'impérialisme. Que des brigands impérialistes s'associent ou s'opposent entre eux, c'est toujours pour aggraver l'exploitation et pour dépouiller les peuples. C'est l'impérialisme qu'il faut combattre et pas telle ou telle de ses manifestations, qu'il faut combattre de la seule façon possible, en combattant l'organisation capitaliste de la société et l'exploitation, à commencer par nos propres exploiteurs.

A l'Est de l'Europe, sur le plan économique, rien de nouveau. Dans les moins pauvres des ex-Démocraties Populaires Pologne, République Tchèque, Hongrie et dans une moindre mesure, Slovénie et Slovaquie une certaine reprise semble se dessiner après plusieurs années d'effondrement économique. La production reste cependant partout inférieure à ce qu'elle avait été avant 1989. Un grand nombre d'entreprises considérées comme non rentables ont été fermées, d'autres ont dû mettre la clé sous la porte faute d'avoir trouvé sur les marchés occidentaux les partenaires d'échanges qu'ils ont perdus du côté des autres pays de l'Est ou de l'ex-URSS après la liquidation du COMECON (zone d'échanges entre pays de l'Est et l'URSS). Ce sont ces pays qui ont bénéficié du gros des investissements de capitaux impérialistes, mais au prix de la perte de pans entiers de leur économie, de la destruction d'autres et d'une évolution vers une situation de dépendance économique en particulier à l'égard de l'Allemagne, redevenue principale protectrice impérialiste de la région. La région reste cependant le champ d'affrontements entre puissances impérialistes rivales. Un certain nombre de trusts, allemands mais aussi d'autres impérialismes européens et même extérieurs à l'Europe, sont attirés tout autant par le bas prix d'une main-d'oeuvre qualifiée, que par la proximité du marché de l'Union européenne, à laquelle certains des pays de l'Est sont déjà associés avec la promesse d'y être intégrés dans l'avenir.

Quant à la partie la moins développée de l'Est européen, la Roumanie et la Bulgarie pour ne pas parler de la situation désastreuse de l'Albanie ou de plusieurs des États issus de la décomposition de la Yougoslavie elle continue à se débattre au milieu de difficultés économiques auxquelles la lente intégration de ces pays dans le marché mondial n'apporte aucun remède, mais seulement une différenciation sociale plus rapide.

Quant à la Russie, sa production continue à baisser pour la septième année consécutive.

La seule nouveauté est le ralentissement de l'inflation qui avait été galopante pendant plusieurs années, ce que le commentateur du Monde estime être "la première étape indispensable à la transition vers le marché". Une transition qui, de première étape en première étape, n'en finit pas de piétiner, au grand dam du monde impérialiste qui, par ses prêts, continue à assurer les fins de mois difficiles du gouvernement les impôts ne rentrent toujours pas ou sont détournés par les pouvoirs locaux mais qui désespère de pouvoir y investir de façon profitable. En attendant, l'économie russe continue à être pillée et l'accumulation primitive russe suivant le bon mot qui circulerait à Moscou à se poursuivre... en Suisse. Tout ce qu'on peut en dire, c'est que l'économie russe, partagée entre des clans rivaux issus de la bureaucratie, avec des limites floues entre ces clans et la maffia, semble avoir trouvé une sorte d'équilibre dans l'instabilité. Mais le pays continue à être saigné, ses usines et ses machines à rouiller, ses capacités productives en matériel, en compétence, en organisation à partir à vau-l'eau. Dans un pays en train de se "tiers-mondiser", une fraction importante de la population laborieuse ne survit que grâce à la débrouille, au lopin individuel et à ce que les entreprises, souvent à l'activité réduite, continuent à assurer à leurs travailleurs logement, cantine, dispensaire de l'usine des travailleurs qu'elles n'osent pas licencier, mais qu'elle ne payent plus depuis longtemps.

Etant donné la lenteur des évolutions, nous n'avons rien à changer de fondamental à notre appréciation de la société et de l'économie russes. Nombre de traits de l'économie et de la société restent marqués par leurs lointaines origines, malgré le degré de décomposition de l'une et de l'autre. Les privatisations elles-mêmes restent, dans une large mesure, un moyen de protection de la mainmise d'un clan bureaucratique sur une entreprise ou sur un conglomérat contre d'autres clans - ou contre des investisseurs capitalistes, étrangers en particulier. Si la capitale et certaines grandes villes constituent une arène pour un capitalisme sauvage, caractérisé par la spéculation, des activités mafieuses, une grande partie de l'immense Russie est loin d'avoir été transformée à rebours par la contre-révolution en marche. Le pouvoir économique demeure, pour l'essentiel, lié à la détention du pouvoir politique. Les changements déjà intervenus sont suffisants pour permettre à un certain nombre d'individus, issus généralement de l'ancienne nomenklatura de la bureaucratie, d'amasser des fortunes considérables (qu'ils ont en général la prudence de placer à l'étranger). Mais l'économie est loin de fonctionner sur des bases capitalistes et la lenteur de l'introduction du capitalisme illustre surtout, pour le moment, les difficultés de ce système économique, en crise même dans ses citadelles occidentales, à assimiler et à transformer l'économie fondée par la révolution prolétarienne et développée par les méthodes de la planification et du monopole du commerce extérieur. En conséquence, il nous paraît toujours précipité de changer la caractérisation de l'État issu de la révolution russe, telle que l'avait définie Trotsky.

Après la tempête monétaire et boursière qui a secoué en juillet et en août plusieurs pays du Sud-Est asiatique, dont la Thaïlande, la Malaisie, l'Indonésie et les Philippines, puis en octobre et par la suite, en plus des mêmes, Hong-Kong et dans une certaine mesure le Japon, et qui a contraint plusieurs de ces pays à dévaluer brutalement leurs monnaies et à prendre des mesures d'austérité draconiennes, les journalistes en quête de sensationnel parlent de "la fin du miracle asiatique". C'est stupide surtout parce qu'il n'y a jamais eu de miracle. Il n'y a eu que des régions transformées en "comptoirs" pour des capitaux impérialistes, au sens qu'avait ce mot avant et pendant l'ère coloniale (il s'agit pour l'essentiel de capitaux japonais, car cette région constitue la zone d'influence de l'impérialisme japonais, en concurrence cependant avec les États-Unis). Il a suffi qu'un nombre limité de grandes entreprises délocalisent certaines de leurs productions, pour pouvoir profiter d'une main-d'oeuvre quasi-gratuite, du travail des enfants etc., pour que certains de ces pays connaissent une croissance accélérée de leur PIB, extrêmement bas au départ, et que des journalistes ne sachant comment noircir leur papier commencent à calculer le nombre d'années nécessaires pour rattraper les pays développés. Il est cependant à noter que même pendant les années des "miracles", les chiffres de progression les plus impressionnants concernaient les activités et la capitalisation boursières. La "chance" sinon de ces pays, du moins de leur bourgeoisie, a été d'être en situation de ramasser les miettes de capitaux spéculatifs de passage. Il a suffi que quelques spéculateurs jouent contre le baht thaïlandais pour que celui-ci soit contraint à une dévaluation de 40 % et que les monnaies de la région s'écroulent les unes après les autres, entraînant des crises économiques plus ou moins graves.

Ces temps-ci, on commence à parler de "miracle" latino-américain. Il en est même qui commencent à entrevoir des "miracles" semblables dans certains pays d'Afrique noire ils sont allés chercher leurs visions miraculeuses en Ouganda et au ... Lesotho et parlent de "la croissance retrouvée" de l'Afrique. Mais les chiffres de progression momentanés dans tel pays pauvre ou tel autre sont des écrans de fumée. L'impérialisme n'est pas en train de développer la partie sous-développée de la planète, pas même cette minorité de pays où les capitaux impérialistes vont faire un tour. Les effets de ces capitaux sont aussi dévastateurs pour ces pays et pour leurs classes laborieuses que l'absence de capitaux. L'impérialisme n'est pas devenu philanthrope depuis le temps des colonies. Il n'y a pas de salut pour la partie sous-développée de la planète comme pour le reste hors de la fin de l'impérialisme, c'est-à-dire hors de la révolution prolétarienne.