La situation intérieure

Ce texte, présenté par la majorité, a recueilli 96,6 % des voix lors de la dernière Conférence Nationale de Lutte Ouvrière

Le paysage politique français a été profondément transformé par le résultat des élections législatives anticipées.

La seule explication rationnelle de celles-ci, c'est qu'en procédant à la dissolution de la Chambre des députés avant le terme de la législature, Chirac estimait que la situation électorale, ne pourrait pas être pire qu'elle ne l'aurait été au printemps 1998, et espérait ainsi prendre l'opposition parlementaire de vitesse.

Tel a été pris qui croyait prendre. Mais en regardant les choses avec plus de recul, la défaite de la majorité présidentielle dans ces élections législatives n'a été qu'une nouvelle illustration de l'instabilité du corps électoral, liée à la situation économique, qui fait que depuis vingt ans, chaque élection législative ou présidentielle a constitué un désaveu de l'homme ou de l'équipe qui avait remporté la consultation précédente. L'élection présidentielle de 1995, qui avait vu, au sein de la droite, la victoire de Chirac sur Balladur, le Premier ministre alors en fonction, n'avait pas été une exception.

Il serait d'ailleurs évidemment totalement illusoire de voir dans le succès électoral du Parti Socialiste la conséquence d'une poussée vers la gauche du corps électoral. Si celle-ci a finalement remporté les élections, en terme de nombre de députés, ce n'est dû qu'au fait que le RPR et l'UDF sont de plus en plus grignotés sur leur droite par le Front National, qui a maintenu ses scores, voire les a consolidés. Au total, la droite était majoritaire.

Il serait tout aussi faux de voir dans cette dissolution qui a raté son objectif tactique, le symptôme d'une crise profonde du système. En débouchant sur une cohabitation droite-gauche inédite entre l'Elysée et Matignon, succédant aux cohabitations gauche-droite de 1986 à 1988 et de 1993 à 1995, elle montre au contraire que les institutions mises en place en 1958 sont capables de fonctionner sans dommage pour la bourgeoisie et même pour la continuité politique et sociale, dans tous les cas de figure. La Cinquième République ressemble certes plus à la Quatrième que ce fut le cas du vivant de De Gaulle mais, fondamentalement, elle n'est guère soumise à la pression du corps électoral.

En 1997, comme en 1981 ou en 1988, ce ne sont finalement que les divisions de la droite qui ont permis à une gauche minoritaire dans le pays de remporter un succès électoral.

Le Parti Socialiste n'a pu disposer d'une majorité à la chambre des députés qu'en bénéficiant du soutien des élus du Parti Communiste et de ceux des "Verts" auxquels le PS a dû concéder, à l'avance, un certain nombre de circonscriptions "éligibles" pour pouvoir bénéficier à l'échelle nationale des quelques pour cent qui lui ont permis de passer devant le PCF dans bien des cas et, plus généralement, d'obtenir autant d'élus.

En proposant au PCF deux ministères et un secrétariat d'État, Jospin n'a pas seulement tenu compte de la composition de la "gauche plurielle" (PS, Verts, PCF) qui compose sa majorité à la chambre des députés. Il a aussi pris une assurance visant à limiter les velléités du Parti Communiste Français de satisfaire sa base voire, plus généralement, les travailleurs par une attitude radicale, au moins en apparence, sur le plan social.

La politique du PCF depuis des mois, en dépit des déclarations de sa direction répétant qu'il n'était pas question de "refaire l'union de la gauche", ne laissait d'ailleurs aucun doute sur le fait qu'il n'avait qu'une seule envie : participer de nouveau au gouvernement, comme après 1981, même si c'est pour de nouveau gérer loyalement les intérêts généraux, et même particuliers, de la bourgeoisie.

Mais la situation politique de juin 1997 était différente de celle de mai 1981, lorsque Mitterrand fut élu après 23 ans de pouvoir sans partage de la droite. Les illusions du monde du travail, sur ce qu'il pouvait attendre d'un gouvernement de gauche, étaient moins grandes qu'avant et une large fraction de travailleurs et de militants étaient, sinon méfiants, du moins sceptiques sur ce que cette gauche au pouvoir serait susceptible d'amener de bon. Cela explique les précautions prises par la direction du PCF pour faire apparaître la décision de participer au gouvernement comme émanant démocratiquement de la base du parti.

Du côté du Parti Socialiste, qui a vu en 1986 et en 1993 des législatures commencées par un succès électoral se terminer par une déroute, Jospin essaie de louvoyer pour ne pas décevoir son électorat, auquel il n'avait d'ailleurs pas promis grand-chose.

La promesse d'une loi rendant la semaine de 35 heures obligatoire dans toutes les entreprises de dix salariés à partir du 1er janvier 2000 (chiffre qui sera vraisemblablement porté à vingt... ou plus) a l'avantage de paraître satisfaire tout de suite cette revendication en la reportant cependant à deux ans avec, de toute façon, la promesse parallèle faite au patronat de légiférer à nouveau fin 1999 pour en décider les modalités pratiques en fonction, entre autres, de la conjoncture économique. Cela laisse tout loisir au patronat d'en tirer bénéfice par les mesures qui l'accompagneront : flexibilité des horaires, déréglementation des heures supplémentaires, cadeaux fiscaux divers aux entreprises, etc., voire l'occasion de reporter purement et simplement la mesure.

En tout état de cause, et quelques soient les gestes faits pour essayer de donner certaines satisfactions à son électorat, le gouvernement Jospin ne peut que décevoir celui-ci, et plus particulièrement la classe ouvrière, car la bourgeoisie ne lui fera pas plus de cadeaux qu'elle n'en a fait aux gouvernements de droite, assurée qu'elle est d'être aussi bien servie par les uns que par les autres.

De nombreux militants et sympathisants, surtout du Parti Communiste mais aussi du Parti Socialiste, et même des écologistes, sont mécontents à un titre ou à un autre de la politique menée par le gouvernement.

A moins d'une amélioration de la conjoncture économique, qui ne pourrait être que totalement indépendante de la politique de ce gouvernement, ce mécontentement ne peut que s'approfondir dans les mois qui viennent. Tout le problème est de savoir si cela se traduira par une démoralisation plus grande des travailleurs, ou au contraire par un regain de combativité.

Si cela se produit, nous devons nous préparer à la nécessité d'intervenir dans les luttes sociales, d'autant que cela nous en donnera les moyens.

Mais nous devons aussi continuer d'apparaître autant que faire se peut comme un courant politique certes très minoritaire, mais cependant représentatif à l'échelle nationale.

Les élections législatives anticipées de cette année ne nous ont pas permis de retrouver la totalité des voix recueillies par notre candidate aux élections présidentielles de 1995, y compris en ne considérant que les circonscriptions où nous nous sommes présentés (puisque nous n'avions pas les moyens de le faire partout). Mais elles nous ont donné les meilleurs résultats que nous ayons jamais enregistré dans ce genre de consultation.

Il nous faut donc envisager un effort semblable pour les élections régionales du printemps 1998, qui constitueront le moyen de mesurer, après neuf mois de gouvernement de gauche, l'opinion des travailleurs envers les idées et le programme pour lequel nous combattons.