Intervention de l'armée française en Côte-d'Ivoire : derrière les arguments humanitaires, une opération pour protéger les intérêts impérialistes

Sauf rebondissement de dernière minute, les principales factions en conflit en Côte-d'Ivoire ainsi que les principaux dirigeants politiques de ce pays devront se retrouver à Paris du 15 au 23 janvier pour tenter de trouver, sous l'égide du gouvernement français, une solution à la crise qui déchire la Côte-d'Ivoire. La diplomatie de l'impérialisme français est donc appelée à venir appuyer son armée directement engagée sur le terrain. Il est douteux cependant que la diplomatie se substitue à l'engagement militaire de la France, de plus en plus massif au fil des semaines.

Depuis le 19 septembre 2002, date à laquelle a éclaté la rébellion militaire, d'assassinats politiques en nouvelles mutineries, le pays se trouve divisé en trois, voire en quatre zones contrôlées par des factions armées différentes. Seul, le Sud la partie la plus riche du pays avec la capitale Abidjan, est contrôlé par le pouvoir officiel de Laurent Gbagbo et par la faction dite loyaliste de l'armée. Le nord, plus déshérité, est sous le contrôle des mutins de la première heure qui se présentent aujourd'hui sous le nom de MPCI (Mouvement patriotique de Côte-d'Ivoire). Dans la troisième zone, à l'ouest du pays, dont la ville de Man est la principale agglomération, la situation est plus confuse. Dans cette région, deux factions se revendiquant toutes les deux de l'ex-général et ex-chef d'État Robert Guéi, assassiné dans les premières heures de la mutinerie, le MPIGO (Mouvement populaire ivoirien du Grand Ouest) et le MJP (Mouvement pour la justice et la paix) se partagent le pouvoir de fait.

Il y a donc une partition de fait qui dure depuis plusieurs semaines et dont on voit mal comment elle pourrait se résorber. Il faut se souvenir que, dans les pays voisins du Libéria et de la Sierra Leone (sans même parler du Congo ex-Zaïre), déchirés par une guerre interne endémique, une partition de fait dure depuis des années et les réconciliations périodiques servent plus à dissimuler le morcellement du pouvoir par région qu'à le surmonter.

L'armée " loyaliste ", même flanquée de mercenaires, s'est révélée incapable de venir à bout non seulement des " rebelles " du nord, solidement installés dans cette région, avec Bouaké comme capitale, mais n'est pas parvenue non plus à déloger les deux mouvements armés installés dans l'ouest du pays. Les quelques succès temporaires que cette armée loyaliste a enregistrés, elle les a obtenus sans avoir à combattre, en s'engouffrant dans des brèches ouvertes par l'armée française dite d'interposition (qui ne s'interpose que pour empêcher les mutins d'avancer vers Abidjan, et pas du tout pour empêcher les " loyalistes " de bombarder des villages des zones rebelles.

Malgré l'appui de fait des troupes françaises, le pouvoir légal de Gbagbo ne parvient pas à reprendre du terrain sur les zones rebelles avec son armée qui n'a pas la moindre valeur militaire.

Une armée en décomposition

Comment l'armée ivoirienne pourrait-elle venir à bout des mutineries issues de ses propres rangs ? Cette armée, de quelque 9 000 hommes à l'origine, n'a été formée et dressée que contre la population désarmée. Elle a une longue et solide expérience dans le racket de la population, dans l'art et la manière de rançonner les transports publics, à l'un des multiples points de contrôle qui jalonnent les routes ivoiriennes et les rues des grandes villes, même en temps de paix. Mais c'est à peu près tout ce qu'elle a comme expérience, bien qu'une partie de son encadrement ait été formé dans les écoles militaires en France. Mais ce n'est pas pour rien que les dirigeants de l'impérialisme français ont éprouvé le besoin de maintenir, tout au long des quarante années consécutives à la décolonisation, une base de l'armée française dans les faubourgs d'Abidjan.

Cela fait longtemps que d'un appareil destiné à maintenir l'ordre, l'armée ivoirienne est devenue, au contraire, un facteur de désordre. Facteur de désordre par sa hiérarchie : les toutes dernières années sont jalonnées par six mutineries ou coups d'État militaires, réussis ou ratés. Et les trois mouvements de rébellion qui, aujourd'hui, morcellent la Côte-d'Ivoire et s'opposent à l'armée dite nationale sont issus de cette même armée.

Facteur de désordre par en bas : les militaires mal payés, indisciplinés, sont depuis longtemps incontrôlables par le pouvoir politique.

Au-delà des circonstances concrètes qui ont conduit à l'éclatement des mutineries en cours, puis à la décomposition de l'armée en quatre factions opposées les unes aux autres, l'armée ivoirienne porte les marques des antagonismes au sein de la société elle-même.

Des antagonismes sociaux tout d'abord. Dans toutes les armées du monde, les sommets de la hiérarchie sont liés à la classe privilégiée alors que les hommes de troupe et les sous-officiers sont issus des milieux populaires. Mais la différenciation sociale est infiniment plus perceptible dans les pays pauvres en général et dans les pays d'Afrique en particulier. A côté des sommets de l'armée participant, avec des civils de leur position sociale, à la curée sur les richesses du pays et sur le budget de l'État, vivant richement, habitant dans des villas luxueuses, il y a les hommes de troupe mal payés, voire, par moments, pas payés du tout, qui ont d'autant plus tendance à prélever sur la population ce que l'État ne leur donne pas, que du sommet à la base, l'État est corrompu et que le pouvoir à tous les niveaux est source d'enrichissement.

Il faut se souvenir qu'à ses origines, la mutinerie du 19 septembre s'est produite autour des revendications corporatistes de réintégration dans le cadre de l'armée d'un certain nombre de militaires qui en avaient été écartés et d'amélioration des soldes.

Mais l'armée reflète également le morcellement ethnique suscité et aggravé dans la société par les dirigeants politiques eux-mêmes. La démagogie ethniste développée, à des degrés divers, par les clans politiques en lutte pour le pouvoir, a fait des ravages incommensurables au sein de la société. Mais elle a fini par se retourner contre ses auteurs eux-mêmes. Ce n'est pas seulement la société mais l'appareil du pouvoir lui-même qui s'en est trouvé miné. C'est que l'appareil de répression ne fonctionne pas dans le vide.

Les mutins du 19 septembre n'ont pas tardé à mettre à l'arrière-plan leurs revendications corporatistes pour faire leurs des revendications politiques comme la protestation contre le régime de Gbagbo que les gouvernements français successifs ont beau considérer comme démocratique mais qui a été élu dans des élections notoirement truquées, faussées avant même d'avoir eu lieu, par la mise à l'écart de certains candidats sur des critères ethnistes ou xénophobes. Quelles qu'aient pu être leurs revendications de départ et les véritables raisons de leur rébellion, les mutins, pour s'enraciner dans le nord du pays, ont eu assez de sens politique pour se faire l'expression de l'hostilité au régime de Gbagbo de la part de la population de cette région, victime de la démagogie ethniste du pouvoir central. D'autant plus victime que le Nord est la région la plus déshéritée et que les originaires de cette région, comme les originaires du Burkina voisin, occupent les emplois les plus mal payés aussi bien à Abidjan que dans les plantations du Sud.

Il est bien difficile de savoir quelle est la profondeur du consensus de la population du Nord autour de la rébellion militaire. Mais, en tout cas, Gbagbo et son armée n'y trouvent certainement pas le soutien dont ils auraient besoin pour rétablir l'ordre, à défaut d'avoir la force pour pouvoir le faire.

Dans l'ouest, les deux mouvements de rébellion misent plus ouvertement encore sur l'ethnisme de l'ethnie dominante de cette région : les Yacoubas qui sont également nombreux de l'autre côté de la frontière, au Libéria (Charles Taylor, notamment, principal seigneur de guerre au Libéria et actuel dirigeant du pays, est yacouba).

C'est dire que la partition de fait de la Côte-d'Ivoire a d'emblée et tout naturellement des prolongements au-delà des frontières. C'est inévitable sur ce continent africain où les frontières établies naguère par les puissances coloniales coupent dans la chair des peuples.

Partition et répression

Voilà l'état des lieux. Il serait cependant partiel s'il ne se limitait qu'à la partition du pays. Car, à l'intérieur de chacune des zones et en particulier à l'intérieur du " pays officiel ", contrôlé par Gbagbo, les aspects les plus infects de la situation antérieure ont été considérablement aggravés. Aggravés bien entendu du point de vue des conditions de vie de la population laborieuse. La guerre civile a freiné, sinon stoppé, un grand nombre d'activités économiques. Les chantiers et les usines ferment ou, du moins, réduisent leurs activités et, évidemment, le paiement des salaires. Et les prix ont grimpé. On imagine les conséquences du double mouvement d'augmentation des prix et d'effondrement des revenus dans un pays qui a beau être le moins pauvre des ex-colonies françaises mais dont la majorité de la population n'en vit pas moins, même en temps de paix, à la limite du minimum vital.

A cela s'ajoute la loi des bandes armées. Des bandes armées officielles d'abord : les groupes de militaires qui non seulement continuent vieille habitude de rançonner la population mais qui, sous prétexte de faire la chasse aux " assaillants ", pillent, arrêtent et assassinent dans une anarchie militaire qui va en s'aggravant. Il est significatif que Gbagbo, interrogé sur des assassinats perpétrés par des militaires en uniforme de son armée, n'ait pas trouvé d'autre défense que de lever les bras au ciel en signe d'impuissance en affirmant : " l'État ne peut tout contrôler aujourd'hui, le treillis n'est plus un signe distinctif, on peut en acheter partout ", et d'ajouter que même un de ses proches, pourtant colonel de son état, arrêté par un groupe de militaires, s'est fait mitrailler dans sa voiture de service.

Aux agissements des militaires en uniforme, s'ajoutent ceux des milices se revendiquant du FPI, le parti au pouvoir. Composées souvent d'ex-étudiants ratés et d'hommes de main embauchés moyennant quelques francs CFA, elles sèment la terreur, en ciblant les femmes et les hommes originaires du Burkina ou, simplement, du nord du pays. Il est difficile de savoir dans quelle mesure Gbagbo contrôle ses hommes (comme il est difficile de savoir s'il a la moindre autorité sur les " escadrons de la mort " de la gendarmerie). Mais, en tout cas, il les couvre politiquement. Et ce qui se passe dans la capitale au su et au vu tout de même de la presse internationale se reproduit dans un certain nombre de villages de province, en plus violent. La démagogie ethniste du pouvoir, le " combat contre l'envahisseur ", donne un semblant de justification légale aux manifestations les plus violentes de toutes sortes de conflits pour la possession de la terre, pour des prétextes ethniques, voire personnels ou familiaux. Dans ce pays où sur les 16 millions d'habitants, il y a trois millions de Burkinabés, un million de Maliens, 500 000 de nationalités diverses (Sénégalais, Guinéens, Ghanéens, Libériens ou Togolais) et où cette population est dispersée dans la quasi-totalité de la zone contrôlée par le gouvernement, on entrevoit les multiples conflits plus ou moins sanglants que cela peut entraîner. C'est tout le pays qui est en état de décomposition.

L'intervention de l'armée française, une opération impérialiste

Lorsque les troupes françaises se sont déployées, on a parlé d'une intervention limitée pour " protéger " les Français installés dans le pays. Le prétexte ne tient plus : ceux qui étaient à protéger, si tant est qu'il y en ait qui aient été menacés, ont eu le temps de quitter leur ville ou le pays. De Villepin, qui vient de se livrer à une agitation fébrile en rencontrant Gbagbo à Abidjan, puis les chefs du MPCI à Bouaké, de retour de Côte-d'Ivoire, affirmait, dans sa conférence de presse, " la volonté de la France d'aider la Côte-d'Ivoire à sortir de la spirale de la violence " et de contribuer " à un plan de paix et de réconciliation ".

Passons sur la responsabilité de l'impérialisme français dans l'évolution qui a conduit à la situation actuelle. Passons sur le long passé colonial, sur le soutien de la France à la dictature féroce de Houphouët-Boigny ou de ses successeurs, de Konan Bédié à Laurent Gbagbo, en passant par le général putchiste Guéi, y compris lorsque ces gens-là, dans leurs rivalités pour le pouvoir, ont déployé cette démagogie ethniste et xénophobe qui a joué une part si importante dans la dégradation de la situation.

Mais, même aujourd'hui, voyons donc ce que protège cette armée française derrière l'ambition proclamée de rétablir " la paix et la stabilité ".

Oh, bien sûr, étant donné le pourrissement de la situation, pour un esprit naïf, l'armée française peut passer pour un élément de temporisation. Et pour un civil ivoirien, surtout originaire du nord, il est sans doute moins dangereux de rencontrer un groupe de militaires français qu'un groupe de militaires ivoiriens, ceux en particulier de l'armée légale !

Mais les troupes françaises présentes en Côte-d'Ivoire ne sont certes pas là par humanisme, mais pour constituer les bras armés de la politique de l'impérialisme français. Cette politique ne vise absolument pas la protection de la population mais le rétablissement de l'ordre. C'est que l'impérialisme français a de gros intérêts en Côte-d'Ivoire.

Les intérêts des groupes impérialistes de France en Côte-d'Ivoire

A l'intérieur même du pays qui, jusqu'à une période récente, représentait 40 % de l'activité économique en Afrique francophone, les entreprises françaises contrôlent la majeure partie des secteurs les plus profitables. TotalFinaElf participe au capital de la Société Ivoirienne de Raffinage (SIR) qui exploite 169 stations-service. Alstom, seule ou en collaboration avec EDF, équipe la centrale thermique d'Azila et est présente dans l'exploitation du gisement d'hydrocarbures au large d'Abidjan. La Cogema contrôle la mine d'or d'Ity, à l'ouest de la Côte-d'Ivoire (en " zone rebelle " aujourd'hui). La compagnie ferroviaire Sitarail appartient à Bolloré, ainsi que la Carena, seul chantier naval de toute la côte ouest-africaine. Bouygues dispose du monopole de l'électricité et de la fourniture d'eau par l'intermédiaire de sa filiale, la Saur. Le trust du BTP a bénéficié dans le passé de la maîtrise d'oeuvre de plusieurs gigantesques chantiers, notamment autour de la construction, sous Houphouët-Boigny, de la nouvelle capitale Yamoussoukro, avec ses bâtiments de prestige et sa cathédrale surréaliste, de dimensions comparables à celle de Saint-Pierre-de-Rome, étalant le luxe de ses installations au milieu de la brousse africaine. France Télécom détient 51 % de Côte-d'Ivoire Télécom. Une ribambelle de banques, de la Société Générale au Crédit lyonnais, sont présentes en ayant pignon sur rue ou en participant au capital de banques ivoiriennes. Sans parler de toutes les sociétés de négoce qui jouent les intermédiaires entre les producteurs de cacao la Côte-d'Ivoire étant le plus grand producteur et exportateur de cette matière première et de café c'est-à-dire qui prélèvent leurs prébendes en particulier sur les petits producteurs autochtones mal rétribués. Dans le secteur du gros négoce, où la concurrence est vive avec des multinationales américaines comme Cargill, les groupes français occupent une place de choix avec Bolloré encore, Delmas-Vieljeux et quelques autres. Et on pourrait continuer l'énumération, allant du contrat de construction d'un troisième pont à Abidjan, vers lequel louche Bouygues, qui compte sur ses appuis politiques contre d'autres multinationales proposant des prix inférieurs, à l'aéroport de la capitale, déjà contrôlé par celui de Bordeaux et à l'aéroport encore à construire par qui ? de San Pedro.

A côté de ces grands groupes, une armada de petits profiteurs, intermédiaires, commerçants, etc., dont seulement une partie sont des autochtones (enfants, parents ou cousins des groupes qui détiennent le pouvoir politique), mais dont un grand nombre vient de France et, accessoirement, du Liban. On estime à 1 200 chiffre cité par Le Monde le nombre des PME et PMI françaises employant au total plus de 100 000 personnes. Elles sont présentes dans l'agriculture industrielle (plantations d'hévéas ou filières du coton ou du karité), dans les services et surtout dans le grand commerce.

Autant dire que, présentée pendant longtemps comme un eldorado, la Côte-d'Ivoire l'est assurément pour le grand capital de France et, plus accessoirement, d'autres pays, ainsi que pour nombre de margoulins de moindre envergure de la bourgeoisie. Seules des miettes des profits réalisés sur le dos des ouvriers aux salaires misérables et des paysans ivoiriens sont laissées aux profiteurs locaux pour leur activité d'intermédiaires et surtout aux dignitaires de l'État en guise d'argent de la corruption. La Côte-d'Ivoire a beau être indépendante, elle n'est que la plus riche des colonies de fait de l'impérialisme français en Afrique.

Et puis, il n'y a pas que les intérêts de l'impérialisme français en Côte-d'Ivoire même. La Côte-d'Ivoire en général, et Abidjan en particulier, est devenue le centre névralgique des affaires françaises vis-à-vis de toute cette région, et en particulier vis-à-vis des pays enclavés de l'ex-empire colonial français comme le Mali ou le Burkina dont, pour les importations et les exportations, la Côte-d'Ivoire représente la voie la plus naturelle et la plus simple. Les ports ivoiriens d'Abidjan ou de San Pedro ne desservent pas seulement l'activité économique de la Côte-d'Ivoire. Ils assurent 70 % du commerce malien par exemple. Quelque 135 camions par jour assuraient, en temps de paix, l'acheminement des marchandises du port d'Abidjan vers Bamako, via Bouaké (cf. le journal Les Echos). Ils ne peuvent plus le faire avec la mutinerie ou seulement au prix du versement de nombreuses prébendes qui rendent les coûts prohibitifs. Les autres voies commerciales, via Dakar, au Sénégal, à l'ouest, ou via Lomé, au Togo, sont plus longues, avec des routes plus vétustes et des conditions plus aléatoires. Or, là encore, le négoce, sinon toujours la production, du coton, du ciment en provenance ou en direction du Mali ou du Burkina, est souvent contrôlé par des intérêts français. Et même quand ce n'est pas le cas, le ralentissement de la circulation des marchandises, même locales, est préjudiciable aux grands moyens de transport, docks et chemins de fer, eux, contrôlés par de grands groupes sans même parler des banques et des chaînes commerciales.

Le fait d'être le centre névralgique de toute la région a représenté un avantage considérable pour les grands groupes qui ont pu installer leurs sièges à Abidjan, des villas pour leurs hauts cadres, créé un environnement sinon à l'européenne, du moins très au-dessus des conditions de confort des pays voisins. Comme l'écrivait récemment un hebdomadaire burkinabé : " Longtemps, Abidjan fut la capitale de cette contrée conceptuelle et fusionnelle que l'on nomme Françafrique. La Côte-d'Ivoire était la vitrine de la France sur le continent, sa perle, son plus beau fleuron. Feuilletez n'importe quel album de photos d'une famille ivoirienne qui a profité du miracle économique des années soixante-dix et vous y verrez des images de 4L, de gentils Français bronzant au Club Med ou s'amusant sur la patinoire de l'hôtel Ivoire comme s'ils étaient en vacances à Grenoble. Ce que la France avait réussi à bâtir en Côte-d'Ivoire était une Afrique de rêve, débarrassée de sa brousse, moderne et goudronnée ".

L'expression " Afrique de rêve " ne vaut évidemment que pour les expatriés français et pour les riches Ivoiriens, et les routes goudronnées s'arrêtent à l'entrée des quartiers populaires. Mais la description est pertinente.

Toutefois, cette concentration non seulement de villas et de piscines, mais surtout de banques, de sièges de groupes commerciaux à Abidjan, se révèle un handicap maintenant que le pays est coupé en trois. Sans même parler des centaines de points de contrôle en moyenne un par kilomètre, a-t-on calculé, de Soubré à Abidjan, sur 300 kilomètres ! qui rendent la circulation et surtout le transport des marchandises quasi impossibles, même à l'intérieur du pays. Toute la presse a commenté le fait que, sans l'interposition des troupes françaises, les mutins de l'ouest étaient tout à fait en situation de conquérir le port de San Pedro par lequel est évacuée la production de la riche région cacaoyère. D'autres informations font état du fait que, avant même que les troupes françaises soient complètement déployées, de gros planteurs et des négociants de café et de cacao ont mis en place des milices privées et barré les routes pour empêcher les mutins du MPCI d'avancer et de couper certaines zones productrices de leurs débouchés vers San Pedro ou Abidjan.

Rétablir l'ordre et la stabilité du pouvoir en Côte-d'Ivoire, quel qu'il soit, est une nécessité économique pour les intérêts économiques de l'impérialisme français. C'est aussi une nécessité politique, car comment conserver la fidélité des chefs des pays de l'ancienne Afrique francophone si la France abandonne les dirigeants du fleuron de son ex-empire ?

Seuls les commentateurs stipendiés et les esprits naïfs peuvent ignorer le caractère impérialiste de l'opération militaire et diplomatique menée par la France en Côte-d'Ivoire. L'impérialisme français n'a que faire des lynchages ethniques, de l'arbitraire militaire ou des conséquences pour la population civile de l'affrontement entre bandes armées. La France, comme toutes les puissances impérialistes, sait se faire une raison devant ce type de situation, voire la provoquer lorsque ses intérêts et les profits de ses trusts n'en sont pas affectés.

Evidemment, ce n'est pas la première fois, en Afrique, que l'armée française vole au secours d'une dictature menacée.

Mais tout le problème est de savoir au profit de qui. Le gouvernement français a choisi, pour le moment, de soutenir le " régime légal " de Gbagbo (qui, rappelons-le, se revendique de ses affinités avec le Parti socialiste). Pas parce qu'il est légal d'ailleurs, on a vu sur quelles fraudes s'établit sa légalité. Mais parce qu'il est en place et parce qu'il n'y a pas d'alternative crédible.

Si l'armée loyaliste est incapable de vaincre les factions rebelles, il n'est pas dit qu'une de ces factions puisse l'emporter non seulement sur l'armée officielle, mais aussi sur les autres mouvements armés. Ou, plus exactement, il faudrait que ce soit l'armée française qui gagne la guerre au profit de Gbagbo ou d'un autre, ce qui nécessite de toute façon d'augmenter encore les effectifs présents en Côte-d'Ivoire avec le risque d'une guerre longue et d'enlisement.

L'engagement croissant de l'armée française dans l'hypothèse d'une crise passagère est une chose. Cela en est une autre si la guerre interne se révèle de longue durée. D'autant que c'est seulement si la crise est résorbée que le gouvernement peut faire passer son action pour une action de paix. Mais, sauf à penser qu'une solution miracle surgira de la réunion de Paris, il est vraisemblable que le conflit se prolongera, porté par la dynamique propre à la rivalité entre bandes armées.

Nous ne savons bien sûr pas quelle est la détermination des militaires rebelles à renverser Gbagbo ou leur naïveté de croire que, s'ils sont réintégrés dans l'armée officielle, leur carrière et leur vie seront préservées. Nous ne savons pas non plus quels sont les moyens de pression du gouvernement français flanqué ou pas des chefs d'État africains associés à l'entreprise pour amener les factions à une entente.

Mais les dirigeants des bandes armées rebelles ont de fortes raisons d'estimer que jouer les seigneurs de guerre d'une région est, à tout prendre, une position plus confortable que de se désarmer et de réintégrer l'armée officielle. Quant à leurs troupes, les soldats du rang, elles peuvent avoir aussi de bonnes raisons de penser que le fait de disposer d'armes et de prélever sur la population ce dont elles ont besoin leur assurera, à tout prendre, une existence moins pénible que d'attendre que leur solde, de toute façon minable, leur soit versée par des supérieurs corrompus qui en détournent une partie. Et, encore une fois, même en tant que militaires de " l'armée nationale ", ils avaient déjà l'habitude de compléter leur solde, officielle mais aléatoire, par le racket officieux, quand ce n'était pas par le banditisme nocturne.

Cette partition du pays entre seigneurs de guerre peut d'ailleurs prendre une multitude de formes, clairement affichées ou hypocritement dissimulées, entre un partage ouvert du pays ou une reconnaissance formelle du gouvernement central du pays en contrepartie d'une autonomie régionale reconnue.

C'est cette dynamique propre au règne des seigneurs de guerre et des bandes armées qu'illustre ce qui s'est passé et qui se passe encore au Libéria, en Sierra Leone, au Congo-Brazzaville par intermittence et au Congo-Kinshasa en permanence. C'est ce qui s'est passé dans l'interminable guerre civile en Angola dont les raisons politiques de départ se perdent dans la nuit des temps.

Quant aux groupes capitalistes, si, pour le moment, leur intérêt global est évidemment de rétablir l'ordre en Côte-d'Ivoire et si, étant donné la taille restreinte du pays et les intérêts en cause, avec l'aide de l'armée française ils y arriveront peut-être, ils ont aussi une grande capacité d'adaptation à la situation de guerre endémique. La situation au Congo ex-Zaïre montre comment les trusts intéressés par telle ou telle richesse minière ont une propension à acheter des chefs de guerre et comment par là même le conflit entre chefs de guerre devient un des aspects de la rivalité entre groupes impérialistes. Sans même parler des marchands d'armes qui ne se plaindront certainement pas de la transformation de la guerre interne en état permanent.

Alors, il est bien difficile de savoir où mènera le processus de décomposition de l'État ivoirien engagé depuis longtemps et qui a éclaté le 19 septembre. Ce qui est certain, en revanche, c'est le prix qu'en paieront non seulement la société ivoirienne et ses masses laborieuses, mais aussi toute la région.

Et l'exemple de la Sierra Leone, où l'ex-puissance coloniale, la Grande-Bretagne, s'est engagée à plusieurs reprises directement ou par troupes africaines interposées, montre que l'intervention d'une grande puissance impérialiste n'est pas un facteur de stabilité mais un facteur d'aggravation supplémentaire.

Alors, pour ce qui est des militants qui se revendiquent ici en France de la classe ouvrière, la seule attitude juste est évidemment de dénoncer le caractère impérialiste de la guerre derrière ses défroques humanitaires et de revendiquer le retrait immédiat des troupes françaises de la Côte-d'ivoire comme, de façon plus générale, de toute l'Afrique. Et, surtout, de rappeler que le problème n'est pas seulement militaire et que le plus grave dans l'intervention de l'impérialisme en Afrique n'est pas seulement la présence permanente ou les interventions ponctuelles de son armée, mais le pillage auquel les groupes industriels et financiers soumettent ces pays. Tout le reste en découle en dernier ressort. Il n'y aura pas de paix et de stabilité en Afrique tant que régnera l'impérialisme.