Les États-Unis acceptent de négocier avec Cuba pour mieux le dominer

Quand le dirigeant cubain Raúl Castro et le président américain Barack Obama ont annoncé, le 17 décembre 2014, la reprise des relations entre leurs deux pays, l'ensemble des commentateurs y ont vu un tournant dans les relations américano-cubaines, ce qui est indéniable. Mais beaucoup ont ajouté que ce tournant était autant une décision du régime cubain, en place depuis 56 ans, que de l'impérialisme américain, ce qui n'est pas exact.

Il est vrai que dix-huit mois de négociations secrètes - certains disent qu'elles ont été initiées depuis une décennie - se sont conclues par un échange récent de prisonniers et par des déclarations publiques annonçant la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays. Le « todos somos americanos » (« nous sommes tous américains »), petite phrase prononcée par Barack Obama le 17 décembre, calibrée pour être reprise en boucle par les médias, était destiné à ce que sa nouvelle politique soit interprétée comme un geste de bienveillance fraternelle vis-à-vis de Cuba. Elle mettait sur un pied d'égalité, mais seulement en parole, une île pauvre des Caraïbes peuplée de onze millions d'habitants et la première puissance mondiale.

En réalité, depuis la révolution castriste de 1959, l'impérialisme américain s'est opposé systématiquement à Cuba. Les États-Unis ont tout tenté pour faire pression sur le régime cubain pendant plus d'un demi-siècle sans réussir à le faire céder. Et c'est finalement le onzième président américain successif à isoler Cuba par un embargo qui a fini par changer de politique devant un tel échec. Ce n'est pas Fidel Castro qui a coupé les relations de son pays avec les États-Unis pendant une si longue période, mais l'inverse. Finalement, malgré toute sa puissance et ses capacités économiques, financières et militaires, la bourgeoisie américaine ne peut pas tout, ne contrôle pas tout, et en l'occurrence pas toujours ce qui se passe à moins de 200 kilomètres de ses côtes.

La révolution cubaine

Les États-Unis ont dominé Cuba à partir du moment où ils sont intervenus dans sa guerre d'indépendance contre l'Espagne à la fin du 19e siècle. En fait Cuba est passé d'une dépendance coloniale à une dépendance néocoloniale. Jusqu'en 1959 les dirigeants cubains ont accepté que les grandes entreprises américaines accaparent la plus grande part des richesses du pays et le produit du travail des Cubains. Ils ne pouvaient accéder au pouvoir, et surtout s'y maintenir, qu'avec l'accord de l'impérialisme américain.

La situation était telle sous la dictature de Batista, durant les années 1950, que non seulement l'agriculture, les infrastructures et la faible production industrielle de l'île étaient contrôlées par les capitaux américains, mais aussi toute une « industrie » destinée aux riches touristes américains, allant des hôtels aux casinos, en passant par la prostitution.

C'est cette situation humiliante aux yeux des nationalistes cubains qui a été la base de la révolution castriste, d'autant plus que la faible bourgeoisie cubaine était privée de cette manne, tout entière accaparée par le clan Batista. La petite bourgeoisie nationaliste, dont Fidel Castro qui était un jeune avocat démocrate, était révoltée par la dictature. Quant aux travailleurs des villes et des campagnes, ils vivaient dans la misère et dans l'espoir qu'un changement de régime leur apporte un changement social.

Fidel Castro, son jeune frère Raúl, Che Guevara et leurs compagnons menèrent pendant deux ans une guérilla dans les montagnes, en s'appuyant sur les paysans. Leurs premiers succès contre l'armée de Batista, pourtant soutenu par les États-Unis, leur valurent le soutien et le ralliement de couches toujours plus importantes de la population. Non seulement les paysans des zones contrôlées par la guérilla les aidaient - sinon ils n'auraient pas pu s'y maintenir bien longtemps - et ceux du reste du pays plaçaient des espoirs dans leurs succès, mais c'était aussi de plus en plus le cas des classes privilégiées cubaines ulcérées par la dictature de Batista.

Dans le sillage des bourgeois cubains petits et grands, les différents partis d'opposition se rallièrent ou s'allièrent à la guérilla castriste. Le programme politique de Fidel Castro n'avait rien qui puisse les effrayer. Il voulait la fin de la dictature et de la corruption, et le retour à l'application de la Constitution démocratique de 1940. Nulle trace de marxisme ou de communisme. La classe ouvrière cubaine n'était d'ailleurs pas appelée à se mobiliser particulièrement, Castro voyant surtout dans les villes un vivier de recrutement pour son armée de guérilleros en expansion dans les montagnes.

Le régime de Batista finit par s'écrouler, le dictateur étant même lâché à la fin par son tuteur américain. Fidel Castro entra à La Havane en janvier 1959 et associa au pouvoir des hommes politiques de la bourgeoisie cubaine.

Les pressions américaines ne font pas plier Castro

Les États-Unis étaient pourtant mal à l'aise avec Castro. Le groupe de dirigeants issus de la guérilla était des hommes qu'ils ne contrôlaient pas, qu'ils n'avaient pas eux-mêmes mis au pouvoir et qui jouissaient dans le pays d'une popularité telle qu'elle leur permettait d'avoir une base politique autonome.

Les États-Unis commencèrent à faire pression sur le nouveau pouvoir pour que Castro ne joue pas de rôle de premier plan. En réponse, celui-ci fit en sorte d'être nommé Premier ministre. Le président Eisenhower refusa de le rencontrer lorsqu'il vint aux États-Unis en avril 1959. À son retour à Cuba, Castro annonça une réforme agraire, assez modérée. Les dirigeants américains, et dans leur foulée Urrutia, le nouveau président cubain installé en janvier 1959, taxèrent Castro de communiste. Pourtant, il venait de déclarer : « Nous voulons établir à Cuba une véritable démocratie, sans aucune trace de fascisme, de péronisme et de communisme. » À l'été 1959, Castro fit démissionner ce président qui se retournait contre lui. À La Havane, une manifestation gigantesque appuya Castro et démontra que la population le soutenait.

Toutefois, les pressions américaines croissantes firent se détacher du nouveau régime les hommes de la bourgeoisie cubaine les plus liés à l'impérialisme. Castro avait voulu s'appuyer sur toute la bourgeoisie et la petite bourgeoisie cubaines, en n'éliminant du pouvoir que ceux qui étaient les plus liés à Batista et qui étaient aussi vomis par la population. Mais des officiers de l'armée et des responsables de haut niveau de l'État démissionnèrent. Des propriétaires terriens, des industriels, des ingénieurs et des intellectuels commencèrent à quitter un pays qu'ils contrôlaient de moins en moins. Ils formèrent le noyau réactionnaire de l'immigration cubaine anticastriste aux États-Unis, concentrée à Miami en Floride. Mais cela ne fit pas céder le jeune régime.

En mars 1960 le ministre des Finances démissionna, car face aux menaces des États-Unis de ne plus acheter le sucre cubain - la canne à sucre était la principale production agricole de l'île - Castro entama des négociations commerciales avec l'URSS. En pleine guerre froide entre l'impérialisme américain et la bureaucratie soviétique, Khrouchtchev était ravi de voir Cuba ne pas se plier aux diktats de Washington.

Lorsque le premier tanker contenant du pétrole soviétique accosta à Cuba, non seulement les États-Unis protestèrent contre ce qu'ils voyaient comme une ingérence soviétique dans « l'hémisphère occidental » sous leur coupe, mais les raffineries de l'île appartenant à des groupes pétroliers américains refusèrent de traiter ce pétrole.

Castro réagit en saisissant les raffineries. Les États-Unis réduisirent leurs achats de sucre. À l'été 1960, Castro nationalisa une partie des entreprises américaines opérant à Cuba, et étendit la réforme agraire. En octobre 1960, les États-Unis déclarèrent l'embargo sur toutes les exportations américaines vers Cuba, sauf certains médicaments et aliments, pendant que l'ambassadeur américain était « rappelé pour consultation » à Washington.

L'embargo décidé par Eisenhower est encore en vigueur et c'est Obama qui envisage à présent d'y mettre fin et d'échanger à nouveau des ambassadeurs avec La Havane.

L'alliance avec l'URSS

L'impérialisme américain ne se contenta pas de pressions économiques. Il monta et parraina une tentative militaire pour renverser le régime cubain. En avril 1961, plus d'un millier d'émigrés cubains anticastristes, financés et armés par la CIA, débarquèrent dans la baie des Cochons, au sud de l'île. Ils furent vaincus par les forces armées cubaines appuyées sur une mobilisation populaire incarnée dans des milices encadrées par le régime.

Si, avec le recul, on sait que cette défaite a mis fin aux velléités d'intervention armée des États-Unis, la menace a toujours pesé sur Cuba. D'autant plus que l'armée américaine ne s'est pas privée d'intervenir dans de nombreux pays, y compris directement et officiellement chez des voisins de Cuba comme à Saint-Domingue en 1965, à la Grenade en 1983, au Panama en 1999 et en Haïti en 2004.

La CIA a même multiplié les tentatives d'assassinat de Fidel Castro, pendant que le département d'État (ministère des Affaires étrangères) classait Cuba parmi les « pays soutenant le terrorisme » !

C'est la menace militaire permanente et le blocus économique qui ont poussé Castro à l'alliance avec l'URSS. En 1962, Castro était prêt à accueillir des missiles nucléaires soviétiques à Cuba, qui auraient bien sûr été pointés vers le territoire américain. Après tout, Cuba était bien à la portée des missiles américains et son espace aérien souvent violé par l'US Air Force. C'est finalement l'URSS qui a reculé au dernier moment et annulé leur installation, ne voulant pas risquer une guerre directe avec les États-Unis à propos de cette « crise des missiles ».

Cuba a tout de même noué une alliance solide avec la bureaucratie soviétique. À partir de 1962, Fidel Castro commença à se définir comme un marxiste-léniniste et proclama que Cuba marchait vers le « communisme ». En 1965, il transforma son Mouvement du 26 juillet, qui faisait référence à l'insurrection tentée en 1953 par les jeunes démocrates nationalistes contre Batista, en Parti communiste de Cuba.

Cuba a ensuite été un allié indéfectible de l'URSS, qui était indispensable à sa sécurité militaire et à sa survie économique. Non seulement face aux États-Unis, mais y compris en approuvant les crimes de la bureaucratie soviétique, comme l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968.

Un régime qui défie l'impérialisme

Le malheur de Cuba est que la géographie le situe dans l'arrière-cour de la plus grande puissance impérialiste du 20e siècle. Jusqu'en 1959, les dirigeants cubains se soumettaient à cette emprise pesante, à cette forme de néo-colonialisme. Ils en tiraient un pouvoir soutenu par les États-Unis, et de substantiels avantages personnels. Fidel Castro a rompu avec ce comportement. Il a répondu à chaque pression impérialiste par une mesure touchant les intérêts américains à Cuba, jusqu'à la rupture complète.

Ce mauvais exemple, du point de vue impérialiste, est ce qui a gêné le plus les dirigeants successifs des États-Unis. Car pour être capable de résister aux États-Unis, le régime castriste a dû s'appuyer sur les classes populaires cubaines et bâtir en leur faveur un système social, éducatif, sanitaire bien plus avancé que ce qui existait dans les pays voisins. Les nationalisations successives ont fini par englober presque complètement l'économie cubaine, mettant entre les mains du régime castriste les moyens, non pas de développer réellement l'économie car ce n'était pas à la portée d'un petit pays comme Cuba, de plus victime d'un embargo, mais de faire des progrès rapides dans les domaines où la mobilisation de la population et de l'État pouvait aboutir rapidement à des résultats.

Ce n'était pas le socialisme ou le communisme. Ni avant que Castro ne se découvre marxiste-léniniste et ne s'allie à la bureaucratie soviétique, ni même après. À moins de considérer que le socialisme n'a aucun rapport avec la classe ouvrière, sa mobilisation, ses partis et ses instruments de pouvoir. Mais cela n'empêche pas que le régime nationaliste cubain a eu le mérite de tenir tête jusqu'à présent aux États-Unis.

La résistance opiniâtre de Cuba face à la superpuissance voisine a suscité bien des espoirs dans d'autres pays. Et c'est précisément une possible contagion à d'autres pays de la Caraïbe, ou d'Amérique latine, qui a longtemps inquiété la bourgeoisie américaine et lui a dicté sa politique continuellement hostile à Cuba.

Des réalisations sociales malgré une économie étouffée

Privée par l'embargo américain de ses liens économiques traditionnels, l'économie cubaine a été maintenue la tête hors de l'eau pendant des dizaines d'années par l'URSS, qui y voyait l'avantage de contrer les États-Unis pratiquement à domicile. Cuba s'est donc intégré dans l'espace économique constitué par l'URSS et les pays de son glacis, essentiellement en Europe de l'Est, au point que 90 % de ses échanges extérieurs dépendaient de cette zone dans les années 1980. Et, comme avant 1959, l'économie cubaine n'avait pratiquement qu'un seul atout à faire valoir dans ses échanges : le sucre. Castro misa donc sur le développement de la canne à sucre.

Cette spécialisation a permis à l'économie cubaine de survivre, mais absolument pas d'être indépendante. Ce qui n'est qu'un rêve nationaliste dans une économie internationale depuis longtemps. À Cuba les terres ont été affectées en priorité à la culture de la canne à sucre, au point que le pays a dû importer des produits alimentaires. La population a connu bien des restrictions dans la consommation de produits ordinaires. Mais à tout prendre pas plus, et plutôt moins que dans les pays voisins complètement soumis au capitalisme américain.

Et puis il faut mettre au crédit du régime cubain une mobilisation réussie dans le domaine de l'éducation qui a permis d'alphabétiser 100 % de la population selon l'Unicef, à comparer avec un taux de 72,5 % pour son voisin Haïti. De même pour la santé où, pour donner un indicateur classique de développement, la mortalité infantile à Cuba se situe entre celle du Canada et de la Nouvelle-Zélande, et est inférieure à celle des États-Unis selon les données de l'atlas de la CIA !

Les médecins cubains, appuyés par la production de médicaments bon marché, une des rares branches industrielles un peu développées dans l'île, ont une réputation justifiée. Et la diplomatie cubaine se sert régulièrement de cet atout en proposant ses services : ainsi le Venezuela de Chávez a pu offrir des services médicaux à sa population pauvre en fournissant en échange du pétrole peu cher à Cuba. Récemment, des centaines de médecins cubains sont allés combattre les ravages du virus Ebola en Afrique de l'Ouest. Les dirigeants cubains poussent même parfois l'ironie jusqu'à proposer de l'aide humanitaire aux États-Unis, incapables et peu désireux de venir au secours de leurs propres populations défavorisées victimes de catastrophes comme l'ouragan Katrina qui a ravagé la Nouvelle-Orléans en 2005.

Soumise aux mêmes aléas climatiques que ses voisins du golfe du Mexique, la population cubaine en souffre beaucoup moins que celle d'Haïti ou même des très riches États-Unis. Une meilleure organisation sociale, des inégalités moindres, une plus grande confiance de la population envers les autorités, une plus grande attention du régime aux besoins de la population, tous ces facteurs font une réelle différence quand il s'agit d'évacuer une zone qui risque d'être touchée par un ouragan. Ils sont un reflet des choix politiques des dirigeants castristes.

Une catastrophe économique...

Ces réussites, malgré le sous-développement du pays, expliquent que le régime castriste ait pu se maintenir pendant des décennies, sans trop de contestation. Mais cet équilibre a été bouleversé par la disparition de l'URSS en 1991 et le désintérêt immédiat des nouveaux maîtres de la Russie post-soviétique vis-à-vis de Cuba.

En quelques années les échanges avec les ex-pays de l'Est ont chuté de 93 %, entraînant une baisse du PIB cubain de plus d'un tiers de sa valeur et une chute du revenu moyen par habitant encore plus importante.

Les dirigeants des États-Unis ont alors essayé d'achever l'économie cubaine, qui était déjà à genoux. Ils ont alors renforcé le blocus par deux lois, en 1992 et 1996, faisant notamment pression sur les autres pays tentés de commercer avec Cuba et menaçant de sanctions les entreprises non américaines ne respectant pas l'embargo décidé par Washington. Ainsi un navire commercial ne pouvait plus rallier un port américain dans les six mois suivant une escale à Cuba.

... qui profite aux privilégiés cubains

Les années 1990 furent très dures pour Cuba. Le régime proclama une « période spéciale en temps de paix », surtout faite de restrictions pour la population. Le marché noir s'étendit. Castro entama une politique de réformes économiques allant toutes dans le sens de la création d'entreprises privées et d'une plus grande différenciation sociale.

Le secteur agricole de la canne à sucre perdit 600 000 emplois pendant que les marchés libres paysans étaient autorisés, sans que cela n'améliore le ravitaillement des pauvres dans les villes. Désormais le pays produit un million de tonnes de sucre par an. C'est un recul considérable puisqu'il y a cinquante ans le régime avait fait de la production de 10 millions de tonnes de sucre à l'horizon 1970 une bataille économique majeure.

Le tourisme se développe depuis une quinzaine d'années avec l'autorisation d'investissements étrangers. Ce qui permet à une petite bourgeoisie cubaine, profitant de ses liens familiaux avec la diaspora cubaine, d'ouvrir des restaurants. Mais on constate aussi le retour de la prostitution. De nouveaux riches ont émergé, souvent en lien avec les dignitaires du régime, générant une corruption accrue.

Cuba a pu nouer des liens politiques et économiques avec le Venezuela de Chávez dans les années 2000, évitant ainsi le naufrage grâce à l'accès à un pétrole bon marché. Mais les pénuries et l'émergence d'une économie marchande sont des ferments qui attaquent par tous les bouts le régime castriste bâti sur un certain égalitarisme et la satisfaction des besoins de base de la population pauvre. Fidel Castro lui-même, commentant le danger du développement d'une petite et moyenne bourgeoisie, déclarait en 2005 : « Les Yankees [les États-Unis] ne peuvent pas détruire ce processus révolutionnaire [le régime castriste], mais ce pays peut s'autodétruire lui-même. »

En 2006, malade, Fidel Castro a laissé son frère Raúl jouer le rôle de premier plan sans que l'orientation politique ne change. En 2010, Raúl Castro a annoncé qu'un demi-million d'employés de l'État seraient licenciés et incités à devenir des travailleurs indépendants, sans trop savoir ni dans quel secteur économique ni avec quel capital. En 2011, le 6e congrès du Parti communiste cubain a avalisé la suppression progressive de la libreta, un système de bons alimentaires mensuels permettant de vivre une quinzaine de jours. Selon Raúl Castro, la libreta, qui mettait les plus pauvres à l'abri de la faim, est devenue un « fardeau insoutenable ».

L'an dernier l'extension du port de Mariel, réa­li­sée avec des capitaux brésiliens, a donné lieu à l'inauguration d'une zone franche. Et une loi récente garantit huit ans d'exemption fiscale pour les investissements étrangers sur l'île.

Désormais les discours officiels indiquent à l'adresse des marchés internationaux et des privilégiés locaux qu'il faut « diminuer des dépenses sociales énormes ». Tout en continuant à servir à la population pauvre les proclamations « révolutionnaires » habituelles, comme cet affichage : « Les changements à Cuba amènent plus de socialisme. » Répondant récemment à des journalistes, une cadre du régime castriste disait : « Nous allons devenir comme la Chine ou le Vietnam, un pays socialiste avec le capitalisme .» Pour être exact, il faudrait parler de pays capitaliste utilisant une propagande « socialiste ».

Ce sont bien les couches les plus riches de l'île qui profitent de cette évolution économique. Surtout celles qui sont liées ou cherchent à se lier au monde bourgeois extérieur et en premier lieu à ceux des exilés cubains qui ont réussi aux États-Unis, ou bien celles qui sont proches de l'appareil d'État. Alors que la coupure la plus importante était jusqu'alors de 100 pesos, la mise en circulation de billets de 200, 500 et même 1 000 pesos depuis le 1er février n'est certainement pas destinée aux classes populaires.

Une pénétration économique américaine accrue

C'est dans ce contexte que l'impérialisme américain opère un revirement de sa politique cubaine. Ce changement n'est pas brutal, la rumeur de négociations secrètes entre les deux pays circulant depuis une dizaine d'années. Et de fait, l'embargo américain qui étrangle l'île s'est assoupli à partir de l'an 2000. Non pas que l'impérialisme américain ait alors voulu soulager les Cubains souffrant de pénuries alimentaires, mais parce que des grandes entreprises américaines ne voulaient plus être écartées de ce marché de 11 millions de personnes situé à moins de 200 kilomètres des côtes des États-Unis. Les groupes Cargill et Archer Daniels Midland, exportateurs de blé et de soja, ainsi que Tyson Food's et Pilgrim's Pride, producteurs de poulet congelé, ont pris pied sur le marché cubain.

À son arrivée à la Maison Blanche en 2009, Barack Obama avait assoupli les règles absurdes à propos des voyages aériens. Auparavant, un seul voyage tous les trois ans pouvait être effectué depuis les États-Unis vers Cuba, à condition d'arriver la veille à l'aéroport pour se plier à des formalités administratives des plus tatillonnes. Depuis 2009, on peut voyager une fois par an et on annonce à présent une fluidité supplémentaire.

Obama avait aussi levé certaines restrictions sur les transferts d'argent à destination de Cuba. Les milieux américano-cubains les plus réactionnaires s'y étaient déclarés hostiles, ne voulant pas permettre au régime castriste de profiter de cet assouplissement. D'autres Américano-cubains y voyaient au contraire le moyen d'une pénétration économique favorisant les petits entrepreneurs, avec qui ils ont des liens familiaux à Cuba. À présent, il existe un flux annuel d'un à trois milliards de dollars des États-Unis vers Cuba.

La communauté cubaine installée aux États-Unis est divisée sur l'attitude de l'impérialisme vis-à-vis de l'île. Les immigrés issus des anciennes classes privilégiées, venus par hostilité au castrisme dès l'installation du régime, sont ceux qui ont réussi à peser dans la politique locale en Floride et en particulier à Miami, ainsi que dans le New Jersey. Si ce sont eux qui ont le plus les moyens de se faire entendre, ce ne sont pas forcément les plus nombreux. De multiples vagues d'immigrés ont suivi, la plupart pour des raisons économiques, ayant laissé à Cuba de la famille avec laquelle ils veulent garder le contact. Ceux-là sont plutôt favorables à une normalisation des rapports entre les États-Unis et Cuba. Toutefois, ils s'inquiètent que cela finisse par mettre fin au traitement de faveur permettant à tout Cubain mettant les pieds sur le sol américain de pouvoir être naturalisé bien plus facilement et rapidement que n'importe quel autre immigré latino-américain. Cette politique était un geste de propagande hostile au régime castriste et permettait de le priver le plus possible d'intellectuels et de cadres.

Quoi qu'il en soit, ce ne sont pas les postures des politiciens cherchant à obtenir les voix des Américains d'origine cubaine ni les jeux de pouvoir à Washington entre un président démocrate et des sénateurs républicains qui sont décisifs. Ce sont des intérêts biens plus puissants qui jouent aujourd'hui en faveur d'une lente normalisation des rapports entre l'impérialisme américain et le régime nationaliste cubain. L'ouverture potentielle de l'économie cubaine aux capitaux américains intéresse les hôtels Marriott, Coca-Cola et ­Pepsi-Cola­ dans le secteur du tourisme, les groupes de matériel agricole John Deere et Caterpillar, ainsi que des multinationales de l'alcool, du tabac et des télécommunications.

Cet appétit des entreprises américaines pour le marché cubain n'est certainement pas étranger au voyage à La Havane que le président français Hollande vient d'annoncer pour mai. Comme d'habitude, il servira de commis voyageur pour les capitalistes français qui, du fait de l'embargo américain, bénéficiaient jusqu'alors à Cuba de quelques opportunités profitables et qui craignent à présent d'en être évincés au bénéfice du puissant impérialisme voisin.

Aux États-Unis, certains envisagent même le développement d'un tourisme médical, qui verrait des Américains ayant des difficultés à assumer le coût important des soins dans leur propre pays, où tout le monde n'a pas d'assurance-santé couvrant tous les risques, venir se faire soigner à moindres frais à Cuba où la médecine est performante. On se demande alors si les Cubains pauvres pourraient eux-mêmes avoir encore accès à ces soins.

La pénétration américaine à Cuba suit même la voie de congrégations évangélistes qui s'y implantent en déployant une aide humanitaire, par exemple la fourniture d'eau potable dans une bourgade, là où l'État cubain a laissé les services publics se dégrader fortement.

Des négociations, mais pas sur un pied d'égalité

Si la levée de l'embargo est évoquée officiellement aux États-Unis depuis les déclarations du 17 décembre 2014, les pressions de l'impérialisme américain sur Cuba n'en continuent pas moins. Selon la Maison Blanche, la normalisation permettra de mettre plus de pression sur le régime castriste. Les dirigeants américains agitent en permanence la question de la démocratie et des droits de l'homme à Cuba.

Bien sûr le régime castriste a réprimé les opposants au fil des décennies. Il y a des prisonniers politiques à Cuba. Et la montée des inégalités a plutôt tendance à alimenter le mécontentement social, même si les opposants que soutiennent les pays impérialistes et dont parlent ici les médias ne sont pas les représentants politiques des travailleurs cubains. Mais la dictature politique n'a jamais tracassé la bourgeoisie américaine dans le choix de ses alliés. Particulièrement pas en Amérique latine, où la liste des dictateurs mis au pouvoir et soutenus par les États-Unis est longue.

Et puis, on entend beaucoup moins parler de droits de l'homme à propos d'un petit territoire de l'île de Cuba qui est sous contrôle des États-Unis : Guantánamo. Base navale de ses forces armées depuis plus d'un siècle, Guantánamo a abrité jusqu'à 10 000 soldats américains. Ils sont moins d'un millier aujourd'hui, mais ils sont les gardiens du camp de détention attenant où sont retenus, en dehors du contrôle de toute justice, et même torturés, des prisonniers du monde entier depuis 2001. Il en reste plus de 120 encore aujourd'hui, malgré les promesses d'Obama de fermer le camp de Guantánamo. La Havane demande régulièrement que ce morceau de territoire cubain lui soit restitué.

Sous la pression des États-Unis, Cuba a relâché plusieurs dizaines de prisonniers depuis le 17 décembre pour montrer sa bonne volonté lors des négociations, pendant que les Américains libéraient plusieurs Cubains qu'ils détenaient sous des accusations d'espionnage. Mais, début janvier, la visite officielle à Cuba de parlementaires américains préférant discuter avec des dissidents cubains n'a pas été l'occasion pour eux de rencontrer Raúl Castro.

Dans les négociations actuelles, le bras de fer continue entre la plus grande puissance impérialiste et les dirigeants nationalistes de ce petit pays peu développé. La question d'éventuelles réparations financières est aussi mise sur le tapis : les États-Unis osent se plaindre encore de la nationalisation des avoirs des entreprises américaines au début des années 1950. Cuba rétorque en chiffrant le manque à gagner pour son économie durant 55 ans d'embargo.

Il y aura probablement encore bien des péripéties avant que les deux pays n'échangent ne serait-ce que des ambassadeurs, ce qui se fera peut-être au sommet des Amériques les 10 et 11 avril prochains, sans parler de la levée totale de l'embargo.

Ce sont les États-Unis qui ont fait le choix de modifier une politique s'avérant être une impasse face à la résistance cubaine à leurs pressions depuis plus de cinq décennies. Mais, s'il est certain que leurs trusts veulent tirer profit de l'économie cubaine, ils n'en ont pas un besoin vital. Au contraire, Cuba, qui n'a dû sa survie qu'à l'aide de l'URSS, puis à celle du Venezuela, lui-même en crise profonde actuellement, a absolument besoin d'échapper à l'embargo. Cela donne à la superpuissance américaine une position de force dans les négociations actuelles.

Quelles perspectives pour les travailleurs cubains ?

Sans surprise, Raúl Castro a déclaré récemment : « Nous veillerons au respect de notre indépendance nationale et de notre autodétermination. » Ce qui est une gageure, avec l'ouverture grandissante de l'économie cubaine aux capitaux américains. Mais cela, c'est le problème du régime nationaliste instauré par Fidel Castro en 1959 dans le but de permettre à Cuba d'échapper à l'emprise de son puissant voisin qui lui barre la route du développement économique. Or il n'y a plus de développement national possible depuis longtemps dans un monde dominé par l'impérialisme. Cuba ne fait pas exception. De nombreux régimes nationalistes, dont certains se sont parés faussement des couleurs communistes, en ont fait l'amère expérience.

Ce qui n'empêche pas les communistes révolutionnaires d'être entièrement de leur côté dans leur confrontation aux puissances impérialistes. Et, dans le cas de Cuba, de réclamer la fin de l'embargo américain.

Toutefois, le régime castriste ne représente pas les intérêts de tous les Cubains. Il a certes longtemps recherché le soutien des travailleurs, et dans ce but leur a permis l'accès à l'éducation, à la médecine. Mais depuis une dizaine d'années le régime cubain a pris un tournant favorisant nettement le développement d'une petite et moyenne bourgeoisie au détriment des classes populaires des villes et des campagnes. Son caractère de classe s'est ainsi de plus en plus nettement affirmé quand les difficultés économiques se sont accrues.

C'est pourquoi il est dérisoire de rechercher une solution dans « l'organisation de formes de pluralisme dans le Parti communiste cubain », comme le réclame le bureau exécutif de la IVe Internationale (ex-Secrétariat unifié) dans une déclaration de décembre 2014. Car cela revient à se mettre à la remorque du régime castriste, dont le caractère absolument non démocratique vis-à-vis de la classe ouvrière ne peut que s'accentuer au moment où les différences sociales s'accroissent.

S'ils ne veulent pas faire les frais des nouveaux rapports diplomatiques de Cuba avec les États-Unis, et éviter que la pénétration du grand capital ne se traduise par une exploitation brutale et une misère plus grande, les travailleurs cubains ne peuvent avoir confiance que dans leurs propres forces et capacités d'organisation. L'État cubain, avec ou sans les frères Castro à sa tête, ne défendra pas leurs intérêts.

À l'heure où la bourgeoisie américaine et l'État cubain se rapprochent et souhaitent s'entendre sur leur dos, les travailleurs cubains trouveront peut-être de leur côté des alliés parmi les travailleurs américains dans un combat commun contre leurs oppresseurs. C'est en tout cas un rapprochement américano-cubain de ce type qui constitue la perspective internationaliste des communistes révolutionnaires.

16 mars 2015