L’offensive du gouvernement contre les droits des travailleurs

Le gouvernement est pris d'une frénésie de « réforme » concernant le droit du travail. La loi Macron, qui va porter de rudes coups contre les droits ouvriers, n'est même pas encore définitivement adoptée (elle doit être soumise au Sénat, puis pour adoption finale à l'Assemblée nationale) que Hollande, Valls, Macron multipliaient les déclarations sur la nécessité d'aller plus loin en ce domaine. Début avril, le ministre du Travail, Rebsamen, transmettait déjà aux confédérations syndicales le projet de loi sur la réforme du « dialogue social » qui vise à réduire de façon drastique le nombre de délégués dans les entreprises et qui, comme la loi Macron, répond aux attentes du patronat. Enfin, début mai, Valls déclarait qu'il avait demandé à l'ancien délégué général du Travail de Sarkozy, Combrexelle, d'accélérer la mise au point du projet de réforme de la négociation collective, pour que partout et en tous domaines les accords d'entreprise puissent remettre en cause ce qui subsiste du Code du travail. Et ce n'est pas fini, car d'autres initiatives du même genre sont encore attendues dans les semaines et mois à venir. Toutes ces prétendues réformes vont dans le même sens, celui de réduire encore un peu plus les quelques protections existantes pour les travailleurs, avec ou sans emploi, pour satisfaire, autant que faire se peut, l'appétit sans limites du patronat.

Les révolutionnaires savent que les droits du travail ont une longue histoire qui, d'une certaine façon, traduit le rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat. Mais justement, ces droits concédés n'ont jamais rien de définitif. S'il y a une leçon que la bourgeoisie a donnée depuis longtemps, dans tous les pays, c'est que ce qu'elle lâche un jour, elle peut très bien le reprendre dès le lendemain. Les « acquis », comme les appellent les réformistes de tous genres, n'en sont pas et n'en ont jamais été. Tant que la bourgeoisie domine la société, le combat pour limiter ses appétits ne peut-être qu'un recommencement sans fin. Et cette notion d'acquis peut avoir encore un caractère plus réactionnaire si on se place au niveau de l'ensemble de la classe ouvrière mondiale. Car les capitalistes et leurs États ont toujours su faire payer aux exploités des pays dominés les quelques concessions faites dans leurs citadelles des pays impérialistes, pour acheter une certaine paix sociale.

Mais cela n'empêche pas les révolutionnaires d'être les meilleurs défenseurs de la moindre avancée. Car, même s'ils savent que rien ne sera réglé tant que la classe ouvrière n'aura pas exproprié la bourgeoisie et détruit son État, ils sont des militants engagés dans les luttes pour garantir les conditions d'existence des leurs, de leur classe.

Avec la crise du système et la stagnation économique qui l'accompagne, on assiste à une offensive en règle de la part du patronat et des possédants, secondés par le pouvoir en place, qui sentent que le rapport de force leur est favorable, car la classe ouvrière, dans le contexte de chômage de masse, pour le moment subit sans trop de réactions collectives cette offensive. La survie, le maintien, voire la progression des profits de la classe capitaliste se trouvent directement liés à l'aggravation des conditions d'exploitation de la classe ouvrière. Il s'agit, dans cette guerre de classe, de diminuer par tous les moyens possibles la part qui revient au monde du travail. Cela veut dire faire baisser les salaires directs et indirects, diminuer le nombre de salariés nécessaires pour assurer la même production, faire travailler plus longtemps pour le même salaire. Et puis aussi restreindre à la portion congrue tout ce qui était redistribué aux classes populaires par l'État, les services sociaux, les collectivités, pour que la plus grande part de cet argent retourne dans les caisses des capitalistes et serve à leur garantir leurs revenus. Et cela implique bien évidemment de lever tous les obstacles que l'histoire politique et sociale avait institués. Voilà le rôle que s'est donné le gouvernement socialiste, comme ses prédécesseurs de droite.

Dans cette offensive contre la classe ouvrière, ceux qui sont à la manœuvre bénéficient d'alliés de poids, les directions des confédérations syndicales. L'intégration des appareils syndicaux à l'État et leurs interventions pour la défense de l'ordre bourgeois ne datent pas d'hier. En 1936 déjà, ils ont mis un coup d'arrêt à la montée révolutionnaire du prolétariat ; en 1968, ils ont agi de tout leur poids pour contenir le mouvement de contestation ouvrière. Mais au moins ils justifiaient leur existence en se présentant comme les avocats des travailleurs, avec les quelques concessions accordées par le patronat. Alors, pour reprendre les mots du leader de Force Ouvrière, Bergeron, le patronat leur « donnait du grain à moudre ». Mais ce temps n'est plus. Le réformisme, comme soutien de l'ordre patronal, n'a plus rien dans sa besace. Avec la crise, non seulement le patronat ne lâche plus rien, mais au contraire c'est lui qui revendique sans cesse de nouvelles concessions de la part des travailleurs. Alors, les confédérations syndicales, pour continuer à jouer un rôle, se sont de plus en plus adaptées à cette nouvelle situation et sont passées d'avocats des travailleurs à avocats directs des intérêts patronaux auprès de la classe ouvrière. Certains, comme la CFDT, le revendiquent haut et fort, et essayent même d'aller au-devant, de précéder les demandes et les attentes patronales. Quant à la direction de la CGT, qui regroupe encore la base combative la plus large, avec des milliers de militants qui, eux, entendent résister le plus possible à l'offensive des patrons - cette base qui peut aussi exister dans bien d'autres syndicats -, elle agit dans le même sens, mais de façon plus hypocrite. D'un côté, elle laisse faire et accompagne toute cette régression, mais de l'autre elle donne un peu le change à ses militants, en organisant quelques protestations qui permettent à ceux-ci de s'exprimer. Mais sur le fond, il s'agit de la même politique que celle de ses compères des autres confédérations.

Les attaques du gouvernement Ayrault

Toute la politique actuelle d'agression contre les travailleurs est enveloppée dans une série de formules toutes faites, comme « il faut libérer le travail », et plus précisément « il faut en réalité libérer le marché du travail », « redonner de la souplesse aux entreprises », « permettre aux entreprises françaises de relever le défi de la compétition avec leurs concurrents », « reconstituer des marges pour leur profitabilité », etc.

La feuille de route a été rappelée par les représentants du patronat, en particulier le président du Medef, Gattaz. Pour lui et les siens, il faut abaisser les salaires, augmenter les horaires, réduire à la portion congrue tous les accompagnements sociaux, les allocations-chômage, les prestations sur la santé, les pensions de retraite, et faire qu'en plus de récupérer pour le compte de ses exploiteurs une partie des salaires prélevés pour assurer ces missions la classe ouvrière dans son ensemble n'ait aucune échappatoire face aux exigences des patrons.

Alors, bien sûr, Hollande et le gouvernement sont aux ordres. Mais en plus, comme toujours, les socialistes tiennent à montrer qu'au pouvoir ils peuvent faire mieux que la droite pour servir la bourgeoisie.

La première année du quinquennat a été occupée en priorité par les cadeaux au patronat, les augmentations d'impôts en tous genres supportés par les milieux populaires, les diminutions des prestations sociales, des aides au logement et autres. Depuis 2013, Hollande et son gouvernement se sont mis au travail pour tailler à la hache dans les droits des travailleurs.

D'ailleurs, il faut noter, à propos des rodomontades de l'ex-ministre du Redressement productif, Montebourg (2012-2014), qui a le culot de se présenter comme opposant à la politique du gouvernement, que c'est lui-même qui avait mis en chantier la loi que son successeur Macron a présentée à l'Assemblée nationale, et qui marque bien une offensive aggravée contre les travailleurs et leurs droits.

En 2013, sous le gouvernement Ayrault, il y a eu coup sur coup la mise en chantier de deux lois, l'une nommée, à contresens, « loi de sécurisation de l'emploi », et la nouvelle loi sur les retraites, venant compléter celle de 2010 mise en œuvre par Sarkozy, qui reportait de 60 à 62 ans l'âge de départ à la retraite.

La loi de sécurisation de l'emploi, pour l'essentiel, raccourcit les délais pour procéder à des licenciements économiques, et lève une série d'obstacles mis en place par les juges au travers de la jurisprudence. La principale disposition en ce domaine a été de retirer à la justice civile la possibilité d'annuler un plan social - un plan de licenciement pour parler clair - en particulier pour insuffisance de reclassements. La validation des plans de licenciement a été confiée à l'administration, sous l'autorité du ministre du Travail et sous le contrôle final de la justice administrative. Mais il faut savoir que les licenciements économiques, reconnus officiellement comme tels, et entraînant une procédure particulière, s'ils font parfois la une des médias, ne représentent qu'une petite minorité (moins de 10 %) de l'ensemble des licenciements. De plus, en réalité, la majorité des licenciements ne sont même pas reconnus comme tels puisqu'ils passent par la simple fin d'une mission d'intérim ou de CDD. Et cela sans parler des licenciements dits transactionnels, censés se faire de gré à gré entre salariés et employeurs, mais où ces derniers ont toujours la main. Ces procédures ont véritablement explosé ces dernières années.

Cette loi de 2013 a aussi mis en place un dispositif qui permettait, si un patron considère que son entreprise est en difficulté, de baisser les salaires des salariés payés au-dessus de 1,2 fois le smic, et d'augmenter les horaires sans augmentation de salaires pour une période de deux ans. Cette procédure a été jugée encore trop contraignante par les patrons, et surtout bien en retard par rapport à la réalité sociale sur le terrain. Car cela fait des années que dans les entreprises, petites et grandes, sans se soucier de savoir si cela était légal ou pas, des directions et des patrons ont fait ce chantage à leurs salariés. D'abord très largement sur l'augmentation des horaires sans avoir à les payer, puis sur le vol des jours de congé, des temps de pause acquis par les salariés, pour finir par la modification du contrat de travail avec baisse des salaires à la clé.

Cette première loi a repris la plus grande partie de l'accord signé par trois confédérations syndicales (CFDT, CFTC, CGC) et le patronat. Mais cette loi a laissé en place certains moyens de s'opposer aux volontés patronales. Par exemple, des syndicats recueillant la majorité des voix aux élections professionnelles pouvaient s'opposer à des décisions patronales. En s'appuyant sur la loi de représentativité, mise en place par Sarkozy, ils pouvaient légalement mettre en échec des propositions d'accord. Et c'est d'ailleurs ce qui s'est passé dans plusieurs entreprises.

C'est qu'en France, pour le moment, la justice n'est pas totalement en phase avec les reculs sociaux imposés sur le terrain par le patronat. Une partie des juges, qui tiennent à leurs prérogatives et qui entendent juger selon ce qu'ils considèrent comme le droit, non seulement se refusent à se plier aux demandes des patrons, mais ont même renforcé la jurisprudence, qui dans bien des domaines se retrouve plus protectrice en faveur des salariés que la loi. Alors, il s'agissait de marquer publiquement qu'il faut laisser les mains libres au patronat, et rapprocher la législation de la réalité sociale.

La nouvelle loi sur les retraites, entrée en application au 1er janvier 2014, a complété les dispositions prises par Sarkozy. La loi de Hollande a allongé la durée de cotisation pour y avoir droit, en la portant à 43 ans et en renforçant l'augmentation quasi automatique de cette durée, en fonction, a-t-il été dit, de l'augmentation de l'espérance de vie. Elle va aboutir, pour ceux qui n'auront pas les annuités requises, à devoir attendre jusqu'à 67 ans pour prendre leur retraite, s'ils ne veulent pas subir des décotes financièrement insupportables sur leur pension. Mais, avec l'hypocrisie et le culot qui les caractérisent, Hollande, le gouvernement et les socialistes se sont vantés du fait que, dans leur loi, ils n'avaient pas remis en cause le principe de la retraite à 60 ans. Sauf que la majorité des salariés ne pourront avoir les années de cotisations requises avant... leurs 63 ans.

Ces premières attaques se sont faites sans aucune opposition véritable de la part des directions des syndicats. La CFDT, la CGC et la CFTC ont approuvé, FO et la CGT ont protesté mollement.

Le gouvernement Valls poursuit l'offensive

Après une première raclée électorale aux municipales de mars 2014 (complétée en mai par celle des européennes), le Premier ministre Ayrault était débarqué et remplacé par Valls. Avec un objectif affiché par celui-ci : affirmer, haut et encore plus fort que son prédécesseur, que le gouvernement était là, non pas pour satisfaire de quelque manière que ce soit les attentes de son électorat, mais pour servir le patronat et toutes les classes riches.

Et c'est ainsi que tout ce beau monde en a rajouté des tonnes sur le terrain médiatique, pour que chacun comprenne pourquoi ils sont aux affaires. Après le « J'aime les entreprises » crié par Valls, la loi Macron est venue mettre des paroles sur cette musique.

La loi macron

La loi Macron vise à « libérer » les entreprises, et d'abord les plus grandes d'entre elles, et les grands bourgeois, de toute une série d'entraves, ou du moins considérées comme telles, que ceux-ci pouvaient rencontrer dans leur aspiration à faire fructifier leur capital. Cette loi, avec ses 295 articles, est un véritable fourre-tout. Elle concerne différentes catégories sociales : notaires, huissiers de justice, avocats, taxis, architectes, etc. Mais c'est l'ensemble de la classe ouvrière, ses quelques droits et protections, qui sont visés en premier lieu.

Mais les seuls à descendre dans la rue et à manifester bruyamment leur opposition ont été les catégories qui n'étaient pas les plus à plaindre. Du côté des confédérations syndicales, ce fut la passivité.

Ces dernières n'ont émis que des protestations de pure forme, pour l'essentiel concentrées sur le problème du travail du dimanche, qui représente certes une aggravation pour les salariés concernés, en permettant à leurs employeurs d'utiliser cette possibilité plus à leur gré, mais qui reste quand même marginal face au reste.

Car sur le fond il s'agit toujours de rendre les licenciements plus faciles. Le gouvernement reprend à son compte cette affirmation surréaliste avancée par le patronat : « en facilitant les licenciements on facilite l'embauche ».

La loi Macron supprime les risques pour les chefs d'entreprise d'être poursuivis au pénal pour les infractions graves au Code du travail et à la protection des salariés. Elle enlève aux inspecteurs du travail la possibilité de dresser des procès-verbaux, et ceux-ci se retrouvent pour l'essentiel mis sous la tutelle de leur hiérarchie. Au pire, les patrons n'encourront que des amendes, bien improbables, car cela sera contrôlé par l'administration.

Elle encourage la pratique des petits licenciements (moins de 10 salariés), en les exonérant de toute justification et contrôle. Elle libère en partie les entreprises multinationales de leur obligation de reclassement, en contrant ainsi la jurisprudence instituée par les juges. Elle encourage les grandes entreprises à se servir du dépôt de bilan de leurs filiales lorsqu'elles veulent se débarrasser de leurs salariés. Les sociétés dont la filiale serait en dépôt de bilan n'auront plus aucune responsabilité ni obligation de reclassement vis-à-vis des salariés menacés de licenciement, comme cela existe en théorie aujourd'hui. Les reclassements ne pourront être réclamés qu'au sein de la seule filiale en dépôt de bilan, ce qui est impossible par nature.

Quant aux procédures de contestation des plans de licenciement, après en avoir retiré en 2013 le contrôle et la possibilité de sanction aux tribunaux civils de grande instance et aux Prud'hommes, la nouvelle loi a édicté une règle empêchant que se reproduise ce qu'un tribunal administratif avait fait dans le cas du plan de licenciement de Mory Ducros. Dans le cadre de la loi de 2013, le gouvernement avait validé le plan de près de plus de 2 000 licenciements. Des centaines de salariés avaient saisi le tribunal administratif, qui avait annulé le plan et du même coup les licenciements, ouvrant la voie soit à une réintégration soit à une très forte indemnisation. Du coup la loi Macron institue que, si des tribunaux administratifs annulaient un plan de licenciement validé par l'administration du travail, cette annulation serait sans effet, car elle ne pourrait entraîner ni réintégration ni indemnisations pour les salariés. Une loi qui institue donc des jugements sans application, c'est là une vraie innovation « socialiste ».

Enfin, il y a une autre innovation dans cette loi concernant le droit du travail : elle permet de conclure des conventions hors des droits collectifs se rapportant au contrat de travail. Selon certains spécialistes du droit du travail, elle ouvrirait la voie à la remise en cause du principe même de contrat de travail et des droits collectifs qui y sont attachés.

Le patronat a donné le ton en expliquant que, pour aller au bout de la logique, il fallait en finir avec le CDI et pouvoir licencier à sa guise, sans aucune justification à fournir. Les quelques dissonances avec le gouvernement ne portaient pas sur le fond, mais sur la présentation de la chose. La critique envers Macron, qui s'était précipité pour dire que dans quelques semaines le sujet serait sur la table, portait sur son langage trop cru, qui empêchait l'adhésion des syndicats, qui demandaient quand même qu'on y mette les formes.

Aujourd'hui, il est acquis que la possibilité de baisser les salaires et d'augmenter les horaires sera notablement élargie par le gouvernement. Très vite. Par une nouvelle loi ou simplement en ajoutant quelques amendements à la loi Macron d'ici son adoption finale ? Une série de concertations sont prévues dès ce printemps, et le gouvernement a affirmé sa volonté de continuer à « réformer » sur le sujet.

La présence syndicale dans les entreprises remise en cause...

Cette volonté de réformer s'est manifestée à l'occasion des négociations, toujours mal nommées, sur « l'amélioration du dialogue social », qui se sont terminées en janvier 2015.

Les négociateurs du Medef proposaient de mettre au point un accord qui réduisait de façon drastique le nombre de délégués dans toutes les usines, bureaux et services. Quand on sait que les syndicats aujourd'hui ne se maintiennent souvent dans les entreprises que par l'intermédiaire de ces délégués, c'est dire qu'accepter cette perspective revenait à voir leur présence sur le terrain réduite de façon considérable.

...avec l'acceptation tacite des confédérations

Malgré cela, la CFDT, la CFTC et la CGC étaient prêtes à signer. Quant à la CGT et à FO, qui s'étaient déclarées opposées à ce projet, ni l'une ni l'autre n'avait mis en garde largement leurs propres militants sur les dangers qui les menaçaient de façon imminente, en cas de signature de cet accord. De son côté, le gouvernement avait fait savoir qu'il espérait et attendait la signature de cet accord pour l'entériner sur-le-champ et lui donner force de loi.

Non, l'opposition n'est pas venue des syndicats mais de l'intérieur même du patronat. Déjà la CGPME, syndicat patronal pour les entreprises moyennes, avait fait savoir son opposition. On laissait trop aux syndicats. Mais c'est de l'intérieur même du Medef que l'opposition décisive s'est manifestée, contre ses propres représentants, les jugeant trop favorables encore aux syndicats. Et du coup brutalement, à la surprise des syndicats prêts à signer et du gouvernement, la délégation patronale a annoncé, le 22 janvier 2015, qu'il n'y aurait pas d'accord. C'est dire l'état d'esprit d'une bonne partie des milieux patronaux à l'heure actuelle.

À la suite de cela, le gouvernement a pris le relais et, début avril, le ministre du Travail a présenté aux confédérations syndicales son projet de loi sur le sujet. Sans surprise, ce projet reprend pour l'essentiel les « modernisations » avancées par le patronat. La seule modération vient de la taille des établissements touchés. Le projet de loi s'appliquerait d'office à tous les établissements de moins de 300 salariés. Les délégués du personnel et ceux des comités d'hygiène et de sécurité, les CHSCT, seraient supprimés et ne resteraient que le comité d'établissement, dont les délégués se verraient confier le soin d'assumer les missions des délégués disparus. Dans les établissements de 50 à 200 salariés existait déjà la possibilité pour l'employeur de mettre en place des délégations uniques du personnel (DUP), qui supprimaient de fait les seuls délégués du personnel. Mais cette fois les suppressions sont beaucoup plus étendues et radicales. Pour ne pas trop déranger les patrons, la périodicité obligatoire de ces réunions va, elle aussi, être notablement diminuée, tous les deux ou trois mois.

Mais surtout la diminution massive du nombre de délégués va aboutir à la diminution correspondante du nombre de salariés protégés, que les patrons ne pouvaient licencier que dans le cadre de procédures particulières. Or, dans de nombreuses entreprises, en particulier là où les patrons sont le plus à l'offensive, où l'exploitation est la plus dure, l'arrogance de la maîtrise et de l'encadrement les plus agressifs, où la simple dignité des travailleurs est remise quotidiennement en cause, il existe des militants syndicaux qui essayent de résister à la toute-puissance des patrons. La seule chose qui empêchait que les délégués mal vus soient mis à la porte séance tenante était justement cette protection contre les licenciements, dont l'autorisation ne pouvait être accordée que par les inspecteurs du travail. La mise en place de la nouvelle loi va donc avoir des effets catastrophiques pour des dizaines de milliers de délégués dans le pays, en place actuellement, en offrant aux patrons la possibilité de les jeter à la rue sans problème.

Pour appâter les bureaucrates syndicaux, le ministre a fait savoir que le nombre d'heures à répartir serait à peu près maintenu. Cela offre la perspective de postes de permanents ou de quasi-permanents à une minorité de délégués. Par contre, le projet de loi ne précise pas le nombre exact de délégués qui subsistera. Cela sera fixé par décret, sous la seule responsabilité du ministre, et donc pourra à tout moment être revu à la baisse dans l'avenir.

Si l'on prend comme comparaison la règle qui avait été retenue pour la mise en place des délégations uniques du personnel - et il n'y a aucune raison que cela soit plus favorable - cela devrait entraîner dans le pays la disparition d'au moins 150 000 délégués.

Ces mêmes diminutions massives de délégués pourront s'appliquer dans toutes les entreprises de plus de 300 salariés. Il suffira qu'un accord soit conclu au sein de l'établissement.

Y a-t-il eu des protestations indignées de la part de dirigeants syndicaux ? Pas du tout. Berger pour la CFDT, comme attendu, s'est félicité de ce projet. Quant à la CGT, dont les militants risquent d'être les premières victimes de cette loi, sa direction a fait savoir qu'il fallait « prendre en compte les avancées, et discuter des remises en cause ». Les avancées ? Ah oui, il y a la mise en place de commissions régionales où les bureaucrates syndicaux pourront parler de ce qui se passe dans les entreprises où il n'y a pas de représentation syndicale. Quelle avancée ! Des parlottes et des tas de réunions en perspective.

Les dirigeants syndicaux entérinent ainsi ce qu'ils considèrent essentiel : voir conforter leur existence d'appareil par le patronat, débarrassés d'une base encore trop nombreuse, et parfois encore trop remuante à leur gré, tant leur soif d'intégration dans le système est importante. Ils ont tellement pris l'habitude de sacrifier la classe ouvrière aux intérêts du patronat que sacrifier une bonne partie de leurs propres militants ne les effraye pas outre mesure.

Le patronat, lui, se sent le vent en poupe et pense qu'il lui faut alléger le plus possible le fardeau de ces droits syndicaux, d'un autre temps. Il est persuadé que le temps de la contestation ouvrière est terminé. Mais il se trompe, car jamais celle-ci n'a pris fin, et elle ne prendra pas fin tant qu'existera ce régime d'exploitation. Elle subsistera, ouverte ou cachée. Le syndicalisme est né de cette situation-là. Alors, demain, cette résistance à la dictature patronale trouvera peut-être d'autres chemins que ceux de la collaboration de classe affichée aujourd'hui par les dirigeants syndicaux. Le retour aux principes de lutte de classe, qui ont ouvert la voie au mouvement ouvrier, qui permettent de distinguer ses frères de ses faux amis et de ses ennemis, serait alors beaucoup plus dangereux pour les tenants de l'ordre social actuel.

Droits ouvriers et amortisseurs bourgeois, jusqu'en 1936

Depuis l'origine, d'un côté les bourgeois ont voulu pouvoir exploiter à leur guise leurs ouvriers, et de l'autre ceux-ci ont essayé de contester ce sacro-saint pouvoir, parfois de façon embryonnaire, parfois de façon plus ouverte, en tentant d'arracher une limitation de cette exploitation et une amélioration de leurs conditions de vie et de travail.

C'est dans la douleur et les luttes, parfois violentes et radicales, que d'un côté la classe ouvrière a pris conscience de sa force et a affermi sa volonté de combattre contre l'injustice de l'exploitation ; et de l'autre que la bourgeoisie a consenti des concessions et tenté de canaliser cette contestation sur un terrain moins dangereux pour elle.

C'est ainsi que le travail des enfants a été le premier à être réglementé, et de plus en plus limité. Mais l'utilisation massive du travail des enfants aujourd'hui par toutes les multinationales, dans tous les domaines, de l'habillement à la haute technologie, est là pour rappeler que les concessions faites par la bourgeoisie dans ses citadelles des pays impérialistes ne sont pas des acquis.

Mais l'élévation du niveau de conscience des travailleurs et l'apport d'intellectuels communistes dans la seconde moitié du 19e siècle ont débouché, sur le terrain syndical et politique, sur la conclusion qu'on ne pouvait en finir avec cette lutte incessante contre les méfaits de l'exploitation qu'en y mettant fin de façon radicale, en en supprimant la cause, en mettant les travailleurs à la direction de la société pour pouvoir donner à chacun selon ses besoins, en expropriant la classe capitaliste ou, pour le dire avec les mots de la CGT à partir de 1906, par l'abolition du salariat. C'est ainsi que les militants ouvriers qui réclamaient la journée de 8 heures depuis la fin du 19e siècle entendaient unifier les forces de toute la classe ouvrière et arracher cette revendication en l'imposant au patronat.

C'est cette force montante du prolétariat qui a amené la bourgeoisie à consentir des reculs, pour apaiser une contestation qui prenait de plus en plus d'ampleur. Mais, pour tenter de contrecarrer le caractère révolutionnaire de cette contestation, très vite la bourgeoisie et ses hommes politiques ont essayé de canaliser le mouvement ouvrier vers le mirage d'une concertation possible entre l'eau et le feu. C'est ainsi que la gauche bourgeoise, avec Clemenceau, d'un côté mettait les syndicalistes révolutionnaires de la CGT en prison (massivement en 1906) ou faisait tirer sur les grévistes, et de l'autre mettait sur pied le ministère du Travail censé organiser une concertation apaisée entre les travailleurs et les capitalistes. Le but était le même : contenir la poussée du mouvement ouvrier révolutionnaire.

D'ailleurs, en France, la journée de 8 heures n'a pas été conquise par la lutte, mais a été octroyée par la loi en 1919, par une chambre ultraréactionnaire qui espérait ainsi contenir l'influence de la révolution russe et les aspirations révolutionnaires du prolétariat. C'est la même année, en liaison avec le haut clergé, qu'était lancé le syndicat chrétien CFTC (qui donnera naissance en 1964 à la CFDT), syndicat jaune par excellence, pour tenter cette fois de contrer l'influence de la CGT. Mais l'aide la plus décisive pour contrer l'influence des idées révolutionnaires au sein de la classe ouvrière est venue du sein même de la CGT, qui était passée avec armes et bagages du côté de la bourgeoisie en août 1914.

Le sursaut ouvrier de 1936...

Malgré tout, jusqu'en 1936, l'idée qu'il fallait en finir avec le système capitaliste restait bien ancrée dans la classe ouvrière. Et quand éclatèrent les grandes grèves de juin 1936, les reculs consentis par la bourgeoisie étaient à la hauteur de sa peur, celle de perdre ses usines. Bien sûr, les dirigeants de la CGT et du PCF aidèrent à canaliser cette révolte ouvrière, mais les avancées temporaires obtenues alors correspondaient à de réelles avancées, qui unifiaient les revendications ouvrières et leurs combats. C'est ainsi que le principe des conventions collectives nationales, s'appliquant à tous les travailleurs d'une même corporation de la même façon quelle que soit la taille de leur entreprise, participait au renforcement de cette conscience d'appartenir à une seule et même classe, aux intérêts communs, sans se soucier de compétitivité, d'industrialisation ou autres fadaises.

Par contre, les prétendues conquêtes de la Libération n'ont pas représenté une avancée de la conscience de classe de la classe ouvrière. Au contraire, elles ont installé durablement, en l'institutionnalisant, l'idée que patrons et ouvriers auraient un intérêt commun à défendre. C'est le PCF et la CGT qui ont été les principaux acteurs de ce recul de la conscience ouvrière. Cela s'est fait en particulier avec la mise sur pied des comités d'entreprise, instruments revendiqués de la collaboration de classe, chargés de discuter des meilleurs moyens de faire prospérer l'entreprise.

Ce qui a été octroyé par la suite par l'État l'a été également pour détourner la classe ouvrière de la contestation de la politique bourgeoise. Ainsi, si la troisième semaine de congés payés a été octroyée par le gouvernement socialiste de Guy Mollet en 1956, c'était pour calmer deux contestations radicales qui s'étaient manifestées dans le pays. Tout d'abord la révolte ouvrière qui, pendant des mois en 1955, agita toute la région de Saint-Nazaire puis de Nantes. Grèves à répétition qui se généralisaient à tous les travailleurs des villes concernées et au-delà ; manifestations regroupant des dizaines de milliers de travailleurs ; affrontements violents et répétés avec les CRS, jusqu'à l'assaut des prisons où se trouvaient des ouvriers arrêtés. Enfin, des appareils syndicaux débordés par la base. Et, sur un autre terrain, les oppositions à l'envoi du contingent en Algérie et à la décision du même gouvernement socialiste de renier ses engagements, en renforçant massivement la présence militaire en Algérie pour intensifier la guerre.

La quatrième semaine, elle, a été octroyée par de Gaulle en 1963, pour servir de dérivatif après le désaveu public que ce pouvoir dit fort venait de recevoir de la classe ouvrière lors de la grève générale des mineurs de 1963, qui dura plus de trois mois. Elle fut massive, décidée, les mineurs refusèrent de répondre à l'ordre de réquisition signé par de Gaulle lui-même, en défiant ainsi le pouvoir et faisant la démonstration de la force et de la puissance de la classe ouvrière en lutte. Cela ne sera pas perdu et cinq ans plus tard éclatera mai 1968.

...et celui de 1968 et ses conséquences

L'essentiel des droits qui sont remis en cause aujourd'hui ont été les conséquences induites par Mai 1968, et par la grève générale qui a duré des semaines.

Tout en reculant devant la mobilisation ouvrière, la bourgeoisie a tenu à sa manière à remercier les appareils syndicaux de la CGT et de la CFDT d'avoir su la contenir. Les droits syndicaux dans l'entreprise ont été considérablement élargis. C'est dans les années qui ont suivi qu'a été réformé en profondeur le droit de licenciement, en 1973. Avant cette date, on pouvait se faire licencier quasiment sans motif. Quant aux Prud'hommes, leur rôle était vraiment réduit. C'est aussi à partir de 1971 qu'ont été généralisés la mensualisation, le droit à être indemnisé totalement quand on est malade, et que des règles plus strictes ont été édictées pour protéger la santé des travailleurs, etc. Et c'est après 1968 qu'a été mis fin pour un temps aux contrats à durée déterminée, qui tendaient à se généraliser pour l'embauche dans la période précédente. Et qu'en plus le temps de travail effectif a été fortement réduit sans perte de salaire, pour en revenir enfin aux quarante heures... de 1936.

Les contrecoups de 1968 se sont encore fait sentir après 1973 et la lutte radicale des travailleurs de chez Lip contre les licenciements, avec l'institution par Chirac et Giscard du paiement intégral des salaires pendant un an en cas de licenciement.

Plus près de nous, la révolte des sidérurgistes de 1978-1979 et les mouvements radicaux qui eurent lieu, comme dans les mines dans les années qui suivirent, amenèrent le patronat et les gouvernements, de droite comme de gauche, à mettre sur pied une série d'amortisseurs sociaux pour faire retomber la pression. Ce fut entre autres le système des préretraites, qui permit à des travailleurs de continuer à être payés tout en cessant le travail à 50 voire à 45 ans et même moins pour d'autres.

Le retour de la gauche au pouvoir en 1981

De retour au pouvoir en 1981, les politiciens de gauche, après une courte période d'excitation populaire, se sont engagés dans une politique aux conséquences désastreuses pour la classe ouvrière et démoralisante pour ses militants.

Depuis des décennies, des générations de militants ouvriers avaient été éduqués dans la perspective du « vrai changement », du règlement de tous les problèmes subis par le monde du travail grâce à l'arrivée de la gauche au pouvoir. Et ils y ont mis du cœur, ces centaines de milliers de militants, sous la direction du PCF et de la CGT, pour convaincre tous leurs camarades de travail et dans les quartiers populaires. « Vous allez voir ce qui se passera quand on aura éliminé la droite. » Et ils ont vu : licenciements en masse, et d'abord dans les entreprises nationalisées, blocage des salaires, aggravation de l'exploitation etc. Et les militants encore plus que les autres ont été désespérés par la trahison de tous leurs espoirs. C'est ainsi que Marchais, Séguy puis Krasucki ont démoralisé des générations entières de militants qui ont quitté à jamais le terrain militant. En laissant jusqu'à aujourd'hui un vide qui n'a pas été comblé, avec des effets dévastateurs en cascade.

Les conséquences de l'avènement de la gauche au gouvernement et de la collaboration des appareils syndicaux peuvent s'illustrer par un chiffre, celui de l'évolution des adhérents de la CGT. En 1981 la CGT revendiquait deux millions d'adhérents. Cinq ans plus tard ce nombre était déjà diminué de moitié, et il a continué de baisser par la suite.

Dès janvier 1982, le gouvernement Mitterrand-Mauroy, avec ses quatre ministres du PCF, s'attaquait aux droits des travailleurs.

Par ordonnance, le gouvernement décréta le passage de l'horaire légal de 40 à 39 heures, mais sans la compensation salariale pour que cette diminution du temps de travail se réalise sans diminution de salaire. Il annonça aussi l'institution d'une cinquième semaine de congé, mais en donnant la possibilité aux patrons de reprendre tous les congés existants (ancienneté et autres) et aussi de décompter du temps de travail les pauses repas, les pauses sur les chaînes, tous les acquis des travailleurs en ce domaine. De plus, les ordonnances ouvraient la possibilité de conclure des accords inférieurs à la loi et à tous les acquis existants dans les conventions collectives et accords collectifs. Enfin, elles instituaient une dérogation à la loi qui imposait de calculer les heures de travail sur la semaine et légalisait ainsi la possibilité d'introduire la flexibilité du temps de travail sur l'année. Tout cela était la remise en cause de ce qui avait acquis... en 1936.

Si cette offensive en règle contre les droits ouvriers fut stoppée, pour un temps, ce fut à cause d'un événement inattendu. La vague de grève qui spontanément, en février-mars 1982, se répandit dans le pays, touchant des centaines de milliers de travailleurs dans toutes les régions et dans toutes les professions, des métallos aux supermarchés.

Les 39 heures furent décrétées payées et les attaques en vue remises au placard pour un temps assez long. C'est l'irruption de la classe ouvrière sur la scène qui a réglé le problème. Il appartiendra à Martine Aubry, après 1997, sous le gouvernement Jospin, de remettre en place avec la loi sur les 35 heures ces attaques abandonnées à la suite des grèves de 1982.

Réimplanter la conscience de classe, renouer avec l'espérance révolutionnaire

Alors bien sûr, l'approfondissement de la crise, l'intégration toujours plus poussée des appareils syndicaux, la démoralisation des militants ouvriers disparaissant des usines et des quartiers, conséquence des passages désastreux de la gauche au gouvernement, ont façonné l'état dans lequel se trouve la classe ouvrière aujourd'hui. Aucune grande lutte n'est venue inverser cela. Les travailleurs et les militants qui tentaient de résister n'ont connu depuis des années que reculs sur reculs. Et de son côté la bourgeoisie y a pris goût et croit que ce sera sans retour.

Mais cela ne sera pas. Cela n'a jamais été le cas, le réveil ouvrier viendra justement à cause de cette arrogance non contenue.

Bien sûr la crise et le chômage qui l'accompagne, avec le chantage permanent à l'emploi de la part du patronat et des gouvernements, font peser sur les travailleurs une chape qu'ils ne se sont pas encore senti la force de soulever. Mais le plus grave ce sont les dégâts qu'a entraînés la politique des partis de gauche et, encore plus, des confédérations syndicales.

Certes, ce n'est pas d'aujourd'hui que tous ces appareils bureaucratisés ont une sainte peur de l'expression directe des travailleurs. Le réformisme du Parti socialiste et des appareils syndicaux et, plus encore, le stalinisme ont profondément perverti le mouvement ouvrier organisé. Pour des générations de militants déformés par leurs dirigeants, la classe ouvrière c'était eux. Eux, les chefs éclairés, et les travailleurs n'avaient qu'à les suivre, sans contestation. À preuve, entendait-on partout : « Nous on milite toute l'année, eux (les travailleurs), ce n'est pas quand ils se réveillent qu'ils vont nous dire ce qu'on doit faire ». Ce mépris envers la base, cette autosatisfaction, cet élitisme bureaucratique ont été distillés par en haut par les dirigeants depuis des décennies, pour construire des appareils le moins sensibles possible aux poussées contestatrices de la masse des travailleurs. Les dirigeants syndicaux savaient très bien qu'ils étaient là pour la préservation de l'ordre social, quoi qu'en pensaient leurs propres militants.

C'est dire qu'on était loin de l'esprit des générations à l'origine du mouvement ouvrier organisé qui, à l'opposé, avaient comme préoccupation majeure, dans la propagande comme dans toutes les luttes, à toute occasion, de viser l'élévation du niveau de conscience des travailleurs. Les militants ouvriers agissaient pour leur redonner confiance en eux, à eux les méprisés, les exploités, les sans-grade. Pour donner aux travailleurs la fierté d'appartenir à la classe qui portait en elle l'avenir de la société. Bref, pour reprendre les mots de Fernand Pelloutier, il s'agissait d'apprendre aux travailleurs la science de leurs malheurs.

Le pire crime du stalinisme, au temps où il dominait le mouvement ouvrier, est d'avoir démoli cet héritage transmis de génération en génération. Il l'a fait en mettant le mouvement ouvrier à la remorque de la bourgeoisie et de ses hommes politiques : de Gaulle pendant et après la guerre, Mitterrand un quart de siècle après. Il l'a fait en substituant aux valeurs du mouvement ouvrier révolutionnaire les valeurs de la bourgeoisie, le nationalisme à l'internationalisme, l'électoralisme à la révolution sociale.

Mais, malgré toutes les déformations bureaucratiques, le sentiment d'appartenir à un camp, l'esprit de classe, s'était plus ou moins maintenu au sein de la classe ouvrière, avec des dizaines de milliers de militants actifs, partout dans les entreprises et les quartiers. 1981 a ouvert la voie à la disparition massive de la présence militante, réduite à la portion congrue aujourd'hui.

Il existe dans le pays des milliers de militants ouvriers, de travailleurs, qui sont révoltés par les reculs incessants qu'on impose à la classe ouvrière. Ils ne sont peut-être pas révolutionnaires, du moins pour l'instant, mais ils restent attachés au devenir de leur classe, et ils ont la volonté de s'opposer par tous les moyens aux reculs qu'on veut imposer aux leurs, aux travailleurs.

Alors ils regrettent le ton combatif, le langage de lutte qui étaient les leurs mais qu'ils pouvaient encore entendre dans la bouche de leurs dirigeants il y a quelques années. Mais le langage lui-même a fini par suivre la réalité sociale. Et ce n'est pas un hasard si les seuls qui défendent encore les idées de base de la lutte de classe, la nécessité de faire front ensemble contre les patrons, l'idée que la classe ouvrière a des intérêts propres à défendre, bref si ces idées élémentaires ne sont défendues que par les révolutionnaires.

L'alternative, pour refuser la soumission et défendre les intérêts et les droits élémentaires des travailleurs, se trouve du côté des militants révolutionnaires qui gardent confiance dans les capacités de la classe ouvrière à mettre en déroute les capitalistes et leur État, mais aussi à changer le monde. Pour que ces idées se réimplantent, il faut une reprise de la combativité de la classe ouvrière, il faut une reprise de confiance en elle-même ; il faut un contexte politique et social qui ne peut pas être provoqué par les seuls militants révolutionnaires. C'est la lutte de classe menée par la bourgeoisie elle-même, aggravée par la crise de l'économie, qui finira par les provoquer.

Il appartient cependant aux militants révolutionnaires de la classe ouvrière de maintenir le drapeau de la lutte de classe prolétarienne et d'entraîner, là et quand faire se peut, les militants ouvriers déboussolés aujourd'hui, mais qui n'ont pas perdu la volonté d'agir pour le relèvement de leur classe.

5 mai 2015