France - Dieudonné et Soral, ces deux figures de l’extrême droite

Après l'attentat contre Charlie Hebdo, Dieudonné a lâché une petite phrase ambiguë dont il savait qu'elle ferait polémique, dût-elle l'amener au tribunal : « Je me sens Charlie Coulibaly ». Son tweet mêle le nom du journal victime de la tuerie et celui du complice des assassins de Charlie, tueur de Juifs pour sa part. C'est absurde. Mais le « comique » Dieudonné fait ainsi mine d'être touché par le meurtre d'autres humoristes, ses confrères donc. En même temps, il prend ses distances avec ceux qui disaient : « Je suis Charlie ». Enfin, dans la même expression, il se montre proche d'un jeune Noir de banlieue, mort l'arme au poing après avoir commis un attentat antisémite. Bien des jeunes des quartiers populaires ont pu se reconnaître dans l'ambivalence que peut exprimer la petite phrase de Dieudonné. Et sa mise en accusation pour apologie de terrorisme lui donne de l'écho.

Déjà en décembre 2013, un sketch odieux de Dieudonné avait beaucoup choqué, dans son registre habituel, un humour allusif, surtout antisémite. Il disait à propos du journaliste de France Inter Patrick Cohen : « Tu vois, lui, si le vent tourne, je ne suis pas sûr qu'il ait le temps de faire sa valise », puis : « Moi, tu vois, quand je l'entends parler, Patrick Cohen, j'me dis, tu vois, les chambres à gaz... Dommage. » Manuel Valls, ministre de l'Intérieur, avait fait interdire plusieurs de ses spectacles, début 2014. Dieudonné s'était alors présenté comme persécuté par le pouvoir, expliquant qu'il n'était pas libre de s'exprimer. Depuis octobre 2014, Dieudonné appuie Alain Soral dans sa tentative de lancer un parti, Réconciliation nationale. Si le parti est peu connu, les inepties de ses promoteurs le sont bien plus, principalement par le biais d'Internet, et elles influencent une partie des milieux populaires. Cela fait plus de dix ans que Dieudonné et Soral forment un duo, qui a de quoi surprendre. Ils incarnent une variété un peu inhabituelle de l'extrême droite, qui cherche à s'adresser aux jeunes de banlieue et prétend incarner la « gauche du travail ». De plus ils ne sont pas perçus par tous ceux qui les suivent comme un courant politique, ni comme d'extrême droite, terme que d'ailleurs ils récusent.

La démarche de ces deux personnages comporte une part de provocation et une part de promotion à but lucratif. Mais ce sont des militants politiques. Il faut bien s'opposer au fatras idéologique qu'ils véhiculent et il n'est pas inutile pour cela de connaître leur parcours passé, leurs liens, pour estimer le danger qu'ils peuvent représenter.

De la gauche à l'extrême droite

Alain Soral, né en 1958 dans un milieu bourgeois catholique, fut à l'en croire très tôt « patriote ». Si ses premiers livres (comme Sociologie du dragueur) étaient peu politiques, on y trouve, dans les années 1990 déjà, des idées réactionnaires, contre ce qu'il appelait la « féminisation de la société ». Beau parleur, Soral, qui passait dans des émissions télévisées, revendique avoir adhéré au PCF de 1990 à 1997. En mai 1993, il cosigne l'appel intitulé « Vers un front national ». Ce texte, constatant la « destruction précipitée de la vieille gauche », proposait « une politique autoritaire de redressement du pays », rassemblant « les gens de l'esprit contre les gens des choses, la civilisation contre la marchandise - et la grandeur des nations contre la balkanisation du monde [...] sous les ordres de Wall Street, du sionisme international, de la Bourse de Francfort et des nains de Tokyo ». Il appelait alors à la constitution d'un « front » regroupant « Pasqua, Chevènement, les communistes et les ultranationalistes », pour « un violent sursaut de nationalisme, industriel et culturel ».

Plus tard, tout en se disant « marxiste » et « léniniste », Soral s'attaquait, sous prétexte de lutte contre le communautarisme, à ce qu'il appelait les « culpabilisations victimaires » (tout rappel de l'esclavage des Noirs et du génocide juif). Il distillait donc le racisme et l'antisémitisme et voulait un regroupement nationaliste, avec des accents sociaux. Puis, dès 2002, il s'est tourné vers le vote Le Pen.

Né en 1966, l'humoriste Dieudonné M'bala M'bala, connu sous son prénom qui est son nom de scène, était au départ aux antipodes de tout cela. Il a connu le succès jeune, en duo avec Élie Semoun, issu des mêmes lycées du sud de la banlieue parisienne. Dans les années 1990 le grand Noir et le petit Juif se moquaient dans leurs sketchs de tous les racismes et aussi, assez souvent, des patrons et des chefs. Dieudonné se déclarait hostile à tout nationalisme. Il a continué sa carrière en solo, attaquant entre autres l'intégrisme et même plus généralement les religions, toutes les religions. Parallèlement, il s'est présenté en 1997 aux élections législatives à Dreux, puis en 1998 aux régionales dans le Centre, surtout disait-il pour contrer le FN, dont les succès et les propos l'inquiétaient. Ayant lancé un petit parti qui se disait de gauche, les Utopistes, il semblait proche de la mouvance écologiste et avait le soutien de Noël Mamère.

C'est en 2003 qu'il a affiché publiquement une tout autre évolution, d'abord lors d'une émission de télévision, avec un sketch qui a fait scandale : déguisé en rabbin ultra-orthodoxe, il faisait le salut nazi en criant « Isra-heil ». Il commençait aussi à se poser en défenseur des Noirs, se disant parfois descendant d'esclaves, bien qu'il soit en fait de père camerounais et de mère bretonne.

Mais dès l'année suivante, il s'est surtout rapproché d'Alain Soral, reprenant de plus en plus les thèses de celui-ci, tout en l'aidant à s'adresser à la jeunesse des quartiers populaires, en particulier à celle issue de milieux africains, antillais et maghrébins. Depuis, les deux hommes sont restés liés et défendent en gros les mêmes positions politiques, mais une partie du grand public ignore tout de Soral.

Un tandem d'extrême droite et antisémite

Lors des élections européennes de 2004, Dieudonné s'engage sur la liste Euro-Palestine en Île-de-France. Curieusement focalisée sur la question israélo-palestinienne dans une élection qui n'a rien à voir, elle est dirigée par des militants pro-palestiniens issus de l'extrême gauche. Alain Soral soutient cette liste et, par la suite, c'est sur une base de plus en plus ouvertement antisémite que tous les deux s'éloignent d'Euro-Palestine. À l'automne 2004, ils sont ensemble à une émission de télé lors de laquelle Soral parle ainsi des Juifs : « Ce n'est pas toujours la faute aux autres ! Si personne ne peut les blairer partout où ils mettent les pieds, depuis 2 500 ans, il doit bien y avoir une raison. » L'antisémitisme viscéral dont il fait preuve avec Dieudonné et la manière démagogique qu'ils ont d'encourager les pires préjugés apparaissent là ouvertement.

Soral n'a pas tardé à rejoindre le FN, puis son comité central, parrainé par Jean-Marie Le Pen, pour lequel il a écrit certains textes. Soral prétend avoir insufflé au parti d'extrême droite son tournant vers les banlieues. Au cours de l'été 2006, le duo Soral-Dieudonné se rend au Liban en guerre contre Israël, dans un voyage passant par la Syrie, organisé par Frédéric Chatillon. Cet ancien de l'organisation d'extrême droite GUD, proche du dictateur syrien Bachar el-Assad, dirige une société qui assure une grande partie de la logistique du Front national et a été mis en examen récemment pour un système de surfacturation.

À partir de novembre 2006, Dieudonné apparaît aussi comme soutenant à moitié la candidature de Le Pen pour la présidentielle de 2007. Il l'a côtoyé, a dit du bien de lui, mais officiellement il a appelé à voter Bové et non Le Pen... avant de soutenir un candidat FN aux législatives le mois suivant. En retour, Le Pen finance Dieudonné en lui louant son théâtre pour une réunion, amène du monde à ses spectacles et devient en 2008 le parrain de sa fille, baptisée par un curé catholique intégriste. En 2007, Le Pen a également conseillé Soral, quand il a créé son association avec le soutien de Dieudonné et en collaboration avec plusieurs membres du FN. En 2009, Soral a quitté le FN, qui ne l'avait pas présenté comme il l'aurait souhaité aux élections européennes. Dieudonné et lui ont alors animé dans cette campagne en Île-de-France une liste dite Antisioniste avec un militant islamiste inféodé à Ahmadinejad, le président iranien. En 2013, ils ont soutenu les manifestations anti-mariage homosexuel (Dieudonné qualifiait le projet de loi de « projet sioniste qui vise à diviser les gens » !). Puis, le 26 janvier 2014, ils ont appelé à la manifestation du Jour de colère qui a réuni toute l'extrême droite.

Les deux compères ont choisi d'arborer l'étendard de « l'antisionisme », manière en réalité de fédérer derrière un antisémitisme à peine voilé. Il s'agit pour eux à la fois de se protéger juridiquement, puisque l'antisémitisme, comme le racisme en général, tombe sous le coup de la loi, et de semer le doute, de garder une audience y compris auprès de milieux qui se considèrent comme antiracistes.

Échecs électoraux et partisans, succès sur internet

Mais autant Soral et Dieudonné ont un certain succès médiatique, autant le duo, ensemble ou séparément, n'a enchaîné jusqu'à maintenant que des échecs sur le plan électoral. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé.

Déjà en 2002, puis en 2007, Dieudonné a envisagé de se présenter à l'élection présidentielle, mais il n'a pu réunir les 500 signatures de maires requises, loin de là, semble-t-il.

Aux élections régionales de 2004, la liste Euro-Palestine sur laquelle il figurait n'a réuni que 1,83 % des suffrages (malgré des pointes autour de 20 % dans certains bureaux de vote populaires).

Pour l'élection présidentielle de 2007, Soral a soutenu la candidature Le Pen. Mais cette année-là le Front national a connu un recul, concurrencé sur son terrain par Sarkozy.

En 2009, aux élections européennes, leur liste Antisioniste ne récolta que 1,3 % des voix sur l'ensemble de l'Île-de-France et n'a guère fait événement.

Sur le plan militant, Soral avait donc lancé en juin 2007 une association : Égalité et Réconciliation, avec Dieudonné en soutien très proche, quoique officiellement extérieur. C'est principalement sous ce label qu'ils apparaissent politiquement et s'expriment sur Internet. Le site de cette association joue un rôle fédérateur pour une nébuleuse de sites et de personnages proches d'eux. Parallèlement, le site de Dieudonné, consacré surtout au personnage du comique, à ses spectacles et à son folklore malsain, apparaît moins ouvertement politique mais il reprend la formule de vidéos sur des sujets d'actualité, tout à fait dans le même style, sur les mêmes thèmes et avec les mêmes idées de fond que celles de Soral.

Celui-ci présentait Égalité et Réconciliation comme « nationaliste de gauche », se proposant de « créer l'union sacrée de la gauche patriote et de la droite anti-financière, afin d'atteindre le pourcentage électoral qui permettra au peuple de France de reprendre le pouvoir par les urnes et le contrôle de son destin ». C'était une association très politique, mais à leurs yeux pas un parti, puisque ne se présentant pas aux élections. Elle visait à rassembler des adhérents, sans doute pour vérifier s'ils avaient la ressource humaine avant de lancer un véritable parti. Ils ont fédéré un certain nombre d'électrons libres de l'extrême droite, dont des anciens du GUD ou de la mouvance skinhead. En même temps leurs personnalités « atypiques », en particulier celle de Dieudonné, permettaient de rayonner parmi certains associatifs noirs ou maghrébins d'origine, prétendant représenter la banlieue ou « les quartiers ». Mais la plupart se sont contentés d'être proches sans adhérer, avant, dans bien des cas, de se fâcher ou de s'éloigner, les ego des uns et des autres se froissant facilement. Leur association, si elle ne s'est jamais prévalue de plus de quelques centaines de membres, organisait des réunions publiques à travers le pays, y compris une sorte de fête annuelle. Il y a eu une mouvance de quelques dizaines de personnes qui a pu les aider, par exemple, à faire le coup de poing sur un marché parisien en 2009 ou, plus récemment, qui a défilé en chantant la Marseillaise à Paris au sein des manifestations de protestation lors des attaques israéliennes contre Gaza à l'été 2014.

Comme tout le monde, Dieudonné et Soral ont constaté l'écroulement du PS lors des dernières consultations électorales et le peu de succès relatif de l'UMP. A contrario, les scores du FN semblent montrer que les courants réactionnaires ont le vent en poupe. En même temps, Soral et ses amis sentent qu'une partie de l'extrême droite est déçue par la « dédiabolisation » du FN entreprise par Marine Le Pen. Leur créneau, c'est l'extrême droite qui ne dit pas son nom, plus ouvertement antisémite, homophobe, sexiste, mais ouverte aux Noirs, aux Arabes et aux musulmans, et qui se veut sociale, de gauche par certains aspects. Ils appellent cela la « réconciliation », terme utilisé à la fois pour leur association et pour le parti qu'ils essayent de lancer (Réconciliation nationale). Ce parti ambitionne de présenter des candidats à l'occasion des élections locales à venir (départementales et régionales) et d'y percer, en vue sûrement soit d'avoir un candidat à la présidentielle de 2017... soit de négocier un retour vers le FN à cette occasion. Mais pour l'instant, leur tentative de parti semble n'avoir que très peu d'écho.

Par contre, l'affluence aux spectacles de Dieudonné, qui se produit dans des grandes salles de province, se chiffre, elle, par milliers de spectateurs. Une partie du public dit ne venir que pour rire ou par curiosité, sans spécialement partager les thèses de Dieudonné. Quant aux vidéos sur Internet, elles sont visualisées des dizaines et parfois des centaines de milliers de fois. Cela leur rapporte aussi de l'argent, par le biais de la publicité. Si l'importance numérique de leur public ne signifie pas adhésion profonde aux idées et aux préjugés véhiculés, leur discours finit par déteindre.

Une propagande confuse

Dieudonné et Soral diffusent les idées réactionnaires dans différents milieux, en particulier dans des milieux populaires. Ils se targuent de parvenir, grâce à Internet, à s'affranchir de la censure dont ils auraient fait l'objet de la part des médias classiques, la télévision en particulier. On y trouve d'une part leur propre propagande, d'autre part des liens qui dirigent vers tout un tas d'autres sites et « penseurs » plus ou moins folkloriques, par exemple un cheikh islamiste qui diffuse des pseudo-analyses géopolitiques depuis la Malaisie, ou un propagateur de thèses complotistes à propos du 11 septembre 2001, ancien catholique traditionaliste, puis libre-penseur, lié aujourd'hui au Hezbollah libanais.

Il n'empêche que Dieudonné a encore dans une certaine mesure une image d'antiraciste, il fait d'ailleurs des efforts pour la garder. Évoquant l'élection présidentielle de 2017, il feint même d'être toujours inquiet de la progression du FN : « ... si on peut prendre un peu à Marine Le Pen, parce que c'est vrai que ça commence à être inquiétant ».

Le duo se partage en fait les rôles. Dieudonné a de très loin l'audience la plus large ; en plus de ses spectacles il diffuse ses sketchs en ligne. Il joue sur l'ambiguïté, la provocation (comme en témoigne le titre de son dernier spectacle, La bête immonde), et invoque sans cesse l'excuse de l'humour, du second degré. Censé être l'intellectuel, Soral intervient en particulier par des vidéos d'explications très regardées, qui mêlent exposé et extraits de reportages pour l'appuyer. Il écrit sur les mêmes sujets (Comprendre l'Empire, 2011).

L'un comme l'autre ne cessent de s'en prendre à Israël, au « lobby juif », au « communautarisme sioniste ». Ils se disent « anti-système », expression classique de l'extrême droite pour paraître radicale. Mais de quel système s'agit-il ? Ils dénoncent le capitalisme, tout en évitant d'attaquer réellement son organisation économique et en ne proposant jamais une autre économie. Ils font mine de dénoncer les différences de classes, de s'en prendre aux riches, mais en les rebaptisant « oligarchie » ou « ploutocratie ». Ils reprennent ainsi les termes codés de l'extrême droite, derrière lesquels il faut comprendre un petit groupe occulte, les francs-maçons, les Juifs... avec, tout au centre, une élite d'initiés très secrets, et pas les capitalistes en tant que tels. D'autant qu'il n'est pas question de lutte de classe, mais de réaliser « l'union de la base du pays véritable ». Le pays véritable, c'est, si on comprend, le pays débarrassé de « l'oligarchie mondialiste », de ses serviteurs des médias et aussi des « idiots utiles » que seraient les communistes athées et autres internationalistes. Les nations sont d'après Soral la seule échelle à laquelle les individus pourraient trouver protection, s'opposer vraiment à « l'Empire ».

Cet empire menaçant la France est, suivant les moments, « l'Empire américano-sioniste » « anglo-saxon » ou « mondialiste ». Ledit empire aurait trois centres, les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël, le petit État d'Israël avec à peine huit millions d'habitants étant souvent, à l'encontre de toute vraisemblance, présenté comme l'élément dirigeant. Soral et ses émules prétendent qu'à travers cet empire une oligarchie plus ou moins secrète tenterait d'établir un « nouvel ordre mondial », dont l'élément essentiel serait une « gouvernance mondiale ». Ils encouragent toutes les thèses complotistes. En se gardant d'en appuyer précisément une, ils reprennent ce que beaucoup d'entre elles ont en commun. Soral laisse à d'autres le soin d'expliquer que les maîtres secrets du monde sont les Illuminati (groupe franc-maçon de Bavière du dix-huitième siècle, disparu de longue date) ou des sectes issues de la Mésopotamie antique, voire des « reptiliens » extraterrestres. Il ne dit pas que c'est faux, il explique seulement que préciser des choses trop farfelues donnerait des armes à ses adversaires... tout en orientant ceux qui le suivent vers des sites qui expliquent, par exemple, qu'on retrouve les triangles des « maçons » cachés partout, depuis les billets d'un dollar jusqu'aux plans des grandes villes.

Face à « l'Empire », au « système », Soral, Dieudonné et compagnie prétendent former une « dissidence » qui essaime, avec des « métamédias », faisant de la « métapolitique ». « Meta » signifie au-delà, au-dessus, en dehors de la politique traditionnelle, et il s'agirait, au lieu de s'occuper d'élections, de véhiculer une conception du monde pour qu'elle finisse par s'imposer. Ils cherchent à rayonner par tout un tas de moyens, y compris la vente de produits dérivés, des t-shirts aux livres en passant par les produits du terroir, flattant le bio et la décroissance au passage. La compagne de Dieudonné, Noémie Montagne, a déposé les marques Quenel et Quenel+ qui vendent un tas d'objets. Soral, lui, commercialise même des stages dits survivalistes, pour former les participants à une éventuelle ère post-guerre nucléaire. Les méthodes novatrices d'Internet ne l'empêchent pas de recourir aux vieilles recettes du business attrape-gogos comme aux livres les plus rances. Il réédite entre autres le classique antisémite La France juive d'Édouard Drumont (1886). Après la défaite contre la Prusse en 1871, l'extrême droite française s'était particulièrement appuyée sur l'antisémitisme pour mieux promouvoir un nationalisme à caractère quasiment raciste. Les Juifs, en partie venus de l'Est, étaient accusés d'être des cosmopolites sans racines et traîtres par nature à la patrie. Soral publie aussi des ouvrages qui nient la réalité du génocide juif, quand Dieudonné s'est affiché à plusieurs reprises avec Robert Faurisson, qui nie l'existence des chambres à gaz, l'invitant sur scène et le soutenant au tribunal.

Ainsi Soral, Dieudonné et leurs partisans diffusent des idées composites et confuses, mais avec une certaine constance et une orientation toujours réactionnaire, ultra-nationaliste, raciste. Ils s'adressent aux milieux issus de l'immigration, en leur disant qu'ils sont les premiers à avoir intérêt à s'opposer à l'immigration. Ils flattent les musulmans, en même temps que les catholiques, tous devant être unis pour la France, contre les Juifs, les francs-maçons, les homosexuels et les féministes... et accessoirement contre ceux qu'ils qualifient de « talmudo-trotskystes », une expression qui rappelle à la fois celle des nazis contre les « judéo-bolcheviques » et celle des staliniens qui attaquaient les « hitléro-trotskystes ».

Le tandem Soral-Dieudonné, surtout grâce à la personnalité populaire de l'humoriste, a joué jusqu'à maintenant un rôle de rabatteur vers l'extrême droite plus classique, vers le Front national en particulier. Plusieurs sites régionaux de leur association affichent d'ailleurs trois portraits en galerie : Dieudonné, Soral et Jean-Marie Le Pen.

L'extrême droite a souvent cultivé la confusion, en particulier les groupes fascistes qui cherchent à avoir une importante base populaire. Le parti nazi, par exemple, bien qu'étant avant tout une machine de guerre contre le mouvement ouvrier, se prétendait socialiste et ouvrier. Il faisait même figurer ces deux mots dans son nom. Et ce mélange délibéré des genres, on le retrouve dans le Front national actuel, dont le discours se veut social.

Un poison pour la classe ouvrière

Démagogues se nourrissant de la montée des sentiments et préjugés réactionnaires, Dieudonné et ses partisans y ajoutent une touche particulièrement confuse, puisque certains les croient... d'extrême gauche.

Le créneau qu'ils visent inspire aussi d'autres à l'extrême droite qui pensent avoir une carte à jouer du côté des jeunes issus de l'immigration. Le nombre de ces jeunes dans un pays comme la France oblige d'ailleurs l'extrême droite réaliste à s'adresser à eux. Être issu de l'immigration n'a jamais vacciné contre les idées réactionnaires, à commencer par le racisme. Mais le pas à franchir n'est pas évident quand il s'agit de se tourner vers des mouvements politiques qui désignent ou ont longtemps désigné les immigrés comme responsables de tous les maux.

Il reste que, si certains adeptes de la droite la plus réactionnaire ne peuvent s'empêcher d'être islamophobes au premier degré et viscéralement racistes envers tous ceux qui ne sont pas blancs, d'autres font au contraire le choix de s'adresser aussi aux musulmans, aux Noirs, aux Beurs. Ils tiennent en gros le langage suivant en direction de ces jeunes, ou moins jeunes : « Depuis trente ans on vous a menti avec cette fiction de la France de gauche black-blanc-beur, il ne vous reste qu'une chose à quoi vous raccrocher : la nation, la patrie. » Le Front national avait commencé à le faire même à l'époque où ses affiches dénonçaient l'immigration en la représentant par des minarets pour inquiéter et séduire les électeurs hostiles aux musulmans. Mais alors c'était avec juste quelques candidats maghrébins ou noirs sur ses listes, destinés à servir d'alibi antiraciste, alibi d'ailleurs peu crédible. Aujourd'hui, le FN se garde de telles affiches, de même qu'il se garde de s'en prendre ouvertement aux homosexuels ou aux Juifs, à tel point que Le Monde a pu titrer un article « Le Front national pour tous ». En réalité, le FN oscille sans arrêt entre deux attitudes, entre plusieurs publics et les déclarations provocatrices du père Le Pen, qui reste président d'honneur du parti, l'aident à ne pas perdre sa base de départ.

Dieudonné et Soral dénoncent le ralliement au « système » et au « sionisme » du FN, mais se réfèrent toujours à ce parti et en rapprochent leur public. Ils font, eux, le choix de courtiser les milieux musulmans, d'origine arabe, africaine ou antillaise, sur la base de préjugés antisémites. Ils approuvent le tournant du FN vers les quartiers populaires, mais critiquent son rapprochement avec Israël et certains milieux juifs. C'est pour cela qu'on peut imaginer que, s'ils avaient un succès organisationnel, militant, ils draineraient peut-être plus des gens qui pourraient s'engager dans des actions violentes. Pour l'instant ce qui ressort, c'est leur goût du business, leurs ego démesurés. Cela leur suffit peut-être. Mais de toute façon ce qu'ils colportent est nuisible. Autant ils se nourrissent de l'affaiblissement du mouvement ouvrier politique, autant tout ce qu'ils véhiculent comme idées, références et gestes contribue à effacer, à affaiblir la conscience de classe de ceux qui les écoutent parmi les travailleurs.

L'affaire de la « quenelle » dans la CGT en est symptomatique. Début 2014, trois responsables de la CGT d'Air France, dont son porte-parole national, se faisaient photographier avec quelques travailleurs devant une entreprise en grève de l'aéroport de Roissy. Tous hilares et faisant la quenelle, ce geste popularisé par Dieudonné qui se veut un genre de bras d'honneur, tout en imitant le salut nazi, en l'inversant. Cela a fait scandale et les militants impliqués ont tenté de le faire oublier, mais dans d'autres entreprises, dans d'autres régions, on a vu des « quenelles ». Les syndicalistes et les travailleurs qui, par manque de conscience, popularisent de telles attitudes, s'alignent sur leurs pires ennemis.

Depuis des années, Dieudonné valorise des préjugés parmi les plus vils et, par le biais de l'humour, tente de rapprocher une partie des milieux populaires des idées et des courants qui peuvent causer leur perte. Qu'il soit une cible de Valls n'en fait pas moins un adversaire des travailleurs ! Cela ne se pose pas en termes de liberté d'expression. Pour ce qui est de la liberté d'expression, la classe ouvrière doit d'abord imposer la sienne. Quant aux propagateurs d'idées qui lui sont hostiles, comme les idées racistes, sous forme humoristique ou pas, elle doit se donner les moyens de les combattre.

L'idée de nation, c'est la confusion, et faire croire que les puissants sont les hommes d'État, des médias et seulement quelques financiers, revient à exonérer l'ensemble de la grande bourgeoisie et empêche de distinguer son rôle. En diffusant l'idée farfelue d'une conspiration secrète, Dieudonné et consorts gomment le rôle bien plus simple de toute la bourgeoisie capitaliste, qui ne cherche qu'à préserver et augmenter ses profits. Ils conduisent aussi ceux qui les écoutent à penser que les peuples sont en fait toujours manipulés, ne peuvent rien faire par leurs propres mouvements... et qu'il faut soutenir, au moins comme moindre mal, des dictateurs nationalistes. En cherchant à détourner la colère vers les boucs émissaires traditionnels de l'extrême droite, Juifs et francs-maçons, ils spéculent sur les pires préjugés, qui s'opposent à la conscience de classe.

La seule réponse porteuse d'avenir à la propagande malfaisante de toutes les extrêmes droites, à l'éventuelle renaissance de groupes militant autour de leurs idées brumeuses et réactionnaires, c'est le développement des idées communistes révolutionnaires. C'est un mouvement ouvrier politique combatif qui retrouve une large audience et soit à même d'entraîner toute une partie de la jeunesse. Avec des organisations rassemblant des travailleurs de toutes les origines et de toutes les teintes de peau, qui arrivent à développer et fédérer de vastes luttes de la classe ouvrière, par-delà les croyances religieuses et même les frontières. Même si nous en sommes encore loin, voilà ce qui aura de quoi enthousiasmer bien plus qu'une prétendue réconciliation nationale.

Que Soral et Dieudonné deviennent l'embryon d'un nouveau parti d'extrême droite ou qu'ils se réconcilient avec le Front national, qui reste leur référence, leur succès propagandiste révèle un recul. Pour les travailleurs, il est porteur de danger, de divisions et de confusion. Il est donc indispensable de démasquer et combattre ces personnages, comme les préjugés sur lesquels ils s'appuient.

15 février 2015