États-Unis - Après les mobilisations de Ferguson, où en sont les Noirs américains ?

 

Le 9 août dernier, Michael Brown, 18 ans, était tué par un policier à Ferguson, dans le Missouri. Alors que le policier, Darren Wilson, invoque la légitime défense, expliquant que Michael Brown a voulu s'emparer de son arme, différents témoignages montrent au contraire que le jeune Michael, qui avait été pris à partie par Wilson parce qu'il traversait en dehors du passage piéton, n'était pas armé. Il avait les mains en l'air quand le policier a tiré six fois. Ensuite, le corps de Michael Brown est resté plus de quatre heures sur la chaussée avant d'être emmené. Les habitants ont mis en place un petit mémorial sur le lieu du meurtre, avec des fleurs et des bougies ; la police l'a détruit. Les violences policières, loin de dissuader les manifestants, ont renforcé les protestations. La police, blanche à plus de 90 % dans cette petite ville où deux tiers de la population sont noirs, a répondu en toute brutalité, avec des balles en caoutchouc, des gaz lacrymogènes, des hélicoptères. Le 19 août, à Saint-Louis, à quelques kilomètres de Ferguson, un autre jeune Noir, de 23 ans, était abattu par deux policiers qui ont tiré à plusieurs reprises sur lui sous prétexte qu'il les menaçait d'un couteau ! Et il s'en est fallu de peu qu'un policier, qui a mis en joue des manifestants pacifiques avec son fusil automatique, ne soit responsable d'un massacre. 160 manifestants ont été arrêtés, un couvre-feu a été décrété et le gouverneur du Missouri a envoyé la garde nationale. Cela n'a pas empêché les émeutes de continuer pendant six jours, et les protestations de se poursuivre pendant des semaines, tant la colère est grande, à Ferguson et ailleurs. La police de Ferguson a couvert le policier qui a tué Michael Brown, refusant d'abord de donner même son nom. Elle a ensuite diffusé une vidéo montrant le jeune Brown en train de voler des cigarillos, afin de le discréditer, alors que le larcin n'avait rien à voir et que le policier qui l'a tué n'en avait pas même connaissance ! À l'heure qu'il est, le policier Darren Wilson est suspendu mais il n'a pas été inculpé, il reste en liberté, payé et a reçu de nombreux soutiens. Six semaines après le meurtre, le chef de police a lu des demi-excuses, manifestement parce que les autorités redoutent que les émeutes reprennent.

En fait, Michael Brown a été tué parce que c'était un jeune Noir qui marchait dans la rue. C'est pourquoi ce cas a suscité une vaste colère. Les meurtres de Noirs par la police sont quelque chose de courant aux États-Unis. Pour ne citer que quelques cas récents, le 26 février 2012, à Miami Gardens en Floride, George Zimmerman, un Blanc qui était vigile volontaire du quartier et faisait des rondes en voiture pour chasser les voleurs, repère un jeune marchant dans la rue. Trayvon Martin, 17 ans, rentrait chez lui après avoir acheté des friandises et un soda, mais il avait le tort d'être noir, de porter un sweat-shirt avec une capuche. Zimmerman sort de sa voiture avec une arme, le tue, avant d'être acquitté en juillet 2013, au motif de la légitime défense, alors que le jeune Trayvon, lui, n'était pas armé ! Le 14 septembre 2013, à Charlotte, en Caroline du Nord, Jonathan Ferrell, un Noir de 24 ans, se blesse dans un accident de voiture ; il sonne chez une dame pour demander de l'aide, elle prend peur et appelle la police ; un agent arrive et lui tire dessus douze fois. Le 17 juillet 2014 à New York, Eric Garner, un Noir de 44 ans, interpellé pour revente de cigarettes, meurt étranglé par un des policiers. Le 5 août, John Crawford, un Noir de 22 ans, manipule une arme pour enfants, un jouet, dans un supermarché de l'Ohio, où ce produit est en vente ; deux policiers blancs arrivent, un d'entre eux le tue ; il vient d'être relaxé. Chaque année, les policiers américains tuent au moins 400 personnes, des Noirs en grande proportion (par comparaison, les polices britannique et japonaise n'ont tué personne en 2012, la police allemande 8, la police française refusant de « communiquer » sur le sujet !). En fait, à Ferguson, ce qui a embarrassé les autorités et les a contraintes à envoyer la police de l'État pour se substituer à celle de la ville, et à démarrer une enquête, ce n'est pas le meurtre lui-même mais l'explosion de colère de la population et, au-delà, une vague d'indignation.

L'oppression des Noirs est un trait ancien de la société américaine, un aspect essentiel de la domination capitaliste. Il y a six ans, quand Obama avait été élu, que n'avait-on entendu ? Enfin, l'Amérique avait tourné le dos à l'oppression des Noirs, et l'élection du premier président noir scellait la fin de quatre siècles de racisme et de discriminations ! Obama avait pourtant été investi par le Parti démocrate, un des deux grands partis, qui fut longtemps un des défenseurs de la ségrégation. Il avait été élu à la présidence pour gérer les intérêts de la bourgeoisie. Nous écrivions à l'époque :

« La campagne d'Obama ne s'est pas adressée à la population noire. Mumia Abu Jamal1 la caractérise ainsi : "Il a soigneusement ignoré les plaintes bien réelles et très anciennes de l'Amérique noire. En fait, il a essayé de mener une campagne 'post-raciale'". Il a traité à de multiples reprises les Noirs pauvres de façon méprisante et paternaliste. Pour mieux s'en démarquer, il leur faisait la leçon au cours de discours publics reproduits par tous les grands médias. Il les chapitrait sur la façon de s'occuper de leurs enfants, de les nourrir, de les éduquer. Il laissait entendre que les pauvres sont responsables de leur propre malheur. Il accréditait le stéréotype du Noir irresponsable qui fait des enfants, mais ne s'en occupe pas et va en faire d'autres ailleurs. En se désolidarisant des Noirs pauvres, en les stigmatisant même, Obama marquait sa différence et pouvait se concilier les bonnes grâces de la petite bourgeoisie, aux yeux de laquelle il apparaissait comme un « Noir pas comme les autres ». Il céda ainsi à une insidieuse démagogie raciste pour glaner des voix de Blancs.2 »

Les six années de présidence d'Obama ont confirmé en tout point ce qu'annonçait déjà, en 2008, sa campagne. Et le meurtre sinistre de Ferguson rappelle que la condition des Noirs aux États-Unis ne s'améliore pas, bien au contraire. Cela se vérifie sur bien des plans.

 

Esclaves puis prolétaires

 

Historiquement, les Noirs américains ont toujours été la fraction la plus opprimée, la plus exploitée de la population laborieuse américaine. À partir du XVIIe siècle, ils furent déportés d'Afrique comme esclaves domestiques et sur les plantations ; leur exploitation était à la base du système colonial. La République qui se mit en place lors de l'indépendance, à partir de 1783, se garda bien d'abolir l'esclavage des Noirs : celui-ci était à la base de toute l'économie du Sud. Il fallut encore 80 ans et une guerre civile terrible pour que l'esclavage fût aboli, en 1865, sur l'ensemble du territoire des États-Unis. Pendant la période de la « Reconstruction » (1863-1877), marquée par le retour des États du Sud dans l'Union, les Noirs tentèrent de faire valoir les droits que leur conférait leur nouveau statut, tandis que, dans les premières écoles publiques, Noirs et Blancs pauvres se côtoyaient. C'est dans ce contexte, et notamment pour empêcher le combat commun des Noirs et des Blancs, que la ségrégation raciale fut imposée par la violence du Ku Klux Klan, et que les Noirs furent empêchés d'exercer leurs droits. Soutiers du développement économique du pays, ils n'ont obtenu véritablement le droit de vote et l'accès égal aux écoles publiques et aux autres espaces que dans les années 1960, un siècle après l'abolition de l'esclavage, près de deux siècles après l'indépendance. Et encore a-t-il fallu non seulement le mouvement des droits civiques, à partir des années 1950, mais aussi une immense révolte dans la seconde moitié des années 1960, en particulier dans les ghettos des grandes villes, à Harlem et Brooklyn (à New York), Los Angeles, Cleveland, Detroit et tant d'autres villes. Cela a été le seul moyen pour eux de mettre fin aux formes les plus abjectes de la discrimination : le système dit « Jim Crow » d'apartheid légalisé, le lynchage et le racisme éhonté.

Au cours de ces deux siècles, la bourgeoisie américaine a largement utilisé le racisme, selon un principe connu : diviser pour mieux régner. Tant dans le Nord industriel que dans le Sud agricole, la ségrégation et les discriminations dressaient toute une partie des Blancs pauvres, non contre les riches mais contre d'autres pauvres, encore plus exploités, les Noirs, pour le plus grand bonheur des exploiteurs. Les Blancs pauvres pouvaient toujours accepter leur condition, au motif qu'aussi misérable soit-elle, elle était supérieure à celle des Noirs pauvres. Les Noirs ne sont pas des immigrés : ils sont arrivés en Amérique avant la plupart des groupes nationaux dont les vagues migratoires ont successivement constitué le prolétariat des États-Unis. En fait, ces différents groupes (Britanniques, Irlandais, Allemands et Scandinaves au XIXe siècle ; Est et Sud-Européens dans les décennies qui précédèrent la Première Guerre mondiale ; Latino-Américains et Asiatiques depuis les années 1950) se sont progressivement intégrés et élevés dans l'échelle sociale. Les Noirs, qui ont côtoyé ces différents groupes d'immigrés, sont bien conscients de cette intégration et du fait qu'eux sont restés la catégorie la plus opprimée, la plus pauvre, la plus en butte au racisme et aux discriminations.

Aujourd'hui, les quelque 40 millions de Noirs représentent toujours une fraction significative de la classe ouvrière américaine, une fraction plus importante que celle qu'ils représentent dans la population (12 %). Certes, à la suite de la révolte des années 1960, la situation a évolué. Une minorité a pu accéder pleinement aux études supérieures qui leur étaient auparavant fermées - si on excepte le circuit marginal des « universités noires » - et par la suite aux professions libérales, juridiques, intellectuelles ou encore aux carrières politiques et dans l'appareil d'État (armée, police, fonction publique). Plusieurs villes majoritairement noires sont administrées par des maires noirs, et Obama est l'exemple le plus connu d'un certain nombre de réussites personnelles. Mais Obama fut élu malgré un racisme persistant, surtout parce que Bush et les Républicains s'étaient complètement discrédités, en particulier avec la guerre en Irak. Et si les médias sont prompts à mettre en évidence les parcours individuels de quelques-uns, les Noirs sont largement sous-représentés dans les différentes couches de la bourgeoisie. Ils sont très peu nombreux dans la grande bourgeoisie. Une des conséquences des luttes des années 1950 et 1960 a été qu'une petite bourgeoisie noire s'est constituée, par le biais des études universitaires. Mais elle est proportionnellement moins nombreuse et moins riche que la petite bourgeoisie blanche.

Et la grande, l'immense majorité des Noirs appartiennent aux classes populaires, quand ils ne sont pas plongés dans le chômage chronique pendant des décennies, et dans la pauvreté qui va avec. En 1992, une révolte eut lieu à Los Angeles à la suite de l'acquittement, par un jury blanc, de policiers blancs qui avaient tabassé l'automobiliste noir Rodney King. Elle dura six jours et fit plus de 50 morts, montrant déjà que, vingt ans après le mouvement des droits civiques, le racisme et son potentiel explosif étaient toujours une réalité de la société américaine.

Et, pour les prolétaires noirs, les choses se sont encore dégradées depuis 2008 et la crise économique.

 

De la crise des subprimes à celle de l'économie

 

En fait, toute la classe ouvrière américaine a été frappée par cette crise. La crise des prêts hypothécaires, les subprimes, s'est traduite par environ 5,8 millions de saisies entre 2007 et 2013. Ce sont autant de familles qui ont été condamnées à vivre dans leur voiture, dans une caravane, dans un logement de fortune ou tout simplement dans la rue. Et des centaines de milliers de procédures sont toujours en cours. Rappelons que les subprimes étaient des prêts immobiliers à taux progressif, dont les premiers remboursements étaient d'abord faibles, afin d'attirer des emprunteurs, avant de monter de façon rapide, les plaçant bientôt dans une situation impossible. Les sociétés immobilières qui avaient placé ces prêts avaient ciblé les plus pauvres, les Noirs et les Hispaniques en particulier. La crise les a donc frappés plus particulièrement.

Ensuite, la crise s'est traduite par la destruction de millions d'emplois et une augmentation importante du chômage. Là aussi, toutes les catégories du monde du travail ont été touchées. Et si le chômage a maintenant officiellement diminué pour atteindre 6 %, c'est aussi parce que des millions de travailleurs ont quitté la population active, pour des raisons diverses, et ne figurent donc plus dans les statistiques. Dans cette situation où les emplois se sont raréfiés pour tous, les choses ont été plus graves pour les Noirs. Officiellement, le chômage des Noirs est de 11,5 %, près du double de l'ensemble de la population. En réalité, le chômage des jeunes y est largement supérieur, sans doute autour de 50 %, et de 70 % pour ceux qui sont sans diplôme secondaire.

Depuis 2008 et la crise économique, le revenu réel des Noirs a chuté de 11 %. Chaque famille blanche gagne en moyenne deux fois plus qu'une famille noire ou hispanique. Des millions de personnes ont vu leurs biens se déprécier, bien plus chez les Noirs et chez les hispaniques que chez les Blancs. Avant la crise de 2008, les familles blanches possédaient un patrimoine quatre fois plus élevé que les familles noires et hispaniques ; en 2010, c'était six fois plus. Si, en moyenne, les familles blanches ont perdu 11 % de leurs biens entre 2007 et 2010, les familles noires en ont perdu 31 %. Aux États-Unis, avoir un peu de patrimoine n'est pas synonyme d'opulence ; dans la mesure où le coût du logement, de l'éducation et de la santé ont beaucoup augmenté, avoir des économies peut s'avérer indispensable, par exemple, pour payer les études supérieures de ses enfants, ou encore acquitter les frais d'un traitement médical ou d'une opération. En outre, toutes ces catégories (revenus et patrimoine des Blancs, des Noirs ou des Hispaniques) ne tiennent pas compte des classes sociales. Ce sont des moyennes, où l'augmentation des revenus et des patrimoines des Blancs les plus riches dissimule la dégradation de la condition de nombreux travailleurs blancs. Mais malgré tout, ce que montrent ces statistiques, c'est qu'un taux de chômage plus élevé, des saisies immobilières plus fréquentes, des revenus plus faibles, se sont traduits pour les Noirs par une dégradation sans précédent depuis la crise des années 1930.

 

L'éducation sacrifiée de la jeunesse noire

 

La crise économique, avec ce qu'elle a entraîné comme pertes pour les finances publiques de nombreuses villes, s'est aussi traduite par des attaques massives contre le service public d'éducation : la privatisation, déjà engagée depuis des années, les coupes dans les budgets, les fermetures d'écoles, les licenciements d'enseignants et de personnel scolaire ou encore la dégradation des conditions matérielles [[Sur le sujet, voir l'article « États-Unis - La privatisation de l'école : une attaque contre la classe ouvrière », Lutte de classe, n° 133, février 2011.]]. À la différence des familles de la bourgeoisie, qui peuvent tout à fait profiter de la privatisation rampante du système d'éducation, celles des classes populaires n'ont pour seul choix que d'envoyer leurs enfants à l'école publique. Aux États-Unis, les écoles sont principalement organisées et financées à l'échelon local. Ce sont surtout les taxes sur les biens immobiliers qui les financent, taxes qui varient au sein d'une localité donnée. Les biens immobiliers des districts pauvres sont d'une valeur bien inférieure à ceux des banlieues aisées. Les districts scolaires des quartiers aisés ont donc bien plus d'argent à consacrer à leurs élèves que ceux des quartiers plus pauvres, même quand les taux d'imposition des derniers sont plus élevés, comme c'est en général le cas. En moyenne, les districts aisés dépensent trois fois plus par élève que les districts défavorisés.

Et les Noirs habitent, très majoritairement, les quartiers pauvres. Le pays dépense pour les enfants noirs pauvres des grandes agglomérations moins d'un tiers de ce qu'il dépense pour les enfants blancs des quartiers riches. Des ressources moindres, cela signifie que les effectifs y sont plus élevés, 40 élèves par classe n'étant pas rare, et que les écoles ne disposent pas des laboratoires, des ordinateurs, des bibliothèques, des bâtiments en bon état dont disposent celles des quartiers riches. Les écoles des quartiers populaires paient moins bien leurs enseignants, qui sont souvent moins qualifiés, moins nombreux, et se succèdent, avec d'importantes périodes où il n'y a pas d'enseignant du tout. Sans compter les cas, nombreux, où des communes en difficulté, ferment tout simplement les écoles, licencient les enseignants, parfois pour en réembaucher de nouveaux, sans formation ni ancienneté, et donc moins coûteux.

Le résultat de ces inégalités, c'est que seulement 54 % des jeunes Noirs achèvent leur scolarité secondaire, contre 75 % des Blancs. Et parmi ceux qui vont à l'université, près de la moitié doivent suivre des cours de rattrapage pour être au niveau. Et si 14 % des adultes blancs sont illettrés, ils sont 38 % chez les Noirs [[La notion utilisée (functional illiteracy) ne désigne pas seulement ceux qui ne savent ni lire ni écrire, mais aussi ceux qui ont des difficultés de lecture et d'écriture telles qu'elles posent problème pour vivre en société et travailler.]]. Comment pourrait-il en être autrement ? Du premier au dernier jour de leur scolarité, les jeunes Noirs des classes populaires sont entassés dans des classes où il est exclu que l'enseignant puisse accorder une attention particulière aux élèves. Et cela aussi est une sorte de sacrifice de générations entières.

Un jeune Noir a aujourd'hui plus de chances de se retrouver en prison qu'à la faculté. Un sur dix meurt avant d'atteindre ses 18 ans : certains à la suite de maladies, faute d'un traitement satisfaisant, en raison de leur pauvreté ; d'autres sont tués par des racistes, d'autres par des policiers, et d'autres - les plus nombreux - par d'autres jeunes Noirs.

 

La prison comme horizon

 

Un aspect essentiel de cette condition dramatique des jeunes en particulier, c'est leur incarcération. En valeur absolue comme en pourcentage, les États-Unis emprisonnent une part plus grande de leur population que tout autre pays au monde. Avec 2,3 millions de prisonniers, le « pays de la liberté » bat des records ; avec 4,5 % de l'humanité, les États-Unis comptent 23 % de la population carcérale mondiale, pour ce que valent ces statistiques. La France, dont les prisons sont surpeuplées, emprisonne 102 personnes sur 100 000 habitants ; les États-Unis, 743 sur 100 000. Et si on ne considère que les hommes noirs, le taux est de 4 347 prisonniers pour 100 000 habitants. Autrement dit, un homme noir américain a 40 fois plus de chances de se retrouver en prison qu'un Européen. La quasi-totalité des détenus sont des hommes issus des classes populaires et des quartiers pauvres. 45 % des prisonniers sont noirs. En moyenne, un homme noir sur trois (un homme blanc sur 17) fait, au moins une fois dans sa vie, un séjour en prison. Actuellement, environ un tiers des hommes noirs entre 20 et 30 ans sont soit en prison, soit en liberté conditionnelle (parole) ou en probation (probation), et les taux sont supérieurs dans les grandes agglomérations.

L'incarcération est marquée par de nombreuses abominations. Les peines de prison y sont très longues, bien plus que dans n'importe quel pays civilisé, y compris pour les très jeunes. Plus de 2 500 jeunes, âgés de 16 ans en moyenne, sont en prison à vie, sans possibilité de grâce : ils ont été jetés, retirés de la société. Chaque jour, 50 000 prisonniers sont à l'isolement, nombre d'entre eux pour des années, c'est-à-dire torturés : ils n'ont pas de contact avec les autres détenus, ni de visiteurs, pas de télé ni de radio ; ils ne peuvent lire, sinon la Bible, et encore ; ils n'ont pas ou peu la possibilité d'écrire. Leur seul répit se résume à une heure quotidienne d'exercice, en dehors de la cellule. Et puis il y a la peine de mort : 1 389 prisonniers ont été exécutés depuis qu'elle a été réintroduite en 1977 ; 3 070 condamnés sont toujours dans le couloir de la mort, des Noirs en majorité, parfois des innocents, victimes d'enquêtes ou de procès truqués, comme de nombreuses affaires l'ont montré.

Pourquoi et comment tant de gens se trouvent en prison ? Il y a d'abord des raisons sociales. Cette sinistre inflation a commencé dans les années 1970 - il y avait cinq fois moins de prisonniers il y a 40 ans. Les classes populaires américaines ont été frappées de plein fouet par la crise économique et en particulier par une série de récessions, en 1969-1970, en 1973-1975, en 1980, en 1981-1982, en 1990-1991, avec à chaque fois une baisse de la production, des fermetures d'usines, des licenciements, une montée du chômage. Les Noirs ont toujours été les premières victimes de cette dégradation. Des centaines de milliers, des millions de Noirs se sont retrouvés sans perspectives. L'évolution d'une ville comme Detroit (Michigan), majoritairement noire, littéralement saignée de ses emplois industriels, aujourd'hui en faillite, est emblématique : elle comptait 1,5 million d'habitants en 1970, 713 000 en 2010. Et pour ceux qui restent, combien n'ont pour seule perspective qu'une vie de petits boulots, de chômage et de petite délinquance ? Pour nombre de ces jeunes, auxquels la société n'offre aucune perspective, la prison est un passage fréquent, tant les motifs d'incarcération sont nombreux.

L'augmentation des effectifs pénitentiaires résulte aussi de choix politiques. Une partie importante des Noirs emprisonnés le sont pour des délits mineurs. Un quart des 2,3 millions de prisonniers le sont pour des infractions non violentes liées à la drogue ; dans quatre cas sur cinq, il s'agit de consommation ou de possession, pas même de petit trafic. Il y avait, en 1980, 41 000 détenus pour des infractions liées aux stupéfiants, il y en a aujourd'hui un demi-million. Et ces infractions sont pour les deux tiers commises par des Noirs. Dès les années 1970, Nixon fait de la drogue « l'ennemi public numéro un ». Alors que les infractions sont en baisse, Reagan déclare cette « guerre à la drogue », expliquant que c'était une menace pour la sécurité nationale. En 1986, le Congrès adopte l'Anti Drug Abuse Act (loi contre la toxicomanie), qui met en place des peines de prison plus dures pour le crack et la cocaïne : alors qu'auparavant vendre 500 grammes de crack coûtait cinq années de prison sans possibilité de libération conditionnelle, il suffit désormais d'en vendre 5 grammes pour encourir une peine similaire. La loi met même en place des peines planchers pour la marijuana. De façon plus générale, un grand nombre de consommateurs et de petits dealers de drogue sont désormais condamnés à de la prison ferme. Les politiques de « tolérance zéro » sont prônées. Au cours des années 1990, plusieurs États, à commencer par la Californie, adoptent des lois dites « des trois coups » (three strikes and you're out, en référence à une règle du base-ball). Ces dispositifs varient mais reposent sur le principe qu'une deuxième récidive est passible de la prison à vie, avec l'absence de libération conditionnelle pendant 25 ans. Cela conduit souvent à des condamnations aussi absurdes que cruelles, comme celle de Curtis Wilkerson qui, après avoir volé une paire de chaussettes d'une valeur de 2,5 dollars en 1995, est condamné à la prison à vie (dont 25 ans incompressibles), au motif qu'il avait été condamné deux fois pour vol en 1981, quand il avait 19 ans. Ou celle de Timothy L. Tyler, condamné à la prison à vie pour la possession de 13 feuilles de LSD. Ou de Jerry Dewayne Williams, condamné à 25 ans de prison après avoir volé une tranche de pizza. Etc.

Ces dernières années, certains États sont un peu revenus sur ces lois répressives. L'emprisonnement massif pour des motifs dérisoires est non seulement révoltant mais a un caractère un peu absurde, y compris du point de vue de la société bourgeoise. D'abord parce qu'il coûte cher, très cher. Il a fallu construire des centaines de prisons - il y avait 592 prisons fédérales et d'État (federal and state prisons) en 1974, 1 023 en 2000, sans compter les prisons des comtés (jails) -, souvent confiées à des entreprises privées. Une entreprise comme « Corrections Corporation of America » gère 67 prisons et centres de rétention, emploie 17 000 personnes, est cotée à Wall Street et, comme il se doit, fait du lobbying pour le durcissement de la justice pénale... Afin de « rentabiliser » le système pénitentiaire, de nombreuses prisons font travailler les détenus pour le secteur marchand. Par exemple, les prisonniers peuvent être salariés 0,50 dollar par heure, soit quinze fois moins que le salaire minimum légal, pour travailler dans un centre d'appel, sur des chantiers de travaux publics, ou dans des usines d'armement pour des commandes publiques. De grandes entreprises y trouvent leur compte, autrement dit les prisonniers ne sont pas perdus pour tout le monde. Mais même cela atteint ses limites, et ne réduit en rien la criminalité. Ceux qui n'étaient que de tout petits délinquants quand ils ont été incarcérés sont souvent devenus des criminels endurcis quand ils sont libérés. En 2010, le Congrès a réduit les peines de prison obligatoires pour le crack et, depuis, plusieurs États ont revu les barèmes de peines, conduisant à une baisse du nombre de détenus. Mais des centaines de milliers de tout petits délinquants restent en prison, et la crise conduit à une augmentation de la criminalité, et donc des condamnations.

Bien au-delà des prisons, l'incarcération massive des petits délinquants a des conséquences sur toute la société. La proportion des enfants noirs qui grandissent dans une famille monoparentale est passée de 14 % en 1980 à 67 % aujourd'hui ; certes, les divorces et les séparations touchent toute la population, mais les Noirs dans une proportion élevée. Par ailleurs, les prisonniers ne peuvent voter et ceux qui ont été condamnés pour crime sont privés à vie de leurs droits civiques par de nombreux États. En tout, 5,85 millions d'Américains sont ainsi déchus du droit de vote, et les Noirs sept fois plus que le reste de la population. Un Noir sur treize n'a plus le droit de vote. En 1998, sous Clinton, le Congrès a voté l'interdiction pour ceux qui ont été condamnés pour une infraction liée à la drogue de bénéficier d'une bourse pour aller à l'université. Cela concerne des dizaines de milliers de jeunes, parfois pour la simple possession de marijuana (pas les violeurs, ni les meurtriers). Plusieurs États ont également interdit aux condamnés de bénéficier de l'aide sociale, des bons alimentaires, ou encore des logements publics. Cela signifie que l'épouse et les enfants d'un ancien détenu risquent l'expulsion s'il vient habiter avec eux quand il est libéré. Plusieurs États demandent aux anciens détenus de payer le coût de leur incarcération, qui est prélevé sur leur salaire. Sur le marché du travail, il est fréquent que les formulaires de candidature à un emploi comportent une case « convicted for felony » (condamné pour crime) qui, quand elle est cochée, est rédhibitoire. Bref, pour avoir possédé, une fois dans sa vie, quelques grammes de crack, quelqu'un peut non seulement être condamné mais, à sa sortie de prison, être privé de toute possibilité de réinsertion. Et n'avoir d'autre perspective, faute de pouvoir gagner sa vie, que de sombrer dans la délinquance puis de retourner en prison.

______

 

Alors, quelles sont aujourd'hui les perspectives des Noirs américains ? Aujourd'hui, 60 ans après les premières mobilisations contre la ségrégation, un grand nombre de Noirs vivent dans des quartiers principalement noirs. Si les formes les plus sordides, les plus brutales de la ségrégation et des discriminations ont reculé au cours des années 1960 et 1970, c'était à la suite de l'immense révolte qui traversa alors la première puissance mondiale. Le mouvement noir s'est heurté à une dure répression, non seulement dans le Sud mais dans tout le pays, où de nombreux militants ont été arrêtés, incarcérés, voire exécutés par l'État et ses sbires. Aujourd'hui encore, 40 ans après, des militants comme Mumia Abu-Jamal payent de leur liberté d'avoir défié le pouvoir. Beaucoup l'ont payé de leur vie. Aujourd'hui, le mouvement noir n'a plus grand-chose à voir avec ce qu'il était. Une partie de ses cadres ont été liquidés, d'autres se sont démoralisés, d'autres encore se sont intégrés à la machine du Parti démocrate. Il existe certes toujours des associations pour les droits civiques, comme l'ancienne NAACP (Association nationale pour l'avancement des gens de couleur) ou le National Action Network. Il existe aussi, à l'échelle locale, de nombreuses Églises noires, souvent évangéliques, ainsi que la Nation de l'Islam, à laquelle appartenaient Malcolm X ou Mohammed Ali, et qui est également une organisation noire. Enfin, il existe une certaine conscience noire, au sens d'expériences partagées du racisme, des discriminations, de l'histoire aussi.

Mais on ne peut plus parler de mouvement noir, comme on pouvait en parler dans les années 1960 et 1970. Celui-ci avait représenté une leçon de choses pour toute la classe ouvrière américaine et, au-delà, pour les opprimés du monde entier. Il représentait un vaste soulèvement contre la discrimination raciale qui, on l'a vu, non seulement lèse les Noirs, mais constitue en fait une pierre angulaire du capitalisme américain. Après des décennies de luttes infructueuses d'associations réformistes pour les droits civiques, c'est par un soulèvement violent que les Noirs américains ont conquis non seulement leur dignité, mais aussi les quelques droits démocratiques élémentaires que la bourgeoisie des pays riches est disposée à accorder, plutôt que de risquer une révolution. À la violence du pouvoir blanc, les Noirs répondaient par leur propre violence. Et si la révolte des années 1960 ne s'est pas transformée en révolution, c'est aussi parce qu'elle ne pouvait le faire. Elle ne visait pas au renversement du capitalisme, mais à la fin des discriminations à l'encontre des Noirs, qui en font partie. Les Noirs étaient le talon d'Achille du capitalisme américain mais ils ne pouvaient, avec leurs seules forces, détruire le pouvoir blanc, celui de la bourgeoisie. Les Noirs représentaient en revanche la fraction la plus combative, la plus politisée, la plus consciente de la classe ouvrière. Et la combativité des prolétaires noirs entraîna aussi celle des travailleurs blancs, avec de nombreuses grèves dans tout le pays à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Elle contribua également à l'opposition à la guerre du Vietnam, en particulier parmi les soldats envoyés là-bas. Mais il n'y eut pas de tentative consciente faite pour que la révolte des Noirs soit rejointe par le reste du mouvement ouvrier, dans un combat commun. Aucune force politique significative ne proposait cette politique.

Aujourd'hui, comme le montrent les mobilisations qui ont suivi le meurtre raciste de Ferguson, c'est toujours sans doute un peu le cas, au sens où bien des Noirs ont une conscience plus aiguë de l'oppression et de l'exploitation. Cela n'empêche ni les illusions - et les Noirs en eurent beaucoup à propos d'Obama - ni la démoralisation, en particulier parmi ceux qui sont marginalisés par la société. Mais la conscience d'appartenir à la classe ouvrière, aux intérêts opposés à ceux de la bourgeoisie, est plus élevée parmi les Noirs que parmi les Blancs. Cependant, le contexte politique a bien changé. La classe ouvrière américaine doit faire face à des décennies de compromissions syndicales et de reculs sur le plan de ses conditions de travail, de son organisation, de ses traditions de lutte aussi. Si une explosion de colère se produisait, les travailleurs noirs pourraient assurément y jouer un rôle moteur. Mais pour eux comme pour les travailleurs blancs, regagner le terrain perdu, mettre un coup d'arrêt à la dégradation des conditions de vie, cela veut dire trouver le chemin d'une lutte commune contre l'exploitation capitaliste et l'État qui l'incarne.

 

19 octobre 2014

  • 1. Né en 1954, Mumia Abu Jamal est un ancien membre du parti nationaliste noir des Black Panthers, journaliste à Philadelphie, condamné à mort en 1982 pour le meurtre d'un policier dont il est innocent, et en prison depuis.
  • 2. « États-Unis - les élections : Obama président, et après ? », Lutte de classe, n° 116, novembre 2008.