URSS - Luttes pour le pouvoir sur fond de désagrégation

Personne ne peut vraiment dire qui est sorti victorieux du psychodrame qui a opposé, pendant plusieurs semaines, le Congrès des députés de la Russie et Eltsine. Mais cela ne paraît même plus avoir de l'importance. La bureaucratie, qui s'était imposée naguère dans le sang et la terreur, sombre aujourd'hui dans la bouffonnerie. Eltsine, le visage boursouflé, vacillant à la tribune du Congrès ce 28 mars, devant les chuchotements et les exclamations de députés qui le traitaient d'ivrogne, c'est plus qu'une anecdote, c'est un instantané de l'état du pouvoir.

Le motif originel de ce énième rebondissement du conflit entre Eltsine et le Parlement présidé par Khasboulatov a été le projet du président d'organiser un référendum-plébiscite pour conforter son pouvoir. Le projet a fait sursauter d'abord les soviets régionaux, puis le Parlement. Ce n'est pas l'objet du référendum qui les gênait - ils ne savaient au début rien des questions posées, Eltsine non plus d'ailleurs - mais le fait qu'il soit susceptible, simplement susceptible, de renforcer le pouvoir central.

En conclusion de plusieurs semaines d'échanges d'injures, de votes et de manoeuvres de couloir, la montagne de déclamations a accouché d'un compromis de souris. Eltsine pourra organiser son référendum. Mais les questions décidées sont telles, et le mode de décomptage aussi, que chacun pourra interpréter le référendum à sa guise. Ce qui comptera, ce n'est pas qui gagnera le référendum - si tant est qu'il puisse être matériellement organisé - mais qui aura le meilleur "public relation" pour en présenter les résultats comme un succès. En d'autres termes, qui contrôle la télévision et la presse.

Eltsine a lancé son projet de référendum en affirmant qu'il était vital pour le "destin de la Russie". Les hommes politiques de la Russie ont au moins ceci en commun avec les hommes politiques de tous les pays du monde - ou du moins, ceux des régimes où l'on éprouve le besoin de justifier ce qu'on fait - qu'ils ont tendance à superposer leur destin personnel à celui du pays. Mais les transformations en cours donnent la possibilité de faire appel à un vocabulaire politique plus adapté aux circonstances.

Le Parlement de Russie - dénomination mise au goût du jour du Soviet suprême élu en juin 1990 au temps de Gorbatchev - passe pour être dominé par les conservateurs. Ce qui, dans le vocabulaire d'aujourd'hui, désigne ceux qui regardent avec méfiance tout ou partie des changements intervenus depuis la perestroïka gorbatchévienne. Eltsine passe pour réformateur. Ce qui est censé désigner ceux qui veulent le rétablissement rapide de l'économie capitaliste en Russie, avec un système parlementaire comme forme politique. Aussi, au cours du faux-vrai bras de fer entre le Parlement et Eltsine, il y a eu comme une résurgence du vocabulaire d'antan. Les députés du Parlement accusaient Eltsine d'établir une dictature pour servir une politique qui vend la Russie à l'Occident et au FMI. Les partisans d'Eltsine accusaient le président du Parlement, Khasboulatov, d'être un "bolchevik", coupable tantôt de vouloir revenir au régime d'avant la perestroïka, tantôt de rétablir le "pouvoir des soviets".

C'est évidemment une guerre de mots creux. Khasboulatov ne veut surtout pas rétablir le régime de Brejnev et rien ne dit qu'Eltsine soit un partisan plus déterminé d'une marche forcée vers le capitalisme que ses adversaires. C'est une lutte autour du pouvoir, où les mots, les programmes, les politiques n'ont de l'importance que pour autant que celui qui s'en revendique estime qu'ils le servent.

La seule véritable différence politique entre les protagonistes - elle est d'importance même si elle ne découle pas d'options politiques, mais des positions occupées - est qu'Eltsine incarne aujourd'hui ce qui reste du pouvoir central en Russie. Renforcer son pouvoir personnel, c'est renforcer le pouvoir central. Et c'est précisément cela dont les députés du Congrès ne veulent pas.

L'aggravation du morcellement de l'État à l'intérieur même de la Russie

Afanassiev, ancien théoricien de la perestroïka, un des chefs de file de ce courant partisan de l'occidentalisation de l'URSS qui pensait avoir trouvé un chef en la personne d'Eltsine, reproche à ce dernier dans une récente interview donnée au journal Libération de mener aujourd'hui une politique louvoyante, peu déterminée. A son avis, c'est au lendemain du putsch avorté du 19 août 1991 qu'Eltsine avait une chance majeure de "liquider le système politique soviétique [...] jetant les bases d'un nouveau pouvoir" et de "conduire les réformes économiques avec plus de clarté et de détermination".

Afanassiev se trompe sans doute sur les possibilités d'Eltsine, même au lendemain du putsch lorsqu'il était en effet à son zénith politique - à supposer même que ses intentions profondes aient été celles qu'Afanassiev lui prête. Mais ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui Eltsine donne, en pire, la même image de louvoiement incessant, d'absence de détermination, d'imprévisibles changements de cap que Gorbatchev quelques mois avant sa chute. Pour les mêmes raisons.

Les difficultés d'Eltsine à imposer son pouvoir mettent cependant en relief, plus encore que les difficultés de Gorbatchev en son temps, les raisons de cette longue période d'instabilité que les dirigeants successifs ne parviennent pas à surmonter.

Gorbatchev avait en la personne d'Eltsine un rival qui, l'affaiblissant, visait encore la conquête du pouvoir. Leur rivalité pouvait encore passer pour une de ces luttes pour le pouvoir qui ont jalonné toutes les successions pour le poste suprême et qui, après un affaiblissement momentané du pouvoir central, plus ou moins perceptible suivant la succession, a fini par son rétablissement, voire son renforcement. Cela l'était en un sens - à cette différence considérable près que la lutte pour le pouvoir, au lieu de se cantonner discrètement dans la haute bureaucratie, se déroulait en public, sous l'arbitrage des couches larges de la bureaucratie.

C'est Gorbatchev qui a fait le choix d'en appeler à l'arbitrage de la bureaucratie contre les clans brejnéviens qui limitaient son pouvoir. Eltsine, dans sa lutte pour évincer Gorbatchev, a ensuite puissamment contribué à faire de l'arbitre l'acteur majeur puis décisif de la scène politique. Les grands barons de la bureaucratie qui dirigeaient les républiques, de points d'appui dans la compétition pour le pouvoir central, sont devenus des puissances se battant pour leur propre compte et donc contre le pouvoir central. L'URSS, fédération de plusieurs républiques, en est morte.

Installé depuis un an et demi à la tête de la Russie, Eltsine n'a même plus de rival, au sens où il l'avait été lui-même par rapport à Gorbatchev. Personne n'envisage sérieusement - à tort ou à raison - que celui qui passe pour son principal adversaire politique du moment, le président du Parlement, Khasboulatov, veuille écarter Eltsine pour prendre sa place à la Présidence de la Russie. A bien des reprises et notamment pendant les tout derniers affrontements, c'est même Khasboulatov qui a sauvé la mise à Eltsine. (Cela dit, il peut rouler pour d'autres et la rapidité avec laquelle, dans la dernière en date des crises, le vice-président Routskoï s'est désolidarisé de son chef montre qu'Eltsine éventuellement écarté, il ne manquerait pas de candidats virtuels à sa succession).

De toute évidence, ce n'est même plus la personne de celui qui occupe le pouvoir central qui est visée, c'est le pouvoir central en lui-même.

Le fait majeur de la phase présente et sans doute ultime de l'évolution de la bureaucratie, c'est son rejet de l'État centralisé.

Il est de bonne guerre de la part d'Eltsine d'accuser le Soviet suprême d'être, dans son principe comme dans sa composition, une survivance du passé. Les partisans d'Eltsine accusent ce qui est l'organe législatif suprême du pays d'avoir été mal élu et d'être composé surtout d'anciens nomenklaturistes décidés à le freiner, lui, le représentant suprême de l'exécutif, à l'empêcher de s'engager hardiment sur le chemin des transformations sociales fondamentales, c'est-à-dire sur le chemin de la contre-révolution sociale.

Passons sur le ridicule de l'accusation "d'ancien nomenklaturiste", car c'est la tare la mieux partagée dans les milieux dirigeants de tous bords. Si le Soviet suprême n'a pas de mal à s'opposer à Eltsine, c'est qu'en s'opposant à un accroissement des pouvoirs de ce dernier il ne fait qu'exprimer une attitude largement répandue dans la bureaucratie.

Après plus d'un an à la tête de l'État, Eltsine n'est pas parvenu à reconstituer un pouvoir central même au niveau de la seule Russie. Le processus de désagrégation continue. Le pouvoir du Kremlin est de plus en plus nominal. Les affaires sont réglées dans des centres de pouvoir qui se multiplient - ou elles ne sont pas réglées.

Comme naguère au niveau de l'ensemble de l'URSS, ce sont les régions habitées par des populations non-russes qui servent de cadre commode pour l'apparition de tel nouveau pouvoir, de fait autonome et réclamant parfois son indépendance. Il ne faut pas perdre de vue que la Russie elle-même est, sur le plan ethnique, un conglomérat de peuples et, sur le plan juridique, une fédération. Mais si la "nation" donne souvent le cadre, elle n'est pas pour grand-chose dans le mécanisme. De nombreuses régions ou villes ont, de fait, conquis leur "indépendance" et certaines entités territoriales purement russes la revendiquent de jure.

Tous ceux qui ont la moindre parcelle de pouvoir essaient de l'accroître ou au moins de la préserver des empiètements d'un pouvoir supérieur, car c'est le pouvoir qui est la principale source de privilèges et d'enrichissement. Tous ceux qui sont en état d'en conquérir essayent de le faire. Dans le cadre de la "légalité" formelle, s'appuyant sur l'organisme d'État qui s'y prête le mieux localement (les soviets locaux ou régionaux le plus souvent). Ou en passant carrément dans l'illégalité. Le renforcement des mafias organisées et armées apparaît comme un prolongement de la déliquescence de l'appareil d'État. En plus efficace. Les mafias qui se répartissent les marchés ex-kolkhoziens, les boutiques privées, les colporteurs de la rue Arbat et d'une façon générale tout ce qui touche de près ou de loin à la sphère marchande parviennent à prélever un "impôt" sur leurs zones avec infiniment plus d'efficacité que l'État. Et bien qu'aucune statistique n'existe en la matière, et pour cause, l'argent détourné, la vente de produits et de matières premières appartenant encore en principe à l'État, représentent une circulation de capitaux bien supérieure à l'activité du secteur privé reconnu.

Débarrassée d'un pouvoir central féroce dont elle a oublié à quel point il l'avait protégée socialement tout en l'écrasant politiquement et même individuellement, la bureaucratie se morcelle, transforme le pays en baronnies plus ou moins autonomes et, par la même occasion, morcelle l'appareil d'État. Il y a là un puissant mouvement social qu'Eltsine, pas plus que son prédécesseur, ne parvient à freiner.

Même ses quelques tentatives pour essayer de constituer une administration à sa dévotion et de la substituer à celle que les féodalités locales se sont partagée se retournent contre lui. Les hommes de confiance qu'il a envoyés dans différentes régions, pour faire contrepoids au soviet régional et pour servir de levier au pouvoir central, ont une fâcheuse tendance à être happés par le mouvement et à s'installer pour créer leur propre pouvoir. Les préfets deviennent barons à leur tour. Ils veulent bien un roi, là-haut, mais à condition qu'il soit sans pouvoir, sans possibilité de contrôler leur fief.

Les rodomontades répétées d'Eltsine menaçant de "s'adresser au peuple" pour consolider son pouvoir se réduisent à des interventions télévisées. Mais il ne suffit pas de proclamer sur le petit écran, comme Eltsine l'a fait le 20 mars, qu'il prend le pays "sous administration présidentielle directe", s'il n'y a plus d'administration. Le président russe a dû reculer pitoyablement quelques jours seulement après son coup qu'on peut difficilement qualifier de force.

Personne ne peut prédire jusqu'où pourra se poursuivre ce processus. Ce qui est clair aujourd'hui, c'est que l'accession d'Eltsine n'a pas constitué, au niveau de la Russie, le début d'un retournement de tendance et le premier pas d'une reconstitution du pouvoir central. Et là où Afanassiev n'a pas tort, c'est qu'Eltsine, pour être l'initiateur du processus, est aujourd'hui politiquement en plus mauvaise posture qu'il ne l'a été lors de sa victoire sur Gorbatchev.

Un renversement de la situation n'est en outre pas seulement une question de volonté politique au centre. C'est aussi une question d'appareil. Le Parti communiste, puissant unificateur de la bureaucratie dans le passé avec son appareil présent partout, ses 20 millions de membres, sa puissance dans la société, a disparu. Les différents appareils de l'État sont morcelés, leurs différents morceaux servant les intérêts du centre de pouvoir le plus proche : république autonome, région, voire ville.

Il n'y a que l'armée qui a formellement survécu. Elle reste en principe puissante, une des plus puissantes du monde. Elle est en outre présente non seulement sur le territoire de la Russie, mais dans la quasi-totalité des républiques issues de l'ex-URSS. Mais il est probable qu'elle n'a gardé une apparence d'unité que, justement, parce qu'elle n'intervient pas.

Un bureaucrate moscovite aux sympathies plutôt pro-eltsiniennes a fait remarquer dans une interview récente que l'autorité des généraux est devenue en fait fictive car l'entité militaire la plus vaste soumise encore à un commandement réel unique est la brigade, voire l'échelon en dessous. Ce seraient donc les colonels et les officiers généraux de rang inférieur qui détiendraient le pouvoir dans l'armée. Et ledit politologue d'exprimer la crainte, apparemment largement partagée, que les officiers en position de commandement aient la tentation d'intervenir dans les luttes pour le pouvoir à différents niveaux et qu'ils puissent intervenir dans des camps opposés, au point de faire éclater l'armée à son tour.

Les commandements des troupes situés dans les anciennes républiques - notamment en Moldavie ou encore au Tadjikistan ou en Géorgie - semblent déjà se comporter comme des entités autonomes, menant leur propre politique dont il est bien difficile de savoir si elle correspond ou pas à la politique du pouvoir central. Il n'y a pas de raison que les bureaucrates en uniforme de la caste des officiers supérieurs ne finissent pas par se comporter comme leurs semblables en civil.

Tout cela ne signifie évidemment pas qu'un retournement de tendance en faveur d'un nouveau renforcement du pouvoir central n'est pas possible. Autour de la personne d'Eltsine ou pas. Mais il faut se souvenir de ce que, au-delà de la poigne de fer du dictateur, au-delà des purges périodiques, c'est fondamentalement la crainte de la classe ouvrière, la crainte de perdre ses privilèges dans des embrasements sociaux qui, pendant des décennies, a fait accepter à la bureaucratie la nécessité d'un pouvoir central fort, personnifié par un dictateur tout-puissant. Et si, jusqu'à Gorbatchev, les successeurs de Staline ont préservé le pouvoir central et même la forme monolithique d'un régime soumis à un arbitre suprême, leur pouvoir, en tout cas sur leurs pairs de la haute bureaucratie, n'avait plus grand--chose à voir avec celui de Staline (d'ailleurs Staline lui-même n'a pas toujours eu le même pouvoir absolu).

Anarchie bureaucratique et contre-révolution sociale

Le recul économique, dû principalement au morcellement de l'espace économique unique que fut la défunte Union soviétique et à la désagrégation de la planification dans des pays où personne ne sait qui dirige, continue à s'aggraver. Le Comité pour les statistiques de la CEI estime le recul de la production industrielle par exemple à 13,5 % entre le premier semestre 1991 et le premier semestre 1992. Ce recul en une année prend une allure bien plus catastrophique dans certains des États devenus indépendants comme les trois pays baltes où il se situerait entre 30 % et 40 %, et plus encore en Arménie, en guerre contre l'Azerbaïdjan et soumise au blocus de ce dernier, où il dépasse 50 %. Il ne faut évidemment pas accorder à ces chiffres une valeur autre que très vaguement indicative. Il n'y a pas de raison que l'ex-Institut pour les statistiques de l'URSS ait gardé plus de cohérence au niveau de l'ensemble de l'ex-URSS que bien d'autres secteurs de l'économie. Mais les chiffres fournis donnent tout de même une idée de ce qui se passe.

Par ailleurs l'inflation s'envole. Estimée à 775 % sur le même laps de temps d'un an par l'institution déjà citée, elle s'est accélérée à la fin de l'année 1992. Il fallait 500 roubles pour un dollar dans les derniers jours de décembre 1992, alors qu'il n'en fallait que 130 en juillet. En mars 1993, les changeurs offraient près de 800 roubles pour un dollar. Pour les catégories de salariés dont les salaires ne suivent que partiellement et de loin, c'est une catastrophe. Pour la catégorie des nouveaux riches, c'est une des principales sources d'enrichissement. Pour les entreprises d'État qui continuent plus ou moins à fonctionner avec leurs fournisseurs et leurs clients des plans d'avant, c'est une incitation au troc, ce qui est un frein supplémentaire à la production.

Mais la contre-révolution sociale, c'est-à-dire le remplacement de l'économie étatisée par la propriété privée des moyens de production et le capitalisme, avance toujours aussi lentement.

Les obstacles qui paralysent ou ralentissent cette contre-révolution viennent pour l'instant, pour l'essentiel, des tares de la bureaucratie elle-même. Les dignitaires de la bureaucratie, ceux qui sont en position de décider, de commander et d'en tirer privilège, sont plus préoccupés de conquérir ou consolider des positions de pouvoir, que de transformer les rapports de production et de propriété. Même les bureaucrates de l'économie, les directeurs des grandes entreprises étatiques, a priori les mieux placés pour les privatiser à leur profit.

Si la "petite privatisation", c'est-à-dire celle des boutiques, des restaurants, du commerce de détail et des services, avance, la grande, celle des grandes entreprises industrielles, est au point mort (même dans les pays périphériques où a priori la chose est le plus facile : dans un article consacré aux débuts de la "grande privatisation" dans les pays baltes, Libération a rappelé récemment que le secteur privé représente moins de 5 % encore en Lettonie).

Le "no man's land" légal dans lequel se maintient le pays du fait de la crise du pouvoir favorise évidemment les appropriations de fait. Mais ces appropriations ont tout de même besoin d'une consécration légale, ne serait-ce que pour être protégées d'appétits concurrents. Et surtout, à quoi bon s'approprier une entreprise et essayer de faire du profit en la faisant fonctionner, si les capitaux manquent pour cela, comme manquent d'ailleurs les marchés où s'approvisionner sans trop d'à-coups et sur lesquels écouler ses produits. Mais où trouver des capitaux ? Les capitaux étrangers ne viennent toujours pas ou très peu (qui a envie d'investir à long terme dans des pays à l'avenir incertain ?). Et ceux qui en Russie même sont en situation d'accumuler des capitaux, par cette forme d'accumulation primitive qui est le vol, en l'occurrence le vol en grand des biens de l'État, ont la sagesse de les accumuler dehors. Les organismes bancaires spécialisés estiment à 25 milliards de dollars environ les sommes correspondant aux recettes d'exportations, légales ou illégales, en particulier de matières premières, et qui ne sont pas rapatriées en Russie. Cette somme représente près du tiers de la dette extérieure cumulée de l'ex-URSS.

C'est dire que les entreprises industrielles, toujours étatiques dans leur quasi-totalité, n'ont toujours que l'État pour leur fournir les capitaux assurant leur fonctionnement. Et quand l'État tarde, comme cela arrive de plus en plus dans cette ambiance délétère, il leur reste le troc.

On comprend que les directeurs, les managers des grandes entreprises, s'ils veulent s'enrichir, sont aujourd'hui encore plus enclins à parasiter les entreprises étatisées, voire à les démanteler en vendant leurs stocks, etc., qu'à les faire fonctionner en tant qu'entreprises privées.

Comme il y a un an, comme il y en a deux, la bureaucratie démolit l'économie sans parvenir véritablement à la transformer dans le sens capitaliste. Pendant des décennies, l'État lui-même au sens étroit du terme, ses appareils, ses lois, constituait un obstacle devant cette aspiration au rétablissement de la propriété privée et à la transformation capitaliste de l'économie, aspiration qui est aussi vieille dans la bureaucratie que l'est la bureaucratie elle-même.

Aujourd'hui, c'est l'éclatement de l'appareil de l'État qui est un des obstacles visibles au rétablissement du capitalisme. Sans pouvoir, éclaté, l'appareil de l'État est incapable de favoriser ce rétablissement du capitalisme dont ses dirigeants en titre se déclarent partisans. Longue serait la liste des mesures votées, revotées pour faire avancer la cause du rétablissement de la propriété et du fonctionnement privés des entreprises. Mais le problème n'est pas de voter, il est de faire exécuter.

Une des mesures importantes, défendue comme telle par tous les ministres réformateurs, est par exemple d'imposer que les entreprises d'État puissent devenir "rentables" suivant des critères capitalistes et donc rapporter du profit. Le gouvernement de Gaïdar, présenté par tous comme l'homme du FMI, a fini par obtenir après une année de virulents débats, que soit votée une loi sur les faillites impliquant la fermeture d'entreprises non rentables. La loi elle-même a mis du temps pour naître, mais se pose maintenant la question de son application.

Elle risque de se heurter à la résistance de ceux des bureaucrates eux-mêmes que la faillite déclarée de leur entreprise risque de priver d'une position qui est la source de leurs privilèges. Elle risque aussi de se heurter à la crainte profonde des chefs politiques de la bureaucratie d'une explosion sociale, crainte qui est à l'arrière plan de toutes leurs décisions. Le fait est que, Gaïdar mis sur la touche fin 1992, le gouvernement de Tchernomyrdine continue à verser des subventions et des crédits aux entreprises d'État, même "non-rentables" en termes capitalistes, quitte à faire marcher la planche à billets.

On pourrait évidemment se dire que le capitalisme n'a pas besoin d'État fort et centralisé pour frayer son chemin, et que l'anarchie économique actuelle sert de vivier à un "capitalisme sauvage" qui est une forme de rétablissement du capitalisme.

Mais ce serait faire abstraction de l'importance de la monnaie, du minimum de sécurité nécessaire aux investissements, de l'absence d'un minimum de protection contre le racket de bandes armées, celles de la mafia comme celles, dans les régions périphériques, des morceaux d'appareils d'État superposés et concurrents. À un forum de businessmen, tenu récemment en Suisse, comme les "nouveaux riches" russes aiment en fréquenter, l'un d'entre eux se plaignant de la dégringolade du rouble pour ses affaires s'est écrié : "Comment peut-on espérer stabiliser la monnaie d'un État qui n'existe pas !". Mais ce ne sont de toute façon pas les "nouveaux riches" russes qui comptent dans l'affaire. Le capital impérialiste dont l'attitude a un tout autre poids sur l'évolution de la Russie en général, et sur la contre-révolution capitaliste en particulier, a fait entendre bien des fois par l'intermédiaire du FMI qu'avant de compter sur des investissements occidentaux, il faut que la Russie stabilise sa monnaie, entre bien d'autres choses encore. Les capitalistes, les vrais, apprécient ces "détails" à leur juste valeur, et c'est bien pourquoi ils ne se dépêchent pas d'investir tant qu'il n'y a pas de monnaie un peu plus stable, ni de règlement préalable des multiples conflits d'autorité, etc.

Sous tous les cieux où il s'est réellement développé, le capitalisme n'a jamais été sauvage qu'à l'égard de la classe ouvrière. Il a toujours poussé sous la protection d'États, même lorsque l'État qui le protégeait n'était pas le sien propre. Même lorsque son développement, son accumulation, primitive ou pas, s'alimentait de pillage et de brigandage, ce fut en général pillage et brigandage d'État. Et aujourd'hui, le système capitaliste n'est vraiment plus au stade de l'accumulation primitive...

Faire abstraction de tout cela, ce serait surtout juger les étapes actuelles de l'évolution de ce qui fut l'URSS en fonction d'un aboutissement que personne ne connaît.

Pour le moment, force est de constater qu'après des décennies où la bureaucratie dominait la société à l'aide d'un pouvoir monolithique dictatorial, l'anarchie bureaucratique dans laquelle s'enfonce la Russie, et plus encore certaines républiques périphériques issues de l'ex-URSS, se révèle autre chose qu'un phénomène passager, de quelques semaines ou de quelques mois, lié à une crise précise. L'instabilité dure maintenant depuis plusieurs années. Jusqu'à quand ? Personne, ni du côté des chefs politiques de la bureaucratie, ni du côté de ceux de la bourgeoisie mondiale, ne s'aventure désormais à faire des prédictions à ce sujet.

La seule question qui compte du point de vue communiste révolutionnaire est de savoir si le prolétariat, écoeuré par ce qui se passe dans les sommets de la bureaucratie, frappé dans ses conditions d'existence par la dégradation de sa situation matérielle, par le démantèlement de ses protections sociales, finira par intervenir sur la scène politique et s'il saura se constituer en force politique autonome avec ses propres solutions de classe aux maux de la société et de l'économie ex-soviétiques.