URSS - Anarchie bureaucratique et décomposition de l'économie

 

Depuis le 31 décembre 1991 si l'on se réfère au départ de Gorbatchev ou depuis août 1991 si l'on se réfère à la prise de pouvoir réelle d'Eltsine, consécutive à l'échec du putsch, la Russie est donc dirigée par une équipe gouvernementale qui se fixe clairement pour buts la privatisation des entreprises industrielles, la liquidation de la planification de l'économie, le retour à la propriété privée et au fonctionnement capitaliste de l'économie.

Tous les organismes internationaux de la bourgeoisie impérialiste, du genre Fonds monétaire international, reconnaissent à Eltsine et à son équipe gouvernementale la sincérité de leurs intentions et se disent prêts à les aider. Tous les atouts semblent donc réunis pour réussir le retour au capitalisme et la transformation à rebours de la société soviétique.

Le capitalisme est en effet en voie d'être réintroduit mais le moins que l'on puisse dire, c'est que les choses ne vont pas vite. Apparemment, la réintroduction du capitalisme se heurte à des obstacles, même avec un gouvernement décidé à y parvenir et l'impérialisme mondial qui sinon y aide, du moins n'y met pas obstacle. C'est pourquoi on ne peut mesurer les transformations sociales qui se produisent aujourd'hui à la même aune que celles qui ont eu lieu entre 1917 et 1937 ou plus exactement on ne peut estimer que le retour au capitalisme pourrait être plus facile que l'étatisation, la planification, l'étatisation ne le furent.

Les dirigeants russes ont commencé pourtant fort, dès le début de l'année, en libérant le 2 janvier 1992 entre 80 et 90 % des prix de gros et de détail. Cela s'est traduit immédiatement par un bond de l'inflation, par une brusque dégradation du niveau de vie des catégories de travailleurs et de retraités dont les salaires n'ont pas suivi ou seulement de très loin et trop tard. Mais les fées réformatrices qui étaient penchées sur l'économie affirmèrent que cela était une condition nécessaire, sinon suffisante, pour le retour à l'économie de marché.

Les dirigeants russes ont pris une série d'autres mesures allant dans le même sens et la privatisation a été entamée.

Ce cours nouveau a eu, en effet, des résultats dans certains secteurs, en particulier dans le commerce. Mais, en même temps, pour paraphraser l'expression d'une étude de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), la physionomie des structures de l'économie n'a pas subi d'altérations fondamentales. Ladite banque, spécialisée dans l'aide au retour du capitalisme dans les pays de l'Est, conclut : "La réforme vers l'économie de marché et la transition ne sont pas aujourd'hui devenues irréversibles" (cité par Le Monde du 9 juillet 1992).

C'est donc dans le commerce, dans l'ouverture de boutiques et de magasins privés dans les grandes villes que les changements sont les plus visibles. Dans ces boutiques privées il y a de tout, mais à des prix prohibitifs. "Résultat, affirme un reportage du Figaro du 1er septembre 1992 sous le titre, parlant, de "Russie : la fête pendant la peste" - "la majorité des Moscovites continue de s'approvisionner dans les magasins d'État, séparés des classes aisées par un'mur de l'argent' de plus en plus insurmontable". Lesdites "classes aisées" sont pour l'essentiel issues des couches supérieures de la bureaucratie. Ces gens-là avaient déjà l'habitude, et depuis longtemps, de ces "magasins réservés", inaccessibles au commun des mortels. A ceci près en effet que, désormais, "le mur de l'argent" remplace le policier en faction devant le magasin...

En tout état de cause, s'il y a un commerce privé, fournissant essentiellement les couches aisées, même dans ce domaine de prédilection du "privé", son extension se heurte à des obstacles.

Selon Interfax et Les Nouvelles de Moscou du 5 juin 1992, qui citent un responsable du commerce de la mairie de Moscou, dans la capitale 6 500 commerces et restaurants auraient été privatisés depuis novembre 1991, ce qui représente un peu moins de la moitié du total. Mais, à peine 150 de ces établissements auraient désormais un titre de propriété privée en règle. Dans le décalage entre les deux chiffres, apparaît déjà un des problèmes de la privatisation, problèmes liés aussi bien à la crise du pouvoir qu'aux résistances à différents niveaux à la privatisation.

 

Quelle réalité sociale cela recouvre-t-il ?

 

Le droit à la propriété privée est en effet désormais légalement reconnu en Russie. Mais, cependant, à qui doit revenir l'argent de la privatisation ? Qui a autorité pour vendre à qui et à combien ? Et surtout qui a autorité pour légitimer le caractère définitif de l'acquisition par le nouveau propriétaire ?

Dans le cas précis, par exemple, de ces milliers de commerces achetés auprès de l'ancien trust étatique dont ces commerces faisaient partie, il y a des autorités qui reconnaissent la légitimité de l'acquisition et d'autres qui ne la reconnaissent pas. Sans parler de ces restaurants ou de ces commerces qui ont été vendus à plusieurs personnes par des autorités différentes dont chacune ne reconnaît que la légitimité de l'acquisition de son propre client !

Et quant à la justice, peu habituée encore à la chose, elle estime généralement qu'il est urgent d'attendre, de voir comment les choses tournent.

Dans les pays capitalistes, la propriété privée est une réalité sociale profonde, inscrite dans les habitudes et les mentalités, codifiée non pas seulement par quelques décrets gouvernementaux mais par un ensemble de lois élaborées de longue date, affinées par le temps, servies par des institutions - des notaires aux cadastres -, protégées par un appareil judiciaire dressé à cela et, bien entendu, par la force de l'appareil répressif. Les décrets successifs des différents gouvernements de l'Union soviétique, puis de la Russie, pour assurer le droit de propriété n'ont apparemment pas suffi pour convaincre le Wall Street Journal (3 avril 1992) qui se plaint : "...si l'on a beaucoup parlé de privatisation, les droits de propriété ne sont toujours pas clairement établis...". Les réformes de l'ex-Union soviétique laissent le droit d'en disposer dans le flou alors que ce droit est "la pierre angulaire de la création de la richesse [...] face à ce flou, les perspectives sont décourageantes". Le découragement du Wall Street Journal n'a qu'une importance toute relative, mais cela en a pour ceux qui veulent s'assurer une propriété privée, même dans le commerce de détail, par exemple, qui demande peu de capitaux.

Pour ce qui est de la terre, la privatisation en est encore aux balbutiements. 5 % seulement des terres en Russie sont cultivés par des agriculteurs privés, et les pourcentages sont encore inférieurs en Ukraine ou au Kirghizstan. Pourtant, le gouvernement russe pousse à l'agriculture individuelle. Mais les publications "libérales" - c'est-à-dire surtout pro-bourgeoises - sont pleines de descriptions sur les malheurs qui arrivent aux rares paysans tentés par la "réussite individuelle" que le gouvernement fait miroiter et qui se sont décidés à demander une terre au kolkhoze. Granges brûlées, bétail empoisonné, instruments de culture sabotés, etc. Les résistances viennent-elles des paysans eux-mêmes dont la masse préférerait encore la sécurité de revenus faibles mais au moins assurés ? Où sont-elles téléguidées par "l'aristocratie kolkhozienne", par tous les bureaucrates petits et moyens qui dirigent les kolkhozes, qui en assurent l'administration et la comptabilité ?

Manifestement, en tout cas, les différents niveaux de la hiérarchie étatique ne sont pas toujours sur la même longueur d'onde, quand ils ne poursuivent pas des politiques opposées. Les ukases peuvent tomber d'en haut pour favoriser la privatisation de la terre, tant que les autorités régionales, locales, liées à la bureaucratie kolkhozienne s'y opposent, et tant que, dans le contexte de la crise du pouvoir, le sommet de l'État est incapable de se faire respecter par la base... Le fait est que, même s'agissant d'une catégorie sociale, la paysannerie, susceptible d'être tentée par la privatisation, les choses n'avancent pas vite.

Quant à la grande industrie, elle reste dans sa quasi-totalité encore étatique.

Les statistiques sur la question sont partielles et contradictoires. Mais l'article déjà cité d'Interfax, citant le cas de Moscou, donne un état des lieux dans la capitale. Sur les 41 entreprises agro-alimentaires que compte cette ville, 19 devaient être privatisées. Mais une seule a trouvé preneur. Et encore, c'est le collectif des travailleurs qui l'a achetée, en constituant une sorte de coopérative ouvrière !

Même chose dans les pays baltes, pourtant plus petits, plus riches, plus ouverts vers l'Occident et depuis plus longtemps. La revue économique américaine spécialisée Business Eastern Europe titre, le 20 juillet 1992, "la privatisation commence seulement en Lettonie et avec lenteur", et de citer un rapport du FMI qui constate que cette privatisation "se trouve au point mort complet depuis septembre 1991".

Le gouvernement russe comme bien des républiques nationales a beaucoup compté sur les investissements étrangers. Mais, à en croire là encore la BERD, les entreprises occidentales ne sont pas très portées à investir sauf dans quelques rares secteurs comme le pétrole."Les investissements occidentaux dans les pays de l'ex-Union soviétique sont en chute libre, affirme une étude de la Banque mondiale. D'un total - cumulé sur plusieurs années - de 1,6 milliard de dollars, ils sont passés de 640 millions de dollars en 1989 à 480 millions en 1990, puis à 249 millions en 1991". Mais, même si on ignore le recul du flux annuel et si on considère le total de ces investissements, le résultat est dérisoire. On peut, par exemple, rappeler qu'Air France vient de racheter UTA pour la somme pratiquement équivalente de 7 milliards de francs (environ 1,4 milliard de dollars). L'ensemble des investisseurs occidentaux a consacré donc, au cours des trois ou quatre dernières années, à peine plus d'argent à tous les investissements dans toute l'ex-URSS que n'en a consacré Air France à acquérir une compagnie soeur.

Quant aux sociétés mixtes - c'est-à-dire créées conjointement par des capitaux étrangers et des capitaux russes - dont la création est considérée pourtant comme une des voies royales pour la couche des "nouveaux riches" autochtones, d'après la publication Le Courrier des pays de l'Est de juin 1992, leur production est estimée à 0,48 % du PNB. Il en existait un peu plus de trois mille enregistrées au total en 1991, mais, à elles toutes, ces sociétés n'employaient que 117 000 personnes. Et le rythme de création de sociétés mixtes, après avoir enregistré un point fort en 1989, diminue depuis.

Il n'est pas étonnant dans ces conditions que cette fameuse entreprise de camions Kamaz dont la privatisation a été plusieurs fois annoncée ces dernières années - et qui, de par sa taille et de par l'importance de sa production, aurait dû être le prototype de la privatisation des grandes entreprises - ait éprouvé le besoin de faire courir cinq de ses camions dans le rallye Paris-Dakar puis, récemment, dans le Paris-Moscou-Pékin, dans le but, comme le déclarait un de ses directeurs, de "démontrer le dynamisme de l'usine" afin de convaincre un investisseur étranger. Il est vrai que la valeur de ladite usine, une des plus importantes de Russie, aurait été évaluée par un cabinet d'audit britannique à 5 milliards de dollars, soit le triple de l'ensemble des investissements occidentaux au cours des années qui viennent de s'écouler...

 

Des coupons qui ne feront pas de chaque citoyen un actionnaire...

 

La toute récente mesure spectaculaire d'Eltsine faisant distribuer des coupons de 10 000 roubles à chaque citoyen, coupons utilisables pour le rachat de 8 000 grandes entreprises destinées à être privatisées l'année prochaine, va-t-elle donner une accélération au mouvement ?

Là où la question se pose, ce n'est pas tant par la valeur des coupons ainsi distribués. Par individu, la somme ne représente que quatre mois de salaire moyen et, vu la rapidité de l'inflation, il n'est pas dit qu'elle représente grand chose dans quelques mois.

La presse rapporte bien des réflexions désabusées ou rigolardes de travailleurs ou de petites gens bénéficiaires de ces coupons et qui espèrent simplement pouvoir en tirer assez pour s'acheter un pantalon ou quelques bouteilles de vodka.

Mais, évidemment, l'intention des initiateurs du projet n'est pas d'enrichir tous les citoyens russes. Leur calcul est que tous les coupons distribués, transformés en actions et réellement mis en circulation, soient pour la plupart revendus et finissent par être concentrés entre les mains des plus riches et que, finalement, par ce biais, ceux-là deviennent propriétaires des entreprises.

Des publications économiques russes proches des milieux eltsiniens pronostiquent, c'est-à-dire en réalité souhaitent, "une forte concentration de la nouvelle propriété privée aux mains des deux millions de citoyens détenteurs de 5,4 % de l'épargne totale". Sous cet angle-là, ce n'est donc pas le montant individuel des coupons qui entre en ligne de compte mais leur prix total à mettre en relation avec l'ensemble de ces 8 000 grandes entreprises dont ils devraient permettre la privatisation.

En réalité, personne ne connaît le prix total de ces entreprises pour la bonne et simple raison que, pendant trois quarts de siècle, les entreprises justement n'ont pas été l'objet d'appropriation privée et qu'il n'y avait pas de marché qui fixait leur prix. Mais ce qui donne une idée de la valeur globale de ces coupons de 10 000 roubles distribués est illustré par deux observations relevées respectivement dans la Pravda du 9 juin 1992 et dans Troud, journal des syndicats, du 28 juillet 1992. La première note que "le Premier mai, les salaires et retraites impayés se sont élevés à 70 milliards de roubles, et au premier juillet, on estime qu'ils se monteront à 100 milliards". La seconde, publiée moins de deux mois plus tard, relevait que "les retards et impayés de salaires, pensions, retraites et allocations diverses ont atteint 220 milliards". Cette somme globale représentait, pour reprendre la formulation de Troud, "14 000 roubles par citoyen, bébés compris".

Autrement dit, le fameux cadeau destiné à permettre aux citoyens de racheter cette économie qui, au temps où la bureaucratie pratiquait encore la langue de bois "communiste", leur appartenait déjà, ne représente même pas le retard de salaires que l'État leur doit...

 

... ni même de la Russie automatiquement un pays capitaliste comme les autres

 

Cela dit, sur le plan juridique, ce geste représente un pas en avant par rapport à la simple légalisation de la propriété privée. Si l'affaire est menée jusqu'au bout, c'est-à-dire si tous les coupons sont distribués à tous et si la transformation en actions, sous une forme ou sous une autre, desdites entreprises s'accomplit sans que le gouvernement change d'avis trois fois d'ici là ou sans que toute l'affaire ne sombre dans l'oubli comme ce fut le cas pour bien d'autres mesures, cela signifierait juridiquement la dénationalisation totale.

Le geste de distribuer des coupons, derrière ses aspects dérisoires, pourrait être un biais pour justement brader l'industrie étatique à un prix dérisoire, voire insignifiant, à la couche privilégiée.

Mais, entre être assez riche pour acquérir toutes les actions, surtout si elles sont bradées à bas prix, et avoir les capitaux pour les faire fonctionner sur la base de la propriété privée, il y a une marge.

Il est en effet remarquable que, même là où il y a des possibilités, ceux qui auraient la compétence de diriger - les actuels managers des entreprises industrialisées, par exemple - et qui semblent a priori les mieux placés pour obtenir la capacité financière pour devenir propriétaires, ne se jettent pas sur les occasions de privatisation. Les dirigeants d'entreprises du fameux "complexe militaro-industriel" passent pour être parmi les plus réticents à un cheminement vers la privatisation. Ledit "complexe" est appelé comme cela avec une certaine arrière-pensée politique. Mais, en réalité, il regroupe une grande partie des grandes entreprises soviétiques, y compris celles qui produisent plus d'appareils de radio et de télévision que de radars, plus de motos et d'aspirateurs que de canons ou de chars d'assaut, et dont l'ensemble emploie quelque 15 millions de travailleurs.

Dans l'état actuel des choses, les dirigeants de ces entreprises, lorsqu'ils sont partisans de la privatisation, ont plus fréquemment l'ambition de servir d'intermédiaires auprès d'éventuels racheteurs occidentaux que d'être candidats eux-mêmes au titre de propriétaires. Et souvent, ils ne sont pas partisans de la privatisation de leur entreprise, en tout cas, pas tout de suite.

A en juger par ses déclarations, Volski, l'homme qui passe pour être le représentant politique de ce complexe militaro-industriel, reproche à l'équipe gouvernementale de Gaïdar d'être "responsable de la chute de la production industrielle, de la paralysie du système financier, de l'anarchie de la privatisation et de l'asphyxie de l'agriculture" (Libération) et considère que les réformes vont trop vite et que cela représente un danger d'explosion sociale et, de toute façon, d'un effondrement économique. Et si ces "bureaucrates-managers" ont tendance à s'assurer quelque chose en propriété privée, c'est plus par le biais des créations de petites, voire de micro-entreprises, parasitant les entreprises d'État qu'ils dirigent.Cette catégorie de bureaucrates ressent sans doute plus concrètement que d'autres la crainte des réactions des travailleurs. A supposer même qu'ils souhaitent prendre en propriété privée les entreprises étatiques actuellement sous leur direction et qu'ils trouvent les moyens financiers pour le faire, ils devraient assumer la responsabilité du licenciement du quart, du tiers, voire plus, du personnel des entreprises. Voilà de quoi les rendre circonspects et les inciter à attendre que l'État résolve ce problème au préalable. Même en France en 1986, ou en Angleterre sous Thatcher, les repreneurs des entreprises dénationalisées ont été bien contents que les dégraissages, les licenciements aient été faits avant la dénationalisation, et que l'État leur ait épargné les risques de conflits sociaux.

Mais les dirigeants politiques de la bureaucratie, de leur côté, n'ont visiblement pas plus envie d'assumer cette responsabilité-là.

Alors, pour l'instant, les dirigeants politiques de l'État et ceux qui, demain, pourraient avoir la capacité et la possibilité de reprendre à leur compte des entreprises privatisées se regardent en chiens de faïence. Les dirigeants politiques attendent qu'il y en ait pour racheter des entreprises. Ceux qui seraient susceptibles de le faire attendent que le gouvernement prenne des mesures dont l'ensemble pourrait aboutir, d'après les estimations occidentales, à la mise au chômage de quelque trente millions de travailleurs !

Et, de surcroît, dans un pays qui n'en a pas l'habitude. Par crainte d'affronter le prolétariat sur ce terrain, la bureaucratie avait choisi de longue date d'assurer un travail à tous, quitte à maintenir des emplois devenus inutiles (l'économie planifiée permettant ce genre de choix). Cela revient, en fait, à répartir la masse salariale globale entre tous pour assurer un salaire à chacun, même s'il s'agit d'un salaire misérable, eu égard en tout cas aux revenus des bureaucrates. Voilà pourquoi les travailleurs soviétiques, qui ont eu à subir bien des choses, ont cependant jusqu'à présent échappé au chômage. Cela a créé des traditions solides et les bureaucrates ont des raisons de craindre de soulever des réactions en tentant cette fois de revenir là-dessus.

L'insuffisance d'accumulation primitive de capitaux dans la couche privilégiée autochtone, nécessaires pour racheter les entreprises, pourrait à la rigueur être compensée par différentes sortes de coups de force étatiques, livrant pratiquement gratuitement à cette catégorie sociale les richesses productives du pays. Encore que la désagrégation de l'État et la rivalité entre ses différents ex-rouages ont toutes les chances de rendre difficile - et en tout cas, conflictuelle - la sélection des "heureux bénéficiaires". Mais cela ne résoudrait pas pour autant les problèmes évoqués ci-dessus.

A supposer cependant que tous ces problèmes soient résolus, il en resterait d'autres, plus fondamentaux encore.

Il ne suffit pas d'avoir assez de capitaux pour acheter les entreprises, il en faut pour les faire fonctionner. Si sur le premier point, il est possible de tricher en dépréciant artificiellement les entreprises pour les brader, il n'est pas possible de tricher sur le second.

En outre, pour que les entreprises puissent fonctionner, il leur faut trouver tout ce qui est nécessaire à leur fonctionnement : machines, matières premières, fournitures et donc des entreprises fournisseuses en amont, des entreprises "clientes" ou des réseaux commerciaux en aval.

Dans le passé de l'Union soviétique, il appartenait au Plan et à ses différents organismes de décision (Gosplan, ministères, etc.) de prescrire les entreprises avec lesquelles une entreprise donnée devait avoir les liens lui permettant de faire face à tous ces besoins.

En Occident, c'est le marché qui y pourvoit. Il faudrait même dire, plutôt, les marchés parce que ceux des différentes sortes de machines, ceux des différentes matières premières, peuvent vivre des vies plus ou moins indépendantes. La création de ces marchés résulte en Occident de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles d'évolution, nullement harmonieuse mais marquée par des adaptations dans la douleur, par des crises, par des effondrements, etc.

Ce système de marchés ne s'improvise pas. Aucun coup de baguette magique gouvernementale ne peut créer en Union soviétique, dans tous les domaines, des marchés susceptibles de remplacer les liens de la planification et permettre à chaque entreprise d'y trouver ce dont elle a besoin. Il reste évidemment que les différents pays de l'ex-Union soviétique peuvent, avec plus ou moins de "chances", s'intégrer dans le marché mondial qui, lui, existe. Mais ce marché étant dominé par les trusts impérialistes, il n'est pas dit que toute une partie de l'industrie soviétique, voire sa quasi-totalité, y trouve une place, sauf peut-être au prix de la destruction de branches industrielles entières. En tout cas, jusqu'à ce que, sous une forme ou sous une autre, des marchés réels fonctionnent, le fonctionnement privé de telle ou telle grosse entreprise particulière est aléatoire.

Car, comme aurait dit Pierre Dac, le fonctionnement du tout conditionne le fonctionnement de chaque entreprise, et réciproquement.

Alors, il y a des entreprises nouvelles qui se créent sur la base de la propriété privée, généralement dans quelques secteurs très rentables, mais surtout marginaux et éloignés de la production : les jeux, l'édition, la publicité, les conseils en informatique et, évidemment, toutes sortes de commerces. Mais il n'y a guère de poussée pour prendre en propriété des entreprises existantes.

Les impressions d'un PDG français en voyage de prospection et d'étude dans l'ex-Union soviétique, publiées dans La Tribune de l'Expansion du 7 avril 1992, donnent un aperçu des difficultés qu'il y a à être patron en Russie : "Gérer une entreprise dans la Russie d'aujourd'hui est une tâche digne de Sisyphe : non seulement les matières premières sont quasi impossibles à obtenir contre des roubles, mais le personnel ne cesse de revendiquer des hausses de salaire, l'amélioration de ses conditions de travail, des produits alimentaires, tandis que l'État n'honore plus ses dettes ni ses commandes. [...] Le patron est laissé seul dans sa province, face à des foules d'ouvriers et d'employés revendicatifs, misérables, qui ne comprennent rien à la situation actuelle". Il faut évidemment faire, dans ce type d'impressions, la part de la compassion d'un patron vis-à-vis d'un autre patron. Mais il donne une idée du pourquoi des réticences des bureaucrates de l'économie à se dépêcher de transformer leur pouvoir en titre de propriété.

Alors, si l'économie russe va mal et de plus en plus mal, ce qui va encore, c'est tout de même grâce à ce qui reste de l'économie étatisée et planifiée. Et il n'est pas dit que la bureaucratie n'ait pas besoin de ce qu'il en reste pour assurer ce minimum de vie économique sans laquelle elle-même ne survivrait pas.

 

Ce n'est pas encore la désétatisation mais la désagrégation du pays qui fait effondrer la production

 

Pour aller mal, l'économie russe va en effet mal. Selon la BERD toujours, la production chutera cette année encore de 15 à 20 %, après une chute de 11 % en 1991. Ce qui fait qu'au total, en trois ans, la production de la Russie aura été réduite du tiers. Le recul a été de 12 % au premier semestre 1992 en Ukraine, et de 25 % au Kirghizstan en un an. Et, en Estonie, un de ces États baltes que l'on présente comme le plus avancé dans l'occidentalisation, la production industrielle est tombée à 62 % de son niveau de l'an dernier. Cette chute est, pour une large part, le résultat de l'éclatement de l'Union soviétique, mais aggravée par le pillage non seulement par la bureaucratie "économique" mais aussi par le pillage du pouvoir, voire des pouvoirs concurrents.

Cette chute de la production industrielle est considérable. Mais, pour en mesurer l'exacte profondeur, il faut rappeler que la production industrielle américaine est tombée de l'indice 180 en 1929 à 93,7 en 1932 (les indices ayant pour base la production de 1913). En trois ans, une chute de près de 50 % de la production industrielle ! Même maintenant, l'économie étatique, en démolition avancée sous les coups d'une bureaucratie en déliquescence, n'a pas encore réussi à battre les "performances", en matière d'effondrement économique, de la fameuse économie de marché telle que pratiquée par la bourgeoisie capitaliste la plus puissante du monde.

Ce qui fonctionne, dans le cadre du "complexe militaro-industriel" ou au-delà, et qui assure encore une production, c'est encore l'économie étatique, et grâce à ce qui reste des liens, des circuits, des relations des planifications du passé (même si les circuits en question sont complétés, doublés, par des circuits parallèles mais, encore une fois, cela n'est pas vraiment nouveau).

Et, cela dit en passant, si la chute de la production n'a pas été plus grave encore que ce qu'elle est, c'est parce que, même entre les différentes républiques indépendantes, les relations économiques anciennes sont loin d'être complètement rompues. Là encore, entre ce qui est dit, proclamé, déclamé sur les "indépendances", sur la "souveraineté", et la réalité, il y a une marge.

Les produits continuent encore, dans une certaine mesure, à circuler entre entreprises complémentaires qui se trouvent dans des États désormais différents. Et s'il y a évidemment toutes les raisons susdites pour expliquer la disparition du tiers de la production, il faut bien qu'il y en ait pour expliquer les deux tiers qui continuent à être produits, transportés, emportés tant bien que mal aux consommateurs individuels ou finaux. Et, dans ces raisons, le marché n'a rien à voir.

Alors, si le capitalisme se réintroduit cahin-caha, cette introduction se heurte à une réalité sociale que même l'arrivée au pouvoir d'un Eltsine décidé à la changer n'a pas pu transformer d'un coup de baguette. Et, au bout d'un an de pouvoir eltsinien, on ne peut même pas affirmer que le rythme en ait été accéléré.

Les dirigeants politiques de la bureaucratie partisans de la transformation capitaliste de l'ex-Union soviétique, au pouvoir en Russie et dans quelques autres républiques, n'ont, pour l'instant, pas réussi à transformer l'économie. Ils sont seulement en train de la démanteler et de la démolir.

Cela peut n'être, bien sûr, qu'une étape provisoire de transition. C'est ce que répètent les représentants du "parti bourgeois" : après la dure transition, viendront les temps meilleurs, sous l'égide du marché, de la propriété privée et du capitalisme. Mais, justement, on est encore dans cette étape de transition, et cette étape elle-même apparaît bien plus durable que ce qu'escomptaient les artisans conscients de cette évolution comme leurs protecteurs occidentaux. Et, ce provisoire qui dure pose des problèmes de tous ordres à la bureaucratie et pas seulement à ses dirigeants politiques. Du fait des vols, de la corruption, du démantèlement des entreprises d'État, la couche privilégiée a sans doute augmenté globalement ses prélèvements sur l'économie. Cette raison-là s'ajoute aux conséquences économiques de l'éclatement de l'État pour abaisser à un rythme rapide le niveau de vie de la classe ouvrière, et surtout de ses catégories ayant le moins de moyens pour se défendre. Mais ces prélèvements croissants de la bureaucratie s'effectuent sur une production en baisse et il est probable qu'une partie de la bureaucratie elle-même n'y trouve pas son compte.

Même du point de vue des intérêts de la couche privilégiée, les bureaucrates ont jusqu'à présent plus scié les branches sur lesquelles ils sont assis que créé un nouveau fondement pour leurs privilèges.

L'évolution des choses va certes dans le sens du rétablissement du capitalisme. Mais le fait est que la bureaucratie, ou plus exactement les dirigeants politiques souhaitant le retour au capitalisme, n'ont pas réussi à profiter de la résignation de la classe ouvrière soviétique dans le contexte de l'éloignement des perspectives de révolution dans le monde, pour parvenir, en quelque sorte par surprise, en tout cas rapidement, à transformer les rapports sociaux en Russie. Et, dans ce domaine comme dans bien d'autres, la durée même de cette étape de transition vers le capitalisme peut devenir un facteur politique et social primordial.

De toute évidence, une des craintes majeures des représentants politiques mêmes du "parti bourgeois de la bureaucratie" est que la durée de cette transformation, avec la chute de la production, l'aggravation des conditions d'existence des classes laborieuses qu'elle engendre, finisse par éveiller le prolétariat et se traduise par une explosion sociale.

De simples explosions de colère même violentes à l'émergence de forces politiques représentant, face à la bureaucratie et à la bourgeoisie, les perspectives prolétariennes, il y a évidemment une marge. Même une succession de coups de colère pour protester, par exemple, contre les licenciements, l'accroissement brutal du chômage ou encore contre les hausses de prix ou contre l'enrichissement tapageur d'une petite minorité d'affairistes, n'offrirait pas, sans la présence du facteur politique, des perspectives prolétariennes. Elle pourrait cependant gêner, voire boucher pour un temps, la perspective d'un retour complet à l'économie capitaliste.

Bourboulis, actuellement secrétaire d'État d'Eltsine, un des chefs de file pourtant du courant dit réformateur, vient de déclarer que : "Il faut enfin le dire : nous avons un héritage unique que nous n'avons pas le droit de négliger. Il s'agit d'un socle technologique nationalisé. Certes, il est fondé sur des priorités militaires, mais ces ressources et toute cette richesse nationale qui s'y trouve investie, nous ne pouvons pas les détruire pour le simple plaisir de changer en un tour de main la forme de l'économie" (Izvestia, 1er septembre 1992).

C'est la voix de la raison d'un des dirigeants politiques de la bureaucratie s'adressant à ses pairs. Il sait que, même les citadelles impérialistes de l'économie de marché - États-Unis compris - ne peuvent pas se passer de l'étatisme, d'un "socle technologique nationalisé". Et, à plus forte raison, les pays pauvres. Moins l'économie est développée, moins la couche privilégiée locale peut se passer de l'étatisme, sous peine de sacrifier toute idée d'industrialisation et se livrer pieds et poings liés à l'impérialisme. Mais, pour la bureaucratie ex-soviétique, la question n'est pas de sacrifier ou pas une idée, un projet d'industrialisation, mais d'accepter ou pas le risque de sacrifier une industrie existante et puissante.

Au mois de janvier de cette année, au moment de la fameuse "thérapie de choc" d'Eltsine-Gaïdar (choc oui, thérapie sûrement pas !), toute la direction politique de la bureaucratie sembla redouter des grèves, des manifestations, et poussa un "ouf" de soulagement lorsque cela ne se produisit pas. Mais elle attend le prochain hiver avec les mêmes craintes. Et il n'est nullement dit que, même simplement pour assurer le maintien d'une vie économique minimum, elle ne continue pas à freiner la privatisation et ne se cramponne pas à ce qui reste de l'industrie étatisée.