Los Angeles - L'explosion de la colère

Le coup de colère parmi les Noirs à la suite de l'acquittement des quatre policiers qui avaient tabassé Rodney King, il y a un an, a pris un caractère explosif le mercredi 29 avril à Los Angeles. Les manifestations massives contre le verdict ont tout de suite tourné à l'émeute dans le quartier de South Central, peuplé principalement de Noirs pauvres. Elle a pris pour cible tout ce qui, aux yeux des Noirs pauvres, représente le racisme, l'injustice, les inégalités : la police haïe, bien sûr, mais aussi des Blancs, dont des Hispaniques, qui ont eu la malchance de se trouver dans les quartiers en révolte et dont quelques-uns ont payé de leur vie le verdict du jury blanc de Simi Valley.

Certaines vagues d'émeutiers se sont approchées des quartiers riches où quelques boutiques et un magasin de luxe ont été mis à sac, mais la garde nationale entourait d'un cordon sanitaire les richissimes quartiers de Beverly Hills ou de Bel Air. Alors, l'émeute, tournant dans South Central s'en est pris à tout ce qui, dans ces quartiers pauvres, représentait l'argent, la richesse. Quelques supermarchés ont été dévalisés et brûlés. Les boutiques aussi.

Et comme dans ce quartier, déserté par ses commerçants d'alors après les grandes émeutes précédentes, celles de 1965, les boutiquiers étaient souvent des Hispaniques, car comme pour les Noirs il y a parmi eux une différenciation sociale, ici entre les plus récents arrivés et les plus anciens, ou des Coréens souvent fraîchement arrivés, trop peu riches pour s'installer dans d'autres quartiers, mais assez acharnés à réussir pour que certains d'entre eux se comportent en salauds - ce sont souvent eux qui ont payé, y compris pour d'autres, infiniment plus responsables de la situation des Noirs pauvres.

L'émeute, se prolongeant en pillages, a débordé le milieux des Noirs pauvres en entraînant dans le sillage de ceux-ci de nombreux immigrés hispaniques - originaires en général du Mexique, du Salvador ou du Guatemala - souvent aussi pauvres et autant victimes de la violence de la police et des injustices de la justice que les Noirs pauvres.

Les bandes organisées de jeunes, Noirs ou Hispaniques, réconciliés cette fois contre les flics, prirent la tête de l'émeute et ce sont eux, dit-on, qui fournirent les troupes qui tinrent tête à la police.

La révolte, qui a fait quelque 4 000 blessés dont près de 200 blessés graves, et au moins 58 morts dont 7 dans des combats armés avec la police, est retombée aussi brusquement qu'elle avait éclaté. Pratiquement avant même que fut mis en place le déploiement de forces militaires décidé par Bush pour prêter main forte à la police locale et à la garde nationale.

S'il n'y avait pas eu la bande vidéo, filmée par un voisin et diffusée aux États-Unis et même au-delà, le tabassage de King n'aurait même pas été mentionné dans les journaux locaux, tant il est fréquent que les Noirs soient sévèrement battus et tués par des policiers. A cause de la diffusion de l'enregistrement vidéo, même le chef de la police, Daryl Gates, surnommé "Rambo" de longue date, fut obligé de reconnaître que le tabassage était une bavure. Dans un premier temps, un policier fut licencié et les trois autres furent suspendus sans traitement et tous les quatre furent inculpés pour coups et blessures, ce qui pouvait leur valoir 7 ans de prison s'ils étaient reconnus coupables, ce que, finalement, le tribunal n'a pas fait.

Le procès a en effet été transféré au tribunal de Simi Valley où 2 % seulement de la population est noire (alors que dans le quartier South Central de Los Angeles il y a 68,7 % de Noirs), et qui est située dans ce comté de Ventura qu'on appelle "le comté des flics" car une famille sur cinq est une famille de policiers dont beaucoup servent dans la police de Los Angeles. Tout a donc été soigneusement préparé pour aboutir au verdict d'acquittement des quatre policiers par un jury composé de dix Blancs (dont trois parents de policiers), un Hispanique et un Philippin, suite à un procès que nombre de journalistes américains ont décrit comme l'un des procès les plus racistes de l'histoire américaine récente.

Les Noirs de South Central, en butte à la violence permanente de la police, ayant pour la plupart eu affaire à une justice qui n'a aucune faiblesse à leur égard - la presse a rapporté la condamnation récente d'un Noir à trois ans de prison ferme pour avoir maltraité un chien - ont ressenti le verdict de Simi Valley comme une injure, ce qu'il était.

Et ils ont été suffisamment nombreux, suffisamment en colère à South Central, pour que la deuxième ville de la plus riche puissance de la planète, le bastion et le symbole de l'impérialisme, connaisse pendant trois jours une véritable insurrection urbaine.

De Watts à South Central

Si tous les commentateurs ont fait la comparaison entre South Central en avril 1992 et les émeutes de Watts en 1965, ce n'est pas seulement parce que les deux quartiers sont mitoyens.

Toute l'opinion américaine, dont une grande partie avait été choquée par le verdict du procès, a été secouée par l'émeute. Immédiatement le parallèle fut fait avec les émeutes des années soixante. Pour toute la classe politique, la crainte fut grande que le phénomène s'étende, d'autant que des manifestations auxquelles participaient de nombreux Blancs se produisirent dans d'autres villes.

L'émeute de Los Angeles ne provoqua pas que de l'hostilité et de l'inquiétude dans la population blanche.

S'il y eut une flambée sur les achats d'armes de défense, le verdict est apparu tellement inique, y compris pour une grande partie de la presse américaine, que même le camionneur dont la télévision a montré le véritable lynchage par des Noirs, auquel des journalistes demandaient ce qu'il en pensait, a répondu : "Je n'en pense rien. Le verdict était choquant. J'ai eu la malchance de me trouver là !".

De par sa violence, sinon sa durée, l'émeute de Los Angeles est une des plus importantes que les États-Unis aient connues depuis la guerre. Il y eut plus de morts, de blessés et de dégâts à South Central en 1992 qu'à Watts en 1965. Il y eut même plus de morts que lors des émeutes de Detroit en 1967, particulièrement violentes.

Mais s'il y a eu des réactions dans un certain nombre de villes américaines - San Francisco, Atlanta, Las Vegas, Baton Rouge, Hatford, Seattle, ici des manifestations, là des affrontements avec la police - nulle part les quartiers noirs ne se sont embrasés comme à Los Angeles.

Mais les réactions de l'appareil d'État, des milieux politiques comme, d'ailleurs, le brusque sentiment de crainte qui semble s'être manifesté dans la petite bourgeoisie, surtout blanche, asiatique, etc., mais apparemment aussi, dans la petite bourgeoisie noire possédante, partagée entre l'indignation devant le verdict raciste et la peur des émeutes, montrent que la hantise que les ghettos noirs pauvres s'embrasent à nouveau, est de nouveau présente - à supposer qu'elle ait jamais disparu.

Autre différence, et de taille : les révoltes des années soixante s'inscrivaient dans un contexte marqué par un puissant développement du mouvement noir, concrétisé non seulement par l'existence et l'influence, au sein de la communauté noire, d'organisations politiques importantes, mais aussi par une politisation des masses noires bien supérieure à celle du reste du prolétariat américain.

Rappelons que le mouvement a fait émerger ses leaders, forgé ses cadres et ses militants, gagné son influence, à travers au moins deux décennies de luttes. Des années de luttes qui ont mûri et transformé le mouvement lui-même, déplacé géographiquement son principal terrain d'action, modifié sa base sociale, radicalisé une partie de ses cadres, dans leurs convictions comme dans les formes de leur action. Le mouvement noir radical des années soixante n'était plus le même que le mouvement des droits civiques dont les origines remontent au projet d'une marche sur Washington en 1941. Mais malgré les ruptures et les prises de conscience, il y eut une continuité. Les étapes précédentes ont alimenté les étapes suivantes en hommes, en cadres.

Dans les années quarante, puis les années cinquante, ce furent les marches, les meetings, les boycotts de compagnies de transport, pour mettre fin à la ségrégation raciale du Sud dans les bus, dans les écoles, dans les lieux publics, ou pour imposer que le droit de vote des Noirs soit respecté. Modéré dans ses revendications - obtenir du gouvernement qu'il fasse respecter "la loi de tout le pays" par le Sud récalcitrant - légaliste et non-violent dans ses formes d'action, visant à canaliser l'aspiration au changement des masses noires dans le cadre étroit de la "persuasion morale", le mouvement se développa dans un premier temps essentiellement dans les États ségrégationnistes du sud.

Il changea brusquement de caractère au début des années soixante. En partie parce que, dans le sud même, devant la violence des réactions auxquelles elles étaient confrontées, les masses noires commençaient à percevoir les limites de la non-violence. L'apparition des premiers groupes d'auto-défense armée dans le sud même, et de militants pour prôner cette voie, fut le premier indice d'une prise de conscience. Mais c'est au nord et dans l'ouest, c'est-à-dire dans les grandes villes industrielles où il n'y avait pas de ségrégation légale, mais où la ségrégation raciale de fait se conjuguait avec la ségrégation sociale, que ces indices prirent une valeur d'exemple. Lorsque, à partir de la fin des années cinquante, l'organisation des Musulmans noirs s'opposa à plusieurs reprises aux policiers pour leur interdire l'entrée de ses mosquées, cela lui valut une sympathie énorme dans les ghettos noirs du nord. Et c'est, déjà sur la base de cette radicalisation dans l'action, que les Musulmans noirs, acquirent une audience qui leur permit, autour de 1960, d'enregistrer des adhésions venant par milliers, souvent des couches les plus pauvres et les plus misérables de la population noire.

Au milieu des années soixante cependant, ce furent les masses noires urbaines des grandes villes industrielles qui firent irruption sur le terrain politique, commencèrent à s'emparer des rues et à dépasser par leur radicalisme toutes les organisations existantes.

1964 : des émeutes à Harlem, Bedford Stuyvesant et dans beaucoup d'autres villes ; 1965 : Watts ; 1966 : encore Watts et le long été chaud de 1966 entraîna des révoltes dans de nombreuses villes y compris Omaha (Nebraska), Chicago, Cleveland et Dayton (Ohio), Atlanta, San Francisco. Il fut suivi par un autre été long et chaud en 1967, l'année où le mouvement fut le plus fort puisque près de 150 villes connurent des explosions, les émeutes les plus spectaculaires ayant lieu à Newark et Detroit où un cinquième de ceux qui furent tués par la police et par l'armée étaient blancs. Puis, après l'assassinat de Martin Luther King, en avril 1968, il y eut des soulèvements dans des centaines de villes.

Les émeutes de 1964-1968 furent l'expression la plus radicale des couches les plus pauvres et les plus exploitées de la population noire, l'expression de la rage et de la frustration.

Le "pouvoir noir" n'était pas seulement un slogan politique avancé par les organisations nationalistes les plus radicales. Si l'expression a trouvé un large écho, c'est qu'elle exprimait l'aspiration des masses noires à être maîtresses chez elles mais aussi la conscience qu'il leur fallait un pouvoir à elles et que, pour y parvenir, il n'y a pas d'autre moyen que la violence.

C'est cette conscience-là qui a fait que, pendant ces années, la composante noire du prolétariat des États-Unis était à cent lieues au-dessus de sa composante blanche. C'est cette conscience-là qui faisait que, bien que les masses noires pauvres se battaient à cause de l'inégalité raciale, elles représentaient un facteur révolutionnaire formidable, susceptible de menacer le capitalisme au coeur même du système impérialiste.

Car le capitalisme ne peut rien pour la masse des Noirs américains. Il peut permettre à certains d'entre eux d'accéder à des fonctions, à des privilèges ou à la richesse. Mais à certains seulement. Ce n'est pas le racisme qui fait que dans le pays capitaliste le plus riche, une partie de la population est condamnée au chômage, à la pauvreté, aux quartiers sordides, à la criminalité, au désespoir. C'est le capitalisme, c'est la division de la société en classes.

En tant que mouvement de masse, le mouvement noir a atteint dans les années soixante un degré de compréhension et de mobilisation tel que, pour aller plus loin, il lui fallait franchir un cap fondamental. S'attaquer non pas seulement à la place des Noirs dans la société, mais à la société elle-même. Non pas faire pression par la violence sur l'État afin qu'il reconnaisse aux Noirs une place meilleure, mais le détruire.

Il eut fallu que son exemple inspire tout le prolétariat américain, blanc, hispanique ou autre, et qu'un tel mouvement de tout le prolétariat puisse réussir là où le seul mouvement noir ne pouvait qu'échouer. Le prolétariat blanc n'a pas suivi, il n'était pas au même niveau de conscience.

Cependant la mobilisation du mouvement noir était telle qu'il eût pu - à condition de le vouloir, d'avoir conscience de cette nécessité - entraîner les travailleurs blancs, par une politique spécifique dirigée vers eux au lieu de se cantonner dans l'opposition Noirs-Blancs.

Mais pour que cette conscience-là émerge au sein du mouvement noir - la conscience que pour changer vraiment la situation des Noirs, il fallait détruire le capitalisme et la division en classes de la société américaine, et pour cela rechercher la mobilisation de tout le prolétariat - il eût fallu au moins une organisation incarnant une perspective marxiste révolutionnaire, ayant une claire vision des rapports de classes aux États-Unis et une stratégie à proposer à la fraction noire du prolétariat américain, en direction de l'ensemble de la classe ouvrière sans laquelle la domination de la bourgeoisie américaine ne peut pas être détruite (les Noirs étant en minorité au sein du prolétariat et, plus encore, dans la société).

Mais même les organisations les plus radicales du mouvement noir de ces années-là, si elles étaient révolutionnaires dans les méthodes qu'elles prônaient, ne l'étaient pas dans leurs perspectives. De par leurs perspectives politiques, c'étaient des organisations réformistes, même si le mot paraît jurer, appliqué à des organisations comme les Panthères Noires, ou à des dirigeants noirs comme Malcolm X, Rap Brown ou Carmichael, engagés dans une véritable guerre contre l'appareil d'État américain, aux antipodes des dirigeants réformistes qui en vivent paisiblement. Mais eux aussi ne voulaient, au fond, que réformer le système, afin qu'il devienne vivable pour les Noirs, pas le détruire.

Les organisations, même les plus radicales, du mouvement noir étaient des organisations bourgeoises, révolutionnaires certes, mais ne cherchant pas à renverser le capitalisme.

A en juger par l'évolution personnelle d'un certain nombre de leaders connus - Malcolm X lui-même, et quelques autres - on peut déduire qu'il y eut des cadres, des militants qui ont pourtant beaucoup progressé sur le chemin de la prise de conscience révolutionnaire. Venus du pacifisme de Martin Luther King ou du mysticisme politico-religieux des Musulmans noirs, il y en eut pour accéder à la compréhension de bien des liens entre le combat des Noirs américains et d'autres combats menés dans le monde contre leur impérialisme.

L'intensification, au plus fort des émeutes des Noirs américains, de la guerre du Vietnam où les soldats noirs avaient le privilège d'être en première ligne et de compter le plus de morts, joua un rôle puissant d'éducation politique.

Peut-être y avait-il alors l'occasion et la possibilité, pour quelques membres de l'aile la plus radicale du mouvement noir, d'être instruits par le contexte et par les nécessités de la lutte, au point de trouver le chemin de la lutte de classe consciente, du marxisme révolutionnaire. Cela eût été un progrès d'une importance capitale, non seulement pour les Noirs américains, mais pour la cause de tous les exploités. Cela ne s'est pas produit. Mais à côté des raisons politiques, parmi lesquelles la faiblesse des courants susceptibles de transmettre une filiation communiste révolutionnaire, il ne faut jamais perdre de vue le rôle de la violence de la répression elle-même.

Ce fut une vraie guerre civile où nombre de militants, de cadres, ont péri sous les balles. A côté de beaucoup qui ont monnayé par la suite leur rôle dans les luttes des années soixante pour faire carrière dans l'administration ou la caste politique désormais accessibles à des Noirs, combien sont morts avant d'être confrontés à la tentation de l'intégration ? Si l'assassinat de Martin Luther King a montré que même les éléments les plus modérés n'étaient nullement à l'abri de l'anéantissement physique, c'est tout de même l'aile la plus déterminée qui a été physiquement décimée par la police, le FBI, etc.

Grâce à la succession des révoltes urbaines des années soixante, les Noirs ont cependant obtenu des réformes.

La ségrégation officielle, celle dans les textes, a été supprimée.

Les changements ont surtout profité à cette petite bourgeoisie noire, ces élites, qui se posaient en représentants de toute la communauté noire face à l'oppression raciale, tout en regardant, déjà, avec crainte et hostilité, les sursauts violents des ghettos pauvres.

Cette petite bourgeoisie, disposant soit de l'argent soit des diplômes, mais dont la ségrégation d'avant les années soixante avait limité les possibilités d'ascension sociale, a pu désormais plus facilement occuper des postes dans les entreprises, les professions libérales, dans l'administration.

La lutte des Noirs pauvres lui a, par la même occasion, ouvert une nouvelle fonction : celle de l'intermédiaire, du tampon social, en même temps que celle de l'alibi : pourquoi les conditions faites aux Noirs seraient-elles insupportables - puisqu'on peut en sortir ?

C'est grâce aux révoltes des années soixante que c'est un Noir, Bradley, qui est le maire de ce Los Angeles secoué par la révolte de 1992. Comme sont noirs les maires d'Atlanta, de Detroit et même de New York et de Washington et de bien d'autres de ces villes d'Amérique où, contrairement à l'Europe, les ghettos se trouvent au centre des villes, et les quartiers riches, installés vers les faubourgs. C'est grâce encore aux insurrections urbaines des années soixante que le chef suprême des forces fédérales envoyées pour contenir celles de 1992, le chef d'état-major, est le Noir Powell.

Et la masse des Noirs ? Dans un premier temps, elle eut droit, aussi, à des réformes allégeant son sort. La fin des années soixante, c'est déjà la fin de la période prospère de l'après-guerre, mais ce n'est pas encore vraiment la crise. Les entreprises ont encore besoin d'embaucher - on pouvait donc faciliter l'embauche de travailleurs noirs dans les grandes entreprises (à Detroit par exemple, c'est après la révolte de 1967 que les compagnies automobiles ouvrirent des bureaux de recrutement au milieu du ghetto noir). Le grand capital acceptait encore que l'État consacre une petite part de son budget aux dépenses sociales - on pouvait donc faire un peu de charité aux plus pauvres des ghettos noirs.

Plus maintenant. Plus depuis l'ère de stagnation chronique de l'économie. Les grandes entreprises n'embauchent plus des Noirs - car elles n'embauchent personne. Mais parmi les chômeurs, les Noirs sont les premiers, même s'ils commencent à partager ce "privilège" avec les Hispaniques. L'État liquide les différentes formes d'aides sociales aux plus démunis des Noirs - car il diminue de façon drastique tous les budgets sociaux.

Les dirigeants politiques républicains et démocrates rivalisent de mensonges et d'hypocrisie pour faire endosser les uns aux autres la responsabilité de la situation explosive qui se crée. Mais le fond est que, pendant ces années de stagnation économique, la bourgeoisie américaine a mené sa guerre de classe contre ses classes exploitées. Comme toutes les autres bourgeoisies. Toutes les statistiques prouvent l'aggravation inouïe de l'inégalité sociale. Les couches les plus riches n'ont jamais été aussi riches que depuis que l'impérialisme, pour diminuer les effets de la crise de son économie, a porté à un niveau jusqu'alors inconnu le brigandage financier international. Les revenus des classes exploitées, la part de ces revenus dans le revenu national, ont en revanche chuté de façon dramatique.

La crise raciale procède de la crise sociale. A partir du moment où une partie de la classe ouvrière est condamnée à perdre son emploi ou - pour être plus conformes aux statistiques truquées - à partir du moment où les emplois précaires, les "jobs", les petits boulots, se substituent à l'embauche par les grandes entreprises, quand quelque chose s'y substitue ; à partir du moment où une partie du prolétariat est condamnée à tomber plus bas, les vieux mécanismes du conformisme social s'accélèrent pour désigner ceux qui tomberont plus bas. Et ils désignent inévitablement les Noirs.

La pauvreté d'une partie de la population noire est aujourd'hui revenue à son niveau du milieu des années soixante, avant les grandes révoltes, ou même pire. Et dans ces quartiers sordides où, pour reprendre l'expression du directeur de l'association pour les libertés civiles de la Californie du Sud, pour la quasi-totalité des jeunes de 15-16 ans "il n'y a pas de possibilité de garder l'école, pas d'espoir de trouver du travail, pas de couverture médicale, pas de place dans la société", il y a en permanence "une forme de guerre civile". Et ce n'est pas qu'une image. Cette guerre civile rampante fait tous les ans des centaines de victimes parmi les jeunes des quartiers noirs, victimes de la police, victimes de la guerre des gangs, victimes de la drogue. Et pour ces jeunes, les Bradley, les Powell, ne constituent certainement pas un exemple de ce que "l'on peut s'en sortir". D'abord parce que dans ces quartiers-là, la "réussite sociale" de ceux qui ramassent de l'argent dans le trafic de la drogue apparaît plus probante, plus à portée, que celle de la petite bourgeoisie noire intégrée dans l'appareil d'État. Et surtout parce que, pour la masse, il y a moins que jamais la possibilité de s'en sortir, il n'y a plus que le désespoir ou la révolte.

La petite bourgeoisie, blanche ou pas, n'a pas fini de fantasmer sur les révoltes des ghettos noirs, car ces révoltes se reproduiront, inévitablement.

Après l'émeute de Los Angeles... et avant les autres

De Bush à Clinton, toute la caste politique, tous les fabricants d'opinion des médias, ont affirmé comprendre l'indignation qui a suivi le verdict (quoique, de la part de Bush, avec beaucoup de retard et bien après que l'émeute se fut développée de façon menaçante), mais dénoncé la façon dont cette indignation s'est exprimée. Mais si tous ces gens font aujourd'hui mine de s'indigner, c'est parce qu'il y a eu l'émeute. Une nouvelle génération de Noirs pauvres est, peut-être, en train de faire l'expérience que si elle veut seulement exprimer son indignation, mais de telle façon que cela s'entende, il n'y a pas d'autre moyen que la violence.

L'explosion de colère a été brutale, et les bonnes âmes qui acceptent d'ordinaire, sans ou avec des états d'âme, le sort que la riche société américaine réserve à ses plus pauvres, peuvent pousser tant qu'ils veulent des petits cris horrifiés devant les victimes innocentes, devant les pillages, devant le rôle des gangs parmi ceux qui se montraient les plus intraitables face à la police. Les pauvres de South Central ont réagi avec les moyens dont ils disposaient. Et le fait que les gangs rivaux, noirs les uns, hispaniques les autres, se soient réconciliés pour l'occasion, n'est pas pour rien dans la crainte des policiers à pénétrer dans ces quartiers.

Cela dit, il est évident que pour les masses noires, il n'y a aucune perspective de salut, si le seul "encadrement" qu'elles trouvent lors de leurs révoltes doit être les gangs ou les réseaux de trafiquants. Et ce serait un drame si le "pouvoir noir" des années soixante se réalisait trente ans plus tard sous forme d'un avatar : les quartiers noirs complètement abandonnés par la police au pouvoir des gangs ou des trafiquants. C'est un peu ce qui se produit déjà, avec la police gardant seulement les barbelés invisibles qui séparent les quartiers pauvres des quartiers riches ou simplement un peu plus vivables. Et dans ce contexte de crise, de pourriture sociale, de réaction triomphante, où les révoltes des quartiers pauvres ne s'inscrivent pas dans une montée politique, le capitalisme américain peut trouver une survie dans la barbarie des ghettos noirs transformés en camps de concentration, soumis à la seule loi de la jungle et dont les révoltes incessantes resteraient impuissantes, faute de perspectives politiques, faute d'organisation pour les incarner. Et il y aura toujours des forces politiques pour chercher à dresser contre eux, et plus généralement contre tous les prolétaires, ces classes moyennes blanches qui, pour l'instant, se contentent d'avoir des fantasmes de terreur devant l'idée même d'un déferlement des ghettos noirs, menaçant pour leur quiétude, pour leur propriété (même si en réalité c'est un effondrement de l'économie capitaliste qui menace les uns et les autres).

L'explosion de Los Angeles rappelle que la question noire a conservé aux États-Unis sa signification potentiellement révolutionnaire. Et le fait que les émeutes, contrairement à Watts en son temps, ne se soient pas limitées aux Noirs pauvres, qu'elles aient entraîné d'autres fractions ethniques dans les couches les plus pauvres, laisse entrevoir le chemin du salut.

Si Los Angeles est l'annonce d'un nouveau développement des luttes dans la population noire pauvre, il n'est pas difficile de prévoir que ces luttes risquent d'être plus rudes encore, plus difficiles sur le plan politique, que dans les années soixante. Parce que la situation économique est plus grave. Parce que la petite bourgeoisie noire, plus intégrée, plus installée depuis les années soixante, se cramponnera à son rôle tant que cette possibilité lui sera donnée et risque de mettre, plus encore que dans les années soixante, son poids, si elle en a, à freiner, limiter la révolte des Noirs pauvres, à en réduire la portée sociale, la seule féconde pour l'avenir.

Cette "élite" noire, sa présence à des postes de responsabilité, souvent là où maires ou chefs de police par exemple sont en première ligne de défense de l'ordre établi, pèse nécessairement sur les consciences. Mais ce sont, aussi, les moments de conflits aigus où compatir ne suffit plus, où il faut prendre parti, qui sont susceptibles de lui faire perdre son influence. La présence de Bradley à la mairie de Los Angeles n'a pas arrêté les émeutes. Mais la présence d'un Noir comme successeur de Gates à la tête de la police de Los Angeles à partir de juin peut prévenir, dans un premier temps, leur renouvellement. Et la présence d'autres Bradley, à la tête d'autres municipalités, dont les quartiers noirs n'ont pas explosé, a en revanche sans doute contribué à canaliser la colère vers des formes plus pacifiques, plus acceptables. Mais ce qui transparaît dans tous les "commentaires éclairés" qui compatissent bien sûr avec le sort des Noirs, mais expriment surtout le souhait qu'ils l'acceptent avec résignation, c'est l'appréhension que "l'élite noire" ne puisse plus jouer son rôle modérateur, qu'elle soit considérée par les ghettos comme étant passée dans "l'autre camp".

Il y a aussi, pour les couches les plus pauvres de la population noire - et hispanique - celles qui sont rejetées de longue date de la production, enfermées dans des ghettos, le risque de la coupure même avec cette fraction du prolétariat noir qui conserve un travail, un niveau de vie un peu plus vivable et, dans un contexte d'absence de luttes dans les entreprises, le préjugé que des émeutes, des pillages peuvent compromettre tout cela. Toutes les forces politiques de la bourgeoisie pousseront en tout cas pour susciter l'incompréhension, la méfiance.

Mais une renaissance des luttes des quartiers noirs peut, aussi, transformer le climat social, car les travailleurs noirs sont nombreux voire en majorité dans bien des grandes entreprises industrielles et beaucoup d'entre eux vivent dans les ghettos noirs. La mobilisation militante de la fraction noire du prolétariat industriel serait un fait majeur qui pourrait changer le climat dans les entreprises. A partir de là, bien des choses seraient possibles si le prolétariat blanc comprend lui aussi que ses intérêts de classe le placent du côté des Noirs.

L'avenir proche dira si l'émeute de Los Angeles n'aura été qu'une explosion de protestation ponctuelle, expression de toute façon de l'incapacité du plus riche pays capitaliste d'assurer une vie acceptable à ses couches les plus pauvres. Mais plus probablement, des explosions de désespoir, il y en aura d'autres, car la matière explosive est là, dans ces ghettos de pauvres ; et la police et la justice américaines sont suffisamment gangrenées par le racisme, pour qu'une de leurs innombrables injustices fournisse l'étincelle. Un embrasement général des quartiers noirs des villes américaines, une remobilisation des Noirs contre la situation qui leur est faite, montreraient, comme dans les années soixante, qu'il existe, au sein de la société américaine, une véritable force sociale capable d'ébranler cette société de l'intérieur.

Il faudra alors qu'émergent des militants, une organisation, persuadés qu'une fois commencée la guerre de la fraction noire, la plus opprimée, du prolétariat américain contre le "pouvoir blanc", c'est-à-dire celui de la bourgeoisie blanche, cette guerre doit aller en s'élargissant, jusqu'au bout, jusqu'au renversement du capitalisme. Car sinon, si la révolte des Noirs reste sans perspective, sans organisation, elle conduira à une impasse, ou encore, la guerre sociale elle-même, les craintes et les frustrations qu'elle engendre, donneront à la bourgeoisie les moyens de défendre son ordre, y compris de la manière la plus barbare, par le développement d'un fascisme à l'américaine.

Mais seules les classes opprimées en révolte sont susceptibles de faire émerger de leurs rangs, des militants, des cadres en nombre. Voilà pourquoi la renaissance d'un mouvement de masse parmi les Noirs serait un espoir pour l'avenir. La question déterminante sera alors de savoir si dans ce contexte marqué par la réaction, par la négation des idées de la lutte de classe, il s'en trouvera parmi eux qui sauront comprendre les raisons pour lesquelles le mouvement noir des années soixante s'est retrouvé dans une impasse, qui sauront en tirer des leçons et aller plus loin. S'il s'en trouvera qui sauront non seulement comprendre la signification sociale de la "question noire" aux États-Unis - seuls les imbéciles n'admettent pas cela aujourd'hui - mais qui sauront aller jusqu'au bout de cette idée, jusqu'aux idées de la lutte de classe consciente, visant la destruction de la société capitaliste.