France - Les lendemains d'élection

La passation du pouvoir entre le gouvernement socialiste et celui de la coalition de droite UDF-RPR s'est déroulée aussi simplement et aussi rapidement qu'un remaniement ministériel. Chacun a eu le temps de s'y habituer. La défaite du PS aux élections législatives du 21 mars a été une défaite annoncée.

Après douze ans au pouvoir, interrompus deux ans seulement au niveau du gouvernement par une première cohabitation en 1986-88, le Parti socialiste, après avoir mené une politique scandaleusement pro-patronale, a dû supporter les conséquences de la montée du chômage et des scandales qui l'ont déconsidéré.

Les dirigeants du PS ont eu le temps de s'adapter à leur défaite électorale, les uns en abandonnant la politique active pour se faire recaser dans diverses institutions étatiques, les autres en utilisant les élections pour lancer des ballons d'essai en vue des échéances politiques à venir et, principalement, celle des élections présidentielles qui sont prévues pour le printemps 1995.

La droite, elle aussi, a eu le temps de s'adapter. Elle a fini par signer en janvier dernier un pacte électoral qui lui a donné un semblant d'unité. C'est que la droite parlementaire est traditionnellement divisée : entre les deux formations rivales, le RPR gaulliste et l'UDF. Elle l'est aussi, à l'intérieur même de ces formations. L'UDF est elle-même une alliance lâche d'au moins quatre formations à l'existence plus ou moins réelle en dehors des périodes électorales, mais avec une représentation au Parlement (le Parti républicain de Léotard, le CDS centriste, les radicaux de droite et le PDS).

Quant au RPR, une sourde lutte y oppose les deux clans qui ont eu l'occasion de porter leur différend en public lors du référendum sur la signature ou pas du traité de Maastricht, où les uns (Chirac, Juppé, Balladur, etc.) ont appelé à voter oui et les autres (Pasqua, Séguin, etc.) ont appelé à voter non.

Mais le RPR et l'UDF sont au moins aussi divisés par des ambitions présidentielles. Il y a la vieille rivalité entre Chirac et Giscard, sans parler de Barre ; mais il y a aussi les ambitions montantes dans la génération suivante, Léotard en premier. Tous visent ce même électorat de droite, majoritaire en général dans le pays et qui a assuré le pouvoir présidentiel comme le pouvoir gouvernemental de la Ve République aux hommes politiques de droite durant vingt-trois ans sans discontinuité, avant que le ralliement d'une petite fraction de cet électorat à l'Union de la gauche édulcorée de Mitterrand porte ce dernier à la présidence.

Le personnel politique de droite est donc parvenu à se rabibocher in extremis pour présenter une candidature unique RPR-UDF dans la majorité des circonscriptions. Et le RPR est parvenu à mettre en orbite Balladur, présenté avant même les élections, avec l'aimable complaisance des médias, comme le Premier ministre naturel en cas de prédominance du RPR au sein de la coalition de droite. Il fut donc tout naturellement investi par Mitterrand.

Chirac, chef du RPR, présidentiable et deux fois Premier ministre déjà, a choisi de ne pas remettre cela pour ne pas compromettre ses chances présidentielles dans deux ans par des mesures impopulaires que le gouvernement sera amené à prendre. L'avenir dira si la manoeuvre a été judicieuse et si le second couteau désigné pour Matignon ne se découvrira pas à son tour une vocation présidentielle...

Aux élections, il est donc advenu ce qui devait advenir. Au premier tour, le Parti socialiste a perdu plus de 4 millions d'électeurs, la moitié de son électorat des législatives précédentes de 1988. Une bonne partie de son électorat, en particulier ouvrier, écoeuré par la politique du PS n'a pas cru bon de se déplacer et s'est abstenu.

Le déplacement des voix en faveur de la coalition RPR-UDF fut modéré, loin d'une véritable poussée à droite. Comme devait le formuler un de ses dirigeants, ce fut une victoire par défection de l'adversaire. C'est une des raisons - pas la seule ni même la principale - pour laquelle les chefs de la droite n'ont guère pavoisé le soir du premier tour.

Il s'est en fait passé un phénomène analogue à celui qui s'est passé en 1981 en faveur de Mitterrand et du PS, mais cette fois-ci à rebours.

Le système électoral français étant un scrutin uninominal majoritaire par circonscription avec deux tours, le deuxième tour a amplifié le mouvement du premier. La coalition RPR-UDF détient 460 sièges (484 en comptant les divers droite) sur un total de 577. Le Parti socialiste, lui, n'a que 54 députés, une petite soixantaine avec le MRG satellite.

Le rapport de forces entre les deux principaux acteurs de l'alternance politique en France est donc écrasant à l'Assemblée en faveur de la coalition de droite.

L'instantané de l'opinion qu'est le premier tour de ces élections a donc enregistré par ailleurs une consolidation du Front national. Le mode de scrutin et l'absence d'alliances font que le Front national n'est pas représenté au parlement, mais cela n'empêche pas l'électorat d'extrême droite qu'il cristallise de peser sur la vie politique à l'échelon local ou régional. Le Parti communiste, de son côté, se maintient. Les écologistes, annoncés par tous les sondages comme devant faire une percée, ne l'ont finalement pas faite.

Notre courant, présent dans 247 circonscriptions, représentant un peu moins de la moitié de l'électorat, a recueilli 227 900 voix, soit au total 2,15 % des suffrages exprimés dans ces circonscriptions. Ce résultat marque une légère progression, mais trop faible pour en tirer une autre conclusion politique que la constance d'un courant dans l'électorat qui exprime son accord et son soutien aux idées et au combat révolutionnaires.

Voilà donc, depuis le 28 mars, le retour à cette cohabitation qui fait coexister un président de la République issu du Parti socialiste, avec un gouvernement de droite. Si l'on ne s'en tient qu'à l'arithmétique parlementaire, la droite engage la cohabitation dans un tout autre rapport de forces qu'entre 1986 et 1988.

S'il n'y avait pas la crise économique et le chômage, la cohabitation aurait pu être pour la droite la première phase de la reconquête complète du pouvoir, complétée dans deux ans par l'élection d'un président de la République issu de ses rangs. Seulement voilà, on n'est pas dans une période de situation économique et sociale idyllique.

Le jour même où la droite a pris la relève, il était annoncé que le nombre de trois millions de chômeurs avait été dépassé. Ce n'est qu'un chiffre symbolique, car le nombre véritable de chômeurs est bien plus important encore. Si l'on tient compte de tous ceux qui, sans figurer dans les statistiques du chômage, vivent de contrats provisoires de toute sorte ou de petits boulots, le nombre de ceux qui sont en situation précaire atteint et dépasse probablement les cinq millions. C'est déjà le chômage et le mécontentement, pour l'instant diffus, qui ont coûté ces élections au Parti socialiste. Voilà donc la coalition RPR-UDF amenée à assumer le pouvoir gouvernemental pour les deux ans à venir et le mécontentement que le chômage et la situation continueront à engendrer inévitablement.

Car la droite n'a pas une politique différente de celle du gouvernement socialiste à proposer face au chômage. A peine installés dans leurs fauteuils, les nouveaux ministres tiennent le même discours que les anciens sur la nécessité d'accorder aux patrons plus de dégrèvements fiscaux et de passe-droits sur les cotisations sociales, afin de les inciter à embaucher. Les patrons feront comme avant, ils prendront les cadeaux mais n'embaucheront pas plus.

Pour compenser le manque à gagner dont ces cadeaux fiscaux vont grever le budget de l'État, le nouveau gouvernement laisse déjà entendre une probable augmentation de la TVA. Il ne peut cependant pas se permettre d'y aller trop fort. Pas par égard pour les classes pauvres, pour lesquelles cet impôt est particulièrement injuste car il est établi sur la consommation et frappe donc autant les chômeurs que les plus riches. Mais en augmentant les impôts, on ne soigne pas sa popularité. Les possibilités du gouvernement en la matière sont limitées. L'idéologie "libérale" vient au secours des besoins pratiques pour fonder les privatisations prévues dans le programme de la droite. Mais l'idéologie n'y est en réalité pas pour grand-chose. Les privatisations de la cohabitation précédente ont rapporté quelque 60 milliards à l'État. Le Parti socialiste y a eu recours à son tour lorsqu'il est revenu au gouvernement.

La vente d'un certain nombre d'entreprises nationales (des banques comme la BNP, Rhône-Poulenc sûrement, Renault peut-être) sera parmi les premiers gestes du nouveau gouvernement.

Mais les entreprises d'État, on ne peut les revendre qu'une seule fois. Les privatisations n'offriront qu'un expédient provisoire. Les mesures d'aide aux capitalistes, sous prétexte de lutte contre le chômage continueront à accroître une dette publique déjà colossale. Sans espoir, de surcroît, du moindre effet durable en contrepartie sur les statistiques du chômage. Car le contexte économique ne s'améliorant pas, les entreprises, les plus grandes en tête, continueront, comme actuellement, à maintenir leurs profits en faisant des économies sur la masse salariale, en particulier en réduisant leur personnel. Le patronat ne fera pas plus de cadeaux à la droite qu'il n'en a fait au Parti socialiste.

Voilà pourquoi, malgré sa majorité parlementaire écrasante, la droite appréhende visiblement la cohabitation et sûrement pas uniquement parce qu'elle a affaire à un président de la République retors. Comment gouverner pendant les deux ans à venir, sans avoir trop à assumer de mesures impopulaires avant les présidentielles ? Voilà le problème à résoudre pour les chefs de la droite.

Si les élections présidentielles avaient lieu tout de suite, Chirac l'emporterait haut la main. Quelques voix du côté de la droite se sont fait entendre prônant le refus de la cohabitation pour cette raison. Certes, constitutionnellement la nouvelle majorité parlementaire n'a aucun moyen de pousser Mitterrand dehors. Elle pourrait néanmoins provoquer une crise politique en refusant par exemple qu'un des siens accepte la nomination au poste de Premier ministre et que le président de la République soit dans ce cas contraint de nommer un Premier ministre en dehors de la majorité, qui pourrait être renversé par l'Assemblée. Le président devrait alors dissoudre l'Assemblée et en cas d'une nouvelle majorité de droite, en tirer les conséquences.

Pourtant, malgré quelques rodomontades demandant le départ du président de la République, Chirac ne s'est pas engagé dans ce processus. C'est peut-être par sens de ses responsabilités, pour ne pas déclencher une crise politique, mais plus sûrement encore parce qu'il n'avait guère le choix. A supposer même que Chirac ait pu imposer aux dignitaires de son propre parti qu'ils refusent Matignon, ceux de l'UDF, Giscard en tête, se seraient précipités pour occuper la place.

Autant que la Constitution, c'est la division de la droite qui impose de toute façon la cohabitation. C'est l'évolution des relations et des rapports de force à l'intérieur même de la majorité de droite, qui sera déterminante dans la cohabitation entre cette dernière et le président de la République. Et ces relations peuvent être fort mouvantes.

Il serait long et passablement inintéressant de relater la comédie en beaucoup d'actes et en beaucoup de manoeuvres qui s'est jouée rien que pendant la première semaine de la mise en place de la nouvelle majorité.

Le seul fil conducteur, si tant est qu'il en existe un, est que les appétits rivaux pour les différents postes de ministres, de président de l'Assemblée, de présidents de commissions, etc., s'inscrivent dans le cadre des grandes manoeuvres présidentielles. Chirac ne peut déjà pas forcément compter sur l'ensemble du RPR pour le soutenir. Mais Giscard peut encore moins compter sur l'UDF. L'ancien président de la République a pourtant besoin de l'unité de ce conglomérat pour appuyer son éventuelle tentative présidentielle. Chirac en revanche a tout intérêt que cette unité se défasse et qu'il ait face à lui et à son parti deux ou trois formations, donnant ainsi un champ plus large aux manoeuvres visant à les opposer les unes aux autres ou à marchander avec certaines des accords, publics ou pas.

A une certaine époque, sous la IVe République, les centristes, même peu nombreux, étaient de tous les gouvernements, car ils étaient en position de marchander le complément indispensable, tantôt avec la droite, tantôt avec la gauche. Au moment où ce qui tenait lieu de gauche est laminé, voilà paradoxalement les centristes qui tirent leur épingle du jeu, en jouant sur la rivalité entre différentes composantes de la droite.

Côté socialiste, après la Bérézina électorale, les grandes manoeuvres ressemblent surtout à des tâtonnements.

Pendant la campagne électorale, Rocard a lancé le big bang, qui consistait à transformer le PS en une formation plus à droite par intégration des écologistes et des centristes. Le résultat des élections a évidemment fortement compromis le projet rocardien. D'abord par l'échec électoral de son initiateur dans sa propre circonscription, mais surtout par le fait que les écologistes se sont révélés nettement moins intéressants comme force électorale que ce qui était prévu par Rocard. Quant aux centristes, également visés, ils trouvent pour l'instant leur compte du côté de la droite (ce qui n'interdit pas, plus tard, crise et déconsidération gouvernementale aidant, une tout autre configuration).

Il est néanmoins significatif que les "quadras" du PS, ces jeunes loups qui tentent de tirer profit de la crise de leur parti pour débarquer leurs aînés, retombent, avec d'autres mots, sur les propositions de Rocard sinon sur sa personne (il paraîtrait que c'est de Delors qu'ils voudraient faire un porte-drapeau "présidentiable"). C'est que le champ politique ne leur laisse guère le choix. L'Union de la gauche, c'est-à-dire une ouverture vers le PC n'est pas dans l'air du temps dans l'immédiat, bien que le PC ne cesse d'y répondre oui avant même qu'on la lui propose. En outre le PC n'a plus du tout le même poids électoral que lorsqu'il a contribué à porter Mitterrand au pouvoir. Alors, reste l'ouverture vers la droite. Avec qui, comment ? Les "jeunes" de la direction du PS, derrière leur grandiloquence réformatrice n'ont rien à proposer d'autre que ce que proposent leurs aînés : attendre et voir. Et en attendant ces "forces nouvelles", ces "éléments extérieurs au PS" dont parlent les Ségolène Royal ou autre Martine Aubry, ils proposent de changer d'étiquette, histoire d'avoir l'air plus neuf.

Voilà les jeux politiques qui se dessinent, du moins si la classe ouvrière ne bouge pas. Dans l'ensemble, les travailleurs, qui, au moment des élections, se sont largement détournés du PS, ont accueilli les résultats le lendemain du deuxième tour avec indifférence, voire avec des ricanements de satisfaction devant les déboires du Parti socialiste. Pour une fois que ceux-là mêmes qui leur prêchaient pendant les décennies précédentes l'austérité étaient eux-mêmes atteints par le chômage... Avec cependant des inquiétudes exprimées, soit concernant les résultats du Front national, soit, dans les milieux de travailleurs immigrés, la crainte d'une aggravation de leur situation, symbolisée par le retour de Pasqua au ministère de l'Intérieur.

Mais à l'arrière-plan de tous ces jeux politiques, il y a l'évolution et l'éventuelle aggravation de la situation. Elle pourrait bouleverser la configuration politique dessinée par les élections récentes. La question décisive sera alors de savoir si la classe ouvrière montrera son écoeurement simplement par l'abstention, le dégoût de tout ce qui est politique ; ou si un licenciement ou une provocation de trop déclenchera la riposte ouvrière.