La disparition de Nahuel Moreno

Nous venons d'apprendre la mort de Nahuel Moreno, à l'âge de 62 ans, le fondateur et le principal dirigeant du MAS d'Argentine (Movimiento al Socialismo), la principale organisation trotskyste du continent sud-américain, et de la LIT (Ligue Internationale des Travailleurs), l'organisation internationale appuyée principalement sur le MAS.

Nahuel Moreno appartient à cette génération de militants trotskystes qui vinrent à l'activité politique durant la Seconde Guerre mondiale. En 1944, il participa à Buenos Aires à la création du GOM (Groupe Ouvrier Marxiste), l'un des nombreux petits groupes trotskystes que comptait alors l'Argentine. Dans les années qui suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale, deux courants principaux se dessinèrent parmi les trotskystes argentins, celui qui était animé par Juan Posadas, et celui de Moreno. (...)

Le Secrétariat International de la Quatrième Internationale reconnut alors comme section officielle argentine de la Quatrième Internationale l'organisation posadiste, dont les vues coïncidaient le mieux avec le suivisme du Secrétariat International par rapport aux mouvements nationalistes petits-bougeois des pays sous-développés.

Mais, dans les années 1953-1954, le Secrétariat International connaissait une importante scission qui amenait les opposants à « l'entrisme sui generis » prôné par Michel Pablo, à former un « Comité International », qui regroupait entre autres le SWP des États-Unis, le groupe anglais dirigé par Gerry Healy, et la majorité de la section française dont est issu l'actuel PCI. L'organisation que dirigeait Moreno rejoignit alors ce regroupement. Mais quand, dix ans plus tard, le SWP (Socialist Workers Party) américain quittant le « Comité International », rejoignit le Secrétariat International pour donner naissance au Secrétariat Unifié (SU), le mouvement animé par Moreno se joignit à son tour au SU.

L'organisation de Nahuel Moreno ne devait cependant pas rester longtemps section argentine du SU : face à la vague guérillériste que connaissait alors toute'la gauche latino-américaine, le PRT (Parti Révolutionnaire des Travailleurs) se divisa, et ce fut sa branche guérillériste, qui avait pourtant publiquement pris ses distances vis-à-vis du trotskysme, le PRT-ERP (Armée Révolutionnaire du Peuple) qui en 1969 fut considérée par les dirigeants du SU comme leur section argentine.

La rupture de l'ERP avec le SU, en 1973, ne laissa pas d'autre choix à celui-ci que de ne plus avoir de section en Argentine ou de reconnaître de nouveau l'organisation de Nahuel Moreno comme une section... jusqu'à une nouvelle rupture, survenue en 1979, ayant comme toile de fond la révolution sandiniste au Nicaragua, les dirigeants du SU ne voyant pas d'autre politique pour les révolutionnaires au Nicaragua que de soutenir le FSLN (Front Sandiniste de Libération Nationale) victorieux, alors que les « morénistes » essayaient d'intervenir dans les événements à travers la « brigade Simon Bolivar ».

Après une nouvelle tentative avec le PCI (Parti Communiste Internationaliste) français de mettre sur pied un nouveau Comité International, en 1979-1981, qui aboutit vite à une nouvelle rupture, le courant moréniste organisa son propre regroupement international, la LIT-CI (Ligue Internationale des Travailleurs - Quatrième Internationale) dont la composante principale est constituée par le MAS (Mouvement vers le Socialisme) argentin.

Cette organisation, (le MAS), représente aujourd'hui, à l'échelle, il est vrai modeste, du trotskysme, l'un des principaux groupes se réclamant de l'héritage de Lénine et de Trotsky de par le monde.

Nahuel Moreno (comme les militants qu'il a formés), tout en ayant polémiqué durant toute son existence politique avec les orientations les plus ouvertement en rupture avec le trotskysme des différents regroupements se disant la Quatrième Internationale qui se sont succédé depuis 1945, n'a, à notre point de vue, jamais rompu avec la manière de poser les problèmes de ceux-ci. Mais toute une vie consacrée à la défense des idées communistes révolutionnaires, à la construction du parti ouvrier révolutionnaire, et d'une Internationale trotskyste, mérite le respect de tous les militants trotskystes.

 

(Extraits d'un article publié dans le n° 974 du 31 janvier 1987 de Lutte Ouvrière)