Discussion entre le SWP-Grande Bretagne et Lutte Ouvrière : un article du SWP

Le Socialist Workers Party de Grande Bretagne nous a adressé, à la suite de la publication de l'article « sur la situation actuelle du mouvement trotskyste » paru dans le numéro 1 (juillet 1986) de Lutte de Classe, l'article que l'on lira ci-dessous. Il traite du bilan du mouvement trotskyste que dressent ces camarades et de leur politique vis-à-vis de celui-ci. Nous le publions dans ce numéro, ainsi qu'une réponse de Lutte Ouvrière. Nous espérons que le débat entre nos deux organisations qui débute ici se poursuivra, et, nous l'espérons, avec d'autres aussi, en rappelant que l'un des buts de cette nouvelle série de Lutte de Classe trilingue est justement d'engager la discussion avec les différents courants trotskystes et communistes révolutionnaires.

Article du Socialist Workers Party

L'appréciation réaliste que Lutte Ouvrière fait du mouvement trotskyste mondial dans la nouvelle édition de la Lutte de Classe internationale (juillet 1986) est tout à fait juste. Non seulement la Quatrième Internationale n'est pas devenue le « guide de millions » comme Trotsky le prédisait, peu après sa fondation en 1938, conduisant les masses à « bouleverser ciel et terre » (Writings 1938-39, p. 87) ; elle s'est au contraire désintégrée en différentes tendances rivales, toutes marginales, aucune n'étant capable de construire une direction révolutionnaire comparable en quoi que ce soit au Comintern des débuts.

Mais si la description que font les camarades de Lutte Ouvrière de la situation actuelle est convaincante, ni leurs explications, ni les solutions qu'ils proposent ne sont satisfaisantes. Pour eux, la prolifération de Quatrièmes Internationales est le signe que « même en son propre sein, le Secrétariat Unifié (SU) n'est pas reconnu comme une direction internationale valable, c'est-à-dire une direction à qui on fait confiance, à qui chaque section nationale fait plus confiance sur le plan politique qu'à elle-même ou à sa propre direction nationale » (p. 9). En l'absence d'une telle direction les sections nationales de la Quatrième Internationale se sont, dès qu'elles ont réussi à acquérir un certain poids, heurtées au Secrétariat Unifié et à ses prédécesseurs et ont suivi leur voie propre, se proclamant souvent, sans plus de justifications que le Secrétariat Unifié lui-même, la réelle, la « vraie » direction internationale.

Le concept de confiance joue un rôle important dans cette explication. Il fait probablement référence à une qualité politique plutôt qu'à une qualité morale ou Psychologique. Lénine et les autres leaders bolchéviques avaient la confiance du mouvement révolutionnaire international après 1917 à cause du rôle qu'ils avaient joué dans la victoire de la première révolution prolétarienne. Trotsky possédait une autorité incomparable dans la Quatrième Internationale à cause de son rôle en 1917 et dans la lutte contre le stalinisme. La direction d'une organisation révolutionnaire gagne cette confiance par sa capacité à analyser et à réagir avec efficacité à l'évolution et aux tournants de la lutte de classe, comme le fit Lénine pendant la période longue et difficile où le Parti Bolchévique s'est trempé, jusqu'à la victoire de 1917.

La confiance ne peut reposer que sur une compréhension commune théorique de la lutte de classe et de la situation objective dans laquelle elle évolue. Les camarades de Lutte Ouvrière admettent cela en partie, par exemple quand A affirment qu'une réelle internationale implique à la fois des « relations de confiance » et « un accord sur le plan du programme qui va plus loin qu'une simple référence polie au Programme de Transition avec autant de lectures et autant d'interprétatiqns qu'il y a de tendances » ou qu'un texte de compromis qui masque les divergences sans les résoudre » (p. 10). Malheureusement ils ne continuent pas assez loin dans cette voie.

Les raisons de l'échec du Secrétariat Unifié (et des autres prétendues Quatrièmes Internationales) sont à chercher dans la politique du trotskysme orthodoxe. Par trotskysme orthodoxe, nous entendons les formations politiques qui ont émergé à la fin des années 40 dans une période où les principales prédictions de Trotsky se trouvaient démenties par les faits. Trotsky, persuadé que la crise des années 30 reflétait le fait que le capitalisme avait atteint ses limites objectives et que le réformisme avait par conséquent perdu ses bases matérielles, s'attendait à ce que la Deuxième Guerre mondiale soit suivie d'une crise révolutionnaire qui entraînerait la destruction de la bureaucratie stalinienne en Russie et permettrait à la Quatrième Internationale de gagner une audience de masse comparable à celle que gagna le Comintern après la révolution d'Octobre. Ce pronostic a laissé ses partisans mal préparés pour le monde d'après-guerre : la radicalisation de masse due à la guerre a été contrôlée par le stalinisme et la social-démocratie. Au lieu de s'effondrer, le stalinisme s'est étendu de l'Elbe au Pacifique. Au lieu de stagner et décliner, les forces productives se sont considérablement développées pendant ce qui a été le boom le plus long de l'histoire du capitalisme (pour plus de détails, se référer à l'ouvrage de Duncan Hallas, Trotsky's Marxism).

Pour le mouvement trotskyste, il y avait trois façons de faire face à la situation. La première était simplement d'abandonner le marxisme révolutionnaire : par exemple la théorie du «  Collectivisme bureaucratique » adoptée par le groupe Burnham-Shachtman aux USA s'est trouvée être un moyen de s'adapter à la société bourgeoisie.

La seconde voie est celle suivie par l'ensemble du mouvement trotskyste et on peut la résumer comme une combinaison de dogmatisme et d'adaptation. D'une part, les leaders de la Quatrième Internationale ont adhéré à la lettre, de façon dogmatique, au Programme de Transition. Cela peut aller jusqu'à l'absurde, par exemple quand l'Américain James P. Cannon déclarait :

« Trotsky a prédit que le sort de l'Union Soviétique se jouerait pendant la guerre. Cela demeure notre conviction profonde. Nous sommes seulement en désaccord avec certaines personnes qui pensent inconsidérément que la guerre est finie... La guerre n'est pas finie et la révolution qui, selon nos prédictions, doit sortir de la guerre, est toujours à l'ordre du jour » (Militant, 17 novembre 1945 !).

Sous une forme quelque peu plus subtile, E. Mandel a porté à la perfection depuis longtemps Part d'accumuler une masse d'évidences concrètes et de citations de Trotsky pour justifier la dernière tactique à court terme suivie par 1 direction de la Quatrième Internationale.

En lui-même, ce refus de tenir compte de la réalité ne pouvait cependant pas suffire : il était nécessaire, dans le but de sauver l'ensemble de faire quelques adaptations théoriques. Le tournant décisif fait par la Quatrième Internationale en 1948-1949 a été d'appliquer à la Chine et à l'Europe de l'Est l'analyse que Trotsky fait de la bureaucratie stalinienne. Selon leurs arguments, ces États seraient devenus, par les bouleversements de la fin des années 40, des « États ouvriers déformés », dans lesquels le capitalisme aurait été aboli, même si le pouvoir politique reposait entre les mains d'une caste bureaucratique.

Comme Lutte Ouvrière et ses tendances-soeurs l'expriment à juste titre :

« Le problème, c'est qu'en introduisant à propos des Démocraties Populaires et à propos de la Chine la notion d'État ouvrier déformé, cela impliquait qu'on attribuait à l'Armée rouge ou encore à une révolte paysanne, c'est-à-dire d'autres forces que le prolétariat révolutionnaire, la capacité de créer un État ouvrier » (p. 12) .

Cette adaptation théorique a permis le développement du deuxième aspect du trotskysme orthodoxe, àsavoir sa tendance à s'adapter à des forces non-prolétariennes qui apparemment offrent un raccourci vers la victoire. Une fois encore, Lutte Ouvrière analyse justement la faute principale du Secrétariat Unifié comme étant « le fait que trop souvent dans le passé (et le présent) il n'ait pas réussi à défendre la nécessité pour le prolétariat de s'organiser politiquement indépendamment d'autres classes sociales, surtout dans les pays sous-développés » ( Lutte de Classe n° l22, p. 13) .

Jusqu'à récemment, l'exemple le plus spectaculaire était le pablisme, théorie formulée par la direction de la Quatrième Internationale en 1950-1951, selon laquelle les trotskystes devraient faire de l'entrisme dans les partis staliniens parce que ceux-ci seraient ainsi contraints à jouer un rôle révolutionnaire. Le Socialist Workers Party (SWP) américain a poussé les choses encore plus loin, en découvrant dans les sandinistes et le Parti Communiste cubain des « directions révolutionnaires » authentiques dont l'expérience prouverait que la théorie de la révolution permanente est fausse : plutôt que mener la lutte pour l'expropriation du capital et réaliser en même temps les aspirations démocratiques des masses, le prolétariat dans les pays du soi-disant Tiers Monde, doit chercher à mettre sur pied des gouvernements ouvriers et paysans qui, comme au Nicaragua, laissent la plus grande part des moyens de production dans les mains des capitalistes et ne reconnaissent même pas aux ouvriers le droit de grève. (Pour plus de détails, se référer à l'article d'Alex Callinicos, « Their Trotskyism and Ours », International Socialism, 2 :22, 1984).

Le même mélange de dogmatisme et d'adaptation qui est la caractéristique du Secrétariat Unité se retrouve dans le reste du mouvement trotskyste avec des combinaisons différentes. Un exemple typique est la tendance Healy dont le bastion principal, le Workers Revolutionary Party (WRP) en Grande-Bretagne, s'est désintégré récemment, bien que, en fait, il ait cessé depuis longtemps d'être une force de quelque importance dans l'extrême-gauche de ce pays. D'une part, le Workers Revolutionary Party comme son prédécesseur, la Socialist Labour League, s'est rendu célèbre pour son catastrosphisme, son insistance d'année en année, depuis les années 40 , à dire que le capitalisme était au bord d'un effondrement économique complet, et ses dénonciations sectaires des autres révolutionnaires comme révisionnistes, renégats, etc. D'autre part, le Workers Revolutionary Party avait des rapports étroits avec des régimes nationalistes bourgeois au Moyen-Orient, notamment la Libye de Khadafi.

La tendance Militant, également en Grande-Bretagne, est un autre exemple beaucoup plus significatif, du même phénomène. Militant a une analyse extrêmement mécanique de la crise économique, affirmant que la crise entraînera automatiquement une radicalisation des masses, ce qui obligera les bureaucraties réformistes et en particulier le Parti Travailliste, à obliquer sur la gauche. Ceci sert à justifier l'entrisme à long terme de Militant dans le Parti Travailliste et, ce qui en découle, son adaptation à un réformisme de gauche, dont les conséquences pour le Conseil municipal de la ville de Liverpool, dans lequel les membres de Militant ont une certaine influence ont été désastreuses, comme l'a montré Lutte de Classe n° 2 (Edition internationale). Mais la combinaison de dogmatisme et d'adaptation propre à Militant remonte jusqu'aux années 50, quand cette tendance a été, pour un temps, la section britannique du Secrétariat International alors dominé par la tendance Pablo. Les sources théoriques de la stratégie du courant Militant qui prétend que l'appareil d'État de la bourgeoisie peut être utilisé pour transformer la société, sont à chercher dans la version particulière de l'orthodoxie trotskyste développée par Ted Grant : en faisant de la propriété étatique des moyens de production le critère d'un État ouvrier, le trotskysme orthodoxe a ouvert la porte à l'idée réformiste qui consiste à assimiler socialisme et extension du contrôle de l'État (voir Sheila McGregor, « the Politics of Militants », Intemational Socialism, 2 :33, 1986).

La dégénérescence du mouvement trotskyste vient donc du fait que ses leaders ont tenté d'appliquer à la lettre les prédictions de Trotsky en affirmant que la Deuxième Guerre mondiale a en fait conduit à des révolutions socialistes, à savoir la mise en place d' « États ouvriers déformés ». Le résultat était que la théorie marxiste, en devenant imperméable à toute réfutation partielle imposée par les faits, a cessé d'être un guide pour l'action révolutionnaires. Au lieu de quoi elle devint la garantie d'une victoire automatique, comme le prétendu marxisme de Kautsky, et a servi à justifier le fait de s'adapter à des forces qui, si elles étaient révolutionnaires, n'étaient pas prolétariennes (mouvements nationalistes dans le Tiers Monde), et si elles étaient prolétariennes n'étaient pas révolutionnaires (social-démocratie à l'Ouest).

Il existe cependant une troisième façon de répondre au monde d'après-guerre, la seule façon sûre de rester révolutionnaires marxistes et éviter en même temps l'impasse du trotskysme orthodoxe. Elle peut se résumer ainsi : rester dans le cadre général de la tradition communiste, comme elle a été à la fois préservée et développée par Trotsky, mais en examinant d'un oeil critique les aspects de sa théorie que l'expérience a prouvés être faux. C'était la position d'un groupe qui était très petit à l'origine, exclu de la section britannique de la Quatrième Internationale en 1951, mais dont la tradition a dé perpétuée par la tendance International Socialists, un regroupement d'organisations révolutionnaires dont le Socialist Workers Party britannique est la plus grande, et qui comprend en France Socialisme International.

La principale rupture théorique que la tradition International Socialists a fait d'avec le trotskysme orthodoxe est bien sûr la théorie, tout d'abord exprimée par T. Cliff en 1947-1948, selon laquelle la Russie et tous les États « ouvriers » étaient des régimes bureaucratiques capitalistes d'État. C'est ce qui a permis à notre tendance d'éviter la sorte de capitulations à des forces non-prolétariennes décrite plus haut. Ce n'était pas, cependant, la seule façon d'éviter ce écueil. Lutte Ouvrière qui est restée fidèle à ce qui était l'orthodoxie dans la Quatrième Internationale immédiatement après 1945, à savoir que la Russie est, comme Trotsky le disait, un « État ouvrier dégénéré », alors que les États d'Europe de l'Est et la Chine sont des régimes capitalistes, a maintenu constamment une orientation ouvrière.

Ce n'est pas notre propos ici de relancer le débat entre trotskystes sur la nature de classe de l'Union Soviétique. Néanmoins, l'enjeu est tellement important qu'il nous faut évoquer trois problèmes. Premièrement, suivre Trotsky en définissant la Russie comme un État ouvrier dégénéré signifie commettre une sérieuse erreur méthodologique, à savoir confondre les rapports de propriété juridiques, c'est-à-dire la propriété étatique des moyens de production, d'une part, avec les rapports de production, c'est-à-dire l'exclusion de la classe ouvrière de ces moyens de production et son exploitation par une bureaucratie orientée sur l'accumulation plutôt que la consommation, d'autre part.

Deuxièmement, l'URSS et les autres soi-disant pays socialistes sont de structure identique. Persister à les considérer comme représentant des rapports de production différents, respectivement ceux d'un État ouvrier et d'un État capitaliste, comme le fait Lutte Ouvrière, est ,fermer les yeux devant la réalité. Il est vrai que ces régimes ont des origines différentes : il y a eu une révolution ouvrière en Russie et pas ailleurs. Mais privilégier les origines historiques d'une formation sociale par rapport à ses structures actuelles est aller à l'encontre de la méthodologie marxiste :

« Il serait ... faux de classer les catégories économiques dans le même ordre que celui dans lequel elles ont été historiquement décisives. Cet ordre est plutôt déterminé par leur rapport réciproque dans la société bourgeoise moderne, ce qui est justement le contraire de ce qui semble être leur ordre naturel ou celui de leur développement historique » (Karl Marx, Grundrisse, p. 107). Cela revient aussi à ignorer la grande contre-révolution de la fin des années 20 et du début des années 30, qui a éliminé les vestiges de la démocrate ouvrière, séparé les paysans de la terre et détruit toutes les tendances du vieux Parti Bolchévique.

Troisièmement, adhérer de façon rigide à une position aussi inconsistante, met en danger d'être incapable d'analyser et de répondre de façon créative à des changements dans la situation objective. Ainsi notre théorie du capitalisme d'État nous a permis de développer une analyse de la dynamique des pays d'Europe de l'Est ; par comparaison, la description faite par Lutte Ouvrière de ces États comme « États bourgeois sans bourgeoisie » apparaît comme une formule vide. La créativité n'est pas, bien entendu, une vertu en soi, comme le montre la chasse permanente du Secrétariat Unifié pour de nouvelles avant-gardes. Néanmoins, être une direction révolutionnaire implique, comme le prouve l'expérience bolchévique, la capacité de s'adapter à des changements dans le niveau de la lutte des classes tout en poursuivant sans cesse l'objectif du pouvoir ouvrier. Le risque existe toujours d'un dogmatisme rigide, et on ne peut l'éviter qu'en conservant en permanence la volonté de ré-examiner les orthodoxies à la lumière des changements de circonstances. Personne mieux que Trotsky n'a fait preuve de cette volonté, dans le développement de sa théorie de la révolution permanente après 1905, dans son acceptation de la théorie léniniste du parti en 1917, et dans son analyse en permanente évolution de la bureaucratie stalinienne après 1923, évolution que seul son assassinat a arrêtée.

Le même état d'esprit nous a permis de critiquer et de rejeter divers aspects de l'analyse de Trotsky, et en particulier la théorie de l'État ouvrier dégénéré. Un tel « révisionnisme » nous semble être la seule façon de préserver les bases révolutionnaires de la pensée de Trotsky - sa défense des leçons d'Octobre, sa critique du stalinisme et de la théorie du front populaire qui en découle et sa théorie de la révolution permanente. Si le fait que nous n'acceptons pas l'analyse de la période qui est à la base du Programme de Transition fait de nous des non-orthodoxes, soit. Mais la définition du trotskysme comme étant basé sur le Programme de Transition, définition qui apparemment a conduit Lutte Ouvrière à nous exclure, et à accepter le Socialist Workers Party américain et la tendance Militant dans sa liste des principales organisations trotskystes (p. 9) met simplement en valeur l'absurdité d'une telle classification. En quoi le Socialist Workers Party (US) est-il trotskyste quand son principal leader rejette explicitement la théorie de la révolution permanente et déclare que le trotskysme est l'obstacle empêchant la création d'une nouvelle internationale ? (voir Jack Barnes, « Their Trotsky and ours : Communist Continuity today », New Intemational, 1 :1, 1983). Répétons-le, la seule façon de préserver l'essence révolutionnaire de la pensée de Trotsky, l'émancipation de la classe ouvrière par la classe ouvrière elle-même, est de rejeter le trotskysme orthodoxe.

Cette analyse nous rend sceptiques quant au remède proposé par Lutte Ouvrière et ses tendances-soeurs à l'état dans lequel se trouve actuellement le mouvement trotskyste. Ceci peut apparemment se réduire à a) les diverses tendances devraient abandonner leurs prétentions vaines de se considérer chacune comme la véritable Quatrième Internationale, b) les tendances devraient se rapprocher à travers un échange d'expériences pratiques, y compris des organisations « éduquant » des militants d'autres groupes trotskystes. Arrêtons-nous d'abord à cette deuxième proposition. Nous sympathisons avec le désir d'échapper à des débats stériles, sectaires qui en est certainement à l'origine. Néanmoins cette proposition nous semble, pour parler franchement, plutôt naïve. Les camarades de Lutte Ouvrière déclarent :

« Nous sommes prêts à collaborer avec toutes les organisations trotskystes » (p. 13).

Toutes les organisations trotskystes ? Y compris, par exemple, la Ligue Spartaciste (USA) et ses rejetons ? Même si on laisse de côté les petits groupes et se concentre sur les organisations les plus importantes numériquement, est-ce que Lutte Ouvrière ou le Socialist Workers Party (GB) auraient beaucoup à gagner à un échange de militants avec, disons, le Socialist Workers Party américain qui a dégénéré en une organisation de soutien néo-stalinienne aux sandinistes, à l'ANC d'Afrique du Sud et à d'autres organisations nationalistes bourgeoises semblables. Les camarades de Lutte Ouvrière sont meilleurs juges que nous de l'intérêt d'un échange avec le Parti Communiste Internationaliste, mais nous serions surpris que l'idée les remplisse d'enthousiasme.

Nous n'avons pas l'intention ici de nous mettre à compter les points de façon sectaire entre les différentes organisations, mais de mettre l'accent sur ce qui devrait être une évidence, à savoir que les méthodes de travail d'une organisation seront influencées par sa politique et que par conséquent l'intérêt de partager une expérience pratique dépendra probablement beaucoup de la mesure dans laquelle les groupes en question ont des bases politiques communes.

Les camarades de Lutte Ouvrière parlent quelquefois de compétence organisationnelle comme si elle existait dans l'abstrait, indépendamment de la politique. Une telle compétence est essentielle, et ne peut s'acquérir qu'à travers une expérience concrète, qui est celle de construire une organisation révolutionnaire marxiste sur la base d'une certaine tradition politique. L'expérience peut, comme nous l'avons déjà mentionné, modifier et développer la tradition, mais il y a des limites quant au point où l'expérience peut servir à ceux qui sont en dehors de la tradition, ceux par exemple pour qui la classe ouvrière n'est pas l'agent indispensable de la révolution socialiste.

Les camarades de Lutte Ouvrière reconnaissent cela dans une certaine mesure, c'est pourquoi ils insistent sur le fait que la politique des différentes tendances soit confrontée de manière fraternelle (p. 13). Que ceci ne soit pas très facile à combiner avec la sorte de coopération pratique qu'ils préconisent, a été démonté par la propre expérience de Lutte Ouvrière avec le Secrétariat Unifié - l'offre des camarades de participer au Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale en tant qu'observateurs a échoué parce qu'ils ont continué à critiquer politiquement le Secrétariat Unifié (Lutte de Classe n° 122). Les critiques de Lutte Ouvrière centrées sur l'adaptation du Secrétariat Unifié au nationalisme bourgeois étaient parfaitement justes, mais il est compréhensible que leurs soi-disant hôtes, dont l'attitude non critique envers les sandinistes montre qu'ils ont l'intention de continuer à commettre les mêmes erreurs, les aient considérées comme importunes.

Les divergences politiques entre tous ceux qui se considèrent trotskystes ne peuvent pas aussi facilement être mises de côté que Lutte Ouvrière et ses tendances-soeurs semblent le croire.

Le problème est en fait beaucoup plus profond. Les camarades, à juste titre, font appel aux différentes tendances pour qu'elles renoncent à leurs prétentions absurdes au droit exclusif à être la direction révolutionnaire mondiale. Cependant, le but de Lutte Ouvrière est toujours la reconstruction de la Quatrième Internationale (p. 10). Ils proposent une coopération concrète entre les différentes tendances parce que c'est « le seul moyen ... pour former une direction internationale reconnue par tous » (p. 13). « Tous » fait référence ici aux différents courants du trotskysme qui, comme les camarades de Lutte Ouvrière le soulignent eux-mêmes, ne représentent pas une très grande force.

Poser les problèmes en termes de regroupement international des tendances trotskystes existantes est se tromper sur ce qui est vraiment en question : la création d'une internationale révolutionnaire. Comment construire une organisation internationale révolutionnaire qui, comme le Comintern à ses débuts, non seulement ait la confiance de ceux qui se considèrent eux-mêmes comme révolutionnaires, mais d'un nombre toujours plus grand de prolétaires ?

C'était le but de Trotsky en lançant la Quatrième Internationale. Il était absolument convaincu de la nature marginale, petite-bourgeoise du mouvement trotskyste, mais pensait que des conditions objectives fourniraient une audience de masse. Trotsky s'était trompé. Il avait sous-estimé la force du capitalisme et du stalinisme, et surestimé l'élan révolutionnaire d'une classe ouvrière européenne qui avait subi défaite après défaite pendant presque vingt ans. Trotsky lui-même a reconnu l'impact de ces défaites, par exemple dans une conversation avec CLR James ( Writings, 1938-1939, p. 248-259) mais croyait, par analogie trompeuse avec 1914-1918, que la radicalisation due à la guerre pourrait surmonter cela. Lancer la Quatrième Internationale était plus un pari désespéré que le résultat d'un calcul rationnel.

Mais si la fondation de la Quatrième Internationale était une erreur, pourquoi persister à essayer de la construire aujourd'hui ? C'est ce qui est à l'origine d'une grande partie des erreurs du mouvement trotskyste condamnées par Lutte Ouvrière. Les manoeuvres du Secrétariat Unifié par exemple découlent en grande partie d'essayer de maintenir dans une organisation formellement unie des courants politiques tout à fait divergents. Leur opportunisme, leur casuistique, leurs sophismes sont la conséquence de maintenir à tout prix la fiction que la Quatrième Internationale existe, même si cela va jusqu'à l'absurde, par exemple garder dans ses rangs une organisation comme le Socialist Workers Party (US) qui a l'air prête en ce moment à sombrer dans n'importe quel abîme, plaçant même Zinoviev avant Trotsky en tant que penseur révolutionnaire, dans ses efforts pour se concilier les staliniens et les nationalistes bourgeois d'Amérique centrale.

Il nous semble plus sensé et plus honnête d'admettre que les conditions n'existent pas en ce moment pour construire une internationale révolutionnaire. La tendance International Socialists ne se fait pas d'illusion et ne prétend pas être elle-même l'Internationale ou l'embryon de l'Internationale. Le portrait que les camarades font des différentes tendances trotskystes, chacune consistant en une grande organisation (d'après les critères de l'extrême-gauche, ce qui veut dire très petite par d'autres critères) et un certain nombre d'autres groupes, beaucoup plus petits, nous décrit malheureusement très bien.

Une véritable internationale révolutionnaire ne pourrait, se construire que dans des circonstances comparables à celles qui ont suivi la révolution d'Octobre, situation dans laquelle le niveau de la lutte de classe s'élève suffisamment pour mettre le pouvoir ouvrier à l'ordre du jour dans plusieurs pays et dans laquelle de nouvelles (et authentiquement prolétariennes) expériences révolutionnaires permettent de trancher entre les différentes tendances d'extrême-gauche et d'entraîner des couches importantes de la classe ouvrière sous la bannière du marxisme.

Ces dernières années, en Europe de l'Ouest, c'est entre 1968 et 1975 que nous avons été le plus près d'une telle situation. Cette période débutant par les événements de mai-juin 1968 et se terminant par la défaite de la révolution portugaise, a vu la lutte de classe atteindre son niveau le plus élevé depuis près d'un demi-siècle en Italie, en Espagne et également en Grande-Bretagne. Que le principal bénéficiaire de cette période ait été le réformisme, et donc le capitalisme, a beaucoup à voir avec la faiblesse de l'extrême-gauche européenne, qui au début de cette période était à la fois marginale en nombre et influencée en général par le maoïsme ou le trotskysme orthodoxe plutôt que par la tradition communiste authentique.

Une leçon de cette période et du reflux dans la lutte de classe qui a suivi est l'importance de la clarté théorique, d'une pratique politique reposant sur le marxisme révolutionnaire. Nous croyons que c'est grâce à notre compréhension théorique que nous, Socialist Workers Party (GB), avons survécu à une série de défaites terribles pour le mouvement ouvrier britannique, défaites qui ont anéanti une grande partie de la gauche réformiste et renforcé largement la mainmise de l'aile droite de la social-démocratie, et que nous avons émergé plus forts avec une organisation de plus de quatre mille membres, capable de toucher par nos idées une audience beaucoup plus importante.

C'est pour cette raison que, sans illusion quant à la construction d'une Internationale, nous avons soutenu la croissance de la tendance International Socialists, Socialisme International en France par exemple. Mais nous sommes très favorables à des discussions politiques avec des organisations comme Lutte Ouvrière qui, malgré d'autres divergences, sont engagées résolument dans la voie de l'auto-émancipation de la classe ouvrière et sont, comme nous, parmi les rares groupes d'extrême gauche occidentaux à avoir conservé leurs forces intactes sans avoir capitulé devant la social-démocratie.

Il n'y a aucun doute que les désaccords les plus fondamentaux entre nous ne pourront être réglés que lorsque soumis au test des grandes luttes qui nous attendent. mais nous croyons à l'intérêt d'un débat fraternel, cet article en est la preuve concrète

Alex Callinicos pour le Socialist Workers Party (Grande-Bretagne)