Situation internationale

La lente dégradation des relations entre les deux blocs s'est accentuée en 1981 sans en arriver cependant jusqu'à la rupture.

La course renforcée à l'armement - accroissement du budget militaire américain, projet d'installation massive de fusées Pershing, Cruiser en Europe, etc - et le langage guerrier destiné à la justifier, aggravent un climat de guerre froide. Mais les multiples liens commerciaux, tissés entre l'Ouest et l'Est au cours des toutes dernières années demeurent, comme demeure l'intérêt pour les pays de l'Est des grands consortiums bancaires, soucieux de tirer profit des prêts importants placés auprès de la plupart des pays du bloc soviétique.

Ce n'est donc pas - ou pas encore - un retour aux années cinquante. Mais les guerres froides ne se répètent pas nécessairement dans les mêmes formes. Guerre froide et détente sont de toute façon des modalités différentes d'une même hostilité fondamentale du bloc occidental contre le bloc soviétique.

Il y a un aspect économique marqué dans la politique d'armement des etats-unis. le choix entre le canon ou le beurre a pris dans le budget américain la forme très concrète du choix en faveur des profits des grands trusts de l'armement au détriment des dépenses sociales.

L'escalade dans la course à l'armement, fût-ce pour financer les grands trusts en cette période de crise, n'est évidemment pas très propice à une politique de négociations et de recherches d'accords avec l'URSS. Et il n'y a pas une démarcation infranchissable entre les aspects économiques et les aspects politico-militaires de la nouvelle course à l'armement. Le gouvernement américain doit justifier devant l'opinion publique, intérieure comme extérieure, la priorité qu'il accorde aux dépenses militaires. Brandir l'épouvantail soviétique et prêcher la croisade pour la défense de l'Occident constituent le complément politique des dépenses d'armement. Mais dans le contexte de la crise économique, l'aggravation des tensions qui résulte de tout cela renforce la menace d'une nouvelle guerre.

L'attitude de plus en plus dure des USA à l'égard de l'URSS va de pair avec un rappel à l'ordre à l'égard de ses propres alliés. Après l'intermède post-vietnamien, les États-Unis revendiquent hautement d'être les dépositaires des intérêts de l'ensemble du monde occidental. La décision prise par l'OTAN de renforcer et de renouveler l'armement nucléaire occidental en Europe armement dont le contrôle échappe aux États européens concernés - a remis l'accent sur la subordination des puissances impérialistes européennes de seconde zone à leurs « protecteurs » américains. Pleinement consentantes ou réticentes, les dites puissances impérialistes européennes s'apprêtent cependant à accepter l'installation sur leur sol de quelque six cents missiles nucléaires de portée moyenne, destinés à atteindre en quelques minutes les centres urbains soviétiques.

Le programme d'armement nucléaire de l'OTAN, et sans doute aussi le cynisme avec lequel les dirigeants américains l'imposent à l'Europe, ont fait émerger un mouvement pacifiste ample. C'est dans les cinq pays concernés par l'installation des fusées Pershing - la Belgique, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, l'Italie et surtout l'Allemagne - que, pour des raisons évidentes, le mouvement est le plus large et le plus populaire. Il déborde cependant au-delà, aux pays scandinaves par exemple, pour apparaître, par delà son caractère anti-nucléaire et anti-OTAN, comme un mouvement contre la guerre.

Ce mouvement pacifiste est limité sans doute comme le sont ses objectifs politiques. Il est motivé pour une large part par le fait que les installations nucléaires sont américaines, il est donc fortement teinté de nationalisme anti-américain. Il est le théâtre de surcroît, au sommet, de bien des manoeuvres politiques. Mais tel qu'il est, le mouvement pacifiste concrétise cependant une certaine mobilisation de l'opinion publique contre la guerre, et contre la politique guerrière des dirigeants politiques de l'impérialisme. Si le mouvement continue à se développer et à trouver une assise populaire large, il peut devenir un fait politique majeur.

D'ores et déjà, le mouvement pacifiste de la République Fédérale Allemande pèse sur la vie politique intérieure de ce pays et même sur les relations entre l'Allemagne et les USA. Le contraste entre l'accueil réservé récemment à Berlin-Ouest à Alexander Haig et l'accueil réservé naguère à Kennedy dans cette même ville, symbole de la division du monde en blocs, est significative. Une fraction au moins de la jeunesse allemande n'est pas prête à se faire embrigader dans une croisade guerrière pour la défense de l'Occident.

Le pacifisme des évêques, des hommes politiques sociaux-démocrates dont parfois le parti est pourtant au pouvoir et y mène une politique militariste, des industriels libéraux, voire des généraux en retraite qui sont au sommet de ce mouvement pacifiste dans la plupart des pays, ou des staliniens qui y sont dans d'autres, est une chose. Le pacifisme des jeunes, des gens du peuple que le mouvement mobilise, en est une autre.

En conséquence, les révolutionnaires doivent appuyer ce mouvement et ses revendications même limitées, car il est susceptible d'éveiller à la politique active des femmes, des hommes, des jeunes qui d'ordinaire ne se sentent pas concernés, et de leur donner l'habitude de critiquer sinon contrôler ce que les gouvernements font en leur nom. Si elle prend une ampleur véritablement populaire, la mobilisation pacifiste, commencée par un simple sentiment de révolte contre les horreurs de la guerre nucléaire, peut exprimer une défiance croissante contre les gouvernements et les institutions de l'impérialisme, fauteur de guerre.

Il va de soi que si les révolutionnaires peuvent - et si le mouvement prend une ampleur réellement populaire, doivent - participer à ce genre de mouvements, ils doivent clairement en combattre les illusions, dire les limites des revendications mises en avant, mettre en lumière la contradiction entre les pacifistes bourgeois ou staliniens à la direction et les aspirations des gens mobilisés, et oeuvrer pour que la prise de conscience de ces derniers dépasse la seule question des fusées Pershing ou de la bombe à neutron, pour se transformer en défiance contre la bourgeoisie impérialiste.

La victoire électorale de la gauche en Grèce, quelques mois après l'arrivée de Mitterrand au pouvoir en France, a amené bien des commentateurs à s'interroger sur un changement de rapport de forces et une poussée à gauche en Europe. D'autant que bien des commentateurs annoncent également pour probable une victoire électorale du Parti Socialiste dans les élections prévues en 1983 en Espagne (si toutefois un coup d'État militaire ne vient pas ruiner ce genre de prévisions).

Même si l'Espagne devait dans l'avenir voter massivement socialiste et par conséquent, même si trois des pays où la droite semblait monopoliser le pouvoir politique depuis le plus longtemps, seront pour un temps gouvernés à gauche, il est tout de même à noter que dans plusieurs pays d'Europe le balancier électoral fait le mouvement inverse. Après l'échec électoral du Parti Socialiste suédois, au pouvoir depuis plusieurs décennies, c'est la Norvège qui vient de se donner un gouvernement de droite, avant que l'Allemagne de l'Ouest n'en fasse peut-être autant.

En Grèce, pas plus qu'en France, le vote à gauche ne semble être l'expression électorale d'une radicalisation des masses populaires, mais l'expression d'une défiance contre le gouvernement en place et d'un désir de changement purement électoral. Il entre parfaitement dans le cadre de cette alternance politique destinée à tromper les masses, qui est à la base du système parlementaire bourgeois.

Le seul fait notable serait que cette alternance à gauche est, pour l'instant, acceptée par la

bourgeoisie même là - comme en grèce - où pendant longtemps elle n'a pas été acceptée, et même là - comme en france - où elle entraîne la participation ministérielle du parti communiste.

L'avenir dira si la France et la Grèce auront été seulement ce qu'elle apparaissent aujourd'hui : le moment à gauche de cette alternance dont la Suède et la Norvège sont les moments à droite.

Mais en cette période de crise, les gouvernements se déconsidèrent vite. Une aspiration au changement élémentaire et pas très combative, trouve un exutoire facile dans le changement du gouvernement par voie électorale. Dans une Europe jusqu'à présent plutôt gouvernée à droite ou au centre, cela peut favoriser électoralement la gauche. La France et la Grèce peuvent être suivies non seulement par l'Espagne, mais aussi par l'Angleterre, l'Italie ou d'autres.

Seulement, face à la crise, les gouvernements de gauche mèneront eux aussi une politique anti-ouvrière. Ils tromperont ceux dont les votes les ont portés au pouvoir et ils décevront eux aussi inévitablement.

Et en période de crise économique et sociale accentuée, les déceptions causées par la gauche au gouvernement ont une toute autre portée que les déceptions causées par la droite.

Lors de la grande crise du système capitaliste entre les deux guerres, la gauche est passée par le gouvernement un peu partout. D'Angleterre à l'Allemagne, de la France à l'Espagne, la gauche au gouvernement n'a été cependant au mieux qu'un intermède. Au pire, elle a préparé les conditions de la venue au pouvoir de la droite autoritaire ou fasciste.

L'installation de la social-démocratie au gouvernail dans d'autres pays que ceux où cela se fait dans le cadre d'une alternance acceptée de longue date par la bourgeoisie, ne signifie aucunement un changement dans le rapport des forces en faveur des travailleurs en Europe.

En faisant la démonstration qu'elle est au service de la bourgeoisie, la gauche installée au gouvernement se chargera sans doute elle-même d'enlever bien des illusions existant à son égard dans la classe ouvrière. Mais elle peut en même temps dresser la petite bourgeoisie contre les travailleurs - et contre ses organisations - au nom desquels elle prétend parler.

Tout dépendra alors si les déceptions inévitables à l'égard de la gauche, entraîneront les masses travailleuses vers la démoralisation et la désorientation ou si, au contraire, elles les pousseront à la prise de conscience, à la lutte consciente. L'intervention des militants et des organisations révolutionnaires peut alors être d'une importance décisive.

L'accession au gouvernement d'un parti socialiste ne change certainement pas non plus le rapport des forces dans les relations entre blocs.

L'électorat de gauche est sans doute traditionnellement plus pacifiste et plus anti-américain que l'électorat de droite. Mais les directions social-démocrates sont tout aussi traditionnellement atlantistes.

C'est de Gaulle qui avait fait que la France - seule de son espèce parmi les puissances impérialistes européennes - se retire de l'organisation militaire de l'OTAN, et pas les gouvernements socialistes qui l'ont précédé. Un Mitterrand, tout en assumant l'héritage gaulliste, l'assume cependant en affichant sa fidélité atlantique. Sur la question des euromissiles, comme sur l'Afghanistan, Mitterrand est plus en pointe encore que Giscard pour défendre les thèses de Washington.

En cas d'aggravation des tensions, la marge de manoeuvre des puissances impérialistes de seconde zone est, en tout état de cause, étroite. Cela ne tient pas à la coloration politique du gouvernement mais aux rapports des forces économiques et militaires entre l'impérialisme US et ses alliés.

L'aspect le plus menaçant de la situation internationale tient cependant à l'aggravation incessante de la crise. L'économie se détériore régulièrement et le chômage augmente régulièrement d'année en année. Aucune des puissances impérialistes ne constitue une exception à cet égard.

Les grandes puissances capitalistes sont parvenues jusqu'à présent à préserver tant bien que mal une sorte de libre échangisme entre elles. Un retour à l'autarcie aurait des conséquences catastrophiques. Rien ne garantit cependant que des bourgeoisies nationales ne soient pas contraintes d'y recourir à brève échéance.

A défaut d'une reprise hypothétique - imprévue et de toute façon imprévisible - les États sont menacés de banqueroute. Pour financer la course aux armements - qui devient, avec l'aggravation de la crise, la principale modalité de survie pour le grand capital tous les États seront amenés à réduire, plus ou moins brutalement, le pouvoir d'achat des masses populaires.

En s'acheminant vers la régression de l'économie, le monde capitaliste s'achemine vers l'aggravation de ses contradictions internes entraînant sans doute des affrontements sociaux ; vers un durcissement politique qui, quel que soit le cadre dans lequel il se manifeste - maintien des formes parlementaires pour certains, dictature pour d'autres - visera les masses exploitées ; avec, en perspective, la menace de plus en plus vraisemblable d'une nouvelle guerre mondiale.