Nicaragua : Lorsque le SU met le prolétariat là où il y a la petite bourgeoisie radicale

II y a bientôt quatre ans au Nicaragua, dans ce petit pays de 2,4 millions d'habitants au coeur de l'Amérique Centrale, que les États-Unis considèrent comme leur chasse gardée, un mouvement de guérilla dirigé par le Front Sandiniste de Libération Nationale a renversé la dictature de Somoza soutenue jusqu'au dernier moment par les États-Unis.

Le Front Sandiniste regroupait l'ensemble des mouvements de guérilla qui menaient depuis plusieurs années la lutte armée contre le régime en place.

Le projet politique de ces dirigeants sandinistes était semblable à celui de la plupart des mouvements de guérilla des pays sous-développés : renverser la dictature, mettre en place un régime capable de reconstruire un Nicaragua plus libre, plus démocratique et plus indépendant des USA.

Est-ce sur cette voie que s'est engagé le Nicaragua ou sur celle de la révolution prolétarienne comme le pensent les camarades du Secrétariat Unifié, auquel se rattache, en France, la Ligue Communiste Révolutionnaire ? C'est ce que nous voulons discuter ici.

L'arrivée des sandinistes au pouvoir

Le mouvement qui renversa la dictature en juillet 1979 était un mouvement très ample.

La population pauvre des villes et des campagnes détestait ce régime impitoyable. Car depuis des années maintenant la Garde Nationale somoziste, relayée par des groupes d'extrême droite faisait régner la terreur dans les campagnes et dans les quartiers pauvres des villes. Et le mouvement de guérilla bénéficia dans les dernières années d'un appui populaire qui allait grandissant.

Par ailleurs la petite bourgeoisie des villes voulait elle aussi la fin d'une dictature qui la privait de toute liberté et qui réprimait tout mouvement d'opposition.

Quant aux couches possédantes, la moyenne et la grande bourgeoisie, une partie croissante d'entre elles voulait aussi en finir avec le régime de Somoza, un régime qui lui apparaissait corrompu, parasitaire, impuissant désormais à diriger le pays, et tout juste capable de dresser contre lui des couches de plus en plus larges de la société.

La dictature avait donc fait l'unanimité contre elle.

En réalité, aucun parti politique d'opposition, fut-il ouvertement conservateur, ne pouvait espérer jouer un rôle tant que Somoza était en place et les quelques tentatives d'ouverture du régime vers des partis civils avaient rapidement échoué. Renverser la dictature était devenu le dénominateur commun de toute l'opposition. Et les succès militaires et politiques des sandinistes firent d'eux un pôle pour tous les partis de l'opposition.

L'isolement du dictateur était tel qu'en juin-juillet 1979, Somoza, que les États-Unis soutenaient encore ne pouvait même plus compter sur son armée où les désertions et les passages au camp adverse, par démoralisation, se multipliaient. Les attaques menées par l'armée de guérilla furent relayées par un mouvement insurrectionnel dans les villes. Et c'est ainsi que s'écroula le régime somoziste, un peu comme s'était écroulé, vingt ans auparavant, à Cuba, le régime de Batista.

Une fois tombée la dictature, les rênes du pouvoir étaient entre les mains des dirigeants sandinistes. Ils avaient sur la population l'autorité et le crédit que leur conférait la victoire. Et ils avaient entre leurs mains un appareil décisif, l'armée qu'ils avaient constituée dans la lutte.

Un gouvernement fut constitué qui comprenait non seulement des sandinistes, mais aussi des représentants d'autres partis bourgeois. Et ce nouveau gouvernement tenta de remettre en route l'économie et de renouer des relations diplomatiques et commerciales avec les États-Unis, les différents États d'Amérique latine et d'Europe.

C'est-à-dire que la politique des sandinistes, au lendemain de la victoire, fut celle de petits bourgeois nationalistes soucieux d'assurer la marche du pays sans changer l'essentiel des rapports de classes.

Le problème majeur pour les dirigeants du nouveau régime était celui de leurs relations avec l'impérialisme américain. Sur ce terrain les dirigeants sandinistes multiplièrent dans un premier temps les gages de modération, dans l'espoir de renouer des relations diplomatiques et économiques avec les USA.

II n'était pas question pour les dirigeants sandinistes de changer fondamentalement les rapports de classes au sein de la société. Pour eux la révolution était faite. L'heure n'était pas à la révolution sociale ni à la conquête du pouvoir par le prolétariat.

C'est d'ailleurs ce que précisait explicitement un dirigeant sandiniste dans des propos rapportés dans le livre Muchachos de Francis Pisani : « Nous avons parfaitement les moyens de dire demain : En avant pour le socialisme ! Exproprions tout le monde sans plus attendre ! Parce que nous avons les armes et parce que nous avons détruit la Garde Nationale d'une façon si complète que la question du pouvoir est résolue » .

Résolue, sans doute ! Mais, et nous y reviendrons par la suite, ce pouvoir n'était nullement celui du prolétariat révolutionnaire. Et d'ailleurs si les sandinistes affirment qu'ils auraient pu nationaliser davantage et plus vite - ce qui est peut-être vrai - il faut leur reconnaître qu'ils n'affirmaient nulle part qu'ils incarnaient le pouvoir du prolétariat révolutionnaire.

Et après ce coup de chapeau à ce qui aurait été possible, le dirigeant sandiniste enchaîne sur ce qui a été véritablement fait : « Tel n'est pas le choix du FSNL ...car nous avons à résoudre aujourd'hui les problèmes très concrets et très précis de la reconstruction nationale. La force de la bourgeoisie nous est utile pour cela, sa participation est un facteur important dans le développement de notre politique ainsi que dans nos plans économiques et sociaux. Nous n'avons aucune raison, dans la phase actuelle, de ne pas respecter nos engagements formels avec les secteurs démocratiques de la bourgeoisie. Nous avons déjà beaucoup obtenu grâce à cette politique et nous pensons travailler longtemps en maintenant la cohésion sociale, ce quine suppose pas bien sûr l'absence de difficultés » .

Voilà qui est clair. Pour les dirigeants sandinistes l'heure n'était pas aux conflits de classe mais à l'unité nationale, sur le terrain bien sûr de la bourgeoisie.

Les difficultés du régime sandiniste

Les difficultés, prévues par les sandinistes, n'allaient certes pas tarder à venir.

Les dirigeants américains dans un premier temps semblèrent tolérer le fait accompli. Mais ils ne tardèrent pas à faire la guerre au nouveau régime. Ils restreignirent les crédits promis. Ils posèrent des modalités écrasantes pour le remboursement de la dette. Ils tentèrent d'organiser le blocus contre ce pays totalement dépendant de ses importations et de ses exportations.

Et cette guerre économique se doubla d'une pression politique et militaire constante. On vit les USA multiplier les menaces contre le Nicaragua. Le gouvernement américain finança ouvertement des sectes et des groupes d'opposants sous couleur d'échanges économiques. Quant à la CIA, c'est très ouvertement qu'elle entretient et entraîne des somozistes au Honduras et ailleurs.

C'est que les dirigeants américains craignaient sans doute que le succès du régime sandiniste ne vienne renforcer l'audience des mouvements de guérilla qui, dans les autres pays d'Amérique Centrale, se dressent contre les régimes dictatoriaux à sa solde.

C'est donc dans ces conditions difficiles que les dirigeants sandinistes durent mener leur barque.

Les problèmes économiques étaient énormes. Les années de guerre civile avaient fini de délabrer l'économie maintenue dans un profond sous-développement par l'impérialisme et totalement dépendante de son commerce extérieur. A toutes les circonstances particulières à ce pays, s'ajoutaient bien sûr les conséquences de la crise mondiale et en particulier de la baisse du cours des matières premières. Enfin, comble de malchance, en 1982, d'énormes inondations vinrent ruiner des mois d'efforts pour réactiver l'agriculture.

C'est dans ce contexte et au milieu de ces difficultés que s'est rapidement rompue la coalition entre les partis et les formations qui s'étaient alliés pour renverser Somoza.

L'un des porte-drapeaux de la contestation fut le COSEP (le Conseil Supérieur de l'Entreprise Privée),qui critiqua sans relâche les sandinistes, leur reprochant de ruiner l'économie et de prodiguer trop de largesses aux couches populaires. Le COSEP avait beau recevoir financement, licences d'importation, garanties contre les expropriations arbitraires ou contre les hausses des coûts de production (c'est-à-dire essentiellement les salaires), il en exigeait toujours plus. Et sur le plan politique il ne cessait de réclamer des élections générales à brève échéance et que soit réduit le rôle des sandinistes dans les instances dirigeantes au profit de formations plus conservatrices.

Au printemps 1980, des représentants du patronat comme Robelo et V. Chamorro quittèrent bruyamment -la coalition gouvernementale. Ils protestaient ainsi contre le mode de composition du Conseil d'État qui assurait une majorité absolue aux sandinistes.

En mai 1982, Alfredo Cesar, président de la Banque Centrale, prit le chemin de l'exil. Et le printemps 1982 avait aussi été marqué par la rupture cette fois d'un ancien dirigeant de la guérilla Eden Pastora - le commandant Zeroqui s'était rendu célèbre dans diverses offensives militaires décisives.

Tous ces mouvements, ces regroupements politiques devenus hostiles aux sandinistes veulent le pouvoir pour eux. Ils sont partisans d'un rapprochement à tout prix avec les USA et reprochent aux sandinistes de tenir trop leurs engagements vis-à-vis des masses populaires.

C'est donc effectivement dans une situation difficile, très difficile même que les sandinistes gouvernent aujourd'hui. Un peu comme les dirigeants castristes àCuba il y a vingt ans, ils ont fait pour le moment le choix de tenir et de ne pas céder aux pressions de l'impérialisme américain et des forces politiques de l'opposition qui, en réalité, leur demandent de renoncer au pouvoir. Ils tiennent tête, en s'appuyant sur les masses populaires auprès desquelles ils disposent d'un incontestable crédit. Vis-à-vis de ces couches populaires, les sandinistes ont tenu un certain nombre de leurs engagements. Ils s'efforcent d'assurer le ravitaillement minimum, des soins médicaux, l'alphabétisation. Ils ne craignent pas d'encourager le développement d'organisations de quartier, de village, pour aider le gouvernement à réaliser sa politique. Périodiquement ils appellent la population à descendre dans la rue pour montrer son soutien au régime et sa détermination à lutter contre les « contras » et l'impérialisme américain, et la population répond présent.

Visiblement de nombreux Comités de Défense Sandinistes existent dans le pays. Ils sont issus des Comités de Défense Civile qui aidaient l'armée sandiniste au moment de la guerre civile.

Ils ont été réformés au lendemain de la victoire et transformés en CDS. Depuis, ils se sont multipliés. La tâche qui leur est assignée par les sandinistes est la défense de la révolution sur le plan idéologique, économique et même militaire, puisque c'est dans les CDS que le FSNL recrute des milices pour renforcer l'armée afin de faire face aux attaques de ceux que l'on appelle les « contras ».

C'est-à-dire que ces CDS servent en quelque sorte de relais entre le pouvoir et les masses, du haut vers le bas. Mais ils ne sont ni des centres de décision, ni même des organismes qui permettent aux masses de contrôler le pouvoir.

Et pendant toutes ces années, aussi bien avant la victoire qu'après, jamais la classe ouvrière n'a joué un rôle indépendant, jamais elle n'est intervenue pour son propre compte, jamais elle ou des organisations qui la représenteraient-n'a joué de rôle dirigeant.

C'est tout cela qui nous conduit à penser que la révolution qui a eu lieu au Nicaragua n'est pas une révolution prolétarienne et que l'État qui a été mis en place est un État bourgeois qui protège au Nicaragua un système où l'exploitation des travailleurs est toujours la règle, un État qui défend et préserve dans ce pays les intérêts actuels et surtout futurs de la bourgeoisie nicaraguayenne.

Pour le s.u. : une révolution prolétarienne en marche...

Ces conclusions, que nous tirons de l'observation de ce qui s'est passé au Nicaragua, sont totalement différentes de celles que tirent les camarades du SU qui refusent, eux, de considérer l'État nicaraguayen comme un État bourgeois.

L'analyse des événements au Nicaragua avait entraîné à l'approche du Xle Congrès du SU une scission et les camarades de la LCR ont publié une brochure intitulée Révolution au Nicaragua ! Discussion et scission dans la IVesuper0 Internationale où ils expliquent d'une part leurs divergences avec les groupes qui ont scissionné et d'autre part celles qu'ils ont avec le groupe américain SWP.

Nous n'entrerons pas dans le détail de ces polémiques mais ce texte qui se rapporte à la situation d'octobre 1979 permet de mieux comprendre la démarche des camarades du SU.

Pour eux, « la révolution nicaraguayenne, même si elle se développe dans un petit pays, est une révolution prolétarienne en marche » . Qu'il s'agisse d'un petit ou d'un grand pays, soit dit en passant, n'a rien à voir avec le caractère social de la révolution. Mais ce n'est là qu'un détail. Mais il nous semble par contre plus important de comprendre de quoi les camarades du SU déduisent le caractère prolétarien de cette révolution.

Tout d'abord remarquons que cette brochure, comme d'ailleurs les articles d'Inprecor et de Rouge sur le Nicaragua décrivent bien la même réalité que nous. Ces camarades ne mettent pas en évidence des faits qui montreraient des liens entre le prolétariat et les dirigeants sandinistes que nous n'aurions pas vus.

Leur description du FSNL en octobre 1979 est significative : « En ce qui concerne le FSNL, c'est une organisation d'origine petite-bourgeoise, avec des références démocratiques radicales puisant leurs racines dans le combat d'un nationaliste révolutionnaire anti-impérialiste : Augusto Sandino. Cette organisation fusionnera les traditions anti-impérialistes de Sandino et les leçons de l'expérience cubaine avec la radicalisation d'une série de ses dirigeants au feu de la révolution cubaine : ce qui le poussera à prendre des positions plus radicales à la conférence de l'OLAS en 1965.

Tout en se divisant sur des questions tactiques et stratégiques (rôle des alliances de classe, discussion sur les schémas de la guerre populaire prolongée, rapports entre guérilla et travail de masses) toutes les tendances et fractions du mouvement sandiniste ont tenu bon sur un point : aller jusqu'au bout contre Somoza. Cet objectif poussa les sandinistes à mobiliser les masses dans un sens révolutionnaire dont la dynamique est anti-capitaliste. Ainsi conformément à notre théorie de la révolution permanente dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, la lutte conséquente pour la solution des tâches démocratiques ne pouvait que conduire à la transcroissance du processus révolutionnaire en révolution socialiste, en révolution permanente » .

C'est-à-dire que, en octobre 1979, les camarades du SU ne déduisent pas le caractère prolétarien de la révolution sandiniste des faits, ni du rôle qu'y a joué le prolétariat. S'ils emploient le terme de révolution prolétarienne, c'est à cause d'une dynamique, c'est-à-dire de ce que le SU suppose que les sandinistes vont faire dans l'avenir, pas de ce qu'ils ont fait jusqu'ici. D'ailleurs une fois que le qualificatif de prolétarien (ou anticapitaliste ou socialiste) est avancé pour qualifier la révolution, les camarades du SU sont tout de même un peu gênés.

Alors, ils font des pas en arrière. Multipliant les réserves ils reconnaissent « jusqu'à cette étape (...) (c'est-à-dire octobre-novembre 1979. - NDLR) les tests décisifs sont encore devant nous (la rupture avec la bourgeoisie et la constitution d'État ouvrier) ». Mais cela n'empêche pas le rédacteur d'enchaîner que « il est bien évident que toute la dynamique imprimée aux événements va dans le sens d'un processus de révolution permanente » .

Le problème du « degré de rupture avec la bourgeoisie »

Alors, où en était-on vraiment en 1979 ? Eh bien là, les camarades du SU ne sont guère explicites. Le problème pour eux est d'évaluer le degré de « rupture » avec la bourgeoisie. Et là, des divergences apparaissent entre les dirigeants comme Mandel et le SWP américain. Si, pour ce dernier, on en est déjà à l'étape d'un gouvernement ouvrier et paysan ayant rompu avec la bourgeoisie, pour la majorité du SU dont fait partie la LCR, on en est encore à une étape inférieure et il faut attendre - pour employer cette qualification de gouvernement ouvrier et paysan - que la bourgeoisie soit « éliminée du pouvoir politique ». Et de reconnaître que, toujours en 1979, « la coalition avec la bourgeoisie couvre non seulement les institutions politiques mais aussi les rapports sociaux et économiques », pour conclure : « pour le Nicaragua, nous ne pouvons dire que la rupture avec la bourgeoisie ait déjà eu lieu : elle est devant nous » .

Mais cela n'empêche pas les camarades du SU de faire aveuglément confiance au « processus » de révolution permanente, à la « dynamique » de la transcroissance, et d'anticiper sur l'avenir, comme si cet avenir ne dépendait plus de la classe ouvrière, de ses interventions, de ses luttes.

Depuis cette analyse, quatre années ont passé, et l'on peut à nouveau se demander si les camarades du SU ont des faits sur lesquels s'appuyer pour dire que l'évolution qu'ils prévoyaient a bien été vérifiée.

Quelle est donc la nature sociale de l'État au Nicaragua ? Est-ce un État bourgeois ? Est-ce un État ouvrier ?

Le SU se garde bien de donner une réponse rigoureuse.

Dans un article d'Inprecor en avril 1983 intitulé « La trajectoire de la révolution sandiniste face à l'impérialisme » , le rédacteur note des progrès, une évolution favorable de la situation mais, semble-t-il, on attend encore les tests décisifs de la rupture avec la bourgeoisie.

Quels sont, pour le rédacteur de l'article, les éléments positifs ?

D'une part « les éléments représentatifs de la bourgeoisie n'ont cessé de se détacher du pouvoir » . D'autre part il y a le fait que « même si le secteur privé reste largement majoritaire, aussi bien dans l'industrie que dans l'agriculture, il est de plus en plus encadré par un contrôle quasi total du crédit et du commerce extérieur par le gouvernement ».

D'autre part il y ale fait que « à chaque épreuve de force avec les secteurs de la bourgeoisie, la direction sandiniste a réagi dans le même sens. Elle a soufflé le froid et le chaud, emprisonné par exemple de hauts responsables de l'organisation patronale COSEP à l'automne 1981 et les libérant pour négocier au printemps 1982. Mais les affrontements et les périodes de tension se sont toujours dénoués dans un sens identique : un compromis sur le terrain économique, mais une affirmation croissante de l'autorité politique et de l'hégémonie du FSNL ».

Tout ceci est sans doute juste mais on ne voit pas en quoi cela prouve que l'État nicaraguayen est, ou est en train de devenir, un État ouvrier. Car, encore une fois, on n'a pas vu la classe ouvrière conquérir et exercer le pouvoir politique.

Alors, est-ce donc un État ouvrier en devenir ? Par touches successives peut-être ? Mais qu'est-ce que cela veut donc dire ?

Un état suspendu au-dessus des classes

En réalité, l'analyse de ces camarades nous semble éloignée de la façon dont les marxistes doivent poser le problème de savoir quelle classe sociale sert un État à l'échelle du pays comme à l'échelle internationale.

Les camarades raisonnent comme si les dirigeants sandinistes, après avoir été sur le terrain de la petite bourgeoisie, n'étaient plus sur un terrain de classe bien précis. C'est-à-dire qu'ils ne seraient plus sur le terrain de la bourgeoisie, mais pas encore sur celui du prolétariat. Et néanmoins cette ambiguïté fondamentale ne les aurait pas empêché de construire un État qui, bien que debout depuis maintenant quatre ans, n'aurait toujours pas, lui non plus, de caractère de classe précis.

Certes nous connaissons tous le texte de Trotsky qui envisage comme une hypothèse que, dans certaines circonstances « des dirigeants petits-bourgeois pouvaient être amenés à aller plus loin qu'ils ne le veulent eux-mêmes dans la voie de la rupture avec la bourgeoisie » et créer un gouvernement ouvrier et paysan transitoire qui « ne représenterait qu'un court épisode dans la voie de la dictature du prolétariat ». Mais quand Trotsky formulait cette hypothèse, c'était en pensant à des situations d'instabilité politique où le pouvoir échappait à la bourgeoisie et caractérisées par une montée des luttes sociales et politiques de la classe ouvrière, et aussi de son organisation. C'est justement cela qui manque totalement dans la situation du Nicaragua.

Les camarades du SU raisonnent comme si l'État qui est né au lendemain du renversement de Somoza n'avait pas eu de caractère de classe défini et comme si, qui plus est, il pouvait rester en place longtemps, suspendu entre les couches sociales. Mais cela est une aberration. A partir du moment où un État se crée, il est l'instrument d'une classe. Même aux dires des camarades du SU, en tous les cas au début, l'État n'était pas celui du prolétariat. II était donc celui de la bourgeoisie, même si c'est la petite bourgeoisie, et non pas la grande, qui était la force motrice et le mentor politique de la révolution sandiniste. Et cet État ne devient pas l'instrument du prolétariat, ni tout seul, ni progressivement. Les camarades de la LCR ont dans toute cette affaire une démarche comparable à celle des réformistes. Car c'est un raisonnement réformiste qui conduit à penser qu'un État peut devenir un instrument pour les travailleurs sans que ceux-ci interviennent. Et c'est une illusion que la classe ouvrière peut payer très cher même si les dirigeants petits-bourgeois semblent pousser la révolution en avant. Car le choix de ces dirigeants est un choix de classe comme le montraient des citations précédentes. Et le jour où les sandinistes se sentiront menacés par la classe ouvrière, ils se retourneront contre elle.

La méfiance des sandinistes vis-à-vis de la classe ouvrière

Les dirigeants sandinistes, comme tous les dirigeants petits-bourgeois de ce type sont méfiants vis-à-vis des travailleurs. Ils sont bien sûr prêts à se réclamer d'eux, mais cette classe ouvrière, ils la veulent obéissante, docile.

er Mai 1982 est caractéristique de leur attitude vis-à-vis de la classe ouvrière.

Le dirigeant sandiniste expliquait d'abord que le temps n'est pas « aux revendications économiques » mais à la « consolidation du pouvoir des travailleurs » c'est-à-dire du pouvoir des dirigeants sandinistes.

Certes on pourrait concevoir au lendemain d'une révolution prolétarienne, que des dirigeants ouvriers demandent à la classe ouvrière de leur pays de consentir des sacrifices économiques pour tenir et conserver le pouvoir. Mais cela devrait aller de pair avec une politique visant à donner à la classe ouvrière les moyens de lutter politiquement contre la bourgeoisie et ceux d'exercer réellement elle-même le pouvoir. Or, c'est loin d'être la préoccupation des dirigeants sandinistes. C'est ainsi que le même Tomas Borge part en guerre dans le même texte contre les travailleurs qui voudraient mettre à l'ordre du jour la lutte de classe contre la bourgeoisie. Et d'expliquer « ...mais la bourgeoisie a été mortellement blessée dans le pays et les mourants n'ont jamais été de dangereux ennemis. Le principal ennemi de la classe ouvrière est la division de la classe ouvrière » et de mettre en garde les travailleurs « contre la liberté syndicale » .

Alors, mourantes, les classes possédantes dont les dirigeants sandinistes disent qu'elles sabotent ? Mourants, les partis d'opposition, qui mènent une véritable guerre ? Les dirigeants nicaraguayens vont un peu vite à dire à la classe ouvrière que la lutte de classe est terminée ou presque.

Certes on comprend que les dirigeants sandinistes, qui visiblement ont eu affaire à plusieurs reprises à des mouvements venus de la classe ouvrière, aient intérêt à dire cela. Mais il est tout de même inquiétant de voir les camarades du SU leur emboîter le pas.

Oh certes, les camarades du SU ne disent pas exactement la même chose que les dirigeants sandinistes, ils les critiquent sur certains points. Mais ils les cautionnent complètement. Pour eux aussi, les sandinistes représentent le prolétariat et tout ce qui concourt au renforcement du rôle des sandinistes dans l'État est un pas en avant pour le prolétariat.

C'est ainsi que, au lieu de mesurer les progrès de la révolution prolétarienne aux initiatives et aux succès de la classe ouvrière, les camarades du SU les mesurent aux « ruptures » venues des autres formations politiques de la bourgeoisie. Mais ce n'est pas parce que Robelo, Chamorro ou Pastora ont déserté le nouveau gouvernement sous la pression des États-Unis que la classe ouvrière a marqué des points sur le terrain politique ou social.

Un État ne change pas de nature de classe parce que certains partis bourgeois passent dans l'opposition. La nature de l'État change quand il est détruit et que la classe ouvrière forge un nouvel État. Et personne - et pas plus le SU que d'autres - n'a encore montré que cela s'est passé au Nicaragua.

L'hostilité d'une partie des formations politiques bourgeoises du Nicaragua et surtout celle des dirigeants de l'impérialisme aux sandinistes conduit les camarades du SU à déduire que les sandinistes sont forcément sur un autre terrain de classe. C'est par la négative qu'ils déduisent que l'État ne peut pas ne pas être d'une certaine façon ouvrier.

En dernière analyse, les camarades du SU fondent leur raisonnement sur la simple conviction a priori que la révolution nicaraguayenne ne peut être que prolétarienne à terme.

Le renoncement à construire un parti ouvrier révolutionnaire

Cette analyse a bien sûr des conséquences organisationnelles. C'est ainsi que dès 1979 les dirigeants du SU ont affirmé que puisque les sandinistes assumaient la tâche de construire l'État ouvrier, il n'était pas nécessaire de construire un parti prolétarien distinct des sandinistes, mais qu'il suffisait d'impulser et de pousser ceux-ci.

C'est ainsi qu'ils expliquaient que pour eux la tâche des trotskystes était « d'amener le plus avant possible cette direction, avoir une approche positive pour créer des conditions qui permettront à des dizaines et à des centaines de cadres du FSNL et à travers eux aux masses révolutionnaires de s'emparer de notre programme, de nos idées : perspectives nécessaires pour la victoire de la révolution au Nicaragua où le rôle comme les tâches de la Quatrième Internationale sont irremplaçables » .

En fait, malgré la grandiloquence sur le rôle irremplaçable de la Quatrième Internationale, le SU avoue là tout bonnement qu'il renonce à la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire au Nicaragua. C'est-à-dire un parti qui mènerait sans doute une politique de soutien aux sandinistes contre les forces plus réactionnaires et contre l'impérialisme, mais en mettant en avant les revendications de la classe ouvrière pas seulement économiques mais aussi politiques. Autrement dit, qui lui proposerait et la préparerait même minoritaire, à exercer ellemême le pouvoir en alliance avec la paysannerie pauvre. C'est, on le voit, une tout autre politique que celle de tenter d'influer sur les sandinistes.

De même, un parti prolétarien participerait sans aucun doute à la défense du pays contre l'agression impérialiste. Mais il ne réduirait pas l'internationalisme prolétarien à la politique extérieure des sandinistes qui restent dans un cadre étroitement nationaliste comme l'affirmait clairement d'ailleurs la junte de gouvernement dans sa déclaration au Conseil d'État du 5 mai 1980 : « Notre politique internationale est une politique anti-impérialiste, nationaliste et de défense de la souveraineté nationale » .

Les perspectives sandinistes ne peuvent pas être les perspectives d'une internationale communiste et trotskyste. S'aligner sur elles ne pourrait conduire le mouvement trotskyste qu'à des renoncements devant la petite bourgeoisie et, s'il a quelque part de l'influence sur les masses ouvrières, à des capitulations.

Oui, les révolutionnaires sont solidaires du régime sandiniste si celui-ci est attaqué par l'impérialisme. Mais ils doivent savoir que cet État mis en place par des nationalistes petits-bourgeois, comme l'État cubain, comme l'État vietnamien, ne sont pas des instruments d'émancipation pour la classe ouvrière, ni du Nicaragua, ni du monde. Qu'un jour il peut même servir contre elle. Et que la seule garantie qu'elle pourrait avoir c'est un État à elle, forgé par elle et sous son contrôle.