Liban : affrontements syro-phalangistes et guerre civile

Au début du mois d'octobre, les bombardements syriens ont repris sur les quartiers chrétiens de Beyrouth, tenus depuis la guerre civile de 1975-1976 par les milices de l'extrême droite phalangiste libanaise. Des bombardements analogues avaient déjà eu lieu au mois de juillet 1978, succédant eux-mêmes à une longue période de tension entre les troupes syriennes stationnées au Liban et les milices phalangistes. Le cessez-le-feu intervenu finalement le 7 octobre 1978, notamment sous la pression du Conseil de Sécurité de l'ONU, apparaît extrêmement précaire, aucune des causes fondamentales du conflit n'ayant reçu un début de solution, aucune amorce de règlement politique n'étant en vue.

Dans les pays impérialistes, et notamment en France, cette reprise spectaculaire du conflit libanais a déclenché une considérable vague d'indignation contre l'intervention syrienne. Le gouvernement français, notamment, a exprimé son « indignation », et il a été largement suivi par la radio et la télévision, ainsi que par la presse, et pas seulement par la presse d'obédience gouvernementale. La presse de gauche elle-même s'est fait l'écho de cette indignation contre le « génocide » auquel, selon elle, l'armée syrienne se livrait contre la population chrétienne du Liban. Enfin, sur le plan politique, c'est une véritable union sacrée qui s'est réalisée en France pour dénoncer l'intervention syrienne. On a pu voir, à l'Assemblée nationale française, le Premier ministre Raymond Barre et le secrétaire du Parti Socialiste François Mitterrand joindre leurs voix pour demander « l'arrêt du massacre ». Enfin, fait significatif, une partie de l'opinion d'extrême gauche elle-même, sous la pression, s'est jointe au concert. Cela a été le cas notamment du quotidien Libération qui a dénoncé lui aussi le « génocide ». Quant au PCF, s'il a refusé de se joindre à l'union sacrée qui se réalisait au Parlement français, c'est assez mollement qu'il a résisté à la vogue, visiblement préoccupé de ne pas se laisser isoler dans l'opinion.

Cette indignation manifestée par le gouvernement français et les autres gouvernements occidentaux est on ne peut plus suspecte, surtout si l'on se rappelle que l'intervention syrienne au Liban, lorsqu'elle était dirigée essentiellement contre les milices palestiniennes et celles de la gauche libanaise, n'avait pas entraîné de leur part la moindre réaction « humanitaire » ; les combats étaient pourtant alors autrement plus cruels que ceux d'aujourd'hui. Il est évident qu'il y a, de la part de ces gouvernements, le souci de manifester leur solidarité politique avec l'extrême droite libanaise dans son conflit avec les troupes syriennes. Il est fort possible que cette solidarité aille au-delà de l'indignation verbale et débouche sur une intervention militaire occidentale, sous une forme ou sous une autre. Le « plan de paix » proposé par le président français Giscard d'Estaing, la publicité faite autour de l'envoi d'un hôpital militaire français pourraient présager une telle intervention. En tout cas, la mise en condition de la population française ressemble fort à une entreprise de préparation psychologique, destinée à faire accepter l'idée d'une intervention militaire.

Les révolutionnaires ne peuvent rester sans réagir devant cette situation et ne peuvent que dénoncer, en tout cas, l'opération gouvernementale. Ils doivent, en particulier, ouvrir les yeux de la population et s'opposer aux présentations simplistes de la situation libanaise que fait la presse écrite et parlée, pour qui l'actuel conflit serait tout simplement un « génocide » organisé par la Syrie contre les chrétiens du Liban, dans le but d'asseoir sa domination.

La réalité du conflit libanais n'a en effet rien à voir avec cela ; il est nécessaire, pour l'analyser, de revenir rapidement aux origines de la guerre civile de 1975-1976, dont l'actuelle situation politique est le produit direct.

Les raisons de la guerre civile

C'est la droite chrétienne libanaise qui a, au printemps 1975, déclenché la guerre civile. Au sein de cette droite, ce sont les milices du parti phalangiste de Pierre Gemayel, admirateur avoué de Hitler et de Mussolini, qui ont joué le rôle principal. L'offensive lancée par les milices phalangistes se présentait comme visant essentiellement les Palestiniens, traités « d'éléments étrangers », « non-libanais », de « trublions rouges ». La droite chrétienne présentait la présence des Palestiniens comme la source de tous les malheurs du Liban. Et les Palestiniens furent effectivement les premiers morts de la guerre civile libanaise, puisque la première attaque phalangiste visa, en avril 1975, un autocar de Palestiniens, dont tous les occupants furent tués.

Mais en prenant les Palestiniens comme boucs émissaires, la droite chrétienne poursuivait des buts politiques précis, liés à la crise politique libanaise, crise dont la présence des Palestiniens n'était qu'un des facteurs.

La prospérité économique du Liban d'avant la guerre civile était basée essentiellement sur la richesse de la grande bourgeoisie chrétienne, de rite maronite. Celle-ci avait su, pendant des années, jouer le rôle de principal banquier du Moyen-Orient. Les transactions financières, liées aux importantes ventes de pétrole ou aux achats d'armes et de matériel industriel, passaient par la place bancaire de Beyrouth, qui servait également de dépôt sûr pour les capitaux des « rois du pétrole ». C'est ce qui permettait à la bourgeoisie chrétienne d'étaler un luxe tapageur et c'est ce qui entretenait une petite bourgeoisie relativement aisée, elle aussi essentiellement chrétienne. L'économie libanaise avait ainsi, superficiellement, les apparences d'un capitalisme à l'occidentale. Elle n'en avait que les apparences : les richesses qui transitaient par Beyrouth ne débouchaient pas sur un véritable développement de l'économie, qui restait essentiellement sous-développée. Par contre, elles rendaient l'injustice sociale criante, en entretenant une bourgeoisie et une petite bourgeoisie plus qu'aisées à côté d'une masse misérable de paysans pauvres, d'ouvriers et de chômeurs.

Mais l'évolution du Moyen-Orient a peu à peu entraîné le déclin du rôle d'intermédiaire de la bourgeoisie libanaise. Les divers États arabes se sont peu à peu donné les moyens de traiter directement avec l'impérialisme. La crise économique mondiale a joué dans le même sens et a commencé à miner les bases de sa prospérité. En même temps, les conséquences du conflit israélo-arabe au Liban tendaient elles aussi à aiguiser les contradictions sociales et politiques.

Sur le plan politique, le système libanais. a été longtemps présenté comme un miracle de stabilité politique et de concorde entre les différentes confessions, chrétienne, musulmane chiite ou sunnite, druze et autres, qui composaient le pays. En pratique, ce système consacre la domination, à l'intérieur de chaque communauté, de ceux qui font figure de chefs de clan. C'est le tribalisme de la société libanaise qui a été élevé à la hauteur d'une institution. Au sommet de l'État, la stabilité politique était assurée par le compromis entre les chefs des différentes communautés, notamment pour lu répartition des charges de l'État. Traditionnellement, le président de la République devait être chrétien maronite, le Premier ministre musulman sunnite, le président de l'Assemblée nationale musulman chiite. En fait, dans le cadre de ce compromis, c'est la bourgeoisie chrétienne maronite qui tenait le premier rôle, ajoutant ainsi à la domination économique la domination politique sur l'État.

La crise économique et sociale et les conséquences du conflit israélo-arabe ont ébranlé profondément le système. Les paysans pauvres, chassés par la misère et par les bombardements israéliens, ont été grossir les bidonvilles de la banlieue de Beyrouth, vivant dans des conditions très proches de celles des réfugiés des camps palestiniens. Un sentiment de solidarité s'est développé entre Palestiniens et Libanais pauvres. Ceux-ci, déracinés, coupés des structures traditionnelles, ont échappé à l'autorité des chefs de clan ; en particulier, la bourgeoisie musulmane sunnite a perdu son influence sur les masses libanaises musulmanes. Le système confessionnel commençait à craquer sous le poids des contradictions sociales.

C'est à ce phénomène qu'il faut relier, en particulier, la montée de la gauche libanaise dans les années 1970-1975, qui ont précédé directement la guerre civile, montée illustrée notamment par son succès aux élections de 1972. En même temps, on a assisté à une montée des luttes sociales, marquée par de nombreuses manifestations ouvrières souvent violemment réprimées par l'armée, cette même armée libanaise qui, à plusieurs reprises, tenta de réprimer les milices palestiniennes et dont tous, Libanais comme Palestiniens, pouvaient constater qu'elle brillait par son absence lorsqu'il s'agissait de défendre la population contre les raids militaires israéliens. Les masses populaires libanaises et palestiniennes se découvraient des intérêts et des ennemis communs. Le fait que les Palestiniens soient armés, organisés en milices, déterminés à se battre, ne pouvait de son côté qu'encourager la population pauvre libanaise à lutter et à s'armer pour elle-même.

Les dirigeants de la gauche libanaise, en particulier le leader du Front des Partis Progressistes, Kamal Joumblatt, lui-même grand féodal druze, n'avaient pas des objectifs politiques bien dangereux pour la bourgeoisie libanaise. Ils se bornaient à réclamer une réforme du système politique, notamment par une diminution de l'emprise de la bourgeoisie maronite au profit de la bourgeoisie sunnite.

Mais la montée de la gauche, la solidarité des masses libanaises et palestiniennes attestaient un mouvement profond : le système politique traditionnel devenait impuissant à contrôler les masses populaires. Celles-ci échappaient à l'emprise du système confessionnel pour se découvrir des intérêts de classe, des objectifs sociaux et politiques. Du coup le relatif libéralisme du système politique libanais, comparé aux États voisins, leur donnait des possibilités de s'organiser et même de s'armer.

La grande bourgeoisie maronite ne pouvait que se sentir menacée ; il devenait vital pour elle de parvenir à stopper la poussée populaire et de rétablir, dans le pays, l'équilibre et l'autorité politiques à son profit.

Ainsi, si en déclenchant la guerre civile, les Phalanges chrétiennes s'en prenaient aux Palestiniens, leurs objectifs politiques avaient bien un caractère intérieur libanais. Il fallait restaurer la domination politique de la bourgeoisie maronite, restaurer l'ordre social et pour cela briser la gauche. Le premier objectif était d'ailleurs pour cela, en s'en prenant aux Palestiniens, de créer dans la population chrétienne un réflexe d'union nationale contre ces « non-libanais », de la souder autour de la droite chrétienne. Il s'agissait d'enrôler toute la population chrétienne, bourgeois et petits bourgeois que la crise économique inquiétait, mais aussi ouvriers, chômeurs et petites gens, pour la défense de la domination économique et politique de la bourgeoisie libanaise.

Les Phalanges et les autres partis de la droite chrétienne, pour réaliser cette union sacrée, furent d'ailleurs aidés par la politique de la gauche. Celle-ci, essentiellement implantée dans la population musulmane, laissa les combats prendre un caractère d'affrontement confessionnel, musulmans contre chrétiens, et ne fit rien en tout cas pour détacher la population chrétienne de l'extrême-droite.

Mais, quant à gagner la guerre civile c'était un tout autre objectif, qui devait rapidement se révéler hors de la portée des forces de l'extrême-droite. Au printemps 1976, après quelques mois de guerre civile, le rassemblement des milices palestiniennes et de la gauche libanaise progressait sur tous les fronts. La droite chrétienne voyait de plus en plus son territoire limité au « réduit chrétien » au nord de Beyrouth. Il fallut, pour sauver la droite, l'intervention syrienne. Et c'est de cette intervention que découle directement la situation aujourd'hui au Liban.

L'intervention syrienne et les tentatives de règlement politique

Les dirigeants syriens, dès le début de la crise libanaise, s'étaient posés en médiateurs entre les différentes forces politiques. Car leur premier souci était de ne pas voir l'équilibre politique se modifier à Beyrouth. C'est pourquoi, à plusieurs reprises, ils tentèrent de séparer les belligérants, de rasseoir l'autorité du gouvernement libanais, en contribuant eux-mêmes à « rétablir l'ordre » dans les zones contrôlées par la gauche, de rétablir l'équilibre politique qui justement volait en éclats sous les coups de la guerre civile.

Sur le fond d'ailleurs, leur politique n'était guère différente de celle des dirigeants palestiniens qui, eux aussi, cherchèrent à plusieurs reprises à se poser en médiateurs. Mais la droite chrétienne ne voulait pas de médiation, ni d'une tentative de restauration de l'équilibre politique. Et c'est au compte de son obstination qu'il faut mettre les reprises successives de la guerre civile, malgré toutes les tentatives des dirigeants palestiniens et syriens, et même des dirigeants de la gauche, pour la stopper. Et, en continuant de s'en prendre aux Palestiniens, la droite forçait les dirigeants palestiniens, à leur corps défendant, à lier leur sort à celui de la gauche dans la guerre civile. Il faut dire d'ailleurs que les milices palestiniennes et de la gauche libanaise n avaient, bien souvent, pas attendu l'autorisation de leurs chefs pour se battre ensemble.

Cette politique de la droite chrétienne pouvait sembler suicidaire. Le déroulement de la guerre civile montrait que le rapport de forces militaire entre la droite chrétienne et le rassemblement « palestino-progressiste », que la droite chrétienne elle-même avait contribué à souder, lui était défavorable.

En réalité, le calcul politique de la droite chrétienne était, sans doute depuis le début de la guerre civile, de tenter de provoquer une intervention extérieure, par exemple de la part de l'impérialisme, comme ce fut le cas déjà lors de la guerre civile de 1958. En prenant l'initiative de la guerre civile, elle mettait les dirigeants impérialistes, les dirigeants des États arabes, et ceux de l'État d'Israël voisin, devant le fait accompli d'un affrontement, où ils devaient choisir leur camp. Peut-être même avait-elle obtenu d'eux des assurances, avant même le mois d'avril 1975. En tout cas, les dirigeants de la droite chrétienne savaient que toutes ces forces ne pouvaient intervenir que d'un côté : du côté de la défense de l'ordre établi, c'est-à-dire de son côté. Et c'est bien dans ce cadre que se place l'intervention syrienne de 1975-1976.

Les dirigeants syriens, s'ils étaient partisans du maintien impossible de l'ancien équilibre, ne voulaient pas, de toutes façons, d'une victoire de la gauche libanaise qui aurait pu enthousiasmer les masses populaires de la région ; les dirigeants des autres États arabes n'en voulaient pas non plus, et pour les mêmes raisons. Quant à Israël et à l'impérialisme, non seulement ils n'en voulaient évidemment pas, mais en plus ils ne pouvaient qu'applaudir à la répression contre les Palestiniens.

C'est pourquoi, après avoir pendant un an tenté de maintenir l'équilibre, les dirigeants syriens, au printemps 1976, décidèrent d'intervenir directement au côté de la droite chrétienne pour l'empêcher d'être défaite. Pour eux d'ailleurs, le temps pressait ; ne pas intervenir eût été courir le risque que l'armée israélienne ou l'armée américaine n'interviennent avant, pour sauver la droite chrétienne, avec tous les inconvénients que cette présence militaire pouvait comporter pour la Syrie, dans son conflit avec Israël. De plus, les dirigeants syriens espéraient sans doute ainsi ménager leur alliance avec la droite chrétienne, et empêcher celle-ci de se ranger carrément dans le camp israélien et américain.

La Syrie ne ménagea pas ses efforts pour réprimer la gauche et les Palestiniens. Elle les fit reculer sur tous les fronts, les refoula dans la zone sud du Liban et à Beyrouth-Ouest, instaura un contrôle militaire étroit de l'armée syrienne sur les milices palestiniennes, et chercha le désarmement complet de la gauche. Elle ne recula ni devant les bombardements, ni même devant les combats meurtriers contre la gauche et les Palestiniens, avec l'approbation tacite de tous les gouvernements arabes, et bien sûr d'Israël et de l'impérialisme. Et, lorsque la droite chrétienne profita de l'offensive syrienne pour massacrer de son côté Libanais de gauche et Palestiniens, comme ce fut le cas notamment au camp de Tell-El-Zaatar, le commandement syrien se garda bien d'intervenir pour « séparer les belligérants », ce qui était pourtant le but officiel de son intervention. Et, faut-il le rappeler, ces massacres ne furent l'objet d'aucune intervention « humanitaire » de tous ceux qui aujourd'hui parlent de « génocide » des Syriens contre les chrétiens.

Puis lorsqu'ils estimèrent avoir vaincu militairement le rassemblement « palestino-progressiste », les dirigeants syriens se firent confier par les autres États arabes le mandat de créer une « Force Arabe de Dissuasion » avec les mêmes soldats syriens, accompagnés seulement d'un symbolique contingent saoudien. La Force Arabe de Dissuasion avait également pour mandat de restaurer sur le territoire libanais un État et une autorité légale. Pour cela, toutes les apparences étaient d'ailleurs en place : durant toute la guerre civile, un gouvernement « légal » avait assisté aux affrontements. Un nouveau président de la République avait même été élu : Elias Sarkis, chrétien maronite comme il se devait, mais qui n'était pas directement engagé dans une des factions politiques chrétiennes. Son gouvernement de « techniciens », dirigé lui aussi selon la règle constitutionnelle libanaise par un musulman sunnite, Selim El Hoss, réunissait lui aussi toutes les apparences d'un gouvernement. Il ne restait donc plus qu'à donner à Elias Sarkis et Selim El Hoss un pouvoir réel. Après avoir rétabli, sur le terrain, le rapport de forces au profit de la droite chrétienne, il restait à la Syrie à trouver un règlement politique qui lui convienne.

L'impossible « règlement politique »

Or, les dirigeants syriens étaient partisans, comme la plupart des dirigeants arabes, de la simple reconduction, au Liban, de l'équilibre politique antérieur, c'est-à-dire du compromis entre les fractions dirigeantes des bourgeoisies maronite et musulmane sunnite, alors que la droite, en particulier phalangiste, n'envisageait pas de gouvernement libanais qui ne soit dominé par elle.

De la part des dirigeants syriens, et arabes, cette attitude n'était pas motivée par un quelconque attachement aux principes démocratiques. Mais le compromis entre les différentes fractions confessionnelles, tel qu'il existait avant la guerre civile, avait garanti pendant des années le non-engagement relatif du Liban sur le plan international. Les clans traditionnels de la bourgeoisie maronite, comme de la bourgeoisie sunnite, entretenaient de bonnes relations avec le régime syrien, considéraient le Liban comme partie intégrante du monde arabe, tout en se gardant de tout engagement trop précis au côté de tel ou tel groupe d'États arabes. Un tel engagement aurait compromis le rôle d'intermédiaire « tous azimuts » que la bourgeoisie libanaise jouait ou Moyen-Orient ; la bourgeoisie libanaise tenait à faire des affaires avec tout le monde arabe, et pour cela à garder sa neutralité. Quant aux dirigeants arabes, ils s'entendaient de leur côté pour ménager cette neutralité tout comme des hommes d'affaires peuvent avoir le souci de ménager leur banquier commun.

Les dirigeants syriens tenaient à cette neutralité du Liban, c'est pourquoi ils s'employèrent, dès la fin de l'année 1976, à négocier avec les diverses fractions traditionnelles de la bourgeoisie libanaise. Et ils rencontrèrent même des succès.

Dans le camp chrétien, les chefs des clans maronites du Nord-Liban étaient menacés par les aspirations hégémoniques des Phalanges. Ils cherchèrent donc à revenir à leur alliance habituelle avec la Syrie, et se laissèrent facilement convaincre par celle-ci de la nécessité de se réconcilier avec les dirigeants de la bourgeoisie sunnite. De leur côté, les dirigeants sunnites ne demandaient qu'à rentrer dans le jeu politique, dont la guerre civile les avait écartés.

On assista donc à une réconciliation spectaculaire, symbolisée par la poignée de main entre Soleiman Frangié, chef de clan maronite du Nord-Liban et ancien président de la République, et Rachid Karamé, principal chef de file de la grande bourgeoisie sunnite et ancien Premier ministre. Malheureusement, cette poignée de main ne suffisait pas à rétablir l'ancien équilibre politique. La guerre civile avait éclaté, justement, parce que l'ancien équilibre confessionnel était devenu impuissant à maintenir les forces sociales. Il ne suffisait pas de restaurer l'ombre de ce compromis pour tirer un trait sur ce fait.

Du côté musulman, la gauche était prête, comme elle l'avait toujours été, à faire allégeance aux chefs de la bourgeoisie musulmane, et à leur rendre ainsi le crédit que, précisément, ils avaient perdu au profit de la gauche dans les années précédant la guerre civile.

Mais la situation n'était nullement symétrique du côté chrétien. La fraction intransigeante de la droite, incarnée par le parti phalangiste de Pierre Gemayel et le Parti National Libéral de Camille Chamoun, n'était nullement disposée à se laisser entraîner dans un compromis par les vieux clans maronites. Entre les hommes du clan Frangié du Nord-Liban, et les phalangistes et les chamounistes de Beyrouth-Ouest, une série de règlements de comptes se déroulèrent. Des miliciens phalangistes furent assassinés, puis ce fut le tour de Tony Frangié, chef de l'armée privée de son père, assassiné dans sa villa avec sa famille : l'affrontement politique dans le camp chrétien prenait l'allure de la vendetta féodale de la montagne libanaise.

Ainsi, à la carte déjà embrouillée de la guerre civile s'ajoutait maintenant l'affrontement à l'intérieur du camp chrétien entre phalangistes et chamounistes d'une part, et les clans alliés de la Syrie d'autre part. L'extrême-droite phalangiste et chamouniste s'était battue aussi, au cours de la guerre civile, pour l'hégémonie dans le camp chrétien. Elle avait réussi à mobiliser derrière elle une grande partie de la petite bourgeoisie et même de la population pauvre chrétienne, grâce à sa démagogie sur le « péril musulman », ne laissant aux chefs maronites traditionnels que le rôle de forces d'appoint. Elle entendait bien ne pas se laisser frustrer de ce qu'elle considérait comme sa victoire.

Or, si l'intervention syrienne avait effectivement sauvé l'extrême-droite chrétienne de la défaite face à la gauche, les dirigeants syriens n'étaient pas pour autant prêts à donner à cette extrême-droite la part du lion qu'elle réclamait dans un éventuel gouvernement libanais. Non pas que les dirigeants syriens aient été gênés par la politique fascisante de cette extrême droite ; ce qu'ils regrettaient, c'était l'engagement international des phalangistes.

Car au cours de la guerre civile phalangistes et chamounistes avaient obtenu l'appui militaire d'Israël, s'étaient revendiqués comme ses alliés, et avaient même en échange créé, sur la frontière israélo-libanaise, une force militaire appuyée sur les villages chrétiens du sud et formant tampon entre les Palestiniens du Sud-Liban et l'État d'Israël.

C'est cette alliance de l'extrême droite avec Israël qui gênait lu Syrie ; la laisser dominer le gouvernement libanais, c'était faire perdre au Liban sa neutralité et contribuer en quelque sorte à créer un second Israël à ses portes. Quant à la solution du partage, à laquelle l'extrême droite semblait prête, elle aurait abouti elle aussi à créer une sorte d'Israël chrétien, seulement de dimensions un pou plus réduites.

Dans ces conditions, le président syrien Assad multiplia les efforts pour mettre sur pied un gouvernement « d'union nationale ». La droite chrétienne y aurait été largement représentée. Mais les phalangistes et les chamounistes auraient eu à y côtoyer leurs frères ennemis du clan Frangié, ainsi que les représentants de la grande bourgeoisie sunnite et même un représentant de la gauche, qui aurait été Walid Joumblatt ; autant d'hommes politiques qui, selon les dirigeants syriens, auraient pu empêcher le nouveau gouvernement libanais de prendre une orientation trop pro-israélienne.

Ainsi, non seulement l'extrême-droite chrétienne n'avait pas gagné la guerre civile, mais elle se retrouvait en difficulté sur le plan politique. Et pourtant, elle put se permettre encore une fois de se comporter en maîtresse du jeu. Fin avril 1978, sur l'opposition de Camille Chamoun, les négociations pour la création du gouvernement « d'union nationale » furent interrompues et, en désespoir de couse, le gouvernement de « techniciens » sans pouvoir de Selim El Hoss reconduit. Phalangistes et chamounistes se retranchaient dans leur intransigeance et dans leur opposition à tout compromis, tant avec les autres forces politiques qu'avec les Syriens. Les incidents entre forces phalangistes et forces syriennes se multiplièrent, souvent à l'initiative des phalangistes. En riposte, l'armée syrienne exerça une pression militaire sur les phalangistes, en bombardant Beyrout-Est, en juillet 1978 d'abord, puis récemment au début octobre 1978.

L'extrême-droite semble, dans sa politique, d'autant plus intransigeante que le rapport de forces lui est plus défavorable sur le plan politique et militaire. En réalité, elle ne fait qu'appliquer une politique qui a été la sienne depuis le début de la guerre civile, et qui lui a jusqu'à présent réussi ; en provoquant des combats qu'elle ne peut gagner, elle espère entraîner l'intervention de ceux qui ne veulent pas la laisser perdre : l'impérialisme et Israël, notamment.

L'assurance politique des Gemayel et des Chamoun leur vient ainsi de leur assurance que les puissants alliés qu'ils se sont fait ne les laisseront pas écraser. Mais elle leur vient aussi de la certitude que les dirigeants syriens, eux non plus, ne chercheront pas à écraser les milices de l'extrême droite. Assad craint en effet de provoquer une intervention impérialiste ou israélienne. Et surtout, il cherche avant tout à parvenir à un compromis avec la bourgeoisie maronite : il la respecte trop pour exterminer ses hommes de main. C'est pourquoi il se borne à bombarder Beyrouth-Est pour exercer une pression militaire, sans pour autant chercher à détruire militairement les Phalanges.

Sans doute les milices de l'extrême droite chrétienne sont militairement impuissantes face à Assad ; mais réciproquement, Assad est dans une large mesure politiquement impuissant face à elles. Car il ne peut les combattre qu'à fleurets mouchetés, en leur laissant l'assurance qu'il ne les écrasera pas. De plus, visiblement, les bombardements syriens servent jusqu'à un certain point les projets politiques des chefs phalangistes. Ils provoquent en effet une nouvelle fois un réflexe d'unité nationale dans la population chrétienne, et tendent à la regrouper autour de l'extrême droite et à rehausser le prestige de celle-ci à un moment où elle en avait bien besoin, en la parant de l'auréole de sa soi-disant « héroïque résistance » à l'envahisseur syrien.

Les dirigeants de l'extrême droite chrétienne pratiquent ainsi une politique du pire qui n'est pas sans rappeler la politique de l'OAS auprès de la population française d'Algérie, avant l'indépendance de celle-ci, ou la politique des sionistes en Palestine auprès de la communauté juive, avant la création de l'État d'Israël. Ils cherchent à s'assurer le soutien de la population chrétienne, à l'entraîner le plus loin possible, pour ne lui faire voir de salut à sa crise que dans la recherche à tout prix d'un soutien impérialiste.

Les exemples opposés de l'Algérie et d'Israël sont là pour montrer que cette politique peut être ou non couronnée de succès... suivant l'attitude de l'impérialisme. C'est là l'inconnue de la situation libanaise : jusqu'à quel point l'impérialisme français ou américain, ou ses représentants locaux comme Israël, sont-ils prêts à soutenir l'extrême droite chrétienne ? Rien ne dit qu'ils voient un grand intérêt à entretenir coûte que coûte le second Israël que les Gemayel et les Chamoun voudraient former. Mais la campagne qui se déroule en France, les gestes faits par le gouvernement français, montrent en tous cas que l'extrême droite ne manque pas d'alliés dans ceux qui, dans les pays occidentaux, « font l'opinion », et dans les forces politiques. Et l'attitude prudente de la Syrie dans son conflit avec les phalangistes montre qu'elle est consciente que ceux-ci ont de puissants alliés dont il faut éviter l'intervention.

La gauche, la guerre civile et les révolutionnaires

Quelles que soient les intentions aujourd'hui des dirigeants impérialistes, les révolutionnaires ne peuvent en tous cas rester neutres dans l'affaire libanaise. lis doivent d'abord, dans un puys impérialiste comme la France, combattre ceux qui, par une campagne d'opinion, préparent l'idée d'une intervention au Liban. Il est évident que l'attitude des dirigeants français, par exemple, dépend jusqu'à un certain point des réactions politiques prévisibles à l'intérieur du pays. S'ils peuvent prévoir que personne ne s'opposera à une intervention militaire française, et même que celle-ci pourrait être un bon moyen de créer, dans le pays, un climat d'union nationale, ils pourront être tentés par une telle intervention. C'est d'ailleurs en quoi l'attitude des dirigeants socialistes français est criminelle lorsque, avec le gouvernement, ils affirment leur solidarité avec l'extrême-droite libanaise, au nom de « l'attachement de la France aux chrétiens du Liban ».

Aujourd'hui, la gauche et les Palestiniens ne peuvent pas être neutres dans l'affrontement qui oppose les alliés d'hier, Syriens et phalangistes. La victoire de l'un ou de l'autre n'est pas indifférente. Un succès des phalangistes serait aussi un succès de l'impérialisme et la promesse de l'installation, au Nord-Liban, d'un État chrétien menant la même politique qu'Israël et constituant un moyen de plus dans les mains de l'impérialisme. Un succès des troupes syriennes signifierait l'échec, ou moins temporaire, des prétentions de la bourgeoisie maronite et un affaiblissement des moyens militaires dont elle dispose avec les Phalanges et le soutien impérialiste. Mais bien sûr cela ne servirait à rien si la gauche ne mettait à profit la situation pour se renforcer politiquement et militairement.

Car la Syrie, sans doute, dans l'affrontement actuel, ne cherche pas à briser les Phalanges, mais plutôt à les amener à une politique plus conciliante, et à distendre leurs liens avec Israël. Les masses libanaises et palestiniennes, elles, ne peuvent que souhaiter l'écrasement total des Phalanges. Mais c'est pourquoi l'affrontement actuel entre les Syriens et les phalangistes peut être l'occasion pour elles, non seulement de prendre parti contre les Phalanges, mais aussi de le faire activement, en cherchant à tirer parti des bombardements syriens pour détruire les forces armées de la droite chrétienne. Cela signifie, évidemment, se retrouver au côté des troupes syriennes contre les troupes de la droite chrétienne, mais sans considérer que le combat des troupes syriennes est le combat de la gauche.

Sans doute, cela ne supprime pas le conflit entre troupes syriennes et « palestino-progressistes ». Et ce serait aussi une faute de l'oublier. Les dirigeants syriens peuvent dans une certaine mesure s'appuyer sur la gauche et les Palestiniens contre les Phalanges. Cela pourrait être pour eux un moyen de continuer le conflit sans encourir l'accusation directe de vouloir briser les chrétiens du Liban. A un stade ultérieur, la Syrie pourrait de nouveau intervenir pour « séparer » les belligérants et se présenter en sauveuse de la situation, ayant de nouveau démontré aux phalangistes combien la présence syrienne est préférable, finalement, au tête-à-tête direct avec les Palestiniens et la gauche.

Cela signifie que, à un moment ou à un autre, le retournement de la Syrie contre la gauche est prévisible. C'est pourquoi il serait criminel, dans le camp palestino-progressiste, de laisser planer des illusions sur une attitude plus « progressiste » de la Syrie. Mais il serait tout aussi criminel de rester neutre dans l'actuel conflit syro-phalangiste. Une éventuelle victoire des Syriens sur les phalangistes ne mettrait pas les « palestino-progressistes » en plus mauvaise situation ensuite face à la Syrie. Au contraire : il serait peut-être plus difficile aux dirigeants syriens de retourner leurs troupes contre la gauche alors qu'elles auraient le sentiment d'avoir vaincu l'ennemi commun. Et en tous cas, ils ne seraient pas en meilleure situation qu'ils ne l'étaient hier, lorsqu'ils ont dû renoncer à briser la gauche et les Palestiniens.

Et ici, en France, les révolutionnaires doivent aussi défendre les intérêts des travailleurs et des masses populaires palestiniennes et libanaises en dénonçant sans réserve l'attitude des dirigeants politiques français qui, de l'extrême droite à la gauche socialiste, soutiennent la politique de l'extrême droite libanaise en condamnant l'intervention syrienne au nom d'un humanisme de façade on ne peut plus hypocrite et circonstanciel.