Les fluctuations du dollar

Un dollar pour 7 francs, puis 7,50 francs, 7,60, 7,75... Où va donc s'arrêter l'irrésistible ascension de la monnaie américaine ? En tous les cas, elle monte, et pas seulement par rapport au franc français, ce qui n'est vraiment pas une performance excessive, mais, quoique dans une moindre mesure, également à l'égard d'autres monnaies considérées comme fortes.

Eh oui, voilà le dollar qui était en chute libre, il y a à peine quatre ou cinq ans - se souvient-on qu'il fut un temps où le dollar était coté moins de 4 francs, c'est-à-dire que pour une même quantité de dollars on avait à peine plus de la moitié en francs de ce qu'on aurait aujourd'hui ? - qui, maintenant, s'envole !

Comme le retournement du dollar coïncide à peu près avec l'accession de Reagan au pouvoir, celui-ci attribue évidemment à sa politique ce succès. II faut bien qu'il puisse s'attribuer quelque chose car il ne peut guère se flatter ni du déficit colossal du budget américain, ni du nombre tout aussi colossal de chômeurs.

Quant aux hommes politiques des puissances impérialistes de second rang, eh bien, ils présentent le dollar fort aujourd'hui comme un épouvantail. Dans le temps, si l'économie allait mal, c'était la faute au pétrole, bien sûr, mais aussi la faute au dollar trop faible. Eh bien, maintenant, c'est la faute au dollar trop fort.

D'où vient donc ce rétablissement du dollar ? Ou, plus précisément - car cela correspond infiniment plus à la réalité - pourquoi dans la débâcle générale des monnaies, le dollar, après avoir semblé en tête dans la chute, se maintient-il aujourd'hui un peu mieux que les autres ?

De la confiance dans le dollar à la crise

II est inutile de revenir ici sur les circonstances qui ont fait que le dollar est devenu après la Seconde Guerre mondiale la seule monnaie internationalement acceptée, le pivot du système monétaire élaboré, sinon véritablement mis en place, lors des fameux accords de Bretton Woods.

Rappelons seulement que cela a été le cas. Pendant une vingtaine d'années, le dollar était accepté sans contestation, comme le moyen de paiement des transactions internationales, et également comme moyen de thésaurisation des entreprises capitalistes, des individus fortunés, et des banques centrales. C'est avec le dollar comme support que le commerce international s'est développé dans de fortes proportions dans les années cinquante, et plus encore dans les années soixante.

Mais, tout en étant une monnaie internationale, le dollar était quand même la monnaie de la bourgeoisie américaine. Pour puissant que soit l'État américain, c'est seulement à l'intérieur des États-Unis, et dans les dépendances directes, qu'il pouvait l'imposer comme moyen de paiement unique. Ailleurs, il y avait un certain choix. Choix tout théorique pendant toute une période consécutive à la guerre mondiale, non pas en vertu des réglements des accords de BrettonWoods - qui, en réalité, ne commençaient à être appliqués par les pays impérialistes que fort tard, vers 1958, lorsque toutes les principales monnaies devenaient convertibles - mais par suite de l'énorme décalage entre les énormes possibilités de l'industrie et du marché américains comparativement aux économies délabrées ou ruinées d'Europe et du Japon.

Mais dès que ces diverses économies fonctionnèrent à peu près normalement, le dollar n'était accepté qu'à la mesure de la confiance qu'on lui accordait, confiance qui continua certes à reposer sur la puissance des États-Unis, mais qui n'en avait pas moins la fragilité de la confiance.

Et comme on sait, les manipulations monétaires, les émissions de monnaie inflationniste auxquelles se livraient les États-Unis - comme tous les États - la dégradation de la balance des paiements américaine, ont fini par miner la confiance.

De crises de confiance successives d'abord limitées aux milieux bancaires, puis de plus en plus larges, en 1971, la défiance vis-à-vis du dollar est devenue telle que les États-Unis ne pouvaient plus contenir les demandes de remboursement en or des dollars, demandes émanant des banques centrales des différents États qui étaient submergés de dollars. II faut dire qu'à l'époque il y avait six fois plus de dollars en circulation à l'étranger que de réserves d'or à Fort-Knox. En août 1971, Nixon doit décréter la non-convertibilité en or du dollar. Le dollar est même dévalué à deux reprises puis s'est mis à « flotter », c'est-à-dire à ne plus avoir de taux de change fixe.

C'était reconnaître par là-même que le dollar n'avait pas plus de valeur intrinsèque que n'importe quelle autre monnaie papier, qu'il ne reposait sur rien.

Mais les pays européens décident de ne plus jouer le jeu que les États-Unis leur avaient imposé.

A partir de 1973, ils refusent désormais de faire l'effort de maintenir la parité de leur monnaie avec le dollar. Chaque monnaie « flotte » par rapport aux autres et le dollar en surabondance se déprécie fortement.

Mais les États-Unis n'ont pas pour autant changé leur politique. Ils ont continué à alimenter les marchés financiers étrangers en dollars parle biais de leurs déficits extérieurs.

Le dollar défavorisé

Le gonflement de cette masse de dollars à l'extérieur des USA (on appelle euro-dollars les dollars situés à l'extérieur des USA) s'est encore accéléré du fait qu'elle est elle-même source quasi-inépuisable de création monétaire de la part des banques qui en détiennent. En effet le développement du crédit à partir des euro-dollars n'est soumis à aucun encadrement ni de la part des USA quand il s'agit de banques étrangères situées hors des USA, ni de la part des pays où sont situées ces banques puisqu'il ne s'agit pas de leur monnaie nationale. Cette masse d'euro-dollars peut donc donner lieu à l'émission incontrôlée de crédits en dollars.

L'action conjuguée du financement des déficits extérieurs des USA et de l'auto-création d'euro-dollars a fait littéralement exploser la quantité d'euro-dollars en circulation qui a décuplé en dix ans de 1970 à 1980, passant de quelque 50 milliards de dollars à 500 milliards de dollars. Cette masse était égale en 1980 à la moitié de la masse monétaire totale des USA, elle dépassait de 50 % celle de là France et était égale à celle de la RFA. II ne s'agit d'ailleurs là que d'estimations car il est impossible de tenir un compte exact de cette masse monétaire qui évolue sans contrôle. Mais ces quelques chiffres donnent une idée de l'ampleur du phénomène.

Une telle abondance de dollars a fait baisser le cours de la monnaie américaine et ce sont les partenaires des USA plus que les USA eux-mêmes qui en ont payé le prix. D'une part, parce que les réserves de leurs banques centrales en grande partie composées de dollars, se sont dépréciées. D'autre part, parce que le dollar faible favorisait le commerce extérieur des USA au détriment du leur.

A la recherche d'un substitut

La tentation était grande pour les détenteurs de dollars d'essayer de diversifier leurs avoirs en changeant des dollars contre des yens, des marks ou des francs suisses considérés comme monnaies fortes. Et de fait, le dollar qui représentait 81,5 % des euro-devises en 1970 n'en représentait plus que 66 % à la fin de 1979.

Autre signe : avant 1970, l'écrasante majorité des transactions internationales, y compris entre pays qui n'avaient rien à voir avec les États-Unis, étaient libellées en dollars. Dans les années suivantes de la crise, la part des contrats libellés en dollars, tout en représentant la majorité, a considérablement baissé. Mais les possibilités de substitution d'autres monnaies au dollar avaient atteint là leurs limites. Les détenteurs de dollars ne pouvaient convertir qu'une petite partie de ces dollars en d'autres devises, car aucune autre monnaie n'était suffisamment abondante sur le marché pour faire face aux besoins ; et ces tentatives de reconversion en exerçant elles-mêmes une pression à la baisse sur le dollar ne faisaient que contribuer à dévaloriser le gros de leurs avoirs. C'est ainsi par exemple que les pays de l'OPEP qui ont tenté de diversifier leurs placements en 1978-1979 se sont vite détournés de ce calcul.

L'Allemagne, la Suisse ou le Japon dont les monnaies avaient été recherchées comme monnaies de substitution au dollar s'étaient révélés incapables de satisfaire la demande. Aucun pays, en dehors des États-Unis, n'a la puissance économique pour émettre des quantités suffisantes de monnaie pour remplacer le dollar dans son rôle de monnaie des transactions internationales, sans introduire de graves perturbations dans l'économie nationale.

On retombe toujours dans le même problème faute de monnaie internationale, c'est forcément une ou plusieurs monnaies nationales qui font office d'instruments de paiements internationaux. Mais qu'elle soit utilisée sur le marché intérieur, ou sur le marché international, c'est toujours de la même monnaie qu'il s'agit. Pour colossale que soit la quantité de dollars circulant hors des États-Unis, le gigantisme du marché intérieur américain fait que les flux et reflux du dollar américain du marché intérieur vers le marché international, n'a évidemment pas les mêmes conséquences sur l'économie nationale que si ce marché intérieur était étroit.

Aucun État ne peut accepter, sous prétexte de financer les circuits internationaux, que l'étranger détienne dix fois, vingt fois plus de monnaie que des nationaux car, même de faibles mouvements sur le marché international seraient alors amplifiés dix fois, vingt fois à l'intérieur du marché national, entraînant un effondrement des prix.

En 1978, par exemple, la Suisse a dû en quelques semaines émettre trois fois plus de monnaie qu'elle n'avait prévu de le faire sur l'ensemble de l'année parce qu'une fraction des euro-dollars cherchait à se convertir en francs suisses. La Suisse ne pouvait pas soutenir ce rythme bien longtemps. A la fin de 1979, le directeur du Crédit National estimait que « si 20 % des liquidités actuelles en dollars ripaient sur le deutschmark cela représenterait 55 % de la capitalisation boursière et de la dette publique allemande réunies. Impossible que l'Allemagne accepte que ces 55 % soient détenus par l'étranger » et il concluait « le dollar est mauvais mais difficilement remplaçable ».

Faute qu'une monnaie nationale puisse remplacer le dollar, on a imaginé des monnaies internationales. Mais imaginé seulement, ou seulement réalisé une vague caricature comme l'ECU européen ou les DTS du FMI. Mais toutes ces tentatives étaient vouées à l'échec puisqu'il ne s'agissait pas de véritables monnaies basées sur l'existence d'UN État, mais que c'étaient des paniers de monnaies, points de conjonction des politiques parfois contradictoires des différents États.

Le bref succès, puis la rapide dislocation du « serpent monétaire européen » donne une illustration de ce qui vient d'être dit. Après l'effondrement du système monétaire international consécutif à la crise du dollar de 1971, les pays européens ont mis en place le « serpent monétaire européen ». Jargon mis à part, en quoi cela consistait-il ?

Eh bien, en ceci que, alors que toutes les monnaies se mettaient à « flotter », c'est-à-dire à changer de taux de change les unes par rapport aux autres, au jour le jour, avec les inconvénients que cela suppose pour le commerce, les principaux pays du Marché Commun se sont mis d'accord pour maintenir, coûte que coûte, un taux de change fixe au moins entre les monnaies européennes jusqu'à une certaine limite, y compris la monnaie du voisin pour maintenir ce fameux taux de change fixe.

Fort bien. Cette solennelle décision a sans doute contribué à rendre plus attractives les monnaies européennes pour tout détenteur de capital, aggravant ainsi encore la chute du-dollar. Seulement voilà : les monnaies européennes avaient beau être solidaires entre elles, il n'en restait pas moins qu'il n'y en avait pas une seule mais plusieurs. Donc, les spéculateurs n'avaient pas le loisir d'acheter une monnaie européenne inexistante mais une des monnaies existantes et, comme chacun sait, ils préféraient très nettement le deutschmark par rapport, par exemple, au franc français.

Du coup, le mark était tellement demandé, même au « prix fort » qu'il était impossible de le maintenir toujours au même taux par rapport au franc français. Ainsi donc, le succès même si on peut dire du serpent monétaire européen, c'est-à-dire la relative solidarité monétaire entre pays d'Europe, a fait sauter cette même solidarité, et la France, ainsi que d'autres, ont été contraints de sortir du serpent monétaire, qui a fini par être réduit à peu près au seul deutschmark, avant de mourir de sa belle mort.

Lorsque, en 1978, les pays européens se sont mis de nouveau d'accord sur un nouveau système monétaire européen, ils ont même défini une unité de compte européenne, l'ECU. Mais on a beau appeler la chose une « monnaie européenne », cela n'en était, justement, pas une. Les spéculateurs ne pouvaient toujours pas acheter autre chose que des marks et des francs. Pour les mêmes raisons que précédemment, la mise en place de l'ECU a certainement contribué cependant à attirer les vagues spéculatives vers les monnaies européennes, en les renforçant par rapport au dollar. Mais pas pour longtemps. Et on sait aujourd'hui, quatre ans après, que la spéculation a fini par préférer les dollars existants à l'ECU inexistant.

Aussi l'ECU par exemple ne pouvait être une véritable monnaie basée sur la force de l'économie européenne : expression du morcellement de l'Europe en une mosaïque d'États, c'était un panier de monnaies semblable à un panier de crabes en perpétuel mouvement, les crabes ayant d'ailleurs une forte propension à sortir du panier.

Quant aux DTS, ils sont eux aussi basés sur un semblable panier de monnaies mais qui, à la différence de l'ECU, inclut le dollar. Le poids du dollar y est évidemment si prépondérant que remplacer le dollar par des DTS revient à substituer le dollar au dollar !

Le dollar est en baisse, mais ce sont quand même les nations capitalistes plus faibles qui trinquent

Alors, face à la marée de dollars, les autres pays n'avaient le choix qu'entre laisser leur monnaie s'envoler par rapport au dollar, ce qui signifiait un coup de frein à leurs exportations et des difficultés économiques accrues, bref la récession ; ou alors, essayer d'en maintenir le cours en émettant de grandes quantités de monnaie nationale pour racheter des dollars, c'est-à-dire en stimulant encore l'inflation.

Les différents États ont essayé de naviguer entre ces deux politiques contradictoires et ils ont dû subir les deux inconvénients. De septembre 1977 à novembre 1978 les banques centrales ont dépensé quelque 70 milliards de dollars pour acheter des dollars. Cela a accéléré l'inflation mais n'a pas empêché le dollar d'atteindre des records historiques à la baisse puisque ce sont là justement les années où les déficits extérieurs des États-Unis atteignaient eux aussi des records historiques. Mais désormais les alliés des USA étaient à nouveau prêts à concourir à la stabilité du dollar. II était entendu que l'impérialisme américain était le plus fort et qu'il était impossible de tirer son épingle du jeu dans les relations monétaires internationales.

C'est en 1979 que le gouvernement américain décide de s'attaquer à l'inflation qui atteint 13,5 % pour l'année. L'instrument utilisé par la banque centrale américaine, la FED, est la restriction du crédit. A chaque fois que la FED limite plus étroitement les capacités de prêts des banques, les taux d'intérêt s'envolent : l'argent plus rare devient plus cher. C'est ainsi que le taux de base des banques américaines a atteint 15,75 % en novembre 1979, 20 % en avril 1980, 21,5 % à la fin de l'année 1980 puis à nouveau 20,5 % à l'été 1981 pour retomber à chaque fois entre temps à des taux nettement inférieurs, parfois de moitié. Ces à-coups se répercutent sur l'économie américaine. Quand le crédit se fait rare il devient si cher que le fonctionnement économique subit un coup de frein.

Les flambées successives des taux d'intérêt américains vont être autant de coups portés aux économies des autres pays. D'abord parce que les taux élevés aggravent considérablement le poids des dettes libellées en dollars. Ensuite, parce que ces taux élevés attirent les capitaux qui cherchent à se placer en dollars et que les autres États doivent à leur tour relever leurs taux d'intérêt pour ne pas laisser fuir les capitaux dont ils ont eux aussi besoin. Ces hausses des taux d'intérêt ont à leur tour entraîné un ralentissement économique que ces pays étaient loin de souhaiter.

En 1979 et en 1980 ce regain d'intérêt pour le dollar en a arrêté la chute mais, la demande équilibrant l'offre encore très abondante sur les marchés internationaux, le dollar s'est stabilisé à un cours relativement bas : 4,25 francs en moyenne en 1979 et 4,23 en 1980.

C'est seulement à la fin de 1980 que le dollar commence une ascension qui va le porter au-dessus des 5 francs en avril 1981, puis au-dessus des 7 francs à l'été 1982 ; il atteignait ensuite les 7,30 en novembre 1982 et les 7,70 en juin 1983. Pourquoi ?

En raison du fort taux d'intérêt pratiqué par les États-Unis, et qui fait que les avoirs en dollars sont très bien rémunérés ?

Sans doute, mais pas seulement, car lorsque, après 1971, la confiance dans le dollar s'est effondrée, les capitaux effrayés le fuyaient quel qu'ait pu être le taux d'intérêt. Seulement, dans les années suivantes, les dits capitaux ont fait le tour successivement ou simultanément de toutes les autres monnaies. Pour X raisons, liées à la puissance de l'impérialisme dont c'était la monnaie, aucune de ces monnaies n'a pu se substituer au dollar. Et, comme on l'a vu, les puissances impérialistes n'ont pas pu - et ne pouvaient pas - se mettre d'accord sur une monnaie « transnationale » ni tous ensemble, ni même par regroupements entre quelques-uns.

Alors, au fond, le dollar est redevenu la monnaie quasi exclusive des transactions internationales, par échec, défaillance ou impossibilité de toute autre solution. Ce n'est pas le dollar qui est fort. Mais au royaume des aveugles... Et ce mouvement de retour du dollar comme monnaie internationale quasi-exclusive a coïncidé avec l'accroissement d'une pénurie de liquidités internationales. Les deux mouvements s'amplifiaient l'un l'autre. Que l'on manque de monnaies pour les transactions et les crédits internationaux, cela paraît paradoxal dans un monde qui croule sous les monnaies inflationnistes émises par l'État. Et pourtant, c'est le cas.

C'est l'endettement qui nourrit la demande de dollars

C'est que, depuis deux à trois ans, on assiste à une pénurie relative de dollars sur les marchés internationaux. La demande est forte alors que l'offre s'est contractée.

En effet, pour la première fois depuis vingt ans la balance de base américaine a été fortement excédentaire à partir de 1980 car le mouvement des capitaux à long terme s'est brusquement inversé, à la fois sous l'effet de l'aggravation de la crise économique et sous l'effet des forts taux d'intérêt américains. Les firmes américaines ont rapatrié une partie de leurs capitaux, parfois en revendant leurs biens à l'étranger, alors qu'au contraire, les capitaux étrangers se sont dirigés plus nombreux vers les USA, soit pour s'investir dans le rachat de certaines entreprises, soit pour s'y placer sur le marché financier. Les taux d'intérêt élevés ont largement contribué à attirer les capitaux disponibles dans le monde.

Si bien qu'aujourd'hui, les USA n'alimentent plus le monde en dollars comme ils l'ont fait depuis la Deuxième Guerre Mondiale, mais au contraire ils se servent sur les marchés financiers internationaux pour satisfaire leurs besoins intérieurs.

Parallèlement il se trouve que, depuis 1980, on assiste à une chute brutale des excédents en dollars de l'OPEP, excédents qui contribuaient eux aussi à alimenter le marché des euro-dollars.

On assiste donc aujourd'hui à une relative pénurie d'euro-dollars au moment même où la demande est plus forte que jamais.

La demande de dollars est liée d'abord aux nécessités du commerce international qui s'effectue de nouveau pour 75 % en dollars. Or celui-ci a quadruplé en valeur en moins de dix ans atteignant près de 2 000 milliards de dollars en 1981. Rien que le commerce pétrolier est passé de 156 milliards de dollars en 1978 à 400 milliards de dollars en 1981.

Mais c'est surtout le système financier international lui-même qui a une soif inextinguible de dollars. A cause de l'endettement massif avec lequel les États comme les entreprises et les banques elles-mêmes ont tenté de conjurer la crise économique. C'est en effet sur une formidable explosion du crédit qu'a reposé le fonctionnement économique ces dernières années. Les États les plus puissants ont prêté aux pays sous-développés pour que ceux-ci puissent acheter des biens et des services aux pays riches. Et, fin 1982, la dette des pays sous-développés atteignait 626 milliards de dollars (en augmentation de 96 milliards en un an). Sans compter la dette des pays de l'Est qui se monte, elle, à 91 milliards de dollars. Le service de la dette des pays sous-développés atteint 131 milliards de dollars et une quarantaine de pays sont en retard sur leurs échéances. En fait, pour beaucoup d'entre eux, le service de la dette dépasse de loin les recettes qu'ils peuvent tirer de leurs exportations. Il leur faut donc réemprunter sans cesse des sommes de plus en plus importantes pour pouvoir reconduire une dette qui s'alourdit d'autant plus vite que les taux d'intérêt sont élevés.

Les deux tiers de ces prêts sont assurés par les banques, un tiers seulement par les organismes monétaires internationaux. Les banques ont prêté à long terme, parfois pour dix ans, sur des dépôts en dollars que les pays de l'OPEP, par exemple, leur laissaient pour quelques mois. Aujourd'hui ces excédents des pays de l'OPEP qui se montaient à 110 milliards de dollars en 1980 n'existent plus. Ils se sont transformés en un déficit de près de 30 milliards de dollars en 1982, et les pays de l'OPEP sont devenus à leur tour des emprunteurs.

Les banques ont donc elles-mêmes un pressant besoin de dollars. Il leur faut payer des intérêts sur les dépôts qu'on leur confie alors qu'elles ne perçoivent plus les intérêts des prêts qu'elles ont engagés dans un certain nombre de pays, et surtout, il leur faut trouver de quoi refinancer les dettes des pays sous-développés. Elles empruntent donc de plus en plus car il ne leur est pas possible de laisser des pays comme le Brésil, le Mexique, la Corée du Sud ou l'Argentine, faire faillite. La dette totale de ces quatre pays représente à elle seule 250 milliards de dollars. Quand on sait que les fonds propres des trente plus grandes banques américaines se montent à40 milliards de dollars et que ceux des cent plus grandes banques non-américaines se montent à120 milliards de dollars, on mesure tout le poids que l'endettement des pays sous-développés fait peser sur le système bancaire international.

D'autant plus que ces pays-là ne sont pas les seuls à être endettés et à s'endetter de plus en plus. Les pays industriels le sont aussi. La dette publique extérieure de la République Fédérale Allemande se montait à 71 milliards de dollars en 1981. Celle de la France est passée de 30 milliards de dollars en 1981 à 50 milliards de dollars en 1982...

Les grandes puissances, USA en tête, s'offrent des déficits budgétaires de plus en plus faramineux qu'elles couvrent en partie par des emprunts sur les marchés financiers internationaux. Les quelque 200 milliards de dollars de déficit budgétaire américain prévus pour 1983, à eux seuls constituent une pression importante sur les marchés financiers.

L'ensemble des prêts des banques dans les opérations internationales est passé de 110 milliards de dollars en 1972 à 905 milliards de dollars en 1981, augmentant de 20 à 25 % par an, financés à 75 % par des crédits en dollars souvent accordés à échéances brèves.

En octobre 1979, Le Monde rapportait cette histoire racontée à Wall Street : Aux deux questions importantes posées par le prêteur avant de satisfaire une demande de crédit : « À quoi sont destinés ces fonds ? » et « Au moyen de quelles ressources les rembourserez-vous ? », la réponse à la première question était « Pour rembourser un ancien crédit venu à expiration » et, à la deuxième, « Par un nouveau prêt ». L'histoire est sans doute encore plus vraie aujourd'hui ; la seule différence c'est que les banquiers n'ont peut-être plus envie d'en rire !

Oui, l'endettement est si général, endettement des États, des entreprises, des particuliers, que les besoins en liquidités sont de plus en plus considérables, non pas pour développer la production de richesses mais simplement pour continuer à vivre à crédit.

A l'intérieur des États-Unis, la banque centrale a assoupli à nouveau les possibilités de crédit et les taux d'intérêt ont baissé par rapport à l'été 1982. Mais il n'empêche que, sur les marchés internationaux, les demandes en dollars sont plus pressantes que jamais, ce qui entraîne une remontée spectaculaire du cours du dollar par rapport aux autres monnaies. Et de même que les autres États ont eu à souffrir du dollar faible, ils souffrent maintenant du dollar fort plus que les États-Unis eux-mêmes.

En effet, l'ascension du dollar alourdit considérablement les importations de ces pays, quand elles sont payables en dollars, ce qui est le cas pour le pétrole et un certain nombre de matières premières, entre autres. La France, par exemple, paie 37 % de ces importations en dollars alors qu'elle n'effectue que 17 % de ses exportations dans cette monnaie. Une hausse de 10 centimes du dollar augmente ses dépenses de 2,5 milliards de francs par an. C'est dire que la hausse du dollar accroît le déficit des paiements des autres pays et stimule l'inflation.

Alors certes, on pourrait penser que le dollar fort va défavoriser le commerce extérieur américain au profit de celui des autres pays. Ce n'est qu'en partie vrai, car les États-Unis ont les moyens de protéger en grande partie leurs entreprises de ce danger en multipliant les règlements protectionnistes et en subventionnant leurs propres importations. C'est d'ailleurs ce qui se passe. Les financements à l'exportation accordés par l'Export Import Bank sont en augmentation. Elle a disposé l'an dernier de 13 milliards de dollars. Ce que les entreprises américaines réclament c'est que les aides à l'exportation aboutissent à la mise en place d'un double taux de change avec un dollar financier élevé et un dollar commercial plus favorable aux entreprises américaines.

La puissance des États-Unis est telle que quelles que soient les fluctuations du dollar, ce sont toujours les autres pays qui font l'essentiel des frais.

II y a dix ans, le monde entier reprochait aux USA d'avoir inondé le monde entier de dollars dépréciés, d'avoir engorgé le système avec de la monnaie de singe et, aujourd'hui, le monde entier en redemande encore et toujours plus. Entre temps les autres États ont compris que la force du dollar ne venait pas des accords de Bretton Woods mais de la puissance de l'impérialisme américain, et qu'ils avaient eu beau mettre en pièces les accords organisant le système monétaire, ils ne pouvaient pas se soustraire à la loi du dollar puisqu'aucune monnaie n'était capable de remplacer celui-ci.

La production capitaliste est mondiale. L'accroissement du commerce international depuis la guerre reflète l'interdépendance des économies. Même du point de vue capitaliste, du point de vue du commerce, une monnaie mondiale unique serait indispensable. Mais voilà, jamais le monde capitaliste où chaque bourgeoisie défend ses propres intérêts, donc le droit de manipuler sa propre monnaie, le droit de subventionner ses propres capitalistes par l'intermédiaire de son propre État, jamais donc ce monde capitaliste n'a été et ne sera capable de créer une monnaie mondiale unique. II y a là une contradiction évidente entre les intérêts du capitalisme en général et les intérêts de chaque bourgeoisie capitaliste en particulier. Et c'est le reflet monétaire d'une autre contradiction, entre le caractère mondial croissant de la production et le caractère bourgeois national de l'appropriation.

L'économie crève de cette contradiction. Le capitalisme n'est pas capable de la surmonter. Elle est aujourd'hui un des aspects et un facteur aggravant de la crise de l'économie capitaliste. Mais aucune bourgeoisie, pas même celle des États-Unis, n'y peut rien. Chacune ne peut qu'essayer de tirer son épingle du jeu, de s'en sortir au mieux au détriment des autres, en espérant qu'une débâcle générale n'anéantira pas toute l'économie.

Dans ce jeu, la bourgeoisie américaine a des armes autrement plus puissantes que ses consoers et rivales d'Europe et du Japon. Mais ses avantages par rapport aux autres ont pour limite la menace qui pèse collectivement sur elles toutes.

Alors, la bourgeoisie américaine a-t-elle raison de se réjouir de son dollar fort, et surtout de la demande insatiable de dollars sur le marché international qui en est aujourd'hui une des principales causes ? Dans sa rivalité avec les autres, sans doute.

Mais, depuis des années, on accroît la quantité de dollars et de crédits, alors que la production, elle, stagne ou recule. Cela ne peut pas continuer indéfiniment. Tout le monde le sait. Mais personne ne sait s'il vaut mieux poursuivre cette folle fuite en avant vers la débâcle, ou s'il vaut mieux freiner tout de suite. Parce que, tout le monde le sait aussi, si les circuits internationaux ne sont plus assez alimentés en dollars, même si une bonne partie de ces dollars ne servent plus qu'à la spéculation ou à des opérations financières, eh bien, non seulement c'est l'activité économique productive qui s'en trouverait freinée, mais c'est alors le risque immédiat de faillites bancaires en chaîne, de la crise financière.

Alors, dollar plus fort ? Oui, dans une économie en marche accélérée vers la débâcle.