Les Brigades Rouges : de la propagande armée à l'impasse politique

Au début de cette année, l'État italien a semblé marquer des points décisifs dans la lutte qui l'oppose aux organisations terroristes, et en particulier aux Brigades Rouges. Le 28 janvier, la police italienne a pu libérer le général américain James Dozier, retenu en otage par cette organisation, et arrêter les Brigatistes ayant participé à l'enlèvement. Une importante vague d'arrestations a suivi dans toute l'Italie, notamment grâce aux révélations d'un des ravisseurs « repentis » du général Dozier, Antonio Savasta. Le procès des ravisseurs de Dozier a pu avoir lieu presque aussitôt. Puis, le 14 avril, s'est ouvert à Rome le procès des responsables de l'enlèvement et de l'assassinat d'Aldo Moro au printemps 1978. Les principaux dirigeants des Brigades Rouges sont aujourd'hui sous les verrous, en partie grâce aux révélations des « repentis », en partie grâce à l'infiltration du milieu des sympathisants brigatistes par la police. Autant d'éléments qui incitent celle-ci et les dirigeants de l'État àconsidérer que des points importants ont été marqués, et que les organisations terroristes de la péninsule sont pratiquement démantelées.

L'avenir seulement dira si les policiers italiens ont raison de chanter victoire. Le nombre impressionnant d'arrestations opérées dans la lutte contre le terrorisme - même si la police a eu de toute évidence la main large et a profité de la situation pour arrêter outre des Brigatistes avérés, de simples suspects de sympathies d'extrêmegauche ou des militants n'ayant rien à voir avec le terrorisme - témoigne de la relative importance qu'a eu le développement du courant terroriste d'extréme-gauche ces dernières années en Italie. Il témoigne du fait qu'un bon nombre de jeunes ont pu croire, en militant sur cette base politique absurde et suicidaire, faire oeuvre utile.

C'est pourquoi rien ne dit que les succès remportés par la police marquent effectivement le terme du développement du terrorisme en Italie. Les Brigades Rouges se sont montrées capables malgré la répression, de se renouveler et d'exister depuis maintenant plus de dix ans. Les organisations terroristes italiennes donneront sans doute encore du fil à retordre aux policiers et aux juges, tant il est vrai que la société capitaliste, de toute façon, est capable de fabriquer plus de révoltés que les policiers ne peuvent en arrêter.

Mais par contre, il est possible aujourd'hui de faire le bilan politique de dix années de développement des courants terroristes en Italie. Il est de fait que ce développement a eu un caractère exceptionnel, et rarement observé dans un pays industrialisé. L'exemple des Brigades Rouges n'en est que plus démonstratif de l'impasse politique à laquelle ce type d'organisations se conduisent elles-mêmes ; impasse politique qui, malheureusement, ne concerne pas qu'elles quand elles prétendent lutter au nom du prolétariat et du communisme, comme c'est le cas des Brigades Rouges et des autres organisations terroristes apparues ces dernières années en Italie.

Les débuts du terrorisme d'extrême-gauche

Le noyau originel des Brigades Rouges s'est formé dans les années 1969-1970. Le contexte politique italien restait alors marqué par les luttes étudiantes de 1968, par les luttes ouvrières de « l'automne chaud » de 1969, et par le développement numérique de l'extrême-gauche dite « extra-parlementaire », se réclamant le plus souvent du maoïsme et du spontanéisme. Ce développement s'illustra par le gonflement des effectifs d'organisations telles que Lotta Continua, Avanguardia Operaia, Potere Operaio, qui parvinrent à rassembler une fraction de militants du mouvement étudiant, des intellectuels, mais aussi bon nombre d'ouvriers.

Les Brigades Rouges restèrent, dans cette période, un groupuscule marginal : le « collectif politique métropolitain », fondé à Milan en septembre 1969 par Renato Curcio et Margherita Cagol, issus du Mouvement étudiant de l'université de Trente, rejoints par des militants issus du Parti Communiste comme Alberto Franceschini, Giorgio Semeria, Prospero Gallinari. En octobre 1970, le journal Sinistra Proletaria (gauche prolétarienne) de ce « collectif » annonça la naissance des Brigades Rouges. En juillet 1971, cette publication devint Nouvelle Résistance et définit ainsi le programme brigatiste : « Les Brigades Rouges sont les premières formations de propagande armée, dont la tâche fondamentale est de répandre par leur existence et leur action les contenus organisationnels et stratégiques de la lutte de classe » .

La « propagande armée » en question consista, dans les premières années, en quelques actions démonstratives : incendie de chargements de pneus à l'usine Pirelli de Milan en 1971, irruption de commandos ou séquestrations de cadres des usines Siemens, Alfa-Roméo, Fiat, en 1972 et 1973. C'est en 1974 que les Brigades Rouges passèrent à un degré supérieur de leur « propagande armée » en tuant deux militants d'extrême-droite et surtout en enlevant à Gênes Mario Sossi, magistrat connu pour ses sympathies d'extrême-droite, qu'elles soumirent à un « procès ». Mario Sossi fut ensuite libéré avec un commentaire ironique des Brigades Rouges reconnaissant que « durant le procès, il a mûri une sérieuse auto-critique et a collaboré à la reconstruction des faits, de façon sincère et sans réticence ».

Les Brigades Rouges continuèrent à faire parler d'elles les années suivantes, notamment en enlevant le roi du Vermouth Vittorio Gancia en 1975 puis en assassinant, en 1976, le juge Francesco Cocco et ses deux hommes d'escorte. Elles perdirent alors leurs chefs « historiques » : Renato Curcio, Alberto Franceschini, Giorgio Semeria, arrêtés, et Margherita Cagol, tuée lors d'un affrontement avec les carabiniers. Elles n'en continuèrent pas moins d'exister. Mais la « propagande armée » avait commencé de s'infléchir pour faire place souvent au meurtre pur et simple d'hommes considérés comme « ennemis de classe ».

Il faut mentionner que les Brigades Rouges n'étaient pas le seul groupe de cette extrême gauche terroriste née au début des années 1970. Un autre groupe, les GAP (Groupes d'Action Partisane) fondés par l'éditeur Feltrinelli, ne survécut pas à la mort de celui-ci en 1972 ; une partie de ses membres auraient alors rejoint les Brigades Rouges. Mais d'autres groupes apparurent ensuite concurremment à l'organisation fondée par Renato Curcio : les NAP (Noyaux Armés Prolétariens), puis Prima Linea (Première Ligne) entrèrent en scène et procédèrent aussi à des enlèvements et des assassinats.

Le contexte : la « stratégie de la tension »

Le terrorisme italien d'extrême-gauche - ou plutôt s'affirmant tel - apparaît ainsi comme issu du mouvement étudiant, des mouvements et des manifestations des années 1968-1969 et des violents affrontements auxquels ils donnèrent lieu avec la police. Il faut ajouter à ce contexte le développement des attentats d'extrême-droite. En décembre 1969, une bombe placée à la Banque de l'Agriculture de Milan fit douze morts et quatre-vingt dix blessés. L'enquête fut d'abord dirigée vers l'extrême-gauche : un anarchiste, Giuseppe Pinelli, mourut au cours des interrogatoires. Un autre, Pietro Valpreda, fut accusé de l'attentat et fit de nombreuses années de prison. En vérité, il apparut rapidement que l'attentat était l'oeuvre de militants d'extrême-droite liés au parti néo-fasciste et ayant bénéficié de la complicité de membres des services secrets. Ainsi apparaissait, dans l'appareil de l'État, une fraction d'extrême-droite commençant à mener ce que l'on nomme la « stratégie de la tension », cherchant ouvertement à entretenir un climat de violence favorisant des entreprises réactionnaires.

La « stratégie de la tension », la complicité évidente de secteurs de l'appareil d'État marquèrent ainsi le début des années 70. Après l'attentat de 1969, une bombe placée lors d'une manifestation ouvrière à Breschia en 1974 fit encore sept morts et quatre-vingt dix blessés. Trois mois plus tard une bombe dans le train « Italicus » fit encore seize morts. Chaque fois ces massacres s'avérèrent être l'oeuvre de militants néo-fascistes. Chaque fois aussi ils bénéficièrent d'une évidente complicité de l'appareil d'État et d'une évidente mansuétude de la justice, mansuétude qui vient d'être encore confirmée par les verdicts rendus récemment et aboutissant à des acquittements ou des condamnations mineures des responsables... pour « insuffisances de preuves ». Rien d'étonnant donc si les partisans de la « stratégie de la tension » n'ont pas désarmé et se sont encore manifestés par la bombe de la gare de Bologne en août 1980 qui fit quatre-vingt six morts et deux cents blessés.

En tout cas, ce contexte de tension et de violence, les complots plus ou moins ouvertement en cours dans l'extrême-droite jouèrent aussi leur rôle dans l'émergence d'un courant terroriste marqué à gauche et convaincu que le moment était venu de s'en prendre par la violence à l'appareil de l'État, à tous les tenants de l'ordre, à la droite et à l'extrême-droite.

L'année 1977 et l'évolution du contexte politique

On peut dire que jusqu'en 1976 le terrorisme se réclamant de l'extrême-gauche est resté un phénomène marginal. C'est à partir de 1977 qu'il prit une plus grande ampleur et cela, parallèlement à l'évolution du contexte politique italien lui-même.

A partir des élections de juin 1976, les progrès électoraux de la gauche italienne, et surtout du PCI, amenèrent ce parti aux portes du pouvoir.

Sans être au gouvernement le PCI se transforma d'un parti d'opposition en parti « responsable » assumant tout à la fois la défense de l'ordre public et celle de l'austérité gouvernementale. Au printemps 1977, en particulier, le Parti Communiste s'affirma comme un parti d'ordre face au mouvement étudiant. Le PCI prit position contre l'occupation des facultés en février 1977. En réponse, le mouvement étudiant exprima son opposition au PCI et à son « compromis historique » qui l'avait fait devenir un défenseur ouvert de l'ordre bourgeois.

Mais le mouvement étudiant de 1977 témoigna aussi de la baisse d'influence et de la crise des groupes d'extrême-gauche nés en son sein en 1968-1969. Lotta Continua, le plus important d'entre eux, s'était d'ailleurs dissout en tant que mouvement quelques mois auparavant. Les manifestations étudiantes virent l'irruption d'un nouveau courant issu d'ailleurs en partie de l'ancien groupe Potere Operaio : les « Autonomes ». Ceux-ci se firent les défenseurs d'une « lutte armée » se voulant de masse et faite au grand jour, au contraire de celle opérée de façon clandestine par les Brigades Rouges ou les groupes semblables. Les « Autonomes » cherchaient à résoudre à leur façon l'évidente contradiction qui existe dans le fait de s'affronter avec l'État au nom des masses populaires sans pour cela bénéficier du moindre appui de celles-ci. Ils agirent en faisant intervenir au cours des manifestations étudiantes des « Autonomes » masqués, armés, tirant sur les policiers et faisant parmi eux des blessés et des morts. Une fraction du mouvement étudiant manifesta en reprenant ces actions à son compte et en affirmant la justesse de la « politique du P.38 », du nom du pistolet utilisé préférentiellement par les « Autonomes ».

Ces événements du début de l'année 1977 coïncidèrent avec le développement des actions terroristes proprement dites dues aux Brigades Rouges ou aux groupes voisins. Celles-ci se traduisirent par de nouveaux rapts et des attaques armées, notamment des attaques contre des journalistes - l'un d'entre eux, Carlo Casalegno, directeur adjoint de La Stampa y trouva la mort - et l'assassinat du bâtonnier de l'ordre des avocats de Turin.

Pour expliquer cette concomittance, il n'est certes pas besoin d'aller chercher la thèse d'un obscur complot, comme le fit le Parti Communiste Italien. Il n'est pas besoin non plus d'imaginer comme le firent les juges chargés des enquêtes, que les « Autonomes » et les Brigades Rouges avaient partie liée, les premiers n'étant que la partie émergée des seconds, thèse qui conduisit la police à faire un coup de filet parmi les théoriciens de l'Autonomie sans que cela semble en quoi que ce soit gêner les Brigades Rouges. Le fait est simplement que l'isolement du mouvement étudiant de 1977, la radicalisation désespérée d'une partie de celui-ci lorsqu'il eut à affronter l'opposition de toutes les forces politiques traditionnelles allant du PCI à la Démocratie Chrétienne, solidaires au nom de « l'unité nationale », tout cela fournissait un terrain politique commun aux théoriciens de l'Autonomie et de la « politique du P.38 » et aux terroristes des Brigades Rouges. Celles-ci intensifièrent leurs actions, soit parce qu'elles avaient trouvé dans le mouvement étudiant la possibilité de recruter de nouveaux membres, soit simplement parce que les événements de 1977 montraient qu'il pouvait exister dans une fraction réelle, bien que limitée, de la jeunesse, des sentiments favorables à ce type d'actions. Tout naturellement, les Brigades Rouges cherchaient à s'affirmer comme le « bras armé » de ce courant.

L'affaire Moro

Le fait est en tout cas que l'année 1977 ne devait être qu'un début et que les années suivantes virent encore un accroissement de l'action des groupes terroristes et en premier lieu des Brigades Rouges. Non seulement le nombre en augmenta encore, mais surtout les Brigades Rouges cherchèrent à attaquer plus haut et plus fort. En fait, l'enlèvement du président de la Démocratie Chrétienne Aldo Moro, le 16 mars 1978, puis son assassinat deux mois plus tard, furent le point culminant de l'action des Brigatistes.

En s'en prenant à Aldo Moro, ils avaient visé en effet le plus haut possible. Moro était parmi les dirigeants de la Démocratie Chrétienne le défenseur d'une politique d'intégration progressive du Parti Communiste à part entière dans le jeu politique et en particulier dans les gouvernements. Il était aussi le seul homme disposant de suffisamment de crédit pour faire accepter cette politique à la Démocratie Chrétienne réticente. Homme-clé de ce parti, Moro apparaissait aussi par là comme l'homme-clé de toute la situation politique. Lors de son enlèvement, il se rendait justement au Parlement pour le débat d'investiture du gouvernement de « solidarité nationale », résultat d'un compromis politique dont il était l'artisan et consistant en un gouvernement « monocolore » ne comprenant que des démocrates-chrétiens, soutenu par une majorité gouvernementale allant du PCI à gauche jusqu'aux libéraux à droite.

Le choix de l'homme et du moment était donc de toute évidence très symbolique et l'enlèvement de Moro domina effectivement pendant deux mois toute la scène politique italienne. Mais c'est précisément là que les Brigades Rouges montrèrent le plus clairement quels étaient leur démarche et leur projet politique.

Dans leurs communiqués publiés entre l'enlèvement d'Aldo Moro et son assassinat, les Brigatistes dénonçaient la « transformation, au sein de l'Europe, des États nations d'inspiration libérale en États impérialistes des multinationales » . Selon eux, la Démocratie Chrétienne, « force centrale et stratégique de la gestion impérialiste de l'État » était au centre de ce projet politique, qui englobait tous les partis italiens. Moro, qui était au centre du projet, était donc l'homme-clé des « multinationales ». En s'en prenant à lui, les Brigatistes pensaient avoir « porté l'attaque au coeur de l'État impérialiste ». Il s'agissait de « désorganiser les structures, les projets de la bourgeoisie impérialiste en attaquant le personnel politique, économique et militaire qui en est l'expression » . Ils affirmaient aussi : « le prolétariat urbain n'a pas d'alternative. Sortir de la crise signifie communisme » . Il fallait donc « unifier le mouvement révolutionnaire en construisant le Parti Communiste combattant » .

Par leur langage, par leur style et leur contenu, les communiqués de l'organisation terroriste qui pendant la période de l'affaire Moro disposaient pourtant d'une très large publicité dans la presse, ne s'adressaient pas tant à l'opinion publique qu'à ses propres troupes ou un peu au-delà à la petite fraction de la jeunesse influencée, comme les événements de l'année 1977 l'avaient montré, par l'idée de la « lutte armée ». C'est à cette petite fraction ou aux troupes des groupes terroristes concurrents que les Brigatistes s'adressaient, en les baptisant pour la circonstance « mouvement de résistance prolétaire offensive » et en les appelant à réaliser « l'unité des communistes » en constituant, au sein des Brigades Rouges s'entend, le « Parti Communiste combattant ».

Les organisateurs de l'enlèvement d'Aldo Moro révélaient ainsi leur préoccupation immédiate : démontrer par un coup d'éclat la valeur et la supériorité de leur organisation pour y attirer les membres des groupes terroristes concurrents, les sympathisants de l'Autonomie ou tout simplement pour recruter dans ce qu'ils nommaient le « mouvement prolétaire ».

Un groupe terroriste petit-bourgeois à la phraséologie stalinienne

L'évolution des Brigades Rouges jusqu'à l'affaire Moro a montré leur incontestable efficacité en matière d'attentats terroristes. Au delà des aspects techniques de cette efficacité, il y a également le fait que les Brigades Rouges sont parvenues, pendant plusieurs années, à recruter de nouveaux membres au moins aussi rapidement que la police était capable d'arrêter ou de tuer ceux qui étaient déjà en activité. Il s'est donc trouvé des centaines d'hommes et de femmes prêts à risquer leur vie dans une activité qu'ils présentaient comme visant au changement de l'ordre social.

Ces hommes et ces femmes prétendaient donc lutter au nom du communisme, au nom du prolétariat.

Mais en guise de communisme, ils n'avaient que quelques bribes de phraséologie stalinienne héritée en partie directement du PCI, en partie surtout par le biais des courants maoïsants de la fin des années soixante.

Quant aux liens politiques avec le prolétariat, au sens de représenter les intérêts politiques de celui-ci, non seulement ils ne l'avaient et ne l'ont pas, mais en réalité, tout dans leur conception du processus révolutionnaire et même dans leur vision du prolétariat, s'oppose à ce qu'ils puissent l'avoir.

Il est difficile de dire sur quelle perspective aurait pu déboucher l'activité des Brigades Rouges. En tous les cas, certainement pas sur la révolution prolétarienne. La révolution prolétarienne implique l'activité consciente du prolétariat, sa mobilisation consciente pour renverser l'État de la bourgeoisie, et son organisation pour créer son propre État démocratique. Cela signifie bien sûr, à un moment donné, l'affrontement avec l'État de la bourgeoisie, son armée, sa police. Mais pas en opposant à ce dernier les revolvers ou les bombes de quelques samourais persuadés qu'ils luttent pour le prolétariat alors qu'en réalité, ils le méprisent.

Depuis les « Narodniki » russes, il y a eu bien des organisations terroristes petites-bourgeoises qui justifiaient leurs attentats en prétendant qu'ils étaient destinés à « réveiller le peuple » par des actions exemplaires. Les Brigades Rouges ne se donnaient même pas la peine de lier de cette façon artificielle leur activité terroriste en dehors de toute lutte de la classe au nom de laquelle ils prétendaient lutter, à la prise de conscience collective de cette classe. Non, les Brigades Rouges ont tout simplement décrété que leur propre activité terroriste était la lutte du prolétariat. Et que les travailleurs qui avaient envie de lutter, se devaient simplement de rejoindre les rangs et les activités des Brigades Rouges. De par leur conception des liens entre les travailleurs et l'organisation censée les représenter, les Brigades Rouges n'ont guère innové. C'est la même conception que celle que se partagent, sous d'autres latitudes, bien des organisations nationalistes dans les pays sous-développés, voire des organisations extrémistes religieuses.

Les Brigades Rouges prétendent substituer à l'action collective révolutionnaire de la classe ouvrière, la violence armée d'un petit groupe de terroristes. Entre les deux, il n'y a pas qu'une différence de moyens. (Il peut même n'y en avoir aucune sur le plan des moyens : des groupes révolutionnaires pourraient bien évidemment exécuter des actions armées dans le cadre d'un mouvement des masses prolétariennes et en tant que bras armé de celles-ci). Mais il y a une différence politique fondamentale. Des groupes comme les Brigades Rouges, même à supposer que dans certains contextes ils puissent prendre le dessus en combat singulier sur l'appareil d'État bourgeois en place, créeraient inévitablement un autre appareil étatique sans contrôle, sans participation des masses travailleuses, c'est-à-dire un autre appareil d'État anti-prolétarien.

Le propre des groupes terroristes à toutes les époques a été de prendre leurs propres envies ou celles de leur milieu pour celles de tout le peuple, de croire que parce qu'ils étaient, eux, des révoltés, parce que la société et la situation leur étaient soudain devenues insupportables à eux, elles devaient aussi devenir insupportables pour tous les autres. Les Brigatistes étaient en fait surtout préoccupés d'eux-mêmes, de leur propre individualité, de leur envie de s'affirmer comme les « chefs » et pas du tout soucieux des sentiments de la classe sociale au nom de laquelle ils prétendaient lutter : le prolétariat.

Au meilleur des cas, une telle attitude conduit à l'insuccès. Au pire, à donner naissance à une organisation - voire à un appareil étatique - anti-ouvrier, c'est-à-dire à une dictature sur la classe ouvrière.

C'est bien un signe des temps en général et un signe du contexte politique italien de ces dernières années et des idées en vogue, qu'un groupe comme les Brigades Rouges se réclame verbalement du « communisme » ou du « prolétariat ». Les grandes organisations qui se prétendent « commmunistes » ont tellement trahi et l'un et l'autre, qu'on peut accoler aujourd'hui l'étiquette à n'importe quel groupe aventurier et s'en servir pour en désigner n'importe quelle politique.

Il faut dire d'ailleurs que le stalinisme offre tout un arsenal de justifications à des opérations politiques du genre de celle des Brigatistes.

C'est le stalinisme justement qui a ancré dans des générations de militants communistes l'idée que la révolution prolétarienne pouvait être le résultat de manoeuvres d'appareil, de ruses, de manipulations des masses, et non d'un profond et démocratique mouvement de la classe ouvrière. Et dans leur pratique de ce qu'ils nommaient « l'action révolutionnaire », les Brigatistes affichèrent cette prédilection pour la manoeuvre d'appareil - militaire dans leur cas - le cynisme, le chantage et un mépris bien stalinien pour la classe ouvrière elle-même et ses propres actions. Dans l'enlèvement puis l'assassinat d'Aldo Moro transparaissait cette conception de la prise du pouvoir vue comme le choc de deux appareils, celui de l'État et celui de l'organisation « révolutionnaire ». Celle-ci devait faire montre de savoir-faire et donc être si possible la plus rusée, la plus habile, la plus cynique, la plus à même « d'anéantir » les hommes de l'ennemi.

C'est ainsi que dans le communiqué suivant l'enlèvement d'Aldo Moro, les Brigatistes se félicitèrent froidement de « l'anéantissement » de l'escorte du dirigeant démocrate-chrétien, les cinq hommes composant celle-ci ayant été abattus sur place. Le « tribunal » qui jugea Aldo Moro le reconnut « coupable », le condamna à mort et l'exécuta après avoir en vain cherché un échange avec des Brigatistes emprisonnés. Dans leur façon de décider et d'exécuter de telles « sentences » - dans un pays où la peine de mort n'existe pas - les Brigatistes cherchaient visiblement à montrer un mépris affiché de la vie humaine, mépris que bien des révolutionnaires petits-bourgeois prennent pour de la dureté révolutionnaire et qui n'est qu'une manifestation d'arrogance de la part des « chefs » auto-proclamés.

L'idéologie stalinienne des Brigades Rouges est d'ailleurs un stalinisme qui n'a même plus les attaches et les liens sociaux des Partis Communistes staliniens. Car ceux-ci tirent de leur origine et de leur histoire des liens avec la classe ouvrière, avec le mouvement ouvrier réel. Leur idéologie stalinienne, leur absence de principes politiques, leurs manceuvres et leurs zig-zag sont au moins tempérés par ce lien social qui les oblige à tenir compte de l'état d'esprit, de l'opinion, des pressions venues de la classe ouvrière elle-même.

Mais un groupe comme les Brigades Rouges, justement, est totalement affranchi de ce lien social. Dans ces conditions, le fait qu'il se réclame d'une idéologie se voulant d'extrême-gauche ne le garantit contre aucun errement, ne permet même pas de considérer qu'il se place du côté des travailleurs face à la bourgeoisie. Car c'est la direction du « parti combattant », et elle seule, qui décide ce qui est politiquement juste et ce qui ne l'est pas, qui décide par exemple qui est du côté du « mouvement prolétaire » et qui est un « traître ». Rien ne l'empêche, dans ces conditions, de s'attaquer par exemple à des organisations ou à des militants ouvriers et de se faire consciemment ou inconsciemment l'instrument d'entreprises anti-ouvrières.

Dans le cas des Brigades Rouges, on l'a vu, l'ennemi principal désigné était la Démocratie Chrétienne. Mais les autres partis politiques, et en particulier le PCI, étaient également visés. Et même si le PCI n'était pas leur cible principale, les Brigatistes ont montré qu'ils pouvaient très bien s'en prendre aussi à lui à l'occasion. Ce fut le cas notamment lorsqu'ils assassinèrent un militant du PCI à Gênes, en représailles contre le fait que celui-ci avait dénoncé un ouvrier suspect de sympathies pour les Brigatistes. L'idée que c'est aux travailleurs qu'il revient de régler leurs comptes aux bureaucrates qui prétendent parler en leur nom, sans y mêler l'appareil d'État ou un « justicier » extérieur et incontrôlé, n'effleurait pas plus les Brigatistes qu'elle n'avait effleuré le militant du PCI qui avait dénoncé l'un d'entre eux. Du moment où les Brigades Rouges étaient en cause, les dirigeants de celles-ci pensaient qu'il leur revenait de se faire justice, autant pour se débarrasser d'un ennemi que pour inspirer aux autres travailleurs qui auraient été tentés de suivre son exemple une crainte salutaire.

Les Brigades Rouges montraient ainsi que rien, aucun garde-fou, n'était là pour les empêcher de glisser sur une pente qui pouvait très bien les conduire à devenir non seulement une organisation n'ayant rien de prolétarien, mais même une organisation engagée dans la lutte physique contre le mouvement ouvrier et ses militants.

Après l'affaire Moro

Les détails précis de l'évolution de l'organisation brigatiste sont bien sûr inconnus. Mais l'enlèvement de Moro, par le seul fait qu'il ait pu être effectué et que la police et l'État soient restés impuissants, était un succès politique pour elle. Il semble qu'au niveau du petit milieu influencé par les idées de « lutte armée », le prestige du « parti armé » se soit effectivement accru comme il le recherchait en menant l'opération. Si l'on en juge par l'accroissement du nombre des actions terroristes dans les années 1978 à 1980, les effectifs de l'organisation brigatiste semblent en effet s'être accrus. Les autres groupes, moins efficaces, moins bien structurés et plus vulnérables semble-t-il, ont pratiquement disparu. Les dernières arrestations opérées montrent que l'organisation a pu se renouveler malgré la répression, recruter des jeunes et les engager à leur tour dans « l'action ».

Sur le plan politique pourtant, après l'affaire Moro, l'action de l'organisation terroriste commença à témoigner de ses hésitations et, finalement, de son absence de perspectives. Et cela n'était pas seulement le fait des arrestations qui commencèrent à frapper, notamment la « direction stratégique » des Brigatistes. Comment en effet après avoir enlevé Moro, développer encore ce que les Brigades Rouges nommaient la « guerre de classe » ? Les Brigatistes multiplièrent les attentats contre des dirigeants d'entreprises, des cadres, des juges. Les actions les plus spectaculaires furent le rapt en décembre 1980 du juge d'Urso qui fut cette fois libéré après « interrogatoire » ; l'enlèvement du démocrate-chrétien Ciro Cirillo et sa libération contre rançon en juillet 1981 ; puis le rapt du général américain Dozier en décembre 1981 - janvier 1982 qui se transforma en déroute pour les Brigatistes après que Dozier ait été libéré par la police.

Mais après le rapt de Moro censé annoncer le passage de la « guerre de classe » à un niveau plus élevé, la simple stagnation du nombre des attentats ou le fait de ne pas réussir à faire plus spectaculaire que l'enlèvement du leader démocrate-chrétien apparaissait comme un échec politique. Il attestait en tout cas le fait que la classe ouvrière ne s'engageait nullement, comme c'était prévisible, dans le soutien au « parti armé » et dans la « guerre de classe » contre l'État. Le combat entre l'appareil terroriste et celui de l'État était bien un combat singulier dont le vainqueur ne pouvait être que l'État - vainqueur militaire, du fait de l'évidente disproportion des forces, mais aussi vainqueur politique recueillant dans sa lutte contre le terrorisme le consensus et le soutien de la grande majorité de la population, classe ouvrière comprise.

Le phénomène des « repentis »

Les plus grands succès de l'État dans sa lutte contre le terrorisme n'ont pas été dûs à la sagacité de ses limiers. Ils ont été dûs au développement du phénomène des « repentis ». Le principal de ces « repentis » fut Patrizio Peci. Ce Brigatiste arrêté en février 1980 décida très rapidement de donner toutes les informations qu'il avait sur l'organisation des Brigades Rouges. Ses confessions furent bientôt suivies de centaines d'autres, venant d'autres Brigatistes emprisonnés qui donnèrent de très utiles indications aux policiers.

Le phénomène s'est reproduit récemment après la libération du général Dozier par la police et l'arrestation de ses ravisseurs. L'un d'entre eux, Antonio Savasta se « repentit » très vite, et ses confessions permirent là aussi d'amples coups de filet.

L'ampleur du phénomène est frappante. Il est rare que des organisations révolutionnaires même soumises à des entreprises de répression très dures, le connaissent à une telle échelle. Les tentatives d'explication ont donc été nombreuses : tortures, mauvais traitements, même s'ils ont existé de toute évidence ne peuvent tout expliquer. La qualité des militants des Brigades Rouges était-elle particulièrement mauvaise ? Certains ont imaginé que la police italienne avait découvert un infaillible « sérum de vérité ». D'autres ont imaginé que l'enlèvement de Dozier, par exemple, était une simple provocation, expliquant du même coup le surprenant repentir des ravisseurs par le fait qu'il s'agissait d'agents provocateurs. En fait, la vague de « repentirs » parmi les Brigatistes emprisonnés est sans doute surtout un phénomène politique.

Les Brigades Rouges ont cherché à développer, au cours de l'enlèvement d'Aldo Moro, le mythe d'une organisation infaillible qui ne pouvait échouer contre l'État. L'organisation terroriste avait décrété - il n'y a pas d'autre mot - que l'ère de la « lutte armée » contre l'État était ouverte. Comme l'a déclaré l'un des « repentis », Antonio Savasta, « l'inévitabilité de la lutte armée était un pari ». Mais les Brigatistes emprisonnés étaient, de par leur position, fort bien placés pour comprendre que le « pari » était perdu, pour enregistrer l'échec du déclenchement de la « lutte armée ».

Mais, si l'on ôte du programme des Brigades Rouges la « lutte armée », il ne reste précisément pratiquement rien. Rien, tant il est vrai que l'action brigatiste ne comportait aucun programme politique réel impliquant une morale de comportement, la fidélité à des principes, la défense des intérêts à long terme d'une classe sociale à laquelle ces militants auraient lié leur sort. Une fois partie l'illusion que l'heure de « l'assaut final » au pouvoir d'État était arrivée, seule chose que les Brigatistes avaient retenu du programme révolutionnaire prolétarien, il ne restait aux Brigatistes emprisonnés que la voie du... « repentir », voie qui leur promet au moins la possibilité de sortir de prison. En effet après l'affaire Patrizio Peci, une loi sur les « repentis » fut mise en chantier pour promettre à ceux-ci des réductions de peine et la possibilité, à terme, d'une mise en liberté.

Quant à l'hypothèse de la provocation, si on ne peut certainement pas l'écarter complètement, il faut remarquer qu'elle perd une partie de son sens. Car dans la mesure où la lutte du petit appareil des Brigades Rouges contre celui de l'État ne s'appuie sur aucun principe politique, ne reflète rien d'autre qu'elle-même, où s'arrête et où commence la « provocation » ? Les « repentis » sont-ils sincèrement « repentis » ou jouent-ils double jeu pour pouvoir sortir de prison ? Comment le savoir ? Si l'État ou des groupes de droite ou d'extrême-droite par exemple, ont « manipulé » des membres des Brigades Rouges, comment être sûrs que ceux-ci, là aussi, ne menaient pas en se laissant faire un double ou triple jeu ? Et surtout, à la limite la question a-t-elle un intérêt ?

En fait, dans tous les cas, le développement du phénomène des « repentis » est un phénomène politique. Il est la conséquence de l'impasse à laquelle conduisait la pratique des Brigatistes, et non pas simplement l'effet de la démoralisation et du découragement sur des militants emprisonnés. Il vient s'ajouter à d'autres faits, comme la scission de la « colonne milanaise » de l'organisation, qui semblent témoigner d'une crise politique de l'organisation terroriste. Crise qui est en tout cas le résultat, autant que de l'action policière et répressive, de l'impasse à laquelle menait la politique des Brigades Rouges.

L'échec politique des brigades rouges

Car au niveau de ses prétentions politiques à attaquer « l'État impérialiste des multinationales », l'échec des Brigades Rouges est complet. L'offensive terroriste a certes fait du bruit. Elle a tenu tristement la « Une » des journaux et braqué sur eux les projecteurs de l'actualité. Mais elle a tout au plus fourni à la bourgeoisie italienne une justification à une politique d'union sacrée et de consentement aux sacrifices, au nom de la défense de « l'État démocratique » qui est apparu comme le rempart des libertés, le défenseur des vies humaines. La politique de « solidarité nationale » qui a conduit le PCI à apporter son soutien aux gouvernements de la Démocratie Chrétienne, à leur politique d'austérité et de défense des profits patronaux, a trouvé dans les nécessités de la défense de l'ordre public un prétexte sinon une justification. Les attentats individuels contre des hommes politiques, des magistrats, des policiers, des cadres de la bourgeoisie, n'ont pas atteint celle-ci qui dispose évidemment de bien plus d'hommes que tous les terroristes de la péninsule ne peuvent en atteindre. Mais outre l'aspect inhumain et odieux du geste, ces attentats ont fait autant de martyrs grâce auxquels l'État peut apparaître comme le défenseur de la vie humaine et de la liberté et non comme celui de l'ordre et des profits bourgeois.

Le climat créé par le terrorisme n'a pas seulement fourni une justification aux partis politiques italiens, et notamment au PCI dans sa politique de parti « responsable » et respectueux de l'ordre et de la constitution. Il a aussi contribué à créér un consensus autour d'un renforcement du rôle et des moyens de l'État, et cela d'autant plus facilement que les actions des Brigades Rouges, au début du moins, ont tendu à ridiculiser celui-ci et son impuissance.

Mais justement, cette impuissance apparente de l'État aux débuts de l'offensive terroriste a fourni le prétexte au vote de lois spéciales, à la construction de « super-prisons », à l'attribution de pouvoirs et de moyens exceptionnels et incontrôlés aux juges et aux forces de répression, et notamment aux carabiniers. Ceux-ci, avec à leur tête le général Dalla Chiesa, se sont vus autorisés à organiser, sans contrôle ou presque, la lutte anti-terroriste dans toute la péninsule. Dalla Chiesa et ses hommes ont bénéficié à la fois de ces nouveaux moyens et d'une popularité jamais connue.

Comme toujours aussi lorsque les forces de répression agissent sur une grande échelle, la mentalité et les pratiques de celles-ci ont subi une évolution. Elles ont été, implicitement ou explicitement, autorisées à utiliser la torture, comme des Brigatistes emprisonnés l'ont révélé récemment, sans que cela ait semblé causer grand scandale dans l'opinion publique, tant il peut sembler que pour vaincre le terrorisme et sauver des vies humaines, tous les moyens sont bons.

Ce renforcement de l'État et du rôle des forces de répression, cette plus grande préparation des membres de la police, de l'armée, des carabiniers, de la magistrature, à jouer un rôle répressif, se doublent ainsi d'une accoutumance de l'opinion publique.

Les mêmes carabiniers qui s'entraînent dans la lutte anti-terroriste semblent déjà avoir l'esprit suffisamment large pour inquiéter en même temps tous ceux qui se rapprochent simplement des idées révolutionnaires. Et l'entraînement et le soutien dont ils bénéficient aujourd'hui peuvent leur permettre demain de jouer un rôle de répression plus large et plus profond contre l'ensemble de la classe ouvrière cette fois. La popularité qu'acquièrent aujourd'hui un Dalla Chiesa ou d'autres, contribue peut-être à faciliter l'installation d'un dictateur pour demain ou après-demain.

A long terme en tout cas, dans la lutte entre l'appareil terroriste et l'appareil de l'État, le rapport des forces est évidemment en faveur du second, et d'une façon écrasante. C'est pourquoi la lutte de l'organisation terroriste est en fait désespérée. Dans ce combat singulier entre elle et l'État où elle prétend se battre au nom du prolétariat, mais dont le prolétariat est absent, l'État sort gagnant et même muni en prime de la nouvelle légitimité et du nouveau crédit que confère aux forces de l'ordre l'étiquette de défenseurs de la liberté, de la démocratie et de la vie humaine.

Le bilan

Le bilan politique de l'action des Brigades Rouges qui prétendaient « attaquer au coeur l'État impérialiste » est un bilan qui est de toute façon négatif ou, au mieux, nul du point de vue de la classe ouvrière.

Il faut ajouter à ce bilan le fait que l'action de groupes comme les Brigades Rouges, en se réclamant de la classe ouvrière et de la révolution prolétarienne tend à discréditer les idées révolutionnaires prolétariennes et ceux qui en sont porteurs. Elle tend à justifier la politique des partis réformistes qui présentent celle-ci comme la voie d'un changement sûr et sans danger. Elle tend à faciliter l'isolement au sein de la classe ouvrière des militants révolutionnaires que la propagande des réformistes et de l'État a beau jeu de présenter comme de dangereux terroristes et des fauteurs de guerre civile.

Mais il faut dire aussi que l'émergence d'un groupe comme les Brigades Rouges est aussi à sa façon le produit de l'isolement des révolutionnaires dans la classe ouvrière.

De ce point de vue l'utilisation par les Brigades Rouges d'une idéologie aux accents prolétariens au service d'une politique de petits-bourgeois terroristes n'est qu'une utilisation pervertie de plus des idées révolutionnaires.

C'est bien la faiblesse du courant révolutionnaire au sein de la classe ouvrière qui fournit un terrain au foisonnement de telles idéologies ; c'est elle qui fait que de nombreux leaders nationalistes du Tiers-Monde peuvent impunément puiser dans le bagage idéologique du marxisme révolutionnaire pour se baptiser à leur gré « socialistes », voire « communistes » et « révolutionnaires ». C'est elle qui permet à un Brejnev mais aussi à un Marchais ou à un Berlinguer de continuer à se nommer imperturbablement « communistes ». Les Brigatistes italiens en s'affirmant « communistes » et « prolétaires », ne font finalement que rajouter leur nom à une liste déjà longue.