Le Secrétariat Unifié et le Marché Commun

Dans le numéro 864 de leur hebdomadaire Rouge, les camarades de la Ligue Communiste Révolutionnaire publient un article d'Ernest Mandel critiquant à la fois notre analyse sur ce que sont les institutions européennes et le Marché commun, et les conclusions politiques que nous tirons de cette analyse.

En substance, Ernest Mandel nous reproche de ne pas tenir compte d'un certain nombre de « transformations structurelles » qui auraient affecté l'économie impérialiste internationale depuis l'analyse qu'en avaient fait Lénine ou Boukharine et, dit-il, cela nous amènerait à « minimiser la réalité et la portée du Marché commun ». Cette « erreur » d'appréciation nous conduit d'après lui à ignorer la possibilité de la mise en place d'un État bourgeois européen supranational, de là découlent « des conclusions dangereuses pour le mouvement ouvrier en général et le mouvement révolutionnaire en particulier ». Ces conclusions dangereuses étant pour Mandel de ne pas combattre les institutions européennes qui, pour les camarades de la LCR, constituent une menace de premier ordre contre la classe ouvrière.

L'analyse d'Ernest Mandel et, plus généralement, de la LCR ; repose, quant au fond, sur un syllogisme très simple.

Pour ne pas dénaturer les positions de la LCR en procédant nous-mêmes a une simplification excessive, citons un article paru dans Inprecor n° 47 (organe du Secrétariat Unifié) sous la signature d'Anna Libera : « La mise en place d'institutions européennes supra-nationales est la conséquence logique de la concentration européenne des capitaux, de la création de multinationales européennes. En effet, sous le système capitaliste, il faut que le champ d'action de l'État soit conforme à celui des forces productives et des rapports de production.(...) Dès que l'interpénétration et la centralisation européenne des capitaux atteint un certain niveau, la pression est irrésistible en faveur d'un État supra-national ».

Et si cette « pression irrésistible » ne se traduit que très lentement dans les faits, c'est que - et cette fois, nous résumons ce qu'en dit Ernest Mandel - « il y a conflit d'intérêts entre différentes branches de la bourgeoisie », entre celles qui sont axées sur le marché international et celles qui sont axées sur le marché intérieur. Par ailleurs, l'État national a l'avantage pour la bourgeoisie d'être plus facilement accepté par les exploités qu'un État « supranational ». Mais si ces deux facteurs freinent la mise en place d'un État européen supranational, à son avis, ils ne font que le freiner.

Ainsi donc, du fait de l'interpénétration des économies des pays d'Europe, il y aurait une centralisation des capitaux dans le cadre européen. Et de façon « logique », cette centralisation des capitaux européens aboutirait tôt ou tard à l'émergence d'un État européen unifié.

Les prémisses de ce raisonnement nous semblent aussi fausses que le raisonnement lui-même et que la conclusion à laquelle il aboutit. Car qu'est-ce que ce « capital européen » qui bâtit en silence l'État européen -au détriment des États nationaux et contre les États américain, japonais, etc. - et qui le fait de longue date, puisque Anna Libera, dans l'article cité ci-dessus voit déjà dans « la fondation même de la C.E.E. » (effectuée, rappelons-le, en 1957 et préparée depuis le début des années cinquante) une manifestation de l'activité du « capital européen » dans ce sens.

Une « modification structurelle du capitalisme » ?

Au départ de son analyse, Ernest Mandel oppose l'impérialisme tel qu'il a été au temps de Lénine et de Boukharine à l'impérialisme tel qu'il lui apparaît aujourd'hui.

A l'époque, dit-il, « la forme d'organisation spécifique du capitalisme des monopoles était effectivement celle de « trust monopolistique d'État », alors qu'aujourd'hui, ce sont les trusts multinationaux.

A l'époque, il s'agissait de « trusts produisant dans un seul pays et vendant leurs marchandises dans le monde entier ». Aujourd'hui, les multinationales produisent dans un grand nombre de pays.

A l'époque, les trusts « s'orientaient essentiellement vers la production de matières premières, non vers celle de l'industrie manufacturière », et l'exportation des capitaux n'était guère leur fait, mais celui des banques et sociétés financières. Aujourd'hui, les trusts s'orientent surtout vers l'industrie manufacturière, et ils sont les principaux agents d'exportation de capitaux.

Cette façon d'opposer l'impérialisme d'il y a cinquante ans à celui du présent, et de mettre l'accent sur les différences en introduisant l'idée d'un « troisième âge du capitalisme », est déjà discutable. Car même dans les descriptions et la terminologie, elle revient à privilégier le fait que le champ d'activité du grand capital est international, au détriment des liens de ce grand capital avec les États nationaux.

Or les deux aspects, pour contradictoires qu'ils soient, sont absolument inséparables.

L'arène du marché national, même d'un pays vaste comme les États-Unis, ne suffit pas à l'activité des grands capitaux - c'est incontestable. La concentration et la centralisation des capitaux débordent les frontières nationales et renforcent sans cesse le rôle et la place des trusts dits « multinationaux » - c'est encore indubitable. Mais en même temps, les grands trusts sont liés aux appareils d'État nationaux, non seulement par des liens en quelque sorte contractuels, de fournisseurs à clients ou de dispensateurs de subventions à bénéficiaires, mais par des liens profonds, structurels, amalgamant en quelque sorte les grands trusts et les États des pays impérialistes en des associations économiques uniques.

L'évolution économique n'est pas en train de gommer cette contradiction fondamentale en privilégiant un de ses termes au détriment de l'autre. Si bien des choses ont incontestablement changé dans l'organisation impérialiste de l'économie mondiale depuis l'analyse qu'en a fait Lénine - de par l'apparition d'une multitude de nouveaux secteurs d'activité économique, exigeant en particulier de tout autres capitaux ou une tout autre technologie, de par la fin de l'ère coloniale, etc. - il y a continuité là où Ernest Mandel laisse entrevoir une rupture.

Au demeurant, même en ce qui concerne la nature des activités des grands trusts à implantation multinationale, il y a sans doute moins de changement que ce qu'affirme Mandel dans les domaines qu'il examine. Des aspects, qu'il présente comme nouveaux, existaient parfaitement au temps de Lénine. D'autres qui, à son avis, sont passés au second plan, ne sont pas si effacés que cela.

Il paraît par exemple exagéré d'affirmer, comme quelque chose de général, qu'au temps de Lénine, les grands trusts produisaient dans un seul pays, pour vendre à l'échelle du monde, alors qu'aujourd'hui, au contraire, les « multinationales » produisent dans de nombreux pays.

Ne parlons même pas des sociétés pétrolières, dont les huit plus grandes occupent huit des dix premières places dans le classement mondial de tête des grandes entreprises capitalistes - les deux autres étant General Motors et Ford - dont la production était « multinationale » déjà au temps de Lénine. Mais on trouve dans la suite :

- Unilever (11e entreprise mondiale) : les deux bouts, l'un hollandais, l'autre anglais, qui lui ont donné naissance par fusion en 1929, existent depuis la fin du siècle dernier, et étaient déjà « multinationaux » au début de ce siècle. (Implantés notamment en France depuis 1906).

- IBM (13e mondiale) : existe depuis la fin du siècle. Implantée à l'étranger, y compris de par sa production, dès le lendemain de la Première Guerre mondiale.

- ITT (14e mondiale) : existe depuis 1920. Se développe dès le début comme « multinationale ».

La suite de la liste est de la même eau. De US Steel à Philips, de General Electric à Siemens, de Du Pont de Nemours à Nestlé, les noms des premières grandes sociétés mondiales sonnaient déjà familièrement à la veille ou au lendemain de la première guerre mondiale, et la plupart de ces grandes sociétés dépassaient dès cette époque le cadre de leur nation d'origine, et pas seulement pour les ventes, mais également pour l'implantation d'unités de production, pas seulement pour l'extraction de matières premières, mais également pour la production de biens manufacturés. Il ne s'agit pas d'une tendance propre à un « troisième âge du capitalisme », mais d'une tendance inhérente à l'impérialisme.

Dans le sens contraire, il semble également exagéré de parler de « changement structurel » en affirmant que les exportations des capitaux étaient dans le passé le fait d'établissements bancaires et financiers et non des trusts, et qu'aujourd'hui ce serait plutôt le contraire, tant il est vrai que les liens organiques entre les grandes banques et les principales affaires industrielles rendent trop subtil ce genre de distinction. La capacité d'autofinancement très grande des grands trusts n'a pas distendu les liens de ces derniers avec les grandes banques d'affaires, même si le rôle de ces dernières est en général très discret. En France par exemple, les deux principales banques d'affaires, Paribas et Suez, sont liées à la majorité des grands groupes industriels, soit en en contrôlant directement certains (Thomson-Houston, Poliet et Chausson, CFP, etc. pour Pari bas Saint-Gobain Pont-à-Mousson, Lyonnaise des Eaux pour Suez), soit en participant aux capitaux et aux conseils d'administration d'autres, bien plus nombreux encore, parmi lesquels des groupes « multinationaux » aussi puissants que BSN-GervaisDanone, Rhône-Poulenc, Usinor, Schlumberger ou PechineyUgine-Kuhlmann pour Paribas ; CGE, Air Liquide, de Wendel pour Suez.

Reste l'idée que les trusts dits multinationaux ont acquis une importance plus grande encore dans la vie économique qu'ils n'en avaient au temps de Lénine. Dans son livre Le Troisième âge du capitalisme , Ernest Mandel soulignait que « dans le capitalisme contemporain, la grande firme multinationale devient la forme d'organisation déterminante du grand capital », et parlait à ce propos d'un « revirement décisif ».

Mais c'est là où le terme même de « multinational » sert à une espèce de tour de passe-passe. Le terme décrit une réalité certaine en référence à la multiplicité des pays où les trusts modernes sont implantés. Il devient faux s'il est utilisé pour désigner des entités nouvelles, différentes des trusts du début du siècle en ceci qu'elles seraient complètement détachées de leurs bases nationales.

Et c'est précisément ce genre de tour de passe-passe qui permet de parler, et à Ernest Mandel et à Anna Libera, de « multinationales européennes », de « trusts européens » ou de « capital européen ».

Car même si l'on voulait bien admettre avec Ernest Mandel qu'il y a concentration et centralisation accélérées des capitaux et que, de par la fusion de grandes sociétés, de par la création de filiales communes, les mêmes trusts sont implantés dans un nombre croissant de pays, il n'en découle nullement que cette interpénétration internationale croissante des capitaux aille, en Europe, dans le sens d'une multiplication de trusts « multinationaux » européens, ayant détaché les liens qui les rattachaient à leur base nationale, et rivaux, en tant qu'européens, des trusts américains ou japonais. Cela ne correspond d'ailleurs pas à l'évolution des faits.

Qu'est-ce que le « capital européen » ?

Tout le monde semble s'accorder pour constater une accélération du nombre de fusions de « restructurations », de regroupements capitalistes dans les pays d'Europe depuis le début des années soixante. Ces « restructurations » ne se traduisent néanmoins pas toujours par une rationalisation de la production, pas même au sens capitaliste. Souvent elles consistent en une simple restructuration financière, sous l'égide d'un holding commun, d'un grand nombre d'entreprises disparates et dispersées. Mais l'écrasante majorité de ces regroupements s'est faite entre firmes d'un même pays. D'après des chiffres fournis par Ernest Mandel lui-même, dans un de ses livres, entre 1961 et 1969, sur les quelque 2 940 fusions ou regroupements où étaient impliquées des grandes sociétés des pays du Marché commun de l'époque, dans 1 861 cas, il s'agissait de fusion d'un trust français avec un autre trust français, d'un trust allemand avec un autre trust allemand, etc., c'est-à-dire de fusion dans le cadre d'un même État national.

Ce chiffre est en lui-même significatif. Mais tout aussi significatif est le rôle, public ou occulte, des États dans ce genre de mariages.

On sait, en France en particulier, à quel point l'État met l'accent sur le regroupement, la « restructuration » des sociétés françaises, sous son égide, avec son aide et souvent sa participation financière, afin que naissent des groupes français de taille dite « mondiale », capables de résister à la concurrence internationale. Si le Marché commun a eu un effet - à supposer que sa mise en place ait été un facteur décisif en la matière, ce qui reste à prouver - , ce fut dans le sens de tels regroupements nationaux » sous l'égide des États nationaux. Dans ce domaine, il y a eu une véritable explosion. En France par exemple, en 1966, il y a eu plus de fusions que pendant la décennie précédente. En conséquence de cette évolution, les principaux secteurs de l'économie française, à commencer par l'automobile, sont dominés, voire monopolisés, par un nombre limité de grandes sociétés.

Et ce n'est pas un phénomène propre à la France, et plus particulièrement une conséquence de la politique gaulliste. A des degrés divers, la même accélération a eu lieu dans les principaux autres pays d'Europe, et l'État y a joué en général un rôle moteur.

Dans une industrie comme par exemple la chimie, dont la place dans l'économie est parmi les plus importantes, les regroupements en quelques années dans le cadre national ont été spectaculaires. En France, en dehors du secteur nationalisé, il ne reste plus guère que deux groupes concurrents autour de Rhône-Poulenc d'une part, et d'Ugine-Kuhlmann de l'autre. En Italie , le seul groupe Montedison contrôle 80 % du marché national . En Hollande également, il n'y a qu'un seul groupe, l'AKZO, qui compte réellement. En Allemagne, l'ancien trust chimique unique I.G.-Farben est en train de se reconstituer à partir des trois grands trusts qui en sont issus.

Toutes ces grandes sociétés sont évidemment « multinationales », et plus elles sont grandes grâce à leurs regroupements, plus elles sont « multinationales ». Mais plus sont également étroits leurs liens avec l'État national.

Dans les concentrations mettant en cause, par fusion ou par absorption, des trusts de pays différents, les regroupements « intra-communautaires » ne sont pas majoritaires. Dans les années soixante, il y avait plus de deux fois plus de trusts européens qui se regroupaient avec un trust d'un pays tiers - généralement américain qu'avec un trust d'un autre pays de l'Europe.

Il y a eu sans doute quelques absorptions ou, plus rares, quelques fusions intra-communautaires spectaculaires comme par exemple entre l'allemand Hoechst et le français Roussel-Uclaf, ou encore entre l'allemand Agfa et le belge Gevaert. Mais il y a eu, aussi, des échecs spectaculaires, où d'ailleurs, souvent, le rôle des États était significatif.

C'est par exemple l'État allemand qui est intervenu pour empêcher la mainmise de la Compagnie Française des Pétroles sur la Gelsenkirchener AG qui a une large participation dans la principale chaîne de distribution pétrolière allemande, Aral. C'est l'État français qui avait fait échouer en son temps une prise de participation décisive de FIAT dans Citroën, passant allégrement à côté de l'occasion de créer une firme européenne géante. On sait ce qu'il en est advenu : dans un premier temps, un mariage bien français avait uni Citroën à Peugeot - puis l'ensemble ainsi constitué s'est allié... à l'américain Chrysler.

Giovanni Agnelli, président de la FIAT, avait déclaré en son temps que « les sociétés américaines sont les seules entreprises européennes vraiment multinationales ». C'est plus qu'une boutade par un orfèvre en la matière.

Les grands trusts français, allemands, anglais, italiens songent sans doute beaucoup à l'Europe. Mais lorsqu'ils pensent à l'Europe, ils pensent surtout au marché européen. L'ennui, c'est qu'ils y pensent concurremment. Et si, sur ce marché européen, ils sont sans doute en concurrence avec des trusts américains, japonais, etc., ils sont encore plus en concurrence les uns avec les autres. Et dans cette concurrence, ils se battent en symbiose avec leur État. L'évolution de l'impérialisme contemporain n'a pas brisé cette « forme d'organisation spécifique du capitalisme des monopoles quétait celle des trusts monopolistes d'État », pour reprendre l'expression par laquelle Ernest Mandel désigne un passé à son avis révolu. Elle l'a, au contraire, renforcée.

Une nouvelle forme d'ultra-impérialisme ?

Mandel insiste sur l'interdépendance incontestable des économies européennes - exprimée notamment par le volume formidable des échanges entre pays européens - et surtout sur l'interdépendance, « l'interpénétration internationale des capitaux », pour y voir le principal facteur d'intégration des différents impérialismes européens en un impérialisme unique.

Mais c'est une façon idyllique de voir l'impérialisme. Si l'interpénétration des capitaux devait exercer une pression irrésistible dans le sens de la fusion des impérialismes, cela fait longtemps que l'impérialisme devrait être fusionné dans un impérialisme unique, et non pas à l'échelle de l'Europe, mais à l'échelle du monde. « L'interpénétration » des impérialismes européens aujourd'hui est sans commune mesure avec « l'interpénétration » - ou plutôt, la pénétration dominatrice - de l'impérialisme américain dans les impérialismes européens affaiblis aux lendemains de la guerre par exemple.

Laissons à Madame Veil le soin de présenter les relations entre les impérialismes allemand, français, anglais, etc. comme un conte de fées de relations harmonieuses, prometteuses d'entente pour l'avenir. Y ajouter simplement que ces relations reposent sur de solides intérêts matériels et non pas sur de bons sentiments ne rend cette vision des choses, comme le fait en substance Mandel, ni plus marxiste, ni simplement plus réaliste.

Même si leurs économies sont incontestablement « interpénétrées », les impérialismes européens se mènent la guerre, une guerre économique que la crise accentuera inévitablement. Dans cette guerre, toutes sortes d'alliances, d'ententes sont possibles entre grands trusts, ou entre États - les uns avec les autres contre les Américains ou les Japonais parfois, ou les uns contre les autres en alliance avec les Américains éventuellement. Et dans cette guerre économique qu'ils se mènent non seulement sur l'arène européenne, mais sur l'arène mondiale, tous ces impérialismes ont besoin de leur État.

Ce ne sont pas seulement les économies européennes, mais l'ensemble de l'économie mondiale qui est en un sens « intégrée » dans un tout unique. Les grands capitaux, largement « interpénétrés », n'opèrent plus, et de longue date, sur les seuls marchés nationaux, mais sur le marché mondial. Cela n'a pas fait surgir un super-impérialisme unique, aux dépens d'impérialismes rivaux, se mettant pacifiquement et définitivement d'accord pour le pillage et l'exploitation du monde.

Qu'Ernest Mandel le veuille ou non, ce qu'il présente comme une idée nouvelle, résultant de l'observation de phénomènes nouveaux que nous aurions négligés, est la résurgence de l'idée très vieille, combattue en son temps par Lénine, de la naissance pacifique d'un « super-impérialisme » ou d'un « ultra-impérialisme », né par fusion d'impérialismes rivaux, sous la pression impérieuse des faits économiques.

Dans son livre sur Le troisième âge'du capitalisme, Ernest Mandel se défend contre cette accusation, en expliquant la différence de son point de vue d'avec celui de Kautsky qui, en son temps, envisageait la possibilité de la naissance d'un « super-impérialisme » de la manière suivante : « La perspective de Kautsky était celle d'un affaiblissement progressif des contradictions impérialistes, qui devait conduire à « l'ultra-impérialisme ». Notre perspective est au contraire celle d'un renforcement de l'ensemble des contradictions inhérentes àl'impérialisme à l'époque du capitalisme déclinant :(... ) c'est justement de la logique de ce renforcement des contradictions interimpérialistes que surgit nécessairement la tendance à la fusion de certaines puissances impérialistes qui seraient, seules, incapables de poursuivre la lutte de la concurrence. Alors que l'analyse de Kautsky conduisait obligatoirement à des conclusions réformistes et apologétiques, notre analyse débouche sur la mise en évidence des tâches révolutionnaires propres du prolétariat dans les métropoles. »

Cette explication ressemble à un tour de passe-passe. Pourquoi cette « logique de renforcement des contradictions inter-impérialistes » n'aboutirait pas aussi bien à la nécessité et à l'inévitabilité de la fusion des impérialismes américain et anglais, par exemple, en un État unique, se donnant un État unique ? Ce regroupement-là ne serait ni plus ni moins arbitraire que celui effectué par Ernest Mandel, car « l'interpénétration des capitaux » est incontestablement plus grande entre l'impérialisme britannique et l'impérialisme américain qu'entre l'impérialisme français et l'impérialisme allemand, par exemple. Plus généralement d'ailleurs, àl'exception des relations un peu particulières qui lient par exemple l'économie irlandaise à l'économie anglaise ou, peut-être, l'économie des pays scandinaves à l'économie de l'Allemagne, les capitaux américains sont certainement plus « interpénétrés » avec les capitaux de chacun des pays européens pris séparément que ne le sont les capitaux des différents pays européens entre eux.

Et pourquoi, au bout du compte, la même logique ne conduirait-elle pas à la fusion de tous les impérialismes du monde en un tout unique ?

Mais, répétons-le, l'évolution va plutôt dans le sens de l'accentuation de la domination du capital américain sur les capitaux d'Europe. Depuis le début du Marché commun, les liens entre les capitaux des différents pays d'Europe et ceux des États-Unis se sont renforcés plus que ceux des pays européens entre eux.

Alors, qu'est-ce qui ferait donc de l'Europe une arène de paix dans les relations inter-impérialistes dans un monde impérialiste marqué, comme l'affirme Ernest Mandel, au contraire par un renforcement des contradictions interimpérialistes ? La juxtaposition ou, mettons, la communauté des territoires économiques ? Mais jusqu'à il n'y a pas longtemps, cette juxtaposition ou communauté était une source de conflits et de guerres. C'est un postulat étrange, de poser que des impérialismes concurrents puissent, pacifiquement, surmonter leurs contradictions dans une partie du monde et fusionner leurs forces àl'amiable dans un tout unique, fût-ce contre d'autres. Et il s'agit bien d'un postulat que rien ne permet d'étayer, ni dans la démonstration d'Ernest Mandel, ni, et encore moins, lorsque l'on considère les relations entre les puissances impérialistes européennes depuis le quart de siècle déjà que le Marché commun a commencé à être mis en place.

Compétition europe-amérique ?

Ernest Mandel cite des domaines où les États européens ont été capables de coopérer pour créer ensemble des produits susceptibles de concurrencer les produits américains sur le marché mondial, en soulignant en particulier le cas de l'industrie aéronautique. Soit dit en passant, dans l'exemple cité, celui de l'Airbus et d'Ariane, l'entente entre groupes capitalistes français, anglais, allemands, etc. est. passée par la médiation des États, ce qui illustre plutôt le rôle des États nationaux, au lieu d'en illustrer le déclin.

Mais c'est enfoncer une porte ouverte que de constater que dans certains secteurs et pour certains produits, ni une production rentable, ni parfois la conception ne sont à la portée ni de groupes capitalistes isolés, ni même des États d'impérialismes de puissance moyenne - et d'en conclure que ces groupes capitalistes ou ces États sont obligés de passer des accords pour produire et pour vendre ensemble ce qu'ils ne peuvent faire séparément. Ce genre d'entente de cartel est aussi vieux que l'impérialisme même si, aujourd'hui, le rôle et la garantie des États dans la conclusion de ce type d'alliances temporaires sont accrus. Et il est tout de même hasardeux d'y voir les premières manifestations d'un impérialisme européen unifié en train de surgir.

Petit fait significatif : au moment même où la presse a bruyamment salué l'entente européenne à l'occasion de la commande massive d'Airbus par une nouvelle compagnie aérienne, elle faisait état de l'espoir d'un nouveau « contrat du siècle » pour la commande d'un nouveau type de moteur d'avion pour la SNECMA. Moteur fabriqué par la société française, certes, mais en commun et en collaboration avec une société américaine...

(Au demeurant, l'industrie américaine participe très directement pour 16 % dans la fabrication de « l'européen » Airbus - en collaborant notamment àla fabrication du moteur - et ceci sans compter ce qui est fabriqué par des industries « européennes », mais sous licence américaine.)

Un autre fait autrement plus significatif des limites de la volonté et de la capacité des impérialismes européens de s'entendre, de façon permanente et concurrentielle par rapport à l'impérialisme américain, est constitué par un autre secteur de pointe, où la recherche et la production rentables dépassent les possibilités de groupes et d'États nationaux isolés : le nucléaire.

L'Euratom était un des premiers organismes communautaires mis en place, de surcroît à une époque où il n'y avait pas encore d'industrie nucléaire proprement dite dans aucun des pays d'Europe, et où donc le champ était théoriquement libre pour créer ensemble une industrie nucléaire commune. Ces industries ont été plus ou moins créées depuis, mais par l'effort, en particulier financier, des États nationaux. Et si, malgré le sourcilleux souci d'indépendance qui a marqué l'attitude des États nationaux en ce domaine, les industries nucléaires elles-mêmes illustrent parfaitement un certain type « d'interpénétration des capitaux », elles illustrent, là encore, surtout la pénétration des capitaux américains. Car si, d'un côté, les industries sont bien nationales, le secteur est entièrement dominé par les deux géants américains, Westinghouse et General Electric. L'Europe est la seule absente de l'affaire, malgré les ambitions « européennes » affirmées au moment de la création de l'Euratom.

Il faut faire ici la part d'un autre reproche que nous adresse Ernest Mandel, celui d'avoir vingt ans de retard sur la réalité en ignorant le changement des rapports de forces entre les impérialismes européens et l'impérialisme américain. Son article parle d'ailleurs tantôt des impérialismes européens, ou des puissances européennes, tantôt en bloc de l'Europe. Mais un des problèmes essentiels dans l'appréciation du rapport des forces réside précisément dans le fait que l'Europe n'est pas unie et que les différents impérialismes des pays d'Europe sont concurrents et rivaux. Un des problèmes essentiels est précisément que l'économie européenne, malgré l'interpénétration des économies nationales, ne forme pas une entité qualitativement comparable à l'économie des ÉtatsUnis. Les comparaisons quantitatives obtenues en additionnant les capacités de production, les possibilités financières, les exportations de capitaux ou de marchandises des différents pays d'Europe sont viciées à la base, car ces données ne s'additionnent pas, elles se juxtaposent, lorsqu'elles ne se neutralisent pas franchement, du fait de la concurrence. Sans même parler du fait qu'une partie non négligeable de la capacité de production des pays européens - considérée donc comme européenne dans les statistiques - est contrôlée par les États-Unis. Et il s'agit souvent de secteurs de pointe. Malgré l'accroissement au cours des dernières années des investissements de capitaux des trusts originaires de pays d'Europe aux États-Unis, les investissements directs - c'est-à-dire les investissements qui assurent un contrôle réel - des ÉtatsUnis en Europe sont près de trois fois plus importants que le total des investissements de tous les pays de la Communauté économique européenne aux États-Unis. Et la GrandeBretagne mise à part - dont la présence des capitaux aux États-Unis remonte à des périodes plus anciennes - , les deux principaux impérialismes européens, l'impérialisme allemand et l'impérialisme français, sont, de par leurs capitaux, ridiculement peu présents aux États-Unis. En 1973 par exemple, le Monde avait estimé que les investissements aux ÉtatsUnis de l'Allemagne et de la France réunis étaient de 30 % inférieurs aux investissements de trusts d'origine... suisse. (C'est-à-dire en fait aux investissements d'un nombre très restreint de grands trusts du genre Nestlé ou du géant de l'industrie pharmaceutique Hoff mann-Laroche). Alors, même si le rythme annuel de l'exportation des capitaux allemands, français, etc. vers les USA s'est effectivement accru au cours des dernières années, l'écart de départ laisse une avance confortable aux États-Unis.

Mais, même en n'accordant qu'une valeur indicative très ambiguë à la comparaison entre les possibilités économiques du Marché commun considéré comme un tout et les possibilités économiques des ÉtatsUnis, la comparaison est édifiante.

Pour une population de 20 % supérieure, le produit intérieur brut - notion vague, il est vrai - de l'ensemble des pays du Marché commun était, en 1976, de 17 % inférieur à celui des États-Unis. La consommation totale d'énergie des États-Unis, indice significatif de l'activité industrielle, était en 1976 près du double de la consommation de l'ensemble des neuf pays du Marché commun.

Mandel cite la progression des exportations allemandes - qui dépassent effectivement les exportations américaines, même en valeur absoluepour y voir le signe de la santé éclatante de l'économie allemande en comparaison d'une économie américaine en déclin. Mais c'est simplifier les choses. Le fait que les exportations jouent un rôle aussi important - aussi vital même pour l'économie allemande, est aussi signe de fragilité, et reflète le fait que l'économie allemande étouffe dans le cadre d'u n marché national trop étroit. Comme tous les autres pays de l'Europe d'ailleurs, car pour tous, le commerce extérieur est un élément vital de leur économie, alors que pour les États-Unis, qui possèdent un territoire immense, économiquement et politiquement unifié, renfermant sur ou dans son sol la quasi-totalité des richesses naturelles, le commerce extérieur joue un rôle relativement modeste.

Marche commun, simple union douanière

« Présenter le Marché commun comme une simple confédération d'États, voire une simple zone de libre-échange, c'est présenter une vue statique des choses » affirme Ernest Mandel. Mais ce n'est pas notre vision du Marché commun qui est statique, c'est le Marché commun lui-même.

Tel qu'il est, le Marché commun, pour l'essentiel une simple union douanière, correspond incontestablement à un besoin pour les entreprises capitalistes d'Europe, du moins pour celles qui ont pour ambition d'exporter. Il facilite, dans une certaine mesure, la circulation des marchandises - comme d'ailleurs de la maind'oeuvre susceptible de les produire - du fait de la suppression des tarifs douaniers entre pays du Marché commun et - cela n'étant pas moins important - , du fait de l'homogénéisation, ne fût-ce que partielle, des réglementations multiples et diverses qui régissent la production et la mise en vente des produits dans les différents États d'Europe.

L'oeuvre la plus impérissable des institutions européennes est d'ailleurs cette homogénéisation, allant de la nature des colorants autorisés dans les boîtes de conserve au nombre de décibels officiellement tolérés pour les tuyaux d'échappement des véhicules automobiles. oeuvre moins futile qu'elle n'en a l'air, tant il est vrai que la multiplicité des réglementations d'un pays à l'autre constitue un problème important pour les entreprises travaillant à « l'échelle européenne ». Enfin, oeuvre moins facile aussi qu'il ne le semble, tant il est vrai que les États savent fort bien se servirde leur arsenal réglementaire comme d'une arme protectionniste. Les commissions autorisées du Marché commun ont relevé plusieurs centaines « d'obstacles non-tarifaires » de ce type à la circulation intereuropéenne des marchandises. Et chaque État défendant pied à pied les avantages que telle ou telle réglementation procure à ses propres capitalistes, chaque pas en avant demande des mois, voire des années de négociations.

Le Marché commun intéresse donc les entreprises capitalistes d'Europe, les entreprises américaines implantées en Europe tout autant que les autres d'ailleurs, et ce n'est pas pour rien que les États-Unis étaient, en leur temps, de chauds partisans et d'actifs artisans de la fondation du Marché commun. (Lorsqu'Anna Libera, dans son article, tente de présenter le Marché commun comme ayant été, lors de sa fondation même, une machine de guerre des groupes industriels européens contre leurs concurrents américains et japonais, elle est manifestement emportée parson élan même par rapport aux analyses du Secrétariat Unifié et, à plus forte raison, par rapport à la réalité des faits.)

Ensemble d'accords laborieusement élaborés entre États souverains pour faciliter le déroulement du commerce entre les pays européens, voilà ce que fut le Marché commun lors du traité de Rome, et voilà ce qu'il reste aujourd'hui encore pour l'essentiel. Il faut une singulière vision des choses pour y voir l'amorce d'un État européen supra-national.

Rappelons d'ailleurs que les traités du Marché commun ne sont pas les seuls, de par le monde capitaliste, destinés à réglementer quelque peu les conditions de la concurrence internationale. Ernest Mandel ne considère cependant pas les accords tarifaires multiples et divers, négociés dans des « Kennedy Round », des « Tokyo Round », destinés à abaisser les tarifs douaniers entre États capitalistes contractants, ou à remplacer certains types de protectionnisme par d'autres, comme autant de pas en avant vers l'établissement d'un État capitaliste mondial unique !

Le protectionnisme douanier est sans doute moins fort aujourd'hui, comme l'affirme Ernest Mandel, qu'il ne le fut entre les deux guerres. Pas seulement dans les relations entre pays européens d'ailleurs, mais dans les relations entre tous les pays capitalistes développés. Mais aucun de ces pays n'abandonne, pas plus aujourd'hui qu'il ne le fit naguère, l'instrument qui lui permet de revenir, le cas échéant, vers un protectionnisme accru, c'est-à-dire l'État national.

Il faut ajouter que les pays capitalistes ne sont pas obligés d'en passer par le relèvement des droits de douane pour pratiquer le protectionnisme. (C'est même une forme quelque peu vieillotte du protectionnisme que des États capitalistes peuvent suspendre sinon supprimer, sans pour autant avoircessé de se défendre contre la concurrence étrangère). Leur monnaie peut être un instrument protectionniste de première importance. L'impérialisme américain, par exemple, a su se servir avec une redoutable efficacité des fluctuations plus ou moins dirigées de son dollar pour renforcer ses positions dans le commerce international. Sans d'ailleurs que les pays européens trouvent la parade ; sans même qu'ils réussissent àpréserver au moins le commerce inter-européen des effets perturbateurs des variations du dollar,

Évoquer dans ces conditions la mise en place du système monétaire européen comme l'illustration de la progression dans la supranationalité est dérisoire.

Il n'y a tout de même pas de quoi s'extasier devant le fait que des États parviennent à élaborer, de commun accord, un système liant plus ou moins les parités de leurs monnaies les unes aux autres. Le système monétaire européen n'implique pas plus d'abandon de souveraineté de la part des États participants que n'en avait impliqué naguère le système monétaire international mis en place à BrettonWoods, système qui n'était déjà pas le premier du genre. A ceci près que le système de BrettonWoods a duré autrement plus longtemps que le système monétaire européen - le dernier en date, il faut le préciser, car il y eut plusieurs essais - qui a commencé à capoter avant même de fonctionner, puisque la GrandeBretagne n'a pas jugé utile d'en faire partie et que l'Italie a demandé un statut d'exception. Il est vrai que cela ne devait rien aux vertus du système de Bretton-Woods - il a fini par s'effondrer - mais devait bien plus à la puissance américaine qui l'imposait, et plus encore aux circonstances économiques relativement plus favorables.

Les avatars des monnaies d'Europe illustrent, au contraire, l'incapacité et l'absence de volonté des bourgeoisies européennes à surmonter les cloisonnements en États nationaux. Dans cette Communauté économique européenne, si pompeusement et si faussement nommée, les monnaies n'ont pas moins varié les unes par rapport aux autres que par rapport aux monnaies d'autres puissances capitalistes non « communautaires ». Plutôt même le contraire. En l'espace de quelque quinze ans, le mark allemand a presque doublé de parité par rapport au franc français, par exemple ! Ces variations de fond et, sans doute plus encore, les soubresauts, constituent pourtant des obstacles autrement plus importants devant la circulation des marchandises et des capitaux que bien des taxes douanières. Le Marché commun a peut-être enlevé les seconds, mais pour enlever les premiers, il faudrait une monnaie européenne unique. Mais aucun des grands États européens ne veut abandonner cette prérogative essentielle de souveraineté qui est le privilège de battre monnaie. Les frontières nationales se concrétisent infiniment plus dans ces monnaies différentes que dans la présence ou non de gabelous à côté d'antiques barrières douanières. (Il est vrai que de toute façon, les douaniers sont toujours là, les barrières aussi).

La bourgeoisie est incapable de créer un état européen

« Le Marché commun constitue en réalité une étape intermédiaire entre une simple confédération tâche d'États et un État supra-national » - affirme le camarade Mandel. C'est un non-sens. Qu'est-ce que c'est que ce nouveau genre d'État « intermédiaire » ? Comment donc les États nationaux, représentant les i ntérêts de puissantes bourgeoisies impérialistes, pourraient-ils, par touches successives, insensiblement, se dissoudre dans un État supranational ?

Ce n'est pas l'existence d'un secteur en quelque sorte retardataire de la bourgeoisie - dont les entreprises sont axées, suivant l'expression de Mandel, sur « la production et le marché, intérieurs » - qui fait que le Marché commun ne se transforme pas plus rapidement en État bourgeois supranational. Le Marché commun, entente limitée entre États nationaux souverains, ne peut tout simplement pas se transformer en État supranational. La contradiction n'est pas entre tel secteur de la bourgeoisie et tel autre. Elle est en dedans des grandes sociétés capitalistes elles-mêmes.

Les plus puissants trusts, ceux dont les activités sont les plus « mu Iti nationales », sont en même temps ceux qui sont le plus en symbiose avec leurs États nationaux, et qui, tout en souffrant des cloisonnements nationaux par certains aspects de leurs activités, en tirent également profit.

Si le système capitaliste constitue aujourd'hui un obstacle formidable devant le développement des forces productives de la société humaine, c'est en particulier de par son incapacité à mettre fin aux cloisonnements nationaux. Penser que le capitalisme puisse, pacifiquement, unifier un continent comme l'Europe, dans le cadre d'un État unique, ce serait lui prêter un caractère progressiste qu'il n'a plus depuis longtemps. Et rien dans l'évolution des choses - et surtout pas le quart de siècle de tribulations du Marché commun - n'indique que les vieux impérialismes décadents d'Europe aient retrouvé un tel regain de jeunesse.