Le Pérou au lendemain des élections à l'Assemblée constituante

Le 28 août dernier s'ouvrait à Lima, la capitale du Pérou, la séance inaugurale de l'assemblée constituante, élue deux mois auparavant. La particularité de cette assemblée n'était pas seulement d'exister dans un pays gouverné depuis dix ans par les militaires, c'était surtout qu'y siégeaient, parmi les 100 membres qui la composent, 19 élus se réclamant de l'extrême gauche.

Car les élections qui ont mis en place cette assemblée - les premières qui aient eu lieu depuis qu'en octobre 1968 les généraux s'installaient au pouvoir - ont été marquées par le succès des listes présentées par l'extrême gauche qui recueillirent 16 % des suffrages.

Mais ces élections ne signifient pas que le Pérou en a fini avec le pouvoir des militaires, avec l'arbitraire d'un régime qui n'hésite pas, à l'occasion, à prendre les traits de la dictature.

D'ailleurs deux jours après que l'assemblée se soit réunie, le gouvernement présidé par Morales Bermudez décrétait l'état d'urgence pour faire face à la grève des mineurs, dans cinq des 23 provinces du pays, y suspendant toutes les libertés constitutionnelles.

En même temps qu'il décidait de mettre en place cette assemblée constituante, à la fin de l'année 1977, le gouvernement péruvien prenait des mesures économiques de plus en plus draconiennes pour imposer une politique d'austérité à la population laborieuse, afin de faire face à la dégradation accélérée de la situation économique. Aux grèves et aux manifestations que cette politique a provoquées, les militaires ont répondu par une répression accrue : des dizaines de morts dans les manifestations, des centaines d'emprisonnements, des milliers de licenciements. Tel est le bilan en ce domaine depuis un an. Un bilan qui n'a rien d'original comparé aux autres régimes militaires d'Amérique latine. Par contre, on ne voit ni au Chili, ni au Brésil par exemple, les militaires au pouvoir décider de mettre en place une assemblée constituante, au sein de laquelle peuvent siéger des militants d'extrême gauche. Qu'est-ce qui distingue donc le Pérou ?

Des militaires nationalistes au pouvoir

La situation qui règne dans ce pays prend son origine en 1968, lorsque le général Velasco Alverado déposa le président de la République, Belaunde Terry, et prit sa place.

D'entrée il va prendre des décisions qui vont trancher avec celles de ses prédécesseurs. Une semaine après son arrivée au pouvoir, il décidait de nationaliser une des filiales de la Standard Oil. Puis, successivement, le gouvernement des militaires va décider la nationalisation de toutes les ressources en eau (rivières, lacs), de toutes les compagnies de télégraphe et de téléphone (dont celle qui appartient au célèbre trust US, ITT) et des compagnies sucrières du littoral, qui sont directement liées aux capitaux US. Au fil des années, l'État va prendre en charge la majorité du secteur bancaire, les mines de fer et de cuivre. Il va prendre le contrôle de la commercialisation des produits pétroliers. En mai 1973, il nationalise la pêche industrielle. Peu à peu, l'État prend le contrôle de la majeure partie de l'économie.

Dans le même temps les militaires au pouvoir vont décréter la réforme agraire.

Jusqu'alors, un peu plus de 1 % du territoire péruvien était mis en valeur. Dans l'agriculture coexistaient deux secteurs, l'un archaïque, constitué de grandes propriétés de type féodal, d'un rendement faible, l'autre industrialisé et basé sur les cultures industrielles de la côte (coton, sucre). L'un et l'autre de ces secteurs étaient dominés par une poignée de grands propriétaires.

Sur l'ensemble du territoire, 2 000 propriétaires accaparaient 73 % des terres, et 40 familles possédaient 40 % des haciendas de la côte.

La réforme agraire, qui concernait au départ les propriétés de plus de 150 ou 200 hectares suivant les régions, va peu à peu s'étendre et toucher l'ensemble des terres. Certains secteurs vont être organisés en coopératives, d'autres transformés en exploitations agraires industrielles sous le contrôle de l'État, d'autres enfin vont être répartis entre les fermiers, les métayers ou les travailleurs agricoles. En 1975, 6 500 000 hectares de terre ont été expropriés et redistribués. Mais si la réforme est profonde, elle ne résout pas le problème dans sa totalité, il s'en faut de beaucoup. Des centaines de milliers d'Indiens des Andes en sont exclus. D'ailleurs le déficit des terres est tel par rapport à la masse des paysans qu'on a calculé qu'il n'y avait que 0,5 hectare de terre pour chacun d'entre eux.

Cette réforme, basée sur le principe du rachat des terres, correspond dans l'esprit des militaires à un objectif précis : obliger les grands propriétaires terriens à se reconvertir et à investir une partie de leur avoir dans l'industrie. C'est pourquoi d'ailleurs l'indemnisation des grands propriétaires latifundistes va revêtir une forme particulière. Une fraction de leurs biens est indemnisée en espèces (essentiellement le bétail), le reste par des bons remboursables en vingt ans avec un taux d'intérêt de 5 %.

Mais la réforme agraire stipule que les bons versés seront immédiatement remboursés en espèces par la banque d'État s'ils servent, à concurrence de 50 % de leur valeur, au financement d'une entreprise industrielle. L'objectif de ces mesures, tant sur le plan agraire que sur le plan industriel, était d'essayer de développer une économie nationale, en instituant une large intervention de l'État dans l'économie en même temps d'introduire de grandes réformes dans les campagnes, en élargissant ainsi le marché intérieur.

En fin de compte, les militaires vont réussir à les faire accepter sans trop de réticence à l'oligarchie péruvienne qui y trouve avantage. Certes ici ou là, la réforme agraire va se heurter à des résistances. Dans d'autres cas, les propriétaires fonciers, en particulier ceux des riches terres de la côte, vont détourner la réforme à leur profit, en découpant préventivement leur domaine et en le distribuant à des hommes de paille. Mais surtout ils vont être convaincus par les indemnisations qui, malgré les contraintes qu'elles leur imposent, les dédommagent bien au-delà de la valeur de leur possession.

L'attitude de l'impérialisme

L'impérialisme, et plus particulièrement l'impérialisme américain, le plus concerné à la fois politiquement et économiquement, s'est fort bien accommodé de cette situation. Il a laissé faire. Non seulement il n'est pas intervenu militairement, mais il n'a pas usé, jusqu'à ces derniers mois, de la pression économique. Par exemple, l'amendement Hickenlooper qui prévoit la suspension de l'aide économique dans le cas où un gouvernement prend des décisions qui sont considérées comme allant à l'encontre des intérêts américains, n'a pas été appliqué, pas plus d'ailleurs que la menace de cesser les importations de produits péruviens. Au contraire, l'impérialisme US, ainsi d'ailleurs que les autres, ont continué à fournir au régime un soutien financier constant et considérable. Ce qui se traduit d'ailleurs aujourd'hui, pour le Pérou, par l'existence d'une dette extérieure colossale.

De même, les capitalistes privés étrangers dont on a nationalisé les entreprises se sont inclinés de bonne grâce. Il faut dire que là encore, ils ont bénéficié d'indemnisations largement compensatoires, propres à les satisfaire. Et cela d'autant mieux que dans la plupart des cas, ces nationalisations arrivaient providentiellement. Car dans des secteurs miniers comme celui du cuivre ou du fer, la baisse des cours mondiaux provoquée par la crise ne leur assurait plus le rendement du capital. L'indemnisation décidée par le gouvernement péruvien, qui leur rachetait à bon prix des installations souvent vétustes, au rendement faible, de toute façon largement amorties durant la période antérieure, leur a fourni l'occasion de se désengager de secteurs dont ils comptaient de toute façon se dégager, en leur fournissant par la même occasion des capitaux disponibles.

Quant à l'attitude du gouvernement US, elle s'explique par le fait que les militaires péruviens lui donnaient suffisamment de garanties.

Car sur le plan intérieur, la Junte a su, jusqu'à ces derniers mois, montrer qu'elle était capable de maîtriser la situation.

A la démagogie populiste développée autour de ses réformes, et qui lui valut le ralliement d'une fraction de la gauche et de l'extrême gauche, elle a su allier une répression sans faiblesse. Si les partis et les syndicats n'étaient pas interdits - le Parti Communiste péruvien a, depuis le début, soutenu les militaires - par contre les grèves, les manifestations ouvrières, paysannes ou étudiantes étaient durement réprimées. Et ces dix années de gouvernement des militaires ont été aussi dix années de répression.

D'ailleurs, si le gouvernement US a laissé faire, cela ne signifie pas qu'il soit resté passif, et qu'il n'ait pas exercé de pression indirecte sur l'évolution du régime. C'est ainsi qu il ne fut sans doute pas pour rien dans l'éviction de Velasco Alverado de son poste de président de la République en août 1975. Celui-ci fut en effet contraint de démissionner et fut remplacé par un autre général, le général Morales Bermudez, l'actuel président de la République péruvienne. Velasco Alverado, qui symbolisait la période des réformes, cédait la place à une personnalité dont l'image était, aux yeux des autorités américaines, aux yeux des investisseurs, plus acceptable, parce que considérée comme plus modérée.

Morales Bermudez n'a d'ailleurs pas remis, après 1975, fondamentalement en question les mesures décidées par son prédécesseur, dont il fut d'ailleurs l'un des ministres. Et si, depuis 1975, le gouvernement a dénationalisé la pêche industrielle, par exemple, il réalisa par contre des nationalisations dans d'autres secteurs. Par contre, plus sans doute que son prédécesseur, il a renforcé les mesures d'austérité qui pèsent chaque jour plus lourdement sur la population laborieuse.

Car aujourd'hui, le bilan est là.

La tentative des militaires péruviens de mettre sur pied une économie nationale n'a en fait rien changé pour les masses populaires, sinon en pire. Car cette politique, il faut la payer. Et elle coûte cher.

Le Pérou détient le triste record mondial de la dette extérieure. Celle-ci est énorme. C'est elle qui alimente l'inflation. Une inflation qui fait que le pouvoir d'achat des salariés a diminué de moitié en un an.

Cela s'est-il traduit par une indépendance accrue ? Même pas. Car l'impérialisme contrôle en fin de compte l'économie. Parce qu'il contrôle les marchés extérieurs bien sûr. Mais surtout parce qu'il tient le cordon de la bourse que constituent les banques internationales et les organismes financiers internationaux. A tout moment, il peut étrangler l'économie péruvienne.

Quant aux capitaux étrangers, ils sont toujours là. Mais ils ont pu se déplacer dans les secteurs les plus rentables, laissant à l'État péruvien la charge des investissements. C'est cette charge que le gouvernement de Morales Bermudez s'efforce de faire payer en pressurant la population laborieuse, en réduisant son niveau de vie dans des proportions considérables.

Depuis quelques mois, le gouvernement éprouve de plus en plus de difficultés à imposer sa politique. La répression a beau se faire plus forte, elle n'arrive pas à entraver les grèves, à arrêter les manifestations.

Pourtant, en juillet 1977, lorsque le gouvernement avait répondu à la grève de 24 heures décidée par les syndicats par le licenciement de 5 000 travailleurs, parmi lesquels la plupart des militants ouvriers, il espérait sans doute en avoir fini pour un temps avec la classe ouvrière. Ce fut tout le contraire. A la répression répondaient des manifestations et des grèves. Les mesures d'austérité annoncées n'ont fait que renforcer la colère des travailleurs. Et cette colère a réussi, à plusieurs reprises, à obliger le gouvernement à remiser ses projets. Mais à chaque fois il revint à la charge.

C'est dans ce contexte qu'il a annoncé, il y a juste un an, le 5 octobre 1977, sa décision de mettre en place une assemblée constituante pour juin 1978.

On a cru jusqu'au dernier moment, étant donné le climat social, que ces élections n'auraient pas lieu. Finalement, elles eurent lieu quand même. Sous le régime de l'état d'urgence. Et c'est dans ces conditions que l'extrême gauche a recueilli 16 % des suffrages.

Pourtant le pouvoir avait tout fait, avant ces élections, pour écarter les représentants de l'extrême gauche de cette consultation, puis, constatant qu'il lui serait difficile de le faire sans ôter toute crédibilité aux élections, il multiplia les entraves pour les empêcher de faire campagne.

C'est ainsi par exemple que les autorités militaires essayèrent d'empêcher que les listes d'extrême gauche recueillent les 40 000 signatures qui étaient nécessaires pour avoir le droit de se présenter, en faisant arrêter les militants qui recueillaient les signatures, en leur dérobant les listes déjà signées. En dépit de cela, le FOCEP (Front Ouvrier, Paysan, Étudiant, Populaire), l'une des deux listes d'extrême gauche, avait réussi à rassembler 49 000 signatures à dix jours des élections. Les autorités annulèrent 19 000 d'entre elles, décidant qu'elles n'étaient pas valables. Il ne restait alors que dix jours aux militants du FOCEP pour trouver les signatures manquantes.

C'est ainsi encore que, le 20 mai, trois semaines avant la date prévue pour les élections, le gouvernement décrétait l'état d'urgence, et décidait en même temps la suspension des droits constitutionnels. Ces mesures, qui survenaient au moment même où s'ouvrait la campagne électorale, empêchaient la gauche et l'extrême gauche de bénéficier des facilités d'accès à la presse et à la télévision, légalement prévues. Le même jour, le gouvernement faisait procéder à des centaines d'arrestations de militants syndicalistes et politiques de gauche et faisait expulser treize personnalîtés politiques d'extrêmegauche, parmi lesquelles les candidats têtes de liste de l'extrême gauche.

Et si, à quelques jours du scrutin, le gouvernement dut rétablir certaines des libertés suspendues, il ne revint pas sur l'expulsion des dirigeants de l'extrême gauche. C'est donc de l'étranger qu'Hugo Blanco et quelques-uns de ses compagnons apprirent, au lendemain du 18 juin, qu'ils avaient été élus députés de l'assemblée constituante.

Les résultats de l'extrême gauche

Car en dépit de toutes ces entraves, en dépit du fait que sur 8 millions de Péruviens en âge de voter, 3 millions d'entre eux étaient exclus du scrutin, parce qu'analphabètes - cette mesure concernait la population la plus pauvre - en dépit de tout cela, l'extrême gauche a recueilli globalement 16 % des suffrages. Ce qui en a fait la troisième force électorale, derrière l'APRA, parti de droite, au lointain passé populiste, développant une phraséologie vaguement réformiste et nationaliste, qui a obtenu 35 % des voix, et derrière le Parti Populaire Chrétien, ultra conservateur qui a, lui, recueilli 18,5 % des voix.

Avec ces 16 %, l'extrêmegauche devance largement le Parti Communiste péruvien qui n'a obtenu que 5 % des voix. Ces 16 % se répartissent sur deux listes de la façon suivante : 12 % se sont portés sur les candidats du FOCEP (Front Ouvrier, Paysan, Étudiant, Populaire), 4 % sur les candidats de I'UDP (Union Démocratique Populaire).

Il s'agit de deux fronts qui se sont constitués à l'occasion des élections et qui regroupent diverses formations et personnalités.

Le FOCEP rassemble des organisations qui se réclament du trotskysme, tel le PST (Parti Socialiste des Travailleurs), auquel appartient Hugo Blanco, organisation sympathisante du Secrétariat Unifié de la IVe Internationale, tel aussi le POMR (Parti Ouvrier Marxiste Révolutionnaire) qui est en relation, sur le plan international, avec l'OCI. Il rassemble aussi des personnalités de gauche qui ne se réclament d'aucune organisation, tel son président, Genaro Ledesma, avocat qui s'est fait connaître pour avoir défendu les militants poursuivis par la Junte. Au-delà même de l'accord électoral, chacune des composantes du FOCEP a conservé son autonomie organisationnelle et politique, chacune menant sa propre campagne électorale.

L'UDP, quant à elle, est dominée par des formations maoïstes, auxquelles se sont joints une fraction issue d'une scission du Parti Communiste péruvien, ainsi que des groupes qui se réclament du trotskysme. Elle a mené campagne sur le mot d'ordre : « Gouvernement populaire révolutionnaire », ce qui revient, comme le soulignait Hugo Blanco, dans une interview publiée dans le n° 32 d' Inprecor au « mot d'ordre maoïste de bloc des quatre classes (ouvriers, paysans, classes moyennes, bourgeoisie nationale) » .

Le FOCEP a tenu à se démarquer d'une telle attitude, tenant à affirmer la nécessité de se présenter dans ces élections sur la base d'un programme qui affirme la nécessité de l'indépendance de la politique de la classe ouvrière par rapport aux forces bourgeoises, même celles que l'on qualifie de progressistes. Hugo Blanco résume ainsi dans la même interview la démarche du FOCEP. Il s'est constitué, dit-il, « sur la base de trois dénominateurs communs :

- Mobilisation et organisation des masses exploitées.

- Indépendance de classe nous ne devons pas aller aux élections avec des forces bourgeoises. C'est-à-dire que le FOCEP, à la différence de l'UDP, n'a pas fait appel au PSR, au PDC et à PARS (qui sont des formations considérées par l'UDP comme représentatives de la bourgeoisie progressiste - NDLR) .

- Gouvernement des travailleurs » .

Les militants trotskystes sont aujourd'hui confrontés à des responsabilités considérables. Les résultats des élections ont montré que les idées révolutionnaires avaient su, malgré le régime des militaires, acquérir une large audience, audience qui dépasse largement leurs forces organisationnelles. Mais en ce domaine, les choses peuvent changer rapidement. Et il est vital en effet que les organisations trotskystes au Pérou sachent préserver l'indépendance du prolétariat face aux tentatives de ceux qui, à chaque fois en pareille circonstance, veulent le mettre à la remorque de la bourgeoisie dite progressiste, quand ce n'est pas à la remorque des militaires. Il est important qu'ils sachent combattre les illusions semées par ceux qui voudraient leur faire croire que la Constituante octroyée par Morales Bermudez peut constituer un instrument pour la libération des exploités. Et à cet égard, le mot d'ordre de « constituante souveraine » mis en avant par le POMR ne peut que contribuer à développer les illusions électoralistes des travailleurs et de la population laborieuse. Illusion dans les capacités d'une assemblée, mise en place à l'ombre des tanks et dominée par une majorité de droite.

La responsabilité des révolutionnaires au Pérou est d'autant plus grande qu'il semble que désormais une course de vitesse soit engagée entre la classe ouvrière et les militaires, qui peuvent à tout moment décider de mettre au rancart les projets réformateurs dont ils ont fait état, pour recourir à la dictature ouverte.