Le PCF et le gouvernement : gestes critiques mais adhésion à la politique anti-ouvrière de Mitterrand

Sous quelle forme se fera la « clarification » avec le PCF promise par Pierre Mauroy dimanche 15 avril sur les antennes de la station de radio Europe n° 1 ? A l'heure où nous écrivons, aucune précision n'a encore été donnée, et il est possible qu'il faille attendre encore quelque temps pour le savoir. Ce qui est sûr, c'est que le Premier ministre a voulu rappeler à l'ordre le PCF. « Une clarification doit avoir lieu et elle aura lieu » a-t-il dit, en précisant qu'il ne se fondait pas seulement pour cela sur le fait que, le 13 avril, Georges Marchais ait finalement cru bon de participer à la « marche sur Paris » des sidérurgistes. « S'il n'y avait eu que ce geste a-t-il dit , il n'aurait pas eu grand chose à dire ». Mais Pierre Mauroy a estimé que décidément le PCF « prend goût de se distinguer du gouvernement ». « Ce que je mets en cause, a-t-il affirmé, ce n'est pas un geste, pas un article, c'est depuis trois ou quatre mois la mise en cause systématique du gouvernement ».

Après les déclarations de Mitterrand lors de sa conférence de presse du 4 avril, au cours de laquelle il avait annoncé que le moment était venu « de mettre les choses au net », telle est donc la réaction officielle des dirigeants socialistes à la succession de petites surenchères, de déclarations et de critiques auxquelles le PCF s'est livré depuis quelque temps à l'égard du gouvernement, et dont les plus marquantes ont été, outre le geste de Georges Marchais participant à la marche des sidérurgistes, les déclarations d'opposition au « plan acier » faites le 2 avril sur la chaîne de télévision Antenne 2 par le même secrétaire général du PCF.

Les rappels à l'ordre adressés au PCF restent, certes, modérés. Tout en annonçant la « clarification », Pierre Mauroy a tenu à rappeler combien il « considère positive la présence des communistes au gouvernement ». Quant à Mitterrand lui-même, appelé à répondre au cours de sa conférence de presse du 4 avril aux interpellations lancées deux jours plus tôt à la télévision par Georges Marchais, il est resté lui aussi très serein. Rappelant au journaliste RPR Pierre Charpy les critiques que se permettait son parti avant 1981 à l'égard de Giscard d'Estaing et d'un gouvernement qui comportait pourtant des ministres RPR, il a ajouté : « pourtant vous êtes restés ensemble, comme ça... », signifiant ainsi clairement qu'il admet que, au sein de la majorité gouvernementale, des voix discordantes se fassent entendre.

C'est qu'en fait, globalement, les dirigeants socialistes sont à même d'apprécier l'aide précieuse que leur a apportée le PCF dans l'affaire de la sidérurgie. Malgré ses déclarations critiques, il a fait ce qu'il fallait pour faire passer les mesures gouvernementales auprès de la classe ouvrière, notamment par l'intermédiaire de la CGT.

Les réactions ouvrières désamorcées

Sur le plan syndical sans doute, les dirigeants cégétistes se sont montrés eux aussi très critiques à l'égard du « plan acier ». Le secrétaire général de la CGT Henri Krasucki a appelé à « opposer un mur de refus » à ce plan. Mais dans les faits, ce radicalisme verbal avait pour seul but de lui permettre de prendre la direction des mouvements de protestation déclenchés parmi les sidérurgistes par l'annonce du plan gouvernemental. Les réactions de colère spontanées des travailleurs de Lorraine ou de Fos ont été dissoutes dans les actions et les manifestations sages orchestrées par la CGT et les autres confédérations syndicales.

La CGT a organisé la reprise du travail dans les quelques usines sidérurgiques qui s'étaient mises en grève à l'annonce du plan, remettant l'action au jour de la grève générale lorraine, le 4 avril, puis à celui de la « marche sur Paris », le 13 avril. « Il faut comprendre la colère » a dit Krasucki. « Mais ce mécontentement, cette colère, pour être efficaces, doivent se traduire en actions syndicales de masse vigoureuses ».

La protestation ouvrière a pris ainsi un tout autre caractère. Car au fond, le seul objectif donné à ces « actions syndicales de masse vigoureuses », c'est d'obtenir des promesses de « véritable politique industrielle », de « relance de la croissance », autrement dit des crédits, des subventions pour la relance de l'économie lorraine. C'est justement ce type de promesse que le ministre Fabius, promu ministre de la « reconversion industrielle » par Mitterrand s'apprête à distribuer à la pelle. La seule chose certaine dans cette politique est qu'elle se traduira par des subventions au patronat, et certainement pas par la régression du chômage. Le problème posé par les attaques anti-ouvrières gouvernementales, d'un problème de classe, a été transformé en un problème spécifiquement lorrain, un problème de reconversion industrielle régionale sur lequel les uns et les autres pourront au choix s'affirmer en accord ou en désaccord ; de toute façon, la possibilité d'explosion sociale, d'affrontement politique entre la classe ouvrière et le gouvernement que recelait le lancement du « plan acier » a ainsi été désamorcée par les soins de la CGT et des autres organisations syndicales.

Cette politique consciente de division fait qu'aux attaques orchestrées parle gouvernement contre la classe ouvrière, il n'y aura pas de riposte d'ensemble ; il y aura une lutte des sidérurgistes lorrains, une lutte des travailleurs des chantiers navals, une autre des travailleurs de l'automobile, secteur par secteur et même usine par usine, contre des projets de licenciement, des attaques qui procèdent pourtant de la même politique du gouvernement et du patronat et qui vise en fait l'ensemble de la classe ouvrière.

La CGT et les autres confédérations syndicales font d'ailleurs ainsi un beau cadeau aux politiciens de tous bords et principalement de droite, qui sur le terrain de la défense des intérêts « régionaux » sont parfaitement à leur aise pour dénoncer la politique gouvernementale à l'égard, qui de la Lorraine, qui du Nord, qui de la Provence, et réclamer au nom des travailleurs des subventions pour « leur » région, c'est-à-dire pour eux-mêmes et pour le patronat.

Le PCF prend quelques distances...

Mais, si les dirigeants socialistes n'ont rien à redire à l'action de la CGT, et ne songent sans doute nullement à la lui reprocher, il en va différemment du PCF qui, lui, est formellement engagé à respecter la solidarité gouvernementale.

Ce n'est certes pas la première fois que le PCF cherche ainsi à prendre ses distances avec la politique gouvernementale. Il a déjà formulé des critiques, notamment à l'occasion du lancement du « plan de rigueur » au printemps 1983. Mais c'est la première fois qu'il leur donne un tel relief.

C'est que, après près de trois ans passés au gouvernement, le PCF ressent lourdement dans ses rangs le prix de sa politique. Après la victoire électorale de Mitterrand en 1981, il a accepté de jouer le rôle de parti de gouvernement que celui-ci lui offrait et qu'il se proposait de jouer depuis des années. Il s'est engagé ainsi à défendre auprès de la classe ouvrière, auprès de ses propres militants, la politique anti-ouvrière décidée par Mitterrand et Mauroy et cela, en échange d'avantages finalement bien maigres : quatre portefeuilles de ministre qui ne lui donnent accès à des postes, des avantages, des influences dans l'appareil d'État, que d'une façon strictement comptée et limitée.

Par contre, quand il s'agit de subir les conséquences de cette politique anti-ouvrière, le PCF se trouve en première ligne. Il groupe dans la classe ouvrière française les militants les plus combatifs, les plus conscients, les plus influents, et c'est bien pour cela que Mitterrand a estimé utile, en l'associant au gouvernement, de le mettre directement sous sa coupe. Mais c'est pourquoi sa politique actuelle engendre démoralisation, rancoeur et découragement parmi nombre de ses militants. Marchais l'a reconnu ouvertement, une fraction du Parti ne comprend pas sa politique et estimerait préférable que le Parti Communiste quitte le gouvernement et retrouve sa liberté d'action et de critique.

Le PCF paie aussi sa politique sur le plan électoral. Le déclin des partis de gauche, déjà attesté par les élections municipales de mars 1983, ne s'est pas démenti depuis. Ces élections ayant été annulées dans un certain nombre de communes par décision des tribunaux, le PCF a encore perdu un certain nombre de municipalités qu'il avait réussi à conserver il y a un an. Le désenchantement des électeurs de gauche est particulièrement sensible dans l'électorat populaire traditionnel du PCF.

Enfin, aujourd'hui, suite au lancement du « plan acier », on a vu pour la première fois avec les sidérurgistes une fraction de la classe ouvrière se dresser ouvertement contre la politique gouvernementale. Et, là encore, c'est le PCF qui doit affronter directement la colère de ces travailleurs, dans les villes ouvrières qui sont parmi ses secteurs traditionnels d'implantation.

Ce contexte explique largement pourquoi les dirigeants du PCF ont décidé de prendre, à l'égard du gouvernement dont ils font partie, quelques risques bien calculés. D'autant plus que l'on se trouve maintenant en pleine période préélectorale des élections européennes. A ces élections, chacun des partis ira sous son propre drapeau et le PCF tient à ce que sa politique n'apparaisse pas complètement semblable à celle du PS. Il veut se présenter, devant son électorat populaire comme un parti qui, malgré tout, à l'intérieur du gouvernement, fait ce qu'il peut pour que l'on prenne des mesures un peu moins défavorables aux travailleurs. Il s'agit pour le PC de tenter de se démarquer, de démontrer que c'est le PS qui porte la principale responsabilité des attaques anti-ouvrières, que c'est lui qui « trahit » les engagements de 1981 auxquels le PCF pour sa part, s'il ne tenait qu'à lui, resterait fidèle. Devant les caméras de la télévision, Marchais a accusé presque ouvertement Mitterrand de trahir les engagements de l'union de la gauche et de n'avoir fait des promesses en 1981 que dans un but « électoraliste ». Le ton parfois radical utilisé par Marchais répond à ce but.

...et des risques bien calculés

Mais le Parti Communiste se montre malgré tout très circonspect et cherche à faire ce qu'il faut pour ne pas provoquer la rupture avec le Parti Socialiste. Ses dirigeants ne se font pas faute de rappeler leur loyauté et leur fidélité aux engagements gouvernementaux. Marchais a rappelé que, selon lui, le bilan de la politique gouvernementale est tel que « ce qui a été fait est plus important que ce qui l'avait été durant le Front Populaire et la Libération ». Et de rappeler également la solidité de l'engagement du PCF dans le gouvernement et son utilité pour Mitterrand : « nous avons choisi de participer au gouvernement et nous n'avons pas hésité. Lorsque nous prenons une décision, nous la prenons toujours en fonction des intérêts de la France. Nous avons considéré qu'il était de notre devoir de prendre notre place. Et nous avions conscience des difficultés de la tâche. Il fallait que le Parti Communiste mette tout son poids dans la balance pour réussir. Cette décision garde aujourd'hui toute sa valeur ».

Tout en s'affirmant en désaccord avec la politique industrielle, les dirigeants du PCF se soucient d'ailleurs de démontrer que ce désaccord part, non du souci exclusif de l'intérêt des travailleurs, mais de « l'intérêt de la France ». « La question fondamentale, selon Marchais, c'est de relancer la croissance. Il faut des usines modernes et compétitives. (...)La France doit utiliser tous ses atouts, dans tous les domaines ». Mais ce langage n'est pas différent de celui de Mitterrand ou de Fabius.

Et, si Marchais a participé finalement à la manifestation des sidérurgistes le 13 avril, c'était tout en précisant que cette participation relevait d'une « démarche constructive et n'avait pas un caractère d'hostilité àl'égard du gouvernement ». De même, la politique extérieure, atlantiste et pro-Reagan de Mitterrand n'entraîne aucune critique de Marchais : « nous n'avons pas de problème dans le domaine de la politique extérieure avec le président de la République et le gouvernement », a-t-il dit, choisissant de parler du projet de voyage de celui-ci en URSS, plutôt que de son voyage bien réel aux États-Unis !

Tout ceci fait sans doute qu'au bout du compte, en prenant ses distances avec un aspect de la politique du gouvernement Mauroy, le « plan acier », le PCF n'a guère pris de risque. Il est sans doute le mieux placé pour mesurer à peu près justement quels gestes d'opposition il peut se permettre sans s'exposer à une rupture qu'il ne recherche pas.

D'autre part, le Parti Communiste sait bien que le choix de Mitterrand et des dirigeants socialistes reste de maintenir l'alliance avec lui. Non pas que ceux-ci se fassent des illusions sur la politique qu'il mènerait s'il retournait à l'opposition. Ils savent bien qu'il n'appellerait pas plus la classe ouvrière à lutter d'une façon unie contre les offensives patronales et gouvernementales, qu'il ne mènerait pas plus une politique de classe et n'organiserait et ne coordonnerait pas plus les luttes ouvrières. Tout au plus pourrait-il employer un langage plus radical, maintenir sa cohésion interne, le moral de ses militants et la confiance dans la politique de leur parti.

Mais Mitterrand et Mauroy, ils l'ont rappelé à plusieurs reprises, préfèrent malgré tout que le Parti Communiste reste dans la coalition gouvernementale. Ils préfèrent pouvoir continuer à mener leur politique au nom de l'ensemble des organisations de gauche, au nom de l'ensemble des organisations ouvrières. Ils préfèrent aussi que le discrédit qu'entraîne la politique gouvernementale de la gauche soit partagé entre toutes ses organisations et ne frappe pas seulement, par exemple, le Parti Socialiste.

Le plus probable est donc que, cette fois-ci encore, les gestes d'opposition du Parti Communiste ne lui attirent finalement de la part de Mitterrand et du Parti Socialiste que quelques remontrances faisant partie de ce jeu politique réciproque que les deux partis mènent pour maintenir leur alliance gouvernementale, tout en cherchant à préserver les intérêts de parti de l'un par rapport à l'autre. Mais ce n'est pas entièrement dit d'avance car, après tout, c'est Mitterrand qui prend la décision et qui pèse les avantages et les inconvénients de la collaboration gouvernementale du Parti Communiste.

Et surtout, de toute façon, c'est lui et le Parti Socialiste qui fixent le prix à payer pour cette participation gouvernementale à laquelle les dirigeants du PC tiennent tant. Ils peuvent tolérer quelques gestes démagogiques, voire se montrer un peu compréhensifs à l'égard du Parti Communiste, comme ils l'ont été au moment même des manifestations des sidérurgistes. Mais ils peuvent se montrer d'autant plus exigeants par la suite, une fois passé ce moment délicat. Il est donc bien possible que, dans les semaines qui viennent, le gouvernement demande aux députés du PCF de faire solennellement acte d'allégeance à sa politique, l'obligeant à se renier, peut-être même à approuver, sous une forme ou sous une autre, le « plan acier » et les restructurations auxquels il s'oppose aujourd'hui.

De ce point de vue, quelles que soient les contorsions auxquelles le PCF se livre, il est certain que Mitterrand et Mauroy exigeront qu'il paie le prix de la politique gouvernementale. Pour eux, l'engagement au gouvernement signifie que le Parti Communiste, tout comme le Parti Socialiste, doit se montrer jusqu'au bout responsable. Autrement dit, les dirigeants du PCF, comme ceux du PS, doivent se montrer prêts à toit sacrifier, leurs postes, leur influence, leurs propres militants, ne se montrer sensibles et ne s'engager que pour la défense des intérêts de la classe dominante. Et, au fond, les dirigeants du PCF le savent bien. En affirmant d'avance qu'ils tiennent à rester fidèles à l'engagement gouvernemental, ils annoncent d'avance que leurs gestes ne sont que des contorsions visant tout au plus à desserrer un peu la corde qui les lie, mais pas à la rompre ni à en dessaisir celui qui la tient.

C'est d'ailleurs ce qui réduit cette opposition à des gestes si dérisoires qu'ils n'ont sans doute pas grand'chance d'être très efficaces, que ce soit pour remonter le courant de démoralisation parmi les militants du Parti Communiste ou pour redresser un tant soit peu la situation auprès de son électorat. Malgré ces quelques gestes, malgré le ton plus combatif qu'utilise Marchais et qu'il utilisera sans doute au moins jusqu'à l'échéance des élections européennes, malgré son double ou son triple langage, il est trop évident que la politique des dirigeants du Parti Communiste est, tout comme celle des dirigeants socialistes et de Mitterrand, au service exclusif de la bourgeoisie. Les dirigeants du PCF ne pourront empêcher que, désormais, un nombre toujours croissant de travailleurs, mais aussi de leurs propres militants, n'en soient conscients.