Le conflit Irak-Iran : l'impérialisme derrière les deux camps

Cela fait maintenant trois ans et demi que dure la guerre entre l'Iran et l'Irak, guerre déclenchée en septembre 1980 par l'Irak.

A cette époque, l'Iran paraissait isolé sur la scène internationale. Les otages américains étaient encore retenus à l'ambassade de Téhéran. Le nouveau régime apparaissait fragile, il n'avait pas d'autre armée que celle de l'ex-shah, dont on pouvait penser qu'elle n'avait aucune envie de se battre pour Khomeiny. Le pays tout entier semblait en proie à la plus complète désorganisation.

Bien des raisons ont poussé l'Irak à déclencher la guerre, mais qui allaient toutes dans le même sens : désir de profiter de l'occasion pour revenir sur les accords que l'Irak et l'Iran avaient signé à Alger en 1975 et qui réglaient leur différend frontalier dans la région du Chatt-al-Arab, seule ouverture irakienne sur le Golfe Persique, désir d'annexer la riche région pétrolière du Khouzistan iranien peuplé par des Arabes, désir de porter un coup à la « révolution islamique » susceptible d'être parée de bien des attraits aux yeux de la population irakienne - dont 60 % est chiite elle aussi - et qui aurait pu être incitée à la révolte contre Saddam Hussein, volonté de se poser en prétendant au leadership des pays arabes, en se montrant capable de porter des coups à l'Iran et donc de protéger les Émirats arabes et les autres États du Golfe contre la contagion de la « révolution islamique », volonté de montrer aux États-Unis qu'il se proposait au rôle de gendarme dans cette région du monde.

Seulement, le régime iranien n'était pas aussi faible qu'il le paraissait. Et il s'est montré capable, très vite, de mobiliser des centaines de milliers de « volontaires » - en réalité, de jeunes conscrits - sous la houlette des Pasdaran, les Gardiens de la Révolution, de repousser l'avance irakienne puis, à son tour, de lancer plusieurs offensives successives - baptisées Aurore, on en compte six jusqu'ici - sur les 1200 kilomètres de front, qui ont amené l'armée iranienne à entamer légèrement la frontière irakienne.

On en est là. Et comme de son côté l'Irak s'est montré capable de résister aux assauts iraniens, la guerre s'éternise.

Elle aurait déjà fait 350 000 morts - 250 000 pour l'Iran qui compte environ 40 millions d'habitants, 100 000 du côté de l'Irak qui en compte 14 millions. En Iran où les jeunes « volontaires » sont en première ligne, c'est déjà toute une génération quia été fauchée. Mais en Irak, les sacrifices sont tout aussi lourds. Et les destructions dans les deux pays que la guerre a déjà faites seraient chiffrées par certains à 3 200 milliards de francs, c'est-à-dire près de trois fois l'ensemble du budget de l'État français.

L'Irak a demandé l'arrêt des hostilités, mais le régime de Khomeiny a posé des conditions que le régime de Saddam Hussein ne pouvait accepter : l'installation à Bagdad d'un régime de mollahs pro-iraniens et le paiement de dettes de guerre exorbitantes. Alors la guerre continue.

Cependant ces trois ans et demi de guerre ont aussi vu se dérouler des transformations dans la situation intérieure de chacun des deux pays ainsi que dans leurs relations avec leurs voisins, et surtout avec l'impérialisme.

La stabilisation du régime khomeiny

Le régime iranien semble bien se porter d'une guerre qui a suscité dans le pays, en sa faveur, un réflexe nationaliste puissant (au début tout au moins, beaucoup de gens, et des plus divers, se sont sentis obligés de proposer leurs services, depuis les Fedayins... jusqu'au fils de l'ex-shah). Et, dans le même temps, elle a fourni le prétexte et l'occasion au régime d'organiser plus facilement la répression contre toutes les oppositions, en particulier contre celles qui avaient une coloration de gauche : 3 000 exécutions officielles, 20 000 plus probablement. Elle a permis au régime de resserrer ses liens avec l'armée sans que l'on sache très bien si c'est aux partisans de Khomeiny ou à l'armée que cela a le plus profité.

Cette guerre qui a été voulue par l'Irak a donc, finalement jusqu'ici aidé à l'affermissement de l'ordre des mollahs avec les conséquences que l'on connaît bien : vie quotidienne soumise aux lois religieuses, répression sanglante des oppositions, toute-puissance des mollahs et des organisations religieuses comme les Gardiens de la Révolution.

D'un autre côté, depuis le début de la guerre et à la faveur de celle-ci, il semble que les affaires d'une bonne partie de la bourgeoisie iranienne (une bourgeoisie relativement faible et dont le rôle est essentiellement celui d'intermédiaire : les entrepreneurs du « Bazar », les quelques milliers de bourgeois d'affaires, petits et grands, du temps du shah, auxquels s'ajoute une nouvelle caste de riches liée à l'entourage des mollahs) aillent bien. Signe des temps : les Mercedes et les Cadillac ne se cachent plus, paraît-il, au contraire.

De même d'ailleurs les propriétaires fonciers ont repris du poil de la bête. En effet, en 1979, dans la foulée de la chute du shah, et sous la pression des organisations de gauche, un certain nombre de nationalisations avaient été décrétées par les instances islamiques et des terres de grands domaines fonciers avaient été distribuées aux paysans.

Mais ces décisions ont été remises en cause par le Conseil Constitutionnel qui les a déclarées contraires à la loi islamique. Des propriétaires et des entrepreneurs ont ainsi pu récupérer leurs biens moyennant le remboursement des dettes contractées sous la gestion « révolutionnaire »... et quelques cadeaux aux autorités islamiques.

Et la bourgeoisie iranienne et le personnel lié à l'entourage du pouvoir s'enrichissent d'autant plus que les liens économiques avec l'étranger ne cessent de croître à nouveau.

On comprend donc pourquoi le régime de Khomeiny n'est guère désireux d'arrêter la guerre. Ce n'est pas qu'il semble avoir grande chance de la gagner, ni de mettre à genoux l'Irak. Mais elle lui a permis de se consolider et elle ne peut que l'aider à s'attirer le soutien des possédants iraniens, reconnaissants à la fois de l'ordre qu'il impose et des possibilités de s'enrichir qu'il offre. Cela vaut bien sans doute pour les ayatollahs les centaines de milliers de vies sacrifiées et les destructions qui sont le prix payé par les classes populaires.

On estime à deux millions de réfugiés, chassés des villes détruites par les bombardements irakiens ou situées dans la zone des batailles. Deux millions de réfugiés auxquels s'ajoutent un million et demi de réfugiés venus d'Afghanistan : cela donne une idée de la désorganisation économique du pays, une désorganisation qui se manifeste par une baisse substantielle de la production industrielle et agricole, et une chute importante du niveau de vie de la population, niveau de vie qui a diminué (d'après Inprecor) de deux-tiers par rapport à son niveau de 1975.

Pour financer l'effort de guerre, l'Iran s'est remis à produire et à exporter de nouveau largement du pétrole. Entre 1981 et 1983, les exportations sont passées de 0,8 à 2,5 millions de barils par jour. Actuellement il en exporte pour 20 milliards de dollars par an, dont 12 sont réinvestis dans la guerre.

Cette rente pétrolière sert à l'Iran à importer les produits dont il a besoin. D'abord les importations d'armement, bien sûr, mais aussi des produits alimentaires achetés à l'extérieur en quantité croissante (blé, riz, viande, lait), ou les produits de luxe ou gadgets électroniques demandés par les consommateurs riches (les vidéo-cassettes, dérivatifs à une vie où pratiquement toutes les manifestations sociales sont interdites, sont paraît-il en pleine expansion). Bien plus, avec le renouveau de la production pétrolière, le régime de Khomeiny a repris à son compte un certain nombre de grands projets du temps du shah qu'on avait laissé tomber un moment. Ainsi, les délégations économiques de haut niveau se succèdent-elles à Téhéran où hôtels et restaurants de luxe fonctionnent à plein pour les étrangers et leurs partenaires iraniens.

Un nombre impressionnant de pays profitent de cette manne et, d'abord, bien sûr, les pays industrialisés : l'Allemagne en première place, mais aussi la Grande-Bretagne, le Japon, la Suisse, la Suède. Dans la foulée, des pays comme le Pakistan, la Turquie, la Corée du Nord essaient eux aussi de profiter des miettes. Même le commerce avec les pays de l'Est a lui aussi augmenté...

On estime que l'Iran de Khomeiny aujourd'hui dépense plus pour ses importations que le régime du shah. Le pays est redevenu un lieu d'investissements lucratifs pour les capitalistes étrangers, et une bourgeoisie d'affaires nationale, jouant les intermédiaires ou les entremetteurs, peut à nouveau prospérer.

En gros, derrière une façade politique complètement différente, l'Iran est en train de redevenir exactement ce qu'il était sous le shah.

La situation intérieure en irak

L'Irak, de pays agresseur, passe maintenant pour le pays qui demande la paix et ne peut l'obtenir de l'Iran.

Sur le plan intérieur, depuis la défaite de Khorramshar en 1982, on a assisté à urge montée de l'armée en tant que force politique, aux côtés du parti baasiste et de Saddam Hussein, tandis que l'élimination sanglante des communistes, des kurdes, des baasistes pas dans la ligne a continué. L'arrivée d'un général à la tête de la toutepuissante organisation des renseignements politiques et extérieurs, en octobre 1983, a symbolisé le rôle accru de l'armée.

L'opposition chiite a été décapitée par une répression sanglante. D'après Amnesty International, il y aurait eu 3 500 exécutions dirigées en particulier contre le mouvement chiite pro-iranien « Daoua ».

Ainsi, tout comme en Iran, en Irak aussi la guerre a été d'un côté le prétexte et l'occasion d'intensifier la répression de tous les opposants au régime, alors que de l'autre elle favorisait l'union sacrée autour du dictateur.

Il semble en effet que le régime de Khomeiny qui, à ses débuts, était peut-être apparu aux yeux de la population pauvre d'Irak, en majorité chiite, comme un exemple, le soit de moins en moins au fur et à mesure que les années passent et que la dictature des mollahs montre de plus en plus son côté réactionnaire. Ses exactions sont bien sûr montées en épingle par le régime irakien qui veut en faire un épouvantail.

Certes, il n'est pas impensable que pour les chiites irakiens qui subissent la dictature du Baas et de Saddam Hussein, celui-ci reste toujours l'ennemi et Khomeiny un espoir. Mais en tout cas, s'il y a des organisations chiites qui s'opposent à Saddam Hussein, y compris par une action terroriste, il n'y a eu aucune révolte généralisée de la population chiite qui participe, bon gré mal gré, à l'effort de guerre du pays.

Le régime de Khomeiny est bien devenu cependant un repoussoir pour certains mouvements nationalistes kurdes, et les amène à se rapprocher de Saddam Hussein. Ainsi, en décembre 1983, le chef de l'Union Patriotique du Kurdistan (UPK), une des principales organisations de Peshmergas (partisans kurdes) a été reçue par Hussein. Les deux hommes ont discuté de la formation d'un gouvernement d'union nationale (mais aucune suite n'y a été donnée pour l'instant). Et, de fait, règne depuis ce moment un cessez-le-feu au Kurdistan irakien. Les revendications de l'UPK (autonomie politique, élections libres pour un gouvernement et une assemblée législative régionaux, libération de tous les prisonniers politiques kurdes, départ de toutes les forces gouvernementales stationnées au Kurdistan, et rattachement à celui-ci de deux villes pétrolières importantes) semblent certes un trop gros morceau à avaler pour le régime irakien. Et les autres organisations kurdes ne sont pas partie prenante de cet accord. Cependant, le régime semble avoir été capable de s'assurer un calme relatif au Kurdistan, ce qui était certainement l'essentiel pour lui.

Le régime semble donc plutôt consolidé qu'affaibli par une guerre qui demande pourtant des sacrifices de plus en plus grands à la population.

Toute l'étendue désertique à l'est et au nord de Bassorah jusqu'aux îles Majdoun a été transformée en un immense camp militaire. Les Irakiens ont eu 100 000 morts sur 14 millions d'habitants c'est-à-dire, proportionnellement à sa population, du même ordre que l'Iran (même si, à la différence de l'Iran, le régime et le commandement militaire font de la propagande sur leur volonté de protéger au maximum les vies humaines : les 150 000 « volontaires » des milices baasistes qui font des périodes dans l'armée seraient employés en troupes supplétives, en seconde ligne, contrairement aux « volontaires » iraniens qui constitueraient l'essentiel des vagues d'assaut).

Sur le plan économique, l'effort de guerre pèse lourdement sur toute la population touchée parla pénurie de certaines denrées alimentaires de base, comme le lait, les neufs, le poulet, les légumes. Si la petite bourgeoisie et la bourgeoisie se plaignent des restrictions de gadgets et produits de luxe, les masses populaires, elles, ont droit aux longues files d'attente devant les magasins qui livrent les produits de première nécessité à des prix que l'on a dû taxer devant la hausse constante du coût de la vie (30 % d'inflation en 1983).

La différence avec l'Iran, c'est que l'Irak, faute de pipelines suffisants, ne peut s'assurer une exportation du pétrole à la hauteur de ses capacités de production. Du coup, le gouvernement irakien a dû réduire ses importations autres que militaires et stopper la plupart des grands projets qui avaient été entamés. On a même dû réduire les importations de produits de luxe : la petite bourgeoisie ne trouverait plus en Irak les gadgets électroniques qu'elle trouve partout ailleurs dans tous les pays du Golfe.

Ainsi, la guerre semble avoir réduit en Irak ce qu'elle aurait plutôt relancé en Iran. Il est vrai qu'en 1980, au début de la guerre, les deux pays partaient d'une situation inverse. Mais cela s'ajoutant au fait que, sur le plan des opérations militaires, c'est l'Irak qui est aujourd'hui sur la défensive, explique pourquoi c'est l'Irak qui, aujourd'hui, est partisan de l'arrêt d'une guerre qu'il a commencée.

L'impérialisme resserre ses liens avec... les deux belligérants

En tout cas, dans les deux pays, la poursuite de la guerre a eu une même conséquence : le resserrement des liens économiques et politiques avec l'impérialisme.

L'URSS continue à être le gros fournisseur d'armes de l'Irak (70 %). Deux mille conseillers militaires soviétiques sont présents sur le terrain.

Mais l'Irak a bien d'autres fournisseurs que l'URSS et, en particulier, la France. Celle-ci lui livre le matériel électronique de guerre mais aussi des Super-Étendards.

Si la France soutient ainsi l'Irak, c'est d'abord qu'il y a des profits à en tirer. Des entreprises comme la Thomson dépendent du marché irakien. L'Irak devrait 48 milliards à la France. Comme l'Irak n'arrive pas à payer, un accord-cadre entre la France et l'Irak a été signé, concernant certaines dettes dues pour 1983. Ainsi, 8 milliards de francs dus seront pris en charge par un consortium de banques françaises et remboursés par l'Irak à partir de 1985. La défaite de l'État irakien et sa banqueroute représenteraient une petite catastrophe pour l'État français qui a garanti tous ces contrats.

En armant ainsi l'Irak, la France veut aussi maintenir et accroître une présence dans un pays traditionnellement lié à elle et garantir ainsi la possibilité d'autres contrats à ses grandes entreprises. Cela fait partie de sa politique de « grande puissance ». Intérêts politiques et intérêts économiques sont liés.

Le Japon est un autre des grands fournisseurs de l'Irak. Il vient lui aussi de prolonger de cinq ans le délai de remboursement des dettes irakiennes (qui se montent à 16 milliards de francs).

Quant aux Émirats pro-américains, ils soutiennent l'Irak, pourtant longtemps considéré comme la bête noire à cause de son régime laïc, progressiste et anti-américain. Mais justement, en se présentant comme un rempart contre l'expansionnisme iranien par qui ils se disent visés directement, et surtout comme un gendarme possible contre les menaces de révolutions ou de bouleversements sociaux dans toute la région du Golfe Persique, l'Irak a changé les données du jeu et surtout son orientation. Le conseil de coopération du Golfe a menacé de réviser ses relations avec l'Iran. Au sommet de Fès, qui s'est tenu en novembre dernier, tous les États arabes ont voté en faveur de la « défense d'un pays arabe agressé », vote dirigé contre l'Iran. Quant à la Jordanie et à l'Égypte, soutenir l'Irak c'est pour eux sans doute l'occasion de gagner de l'argent au passage par le transit des armes américaines qui vont des États-Unis vers l'Irak ou par l'envoi de travailleurs immigrés en Irak (le 16 août dernier, un accord de coopération économique a été signé entre l'Égypte et l'Irak). Mais c'est aussi un moyen à la fois de faire obstacle à l'influence de la Syrie... et de s'opposer à Israël, qui s'est rangé du côté de l'Iran.

Mais surtout, tous ces nouveaux liens que tisse l'Irak à l'occasion de cette guerre avec les États arabes modérés sont autant de liens avec la première puissance impérialiste qui est derrière eux : les États-Unis.

L'Iran de son côté est lui aussi largement fourni en armes... et bien souvent par les mêmes pays qui arment l'Irak ! Même la Suisse, cette patrie de la neutralité, livre des armes à l'Iran. La Grande-Bretagne lui livre, entre autres, des pièces de rechange pour les gros tanks Chieftains. Les pièces nécessaires pour son armement (américain puisqu'il date de l'époque du shah) lui parviennent via Israël (qui, depuis 1981, déclare périodiquement avoir cessé de lui livrer du matériel, preuve s'il en est... qu'il continue à lui en livrer), probablement aussi, d'une façon plus discrète, par l'intermédiaire de certains pays européens, et même directement, de certaines firmes américaines.

Mais l'Iran achète aussi des armes russes à la Syrie et à la Corée du Nord. Et il a de bons rapports avec les pays de l'Est, avec lesquels son commerce a doublé depuis 1978. L'achat de matériel militaire soviétique a permis de compenser en partie la défection du marché américain.

Pour Israël, fournir des armes à l'Iran c'est bien sûr un moyen de neutraliser l'Irak qui est un danger plus immédiat. C'est aussi une façon de jouer l'Iran contre ses traditionnels ennemis, les États arabes et affaiblir ainsi deux des principaux États musulmans de la région.

Quant à la Grande-Bretagne elle s'efforce de maintenir une présence économique et politique dans un pays qui a longtemps fait partie de sa zone d'influence. Et en tout cas, les États-Unis regardent d'un oeil plutôt bienveillant le fait que l'Iran renoue des liens avec leurs alliés qui sont autant de liens indirects avec les États-Unis eux-mêmes.

Une guerre que personne n'est pressé de voir se terminer

On peut donc constater que si les grandes victimes de cette guerre ce sont les peuples iranien et irakien, le grand bénéficiaire, c'est l'impérialisme et en particulier l'impérialisme américain.

Le Golfe est une région du monde essentielle à l'économie des pays occidentaux qui en tirent une grande partie de leur pétrole (environ le quart de la production mondiale). En cas de conflit généralisé, les armées du camp américain doivent pouvoir y puiser leur carburant.

Grâce à la guerre qui laisse planer une vague menace sur le Golfe, le gouvernement américain a réussi à faire admettre à son opinion publique la nécessité de faire passer la « Force de Déploiement Rapide » destinée à manoeuvrer dans cette zone, à 440 000 hommes pour 1988 et à se faire voter les crédits nécessaires.

Non seulement les États-Unis ont pu ainsi préparer leur propre population à la possibilité d'une intervention directe dans cette région, ils ont aussi passé des accords avec différents pays autour du Golfe, accords destinés à assurer les bases logistiques de cette « Force de Déploiement Rapide » : avec le Kenya et la Somalie, l'Oman, la Turquie, la Jordanie et les Émirats du Golfe, avec lesquels pour la première fois ils ont effectué des manoeuvres militaires communes.

D'autre part, cette guerre a vu les deux régimes qui, l'un et l'autre, à des titres bien différents certes, l'Irak au nom du socialisme arabe et l'Iran au nom de l'Islam, s'affirmaient anti-américains, se tourner à nouveau vers le monde impérialiste.

Les deux pays sont devenus beaucoup plus liés au monde occidental, non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan politique. L'Irak, qui apparaissait dans les années 1970 comme l'allié de l'URSS, en est venu à proposer dans les faits ses services aux États-Unis comme gendarme dans cette région du monde, alors que l'Iran de Khomeiny, mettant en sourdine son anti-américanisme, a pour principal ennemi aujourd'hui un autre pays musulman.

Les États-Unis, pragmatiques, ayant fait la part du feu, préfèrent d'ailleurs sans doute le régime iranien, tel qu'il est, au chaos que pourrait entraîner une défaite militaire du régime de Khomeiny.

Le fait qu'ils aient encouragé à la conférence de Williamsburg, l'an dernier, les États occidentaux à commercer avec l'Iran et qu'ils aient, ces temps derniers, officiellement pris position contre l'Irak dans l'affaire des gaz, peut bien être considéré comme des gestes de bonne volonté vis-à-vis de l'Iran. Ce sont en tout cas des indices que les États-Unis se satisfont de la situation telle qu'elle est aujourd'hui dans la région du Golfe, c'est-à-dire de la guerre... à condition qu'il n'y ait ni vainqueur ni vaincu.

Car pour l'instant, la continuation de la guerre, qui entraîne des ventes d'armes mais aussi de biens et de produits divers et promet même de nouveaux marchés à cause de toutes les reconstructions à effectuer, est sur le plan économique une aubaine pour tous les pays impérialistes. On l'a vu, bien peu se tiennent àl'écart. Une conséquence annexe, mais également bénéfique pour le monde occidental, c'est que pour financer cette guerre, l'Irak et l'Iran sont obligés de chercher à vendre le maximum de pétrole, sans souci des intérêts des pays producteurs et à l'encontre de toutes leurs tentatives de faire un front commun.

Alors, le seul problème sérieux que peut poser à l'impérialisme la poursuite de la guerre ce serait l'effondrement de l'un ou de l'autre des deux régimes.

Si l'Irak perdait la guerre et si le régime de Saddam Hussein s'effondrait, cela porterait un coup très sérieux aux intérêts de certains pays impérialistes et en tout cas à ceux de l'impérialisme français. Mais surtout, cela pourrait entraîner une déstabilisation politique de toute la région, tout en donnant au régime khomeinyste une puissance que les impérialistes ne lui souhaitent pas.

Mais si c'est l'Iran qui subissait une défaite grave et entrait dans une période de chaos et de bouleversements, ce serait tout aussi inquiétant pour l'ordre impérialiste dans la région qui ne désire pas davantage voir un régime baasiste prendre trop d'importance grâce à ses victoires militaires. L'intérêt de l'impérialisme semble donc être de maintenir un certain équilibre entre l'Iran et l'Irak. Et c'est cela qu'il fait en les aidant tous les deux à prolonger leur guerre.

La guerre peut donc encore durer, chacun des deux régimes s'en servant pour souder les rangs autour de lui, et en prenant prétexte pour renforcer la répression contre ses opposants. Bien plus, aucun des deux ne peut accepter facilement une paix qui pourrait passer pour une défaite ou un insuccès, et cela rend un règlement encore plus difficile.

Quant aux pays impérialistes pour l'instant, ils ne tirent que bénéfices d'une guerre qui leur ouvre des marchés, leur permet même de tester leurs armes (y compris les gaz toxiques dont ils déplorent hypocritement l'usage) et surtout affaiblit deux régimes nationalistes et les pousse tous deux dans les bras de ces mêmes impérialismes.

Alors des centaines de milliers de jeunes gens irakiens et iraniens peuvent encore mourir sur les champs de bataille. Ils croient peut-être mourir pour l'Iran ou l'Irak, pour l'Islam ou pour le socialisme arabe. Ils sont peut-être d'ailleurs de moins en moins nombreux à le croire. Mais en dernière analyse, eux aussi meurent pour les banquiers et les trusts internationaux... même si c'est sous la houlette de deux régimes nationalistes soi-disant anti-impérialistes.